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Don

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Petit-fils du chef des chefs de la Mafia, Don est traqué par celle-ci. Pour échapper à ses tueurs, il doit affronter les situations les plus critiques. Dans une atmosphère d'action et d'érotisme. De l'aventure à l'état pur.
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PERRO ÉDITEUR

395, avenue de la Station, C.P.8

Shawinigan (Québec) G9N 6T8

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Infographie et révision : Lydie De Backer

Dépôts légaux : 2014

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

ISBN Epub : 978-2-923995-38-0

© Perro Éditeur, 2014

Tous droits réservés pour tous pays

HENRI VERNES

DON

LE FAUVE DE RANGOON

I

Dans la nuit, Rangoon paraissait sur le point de s’enflammer. Seule, sans doute, l’approche de la mousson l’en empêchait. Et aussi l’humidité venue de la mer.

Lentement, Douglas Pott remontait Sulé Street, jetant des regards distraits sur les enseignes de cinéma qui affichaient les dernières superproductions de la Filmistan ou des studios de Hong Kong. Films à l’eau de rose pour la plupart : le gouvernement socialiste réprouvait la violence et le sexe, alors que toute la vie du pays était justement faite de violence et de sexe.

Douglas Pott n’aimait pas le cinéma. Il n’aimait pas grand-chose d’ailleurs. À part les femmes. Pott les aimait plus que tout au monde, mais seulement avec la bassesse d’une érotomanie exacerbée. Au point que, souvent dans la journée, en pleine rue, il lui arrivait d’être en proie à une érection incontrôlée quand une femme, en passant, laissait apparaître une longue jambe fuselée entre les plis de son lond’ji.

Depuis longtemps, depuis que la C.I.A. l’obligeait à voler d’ambassade en ambassade à travers tout l’Extrême-Orient, les intrigues diplomatiques n’amusaient plus Douglas Pott. Il connaissait tous les secrets, les dessous de la politique de son pays dans ces régions. S’il avait voulu écrire ce qu’il savait, et à condition qu’on lui laissât éditer son livre, il est probable qu’il eut donné naissance à un scandale dans le genre du Watergate. Mais Pott n’avait aucune intention d’écrire ses mémoires. Il n’avait aucune ambition littéraire ni politique. Une prostituée experte – asiatique de préférence – suffisait à son bonheur.

Des égouts, dont les plaques avaient été enlevées depuis le départ des Anglais, une puanteur vaguement sucrée montait. De l’un d’eux, un petit serpent vert, de cette espèce dont la morsure paralyse, sortit et gagna la chaussée. Un conducteur de cyclo-pousse se détourna de sa route pour lui écraser la tête avec sa roue avant.

La promenade de Douglas Pott avait un but précis : LeBalalaïka. Une boîte pseudo-russe, qui avait eu son heure de gloire jadis, mais qui avait insensiblement tourné au boui-boui.

C’était là qu’on avait le plus de chance de racoler une « nouvelle », quelque fille venue du misérable quartier de Thaketa ou de l’arrière-pays, afin de trouver dans la prostitution une source de revenus supplémentaire.

Il était encore tôt, et il y avait peu de monde au Balalaïka. C’était une chance. La climatisation ne marchait pas et ce n’étaient pas les quelques ventilateurs accrochés au plafond qui, tout à l’heure, quand ce serait plein, suffiraient à chasser l’odeur de transpiration des corps amalgamés sur la piste de danse.

La boîte avait bien changé depuis l’avènement du socialisme à la mode birmane. Tout y tournait à la misère. Comme dans le pays tout entier d’ailleurs. Seule, la décoration ancienne rappelait qu’il s’était agi jadis d’un cabaret russe. Pour le reste, tout le personnel était birman ou shan, avec quelques demi-sang chinois pour corser l’ensemble. L’orchestre, venu de Thaïlande, jouait des slows et des tangos avec un manque de conviction désespérante.

Quand Pott se hissa sur un tabouret et posa les coudes sur le bar, l’homme qui se tenait derrière poussa automatiquement vers lui un verre de whisky tiré d’une bouteille portant l’étiquette « Johnny Walker ». Pourtant, Douglas savait qu’il ne s’agissait que d’un alcool de troisième catégorie transvasé dans un flacon qui, il y avait bien longtemps, avait contenu effectivement du « Johnny Walker » mais qui, maintenant, ne servait plus qu’à faire illusion.

Comme on prend une médecine, Pott avala une gorgée d’alcool coupé d’eau. Il fit la grimace et demanda :

– Quand donc aura-t-on un whisky potable dans cette boîte ?

Le barman, un Indien immigré, eut un sourire béat.

– Le Balalaïka sert le meilleur whisky de tout Rangoon, sahib, assura-t-il.

« Pas difficile, pensa Pott. Au pays des aveugles... »

Il glissa un billet de dix kyats en direction du barman, qui s’en empara avec une prestesse de singe. En même temps, l’Américain demandait à mi-voix :

– Pas de nouvelles, Ba ?

– L’autre hocha la tête.

– Il y a toujours des nouvelles, sahib…

À l’occasion, Ba renseignait Pott. Jamais des renseignements à faire trembler sur ses bases l’équilibre politique en Extrême-Orient – pour peu qu’il y eut un équilibre politique. De vagues rumeurs, des broutilles en apparence sans importance mais qui, réunies, pouvaient finir par donner une idée d’ensemble.

– Vas-y, raconte…, insista Pott.

Ba ne se fit pas trop prier. Comme s’il tenait à mériter le prochain billet de dix kyats qu’il recevrait tôt ou tard. Celui qu’il venait de recevoir, il s’en moquait, puisqu’il l’avait déjà reçu.

– Trois marins italiens ont été arrêtés dans le port, dit-il.

– Communistes ?

– Non, sahib… Ils ont débarqué avec de la drogue…

Douglas Pott sourit. Débarquer avec de la drogue, en Birmanie, équivalait à amener sa bière à Munich. Bien sûr, c’était interdit, la drogue, mais il y en avait partout. On cultivait le pavot dans tout le nord-est. Le « Triangle d’Or » comme on appelle la région, à cause de l’argent rapporté par l’opium. Le gouvernement laissait faire. Mieux, il y avait un accord tacite entre lui et les cultivateurs shans, pour éviter que ceux-ci comme les Karens, ne se jettent dans la dissidence. Pour le reste, tout le monde puisait à la mine d’or : les chimistes des laboratoires de brousse, les anciens soldats de Tchang Kai-tchek, qui organisaient le trafic, les transporteurs, l’armée qui était complice…

– On a arrêté des Chinois aussi, poursuivait Ba. Ils sont enfermés à Mingaladon…

– Blancs ?... Rouges ?...

Haussement d’épaules de Ba. Blancs ou Rouges, qu’est-ce que ça changeait ? Puisque, de toute façon, on n’entendrait sans doute plus jamais parler d’eux. À moins que, Blancs, ils ne soient échangés contre quelque officier prisonnier des anciennes troupes de Tchang qui tenaient le nord-est ; ou que, Rouges, ils ne soient extradés. Dans la mesure du possible, le gouvernement birman ne tenait pas à s’attirer d’inutiles ennuis avec les maîtres de la nouvelle Chine. Son anticommunisme était déjà un handicap bien suffisant vis-à-vis d’un voisin aussi puissant.

Pott jugea alors utile de poser la question qu’il brûlait de poser dès le début, les autres n’étant qu’une façon d’engager la conversation. Cette question Ba l’attendait car, quand l’Américain demanda :

– Pas de « nouvelles » ?

Il ne se méprit pas sur le sens du mot et répondit aussitôt :

– Si, sahib, une « nouvelle »… Si vous étiez venu depuis trois jours vous l’auriez rencontrée.

Les lèvres de Pott s’ouvrirent, mais aucun son s’en sortit. Tout de suite, Ba répondit à la question qui n’avait pas été posée.

– Chinoise, sahib…

Cette fois, Pott ne posa pas la question : « Blanche ou Rouge ? » puisque, de toute façon, toute Chinoise était dangereuse, comme tout Chinois d’ailleurs. Du moins pour un diplomate, et agent de la C.I.A. en plus. Et cela malgré le récent rapprochement Washington-Pékin.

L’ennui, justement, c’est que Pott aimait les Chinoises.

Une image jaillit de la mémoire de Pott. Celle de cette fille qu’il avait rencontrée quelques mois auparavant, alors qu’il était en mission dans le Triangle d’Or, auprès des Chinois Blancs. Elle s’appelait Sue Lin et elle était la maîtresse d’un certain colonel Weï, lui-même en mission en Thaïlande. Il était revenu à la fin du séjour de Pott, qui avait dû rompre ses relations avec Sue Lin. D’ailleurs, le moment de regagner Rangoon était venu. Pott était parti mais avait gardé un souvenir lancinant de la belle Chinoise. Rien que penser à elle, et il sentait un brasier s’allumer en lui.

Avec impatience, Pott repoussa son verre encore aux trois quarts plein de whisky, et illança à l’adresse de Ba :

– Donne-moi plutôt un « Fire-Tank brand »1Ça vaudra toujours mieux que ton infâme gnole de contrebande…

Mais, aussitôt, il se reprit :

– Non… Plutôt un jus de fruit… En bouteille capsulée…

Il surveilla Ba en train d’ouvrir la bouteille à l’aide du décapsuleur. Non qu’il eût une préférence marquée pour le jus de fruit synthétique mais, de cette façon, il pouvait au moins être sûr que sa boisson ne serait pas aussi peuplée qu’un bouillon de culture.

Les clients commençaient à affluer, par groupes de deux ou trois, et la température montait. Les pales des ventilateurs tournaient en peinant comme s’ils brassaient de la glu.

Tirant un mouchoir de la poche poitrine de sa veste de coton, Pott essuya la sueur qui dégoulinait le long de ses tempes. Cette chaleur moite lui donnait envie de celle d’un corps contre le sien. N’importe quel corps, du moment que ce fut celui d’une femme attirante et prête à satisfaire sa sensualité maladive.

Rapidement, il fit le tour des prostituées attablées dans la salle. Il les connaissait presque toutes. Peu d’entre elles avaient encore quelque chose à lui révéler en ce qui concernait leur science amoureuse. En général une série de tours de passe-passe stéréotypés auxquels il était difficile de se laisser prendre sans une bonne dose de bonne volonté. Pourtant, il faudrait que Pott se laisse amener par l’une d’elles ce soir-là. Il ne tenait pas à devoir reporter ses désirs sur Fay, cette secrétaire de l’Ambassade – une Américaine – qui était sa compagne régulière depuis son arrivée à Rangoon. Avec Fay, l’amour avait quelque chose de trop conventionnel pour que cela plût vraiment à Pott.

Du bout des doigts, Ba lui toucha le coude, tout en soufflant :

– Elle est là, sahib…

Avec une lenteur calculée, qui cachait mal son impatience, Pott se tourna vers la porte. La Chinoise venait d’entrer.

De taille moyenne, elle portait une cheong-sam à la jupe fendue d’un côté, jusqu’en haut de la cuisse. Coiffée court, elle montrait un visage étroit, lisse comme du satin ambré et mangé par les yeux agrandis par le maquillage, et des lèvres confortables, rougies sans trop d’excès.

Ce qui frappa surtout Pott chez cette femme, c’était son manque de vulgarité. S’il s’agissait d’une prostituée – et il était fort improbable que ce n’en fût pas une -, elle eût été mieux à sa place dans un hall d’hôtel, genre Inya Lake, où descendent les touristes et les hommes d’affaires aisés.

Elle avait traversé la salle et s’était assise au bar, avec deux tabourets inoccupés entre le sien et celui de Pott. La fente de sa jupe laissa échapper une longue jambe mince dont Pott suivit les douces sinuosités jusqu’au pied chaussé d’une sandale à très haut talon qui le rendait minuscule.

Pott sentit sa gorge qui se desséchait. Ses regards remontèrent le long de la jambe, de la cuisse, pour essayer de voir plus haut. Mais il y avait la jupe, et il ne pouvait qu’imaginer ce qu’il y avait au-delà.

La femme tira un étui à cigarettes de son sac. Pott lança un regard en direction de Ba, qui lui glissa une boîte d’allumettes. La flamme jaillit sous le nez de la Chinoise au moment même où elle glissait le bout de la cigarette entre ses lèvres. Elle alluma la cigarette avec un mouvement goulu, presque sensuel, de la bouche.

– Merci, dit-elle en anglais. Justement, je n’avais pas de feu…

Une voix douce, mais légèrement râpeuse cependant, qui plut à Pott. Il aimait les femmes qui ont ce genre de voix prometteuse.

– Vous boirez quelque chose ? fit-il.

Elle parut hésiter, mais ça devait faire partie du jeu. Les prostituées habiles faisaient toujours semblant d’hésiter. Puis elle accepta et jeta en direction de Ba :

– Donnez-moi un « Fire-Tank »…

Allègrement, Pott sauta de deux tabourets, et son genou touchait presque maintenant celui de la Chinoise. Ba poussait son verre dans sa direction. Il le prit et le leva pour un toast.

– Si je connaissais votre nom, dit-il, je pourrais boire à votre santé…

– Appelez-moi Lulu, fit la voix douce et râpeuse.

Il sursauta légèrement, et elle sourit.

– Oui, je sais… Plutôt un drôle de nom pour une Chinoise… Voyez-vous, je suis née à Hong Kong et on m’a donné un prénom anglais, Lucy. Mon nom de famille est Lu… Lucy Lu… Un jour quelqu’un en a fait Lulu. Vous comprenez ?

Il comprenait… Lucy Lu… Ça sentait un peu le fabriqué… Mais, après tout, est-ce que ça avait de l’importance ?

Une putain doit avoir un nom de guerre.

Les deux verres tintèrent en se heurtant.

– À vous, Lulu…

– À vous… euh… ?

– Appelez-moi Douglas, dit-il.

Elle rit.

– Douglas, fit-elle. J’aurais dû le deviner… Tous les Américains s’appellent Douglas…

Une petite sonnerie tinta en lui, et il se raidit. Un vieux réflexe d’agent secret. Comment pouvait-elle savoir qu’il était Américain ? Mais presque aussitôt, il se détendit en se rappelant que son anglais n’avait rien à voir avec celui d’Oxford.

Il rit à son tour. La glace était rompue. Il fallait maintenant la faire fondre. Il possédait l’intime conviction qu’il ne se trouvait pas en présence d’une prostituée tout à fait comme les autres.

Lentement, son genou s’avança, pour toucher celui de Lucy Lu, qui ne s’écarta pas.

Un bref instant d’immobilité, puis le genou de la Chinoise se déroba vers l’extérieur, glissa en avant, jusqu’à ce qu’il sentît la cuisse contre la sienne.

Le genou de Pott s’avança encore, et Lucy Lu alla au-devant de lui par une lente poussée en avant du bassin. À présent, à travers le léger tissu de son pantalon, Pott sentait la chaleur du sexe proche de la femme.

Pendant un nouveau moment, ils demeurèrent immobiles. La Chinoise était légèrement penchée vers lui. Son corsage, fermé au cou, était déboutonné plus bas et baillait à hauteur des seins libres dont tout le sillon médian était à découvert, presque jusqu’aux pointes. Sur la peau, un peu de sueur perlait.

Glissant un doigt entre les deux pans du corsage, Pott écrasa les gouttes de transpiration. Ensuite, son doigt passa sous la soie, atteignit un mamelon dur et dressé.

– Vous me plaisez, Lulu, fit-il d’une voix rauque.

C’était une phrase bête à dire à une putain.

– Je sais que je vous plais, fit la fille avec un petit ricanement. Je vois aussi…

Ses regards avaient glissé vers lui, vers un point de son corps situé juste en dessous de la ceinture et où son désir se manifestait sans équivoque.

La main droite de Lucy Lu glissa vers Pott et alla se poser sur son sexe dressé. Elle ne serra pas, laissant la main à plat, se contentant d’en laisser passer la chaleur à travers le tissu de coton.

– Allons danser ! fit Lulu en sautant tout à coup de son tabouret.

Il l’accompagna sur la piste. L’orchestre jouait un vieux slow, et tout de suite Lucy Lu révéla, par le jeu très étudié et suggestif de ses hanches, que tout compte fait, une fois le verni craqué, elle n’était qu’une prostituée comme les autres. Sa technique du shake était à ce point parfaite que Pott eut toutes les peines du monde à terminer la danse sans devoir s’avouer vaincu.

De retour au bar, Pott jeta quelques coupures vers Ba et, comme il ne se sentait pas le courage d’affronter les délices d’un nouveau slow, il demanda :

– Nous partons ?

Lucy Lu fit « oui » de la tête, tout en lançant à l’Américain un regard appuyé de ses beaux yeux noirs.

***

À la porte du Balalaïka, ils trouvèrent tout de suite un taxi. Une vieille Austin délavée et cuite par toutes les pluies et sous les soleils de l’Asie. Quand ils furent installés à l’intérieur, Lucy Lu jeta une adresse au chauffeur.

Pour Pott, chaque fois qu’il racolait une femme, c’était la même chose. Il ne pouvait la ramener chez lui où, d’ailleurs, Fay pouvait se trouver. Depuis le début de son séjour à Rangoon, il voulait louer une garçonnière. Mais ça n’était jamais demeuré qu’à l’état de projet. Sans doute parce que, au fond, il ne tenait pas tellement à cette garçonnière et préférait l’incertitude, qui donnait du piquant à l’aventure, des refuges souvent infâmes où le menaient ses compagnes de hasard.

Le taxi s’était mis en marche, pour se diriger en brinquebalant vers Shwedagon où, pas très loin, à Golden Valley, s’élève le quartier chic. Mais on pouvait aussi faire un crochet et gagner le pont des Suicidés et, au-delà, les bidonvilles de Thaketa.

Par les vitres baissées des portières, on percevait les rumeurs de la ville, et aussi ses odeurs où dominait celle, écœurante, du ngapi, cette immonde pâte de poisson dont se nourrissent les Birmans pauvres. Ensuite, comme on s’éloignait du centre, les bruits se firent plus rares. Mais l’odeur du ngapi demeurait.

La Chinoise s’était adossée dans l’angle de la banquette. Sa jupe haut levée révélait ses longues jambes ambrées jusqu’aux aines. Elle posa un pied sur la banquette, le genou relevé, et elle s’ouvrit à fond.

Au spectacle qu’elle offrait, Pott déglutit avec peine. Alors, elle se mit lentement, bouton après bouton, à ouvrir son corsage, et ses seins jaillirent, durs et dressés.

Passant une langue aiguë sur ses lèvres rouges, Lucy Lu demanda :

– Ça te plaît ?

Pott fut incapable de répondre. Sa salive, qu’il ne parvenait pas à avaler, lui bloquait les cordes vocales.

Déplaçant le pied qui se trouvait sur la banquette, la Chinoise le posa au creux du corps de Pott et, de la semelle et du talon, elle esquissa un mouvement de massage appuyé.

Pott posa la main sur le genou de la fille, tenta de la glisser le long de la cuisse, très haut. Mais elle se déroba.

– Non, dit-elle. Attends…

Elle déplaça le pied et, poussant le buste en avant, elle approcha son visage du sien. Leurs lèvres se mêlèrent et, pendant le baiser, la main de Lucy entreprit de le libérer. Quand elle eut réussi, sa tête descendit, et il eut l’impression d’une gaine chaude et humide qui l’absorbait avec, tout au fond, les attaques précises d’une langue virevoltante.

La caresse dura longtemps. Lucy Lu connaissait son métier. Elle savait varier ses attaques, et reculer en même temps leurs effets. Pott avait renversé la tête sur le dossier de la banquette et savourait, avec le seul espoir que ça ne finisse jamais.

Progressivement, les lèvres et la langue se faisaient plus pressantes, la gorge plus avide.

Pott eut l’impression qu’une grenade explosait au creux de son corps. Il hurla, en proie à une sensation si intense qu’il en perdit toute perception.

Il ne se rendit pas compte que le taxi s’était arrêté, que la portière, de son côté, s’était ouverte.

Ce fut seulement quand il sentit le froid du canon de l’automatique sous son oreille gauche qu’il eut une première prise de conscience. Et une autre quand une voix lui lança, dans un anglais guttural :

– Surtout, bouge pas, ordure…

Lucy Lu s’était reculée, les lèvres hermétiquement closes, l’œil mauvais. Et, soudain, elle cracha au visage de l’agent secret.

Pas un instant, Pott ne se soucia du crachat, fait de salive mêlée à sa propre semence, qui lui coulait le long de la joue. Une seule chose le préoccupait : la gueule froide de l’arme collée sous son oreille gauche.

Il avait été piégé. Tout avait été truqué depuis le début afin de le conduire devant le canon de cet automatique. Le chauffeur de taxi était dans le coup. Lucy Lu était dans le coup. Ba, le barman du Balalaïka, était peut-être aussi dans le coup. Et lui était tombé dans le panneau comme un débutant. Sans doute les autres étaient-ils bien renseignés à son sujet pour avoir choisi une femme comme appât.

La voix gutturale, derrière lui, lança :

– Sors, ordure… Et, surtout, tiens tes pattes bien en vue…

Les mains levées à hauteur du visage, Pott pivota sur lui-même de façon à pouvoir sortir les pieds du taxi. Tout de suite, il eut devant lui deux gueules aussi peu rassurantes l’une que l’autre. Celle du pistolet – un Whalter p 38 d’après ce qu’il peut en juger - et celle d’un métis à la face camuse et aussi peu agréable à regarder qu’un naja royal.

D’un coup de rein, Pott se mit debout. On le poussa de côté et il découvrit trois autres hommes armés. Trois Birmans, sans erreur possible.

À son tour, Lucy Lu avait mis pied à terre.

– Tout s’est bien passé, Lu ? fit le métis en employant le cantonais, langue que Pott comprenait parfaitement.

La femme cracha en direction du sol, pour répondre, dans la même langue :

– Si ça s’est bien passé, Wan ? Drôle de question, alors que j’ai été obligée… avec ce porc…

Wan se mit à rire.

– Vous n’étiez pas obligée, Lulu. Vous avec choisi le meilleur moyen de faire perdre la tête à votre client, c’est tout… Et puis, c’était prévu dans notre plan, non ?

Cette fois, Lucy Lu ne répondit rien.

Alors seulement, d’un revers de manche, Douglas Pott s’essuya le visage. Tout de suite après, il demanda en anglais :

– Qu’est-ce que vous me voulez ?

– Tu le sauras toujours bien assez tôt, fit Wan. Tourne-toi…

Pott obéit. Des mains tâtèrent ses vêtements, jambes de pantalon comprises, pour s’assurer qu’il n’avait pas d’armes. Il n’en avait pas. D’ailleurs, il n’en portait jamais, pour ne pas risquer d’avoir des ennuis avec la police. La consigne, à l’ambassade, était formelle : le moins de problèmes possible avec les autorités birmanes. D’autant plus que, depuis la fin de la guerre d’Indochine, les actions des Américains étaient plutôt en baisse dans le Sud-Est asiatique.

– Drôle d’agent secret, fit un des Birmans. Pas de flingue…

– Pour ce que ça lui servirait ! fit Wan.

Bien qu’il essayât de ne pas y penser, Pott se demanda si on allait le tuer. Pas tout de suite sans doute. Avant, on tâcherait probablement de savoir ce qu’il savait, et il en savait beaucoup. Faudrait qu’il s’arrange pour faire traîner les choses. Si on lui permettait de les faire traîner. Pott avait toujours craint la torture, et il se demandait pourquoi il avait choisi ce fichu métier.

À quelques mètres, une vieille Daimler stationnait, sombre comme la nuit elle-même. On poussa Douglas Pott dans sa direction, et, au moment où il allait l’atteindre, il reçut un coup violent à la nuque. Ça fit comme une explosion. Il n’eut pas le temps d’avoir mal. Le noir total. Instantané.


1 Whisky birman.

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