La Laisse

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​À la sortie de La Laisse aux États-Unis, Bret Easton Ellis écrit :
La Laisse est un témoignage palpitant, fort, fascinant, dont la complexité morale atteint les sommets de la littérature hors-norme, celle qui transgresse les tabous. Jane DeLynn couvre des territoires que peu de romans osent aborder. Son honnêteté psychologique est dérangeante, presque autant que sa candeur et son érotisme explicite. Avec son intelligence et son talent provocateur, l'auteur recoupe avec La Laisse les chemins captivants et l'effrayante simplicité de Kafka.


L'histoire de Chris est pathétique et captivante. Pour traquer l'ennui qui guette les bourgeoises bohèmes, elle expie des crimes imaginaires en se livrant à des femmes bourreaux... Roman de la faiblesse de la chair, du vertige et du vide, du désir qui ne sera jamais comblé.


Écartelée entre désir et souffrance, elle choisit finalement de ne pas choisir. Parce qu'elle se croit chienne, elle veut le devenir, mais lorsqu'elle le devient, tout s'est dissout autour d'elle : la régression est totale. Il n'y a plus de sale, plus de propre, plus d'amour, d'amour propre, plus de mots, que la mort au monde.


Le livre dérange, fascine, amuse, roman philosophique, mais aussi parcours initiatique.


Jane Delynn, sorte de Pauline Réage new-yorkaise, se dévoile ainsi dans son roman : "Dans cette autre vie, je ne suis pas cette esclave sexuelle, cette femme de cinquante ans pathétique ne vivant que pour d'épisodiques moments d'intensité, mais une écrivaine, pas exactement célèbre, mais cependant connue. J'ai remporté des prix littéraires, j'ai enseigné, rédigé des articles, envié mes pairs."


Roman de l'éducation perverse, de l'abandon de soi aux seuls plaisirs de l'autre, La Laisse est un texte authentique d'une force inouï qui prend une place toute particulière dans l'histoire de la littérature érotique. Un pur joyau d'immoralité selon le Washington Post.


Aux États-Unis, la publication de La Laisse en 2002 a provoqué des débats littéraires passionnés et suscité de violentes réactions de ligues de vertu lorsque le titre est apparu dans la liste des best-sellers.



Publié le : jeudi 3 juillet 2014
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EAN13 : 9782846284837
Nombre de pages : 184
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À ma chère amie Tsipi,
et (bien sûr) à Kate.


On ne peut jamais assouvir le désir.
Car désirer est encore un désir.

Jacques Lacan

I

Ce que je possède


1.

Ma Régulière ayant dû se rendre à Stockholm pendant les vacances d’été pour réaliser une enquête sur le logement social, mes anciens penchants se manifestèrent de nouveau. J’avais choisi, avec une certaine perversité, de passer les mois d’été en ville, poussée, je m’en aperçois aujourd’hui, par ces mêmes désirs troubles. Notre loft dominait l’Hudson, et je me souvenais de ces soirées, peu après avoir emménagé, de ces hommes sur lesquels je jetais des regards d’envie dans la rue, passant et repassant, silencieux, aux prises avec leur rituel anonyme et inexorable. Le quai vers lequel ils disparaissaient avait été démoli depuis longtemps, et les hommes s’étaient pour un temps évanouis vers d’autres lieux. Depuis quelques mois, toutefois, comme un défi lancé au monde sensé, avec le plus profond mépris pour les valeurs auxquelles le reste de la société affectait d’être attachée de manière inébranlable, en ces temps où la Peste entrait dans sa deuxième décennie, des hommes s’affichaient de nouveau ostensiblement.

Mes désirs enfouis reprirent le dessus. Il fallait que je sorte dans la rue, en tee-shirt et jean 22 troué.

Si j’avais pu être un homme pendant une nuit, ou même pendant 22, lequel aurais-je choisi ?

Il s’agissait de fantasmes anciens, qui surgissaient d’une époque enfouie ; jamais je n’aurais imaginé les voir s’insinuer de nouveau dans les méandres de mon cerveau.

Je coupai la climatisation et m’assis dans le noir, devant la fenêtre ouverte sur la nuit, les fesses sur une chaise, les pieds posés sur le rebord, le visage caressé par la brise. Devant moi se dressaient les tours jumelles du World Trade Center, je suivais du regard le sillage des lumières ocre et rouges des véhicules apparaissant ou disparaissant vers le New Jersey, de celles des voitures se fondant derrière les arbres ou qui émergeaient de l’ombre, et mes yeux se perdaient aussi dans les étoiles.

Spectacle divin, certes, mais j’avais soif d’autre chose. J’enfournai dans les poches de mon short mes clés, de la monnaie, et ma carte de sécurité sociale, et sortis.

2.

La nuit était tiède et moite comme la peau d’une femme troublée, rehaussée d’un relent fétide de chèvrefeuille émanant d’un petit jardin public tout proche. Lorsque j’arrivai devant le bar, les mèches de mes cheveux étaient trempées dans le cou. Cela ne me gênait pas. J’aime la sueur, pas tant sur les autres que sur moi.

Ma passion des bars est sans réserve, et relève de la métaphysique. À vrai dire, elle ne dépend en aucune façon de la nature des expériences qu’ils me permettent de connaître.

Sur le trottoir, adossées aux voitures en stationnement, des petits groupes de femmes bavardaient en fumant, et flirtaient, indifférentes à ma présence. Je fendis les attroupements, sans plus me faire remarquer, et atteignis l’entrée.

La salle de bar était étroite, peu profonde, les murs arboraient des teintes des années trente, une nuance de vert foncé, rehaussés d’une guirlande de Noël blanche accrochée au miroir derrière le bar. Cette décoration restait en place toute l’année, parfois même accompagnée de fausse neige bombée sur la glace, pour donner l’illusion, sans doute, que la vie était une fête perpétuelle.

Je gagnai l’arrière de la salle, me glissant vers la gauche du piano. Dans l’encoignure du fond, il y avait une petite table. Deux femmes y avaient pris place, l’une à côté de l’autre, tête penchée, lèvres pressées en un baiser, comme celles des poissons de l’aquarium qui trônait sur le bar. Je m’avançai jusqu’à la troisième chaise près de leur table, mais, renonçant à m’asseoir, je décidai de m’appuyer contre le mur.

Une femme était assise au piano. Le miroir, dans son dos, reflétait les mèches de cheveux mouillés collés à son cou. Ses mains couraient sur le clavier, et comme celle des poissons et des femmes qui s’embrassaient, sa bouche était entrouverte. De ses lèvres s’échappaient, modulés par une voix quelque peu rauque et chevrotante, censée distiller un faux air de résonance émotionnelle, les accents de I Fall to Pieces. Faut-il que je l’avoue ? Cet air-là peut me tirer des larmes.

Depuis plusieurs années déjà, je tentais de passer de la honte à la célébration des secousses les plus visibles de mon corps. Ainsi, j’agitais les mains théâtralement dans mes cheveux. Dès que je les retirais, les mèches retombaient immédiatement devant mes yeux. Sans que je sache vraiment pourquoi, ma main attrapa une poignée de cheveux dans mon cou. Comme je ne savais qu’en faire, je laissai mon bras retomber le long du corps. Dès que je cessai d’y penser, cependant, je me rendais compte que ma main s’agitait de nouveau dans mes cheveux. Comme mue par un réflexe (j’en suis convaincue), elle se saisissait toujours de la même poignée de cheveux dans mon cou.

« Calme-toi, me dis-je. Quelle conne ! »

Je fixai l’aquarium d’un regard sans expression, comme si j’étais absorbée par les évolutions des poissons. Ils entraient et sortaient d’un minuscule château, planté parmi des algues en plastique, un couteau et une fourchette à moitié enterrés dans le sable. Un collier de perles, reflétant le scintillement de la guirlande, gisait aussi au fond. Bien sûr, j’observais les poissons. Mais quoiqu’ils m’intéressent vraiment, je sentais bien que je faisais semblant d’être captivée par tout à fait autre chose que par ce qui me préoccupait.

Sur le couvercle du piano, il y avait un grand globe muni d’une fente, une sorte d’urne dans laquelle on pouvait glisser pièces et billets. Dans un établissement réservé aux hommes, le globe aurait été plein de billets, mais parce que nous étions lesbiennes, la plupart face à des difficultés financières et plutôt regardantes, on n’y trouvait que quelques piécettes. J’aurais bien donné un peu de blé à la pianiste, mais comme toutes les filles l’ignoraient, je m’abstins.

Au fond de moi, je me sentais coupable, gênée à la fois pour elle et pour moi.

Je commandai une Heineken. Adossée contre le mur, je bus à la bouteille, rejetant la tête en arrière à chaque goulée comme un cow-boy sorti d’un western.

Du coin de l’œil, je surveillai les deux femmes qui s’étaient embrassées. Elles n’avaient plus la tête penchée, les lèvres de guingois. L’une d’entre elles s’arrachait des petites peaux autour de la cuticule. Des larmes coulaient sur les joues de la seconde. L’éclairage du bar s’y reflétait, comme sur les perles au fond de l’aquarium. C’était ces perles que je fixais, plutôt que la fille, mais lorsqu’elle me surprit l’observant, elle me lança un regard de haine.

Je la comprenais. Je compatissais avec elle, mais je ne pouvais m’empêcher de la regarder. Elle se leva et prit le chemin des toilettes.

Quoique la chanteuse ait attaqué un pot-pourri de Patsy Cline, je retraçai mes pas vers la sortie, m’éloignant du piano. Près de l’entrée, je m’attardai un moment. Personne ne semblait se soucier si j’étais célèbre, ou même séduisante.

3.

Toussant avec ostentation dans la fumée, je débouchai sur le trottoir et m’adossai à une voiture. D’un air désespéré, je consultai plusieurs fois ma montre, comme si celle avec qui j’avais rendez-vous était en retard.

Une blonde magnifique aux cheveux raides nouait la laisse de son chien à un parcmètre. C’était un petit bâtard aux allures de terrier, trop mignon quelque part pour mon goût.

« Salut, le chien », fis-je en m’approchant pour le caresser. Le toutou poussa quelques aboiements aigus avant de me lécher la main.

« Quel amour ! » mentis-je.

« C’est un bon toutou ça », répondit-elle de cette voix ridicule que les gens adoptent pour parler de leur animal domestique. Je m’agenouillai pour jouer avec lui/elle. La blonde pénétra dans le bar. Après avoir caressé son chien un moment, je me relevai, m’étirai, avant de faire quelques pas vers la vitrine. La blonde me tournait le dos ; elle paraissait plongée dans une conversation agitée avec une fille noire en tee-shirt orange.

Comme pour prouver que c’était bien la vraie raison pour laquelle j’avais engagé la conversation avec cette fille, je retournai vers le chien. Je m’accroupis sur le trottoir pour le/la caresser derrière les oreilles. Il/elle se dressa sur ses pattes de derrière pour me lécher le visage. Je le/la tenais à distance, mais ne pus rien faire pour l’empêcher de saisir ma main entre ses dents. Quoique n’éprouvant pas la moindre sympathie pour l’animal, je le/la laissai jouer avec ma main, en partie pour maintenir l’illusion de mon intérêt pour la gent canine, et en partie aussi parce que (en dépit de moi-même), j’étais flattée de sa réaction à mon égard.

Après un laps de temps suffisant pour attester de la réalité de mon amour pour les bêtes, je me relevai et m’étirai encore. Consultant de nouveau ma montre, et soupirant avec emphase à l’intention du groupe de femmes agglutinées près de l’entrée, je produisis une grimace d’irritation significative, avant de m’adosser (une fois de plus) contre la voiture.

Trois femmes traversèrent la rue, pliées de rire et se bousculant. L’une d’entre elles semblait s’intéresser à moi. Je lui rendis son regard avec un maximum d’intensité, plissant les yeux, souhaitant secrètement qu’elle quitte le groupe pour s’approcher de moi. Elle n’en fit rien, et ses yeux se détachèrent de moi à l’instant où elle aurait dû tourner la tête afin de continuer à me fixer. Je fis quelques pas jusqu’au coin de la rue, et les suivis du regard jusqu’à ce qu’elle s’engagent dans Jane Street. Elles s’étaient enlacées et chantaient maintenant à tue tête. Elles avaient bu trop de bière, mais parvenaient à être heureuses. Si j’en avais bu autant moi-même, j’aurais sombré dans la mélancolie. Comment expliquer cela ?

Après un dernier regard vers ma montre, je me redressai et repris le chemin du bar. La blonde aux cheveux raides semblait jeter des regards insistants dans ma direction, mais pour lui prouver que je n’avais pas joué avec son chien dans le seul but d’entamer un rapprochement avec elle, je la dépassai et rejoins l’arrière-salle, comme si j’étais toujours à la recherche de mon rendez-vous imaginaire. Les deux filles qui s’étaient embrassées, avant de fondre en larmes et de s’arracher des petites peaux autour des ongles, étaient maintenant plongées dans une conversation animée. La pianiste était debout, solitaire, devant le bar, en train de boire du soda. Comme elle me faisait pitié, je lui confiai que j’adorais Patsy Cline.

« Toutes les gouines en raffolent », lâcha-t-elle. Je me réjouis de ne pas lui avoir laissé de pourboire.

Je reculai jusqu’à l’aquarium et me plongeai dans la contemplation des poissons, tout en réfléchissant à la manière d’aborder la blonde. Arborant un sourire vainqueur, je me glissai jusqu’à elle. Cette fois, elle me regardait approcher, et souriait dans ma direction.

« Chérie », lança-t-elle, avec l’intonation qu’elle devait réserver à ses meilleures amies.

« Euh, oui… » fis-je en tendant la main vers son bras, au moment même où la fille noire me frôlait, un verre de boisson rosée à la main, qu’elle posa devant la blonde.

Pour me consoler, je me dis qu’elle n’avait pas grand-chose pour me plaire. Je fus ensuite frappée par le fait qu’en définitive elle ne me plaisait pas du tout. Du moins plus du tout.

4.

Je descendis la 12e rue, jusqu’à Hudson, puis obliquai à gauche. Et voulez-vous savoir à quoi je pensais ? Je me demandais s’il valait mieux rentrer directement à la maison, ou bien si je devais m’arrêter à l’épicerie coréenne, afin d’acheter quelques provisions que j’avais eu l’intention de prendre cet après-midi, en rentrant chez moi du club de mise en forme. Des sacs-poubelles, des citrons, de l’eau de Seltz, des fruits, une salade quelconque. Du papier toilette et une savonnette. Il y avait autre chose, également, dans un coin en haut à droite de mon cerveau, comme une vague idée derrière la tête. J’avais déjà eu cette pensée cet après-midi, debout devant l’évier, un sac en papier à la main, tandis que je débouchais le tuyau d’évacuation, accompagnée d’une autre pensée furtive “surtout me souvenir de ça”.

Le soleil brillait tandis que j’avais eu ces pensées. J’avais branché la radio, et j’écoutais un air de country, qui m’emplissait de bonheur. La pensée avait balayé d’un coup cette sensation de bonheur – ou plutôt, elle en avait obscurci le ciel.

Mais après tout, ce nuage avait-t-il réellement existé à ce moment-là.

Ah ! J’oubliais l’épluche-légumes. Voilà bien… des années que je voulais m’en payer un neuf. Le mien était en aluminium, noirci, taché. Lorsque cette pensée avait surgi, ce fameux après-midi, je m’étais souvenue d’avoir eu à plusieurs reprises cette idée, devant l’évier mais aussi dans d’autres lieux. C’était ça, le nuage.

J’avais dans l’esprit un épluche-légumes idéal. Que je ne trouvais d’ailleurs jamais au supermarché, du moins lorsque je m’y rendais. Je décidai qu’il m’en fallait un sur-le-champ, quoiqu’il arrive. Je l’aurais, même si je devais aller le chercher dans une quincaillerie “idéale” ! Le perfectionnisme n’était-il simplement qu’une suite de tergiversations ? Par cet acte, j’accomplirai, au sens kantien (celui de l’impératif catégorique) un renversement de la paresse accumulée durant toute une vie, tout en vidant cet espace de mon cerveau réservé à cette idée, qui dans un sens, y était obstinément présente – non pas de manière ostentatoire, mais un peu comme un menu déroulant découvert par une souris baladeuse. D’un autre côté, chargée de provisions, je ne pourrais plus aller traîner dans l’autre bar, qui je m’en rendais compte soudain, avait toujours figuré dans mon menu déroulant avant même que je ne quitte l’appartement.

Mais peut-être cela semblerait-il sympa d’aller au bar les bras chargés de provisions ? Spontané même. Est-ce que je n’aimerais pas brancher une fille comme ça ?

Mais si, bien sûr ! Je retraçai mes pas vers le magasin.

Pourtant, je m’arrêtai de nouveau. C’est certain, après les lumières criardes du supermarché, l’indigestion de sensations des emballages aux couleurs provocantes, je perdrai le courage de mes convictions. Puisque j’avais quitté mon appartement avec en tête l’idée du plaisir, ne serait-ce pas faire preuve de faiblesse des nerfs et de la volonté que de renoncer à cet objectif maintenant ? Ne laissons pas le plaisir du devoir interférer avec le devoir de plaisir.

Je repris le chemin du bar.

Mais je m’imaginai le lendemain, devant l’évier, ruminant à propos de cet épluche-légumes que je n’avais pas acheté. J’envisageai déjà la fatigue causée par toutes ces images mentales de carottes et d’épluchures s’abattant sur moi, et la dépression me saisissant devant ce fatras qui m’encombrait l’esprit. L’évocation qui m’assaillait était aussi réelle que la rue dans laquelle je marchais, peut-être plus frappante encore, car je pouvais fermer les yeux devant un vieux clodo fouillant dans une poubelle, alors que l’épluche-légumes continuait d’obnubiler toutes mes pensées.

Laquelle de ces deux réalités conduirait le plus rapidement au summum de la félicité, rejoindre le bar ou faire l’emplette de l’épluche carottes ? C’était au point où je ne songeai même plus à la possibilité d’alléger les souffrances humaines en donnant une obole au clochard (un geste que j’accomplissais parfois, sans raison apparente).

D’accord, résolus-je. Je vais me payer l’épluche-légumes, et peut-être une pêche ou une prune, ou quelque chose pour le petit déj.

Finalement, je décidai de faire les deux.

5.

Épuisée, déprimée par ces pensées (par ce que nous appelons pensées, qui ne sont qu’images et phrases), on ne peut pas dire que je me sentais sexy. Pourtant, une Beck à la main, je jetai un regard circulaire dans la salle.

L’épluche carottes était au fond de mon petit sac en papier kraft, en compagnie de quelques pêches et d’une prune, que j’avais posé sur l’étagère, sous le miroir en face du bar. Je m’étais offert l’épluche-légumes que j’avais renoncé à acheter deux ou trois mois auparavant. Comme c’était déprimant de réaliser que j’avais subi toutes ces pensées d’épluche carottes au cours des mois passés, pour finalement acheter l’ustensile que j’avais refusé d’acheter alors.

Ayant résisté tout ce temps, j’en vins à la conclusion que j’aurais mieux fait de résister encore, jusqu’à ce que je me procure celui que je voulais. C’était une leçon de morale sans aucun doute utile, jusque dans le périmètre de ce bar.

Faudrait-il vraiment que je m’étonne si personne ne m’adressait la parole ? Qui oserait brancher quelqu’un qui sirote sa bière en songeant à des épluche-légumes ? Moi-même, j’aurais évité de me parler.

Ce bar était plus animé que l’autre, les clientes plus jeunes et vêtues avec plus de goût. Trop de recherche, même, parce je n’étais pas sûre de vouloir promener la langue sur un sourcil agrémenté d’un piercing, sans parler d’une langue ou d’une lèvre affublée du même métal. Celles qui ne tâchaient pas de ressembler le plus possible à des ados mâles (tee-shirt, jeans, bottes) faisaient leur possible pour ressembler à des ados femelles (minijupes, hauts talons, maquillage extrême). Parce que je ne savais plus qui j’étais, je me demandais lequel de ces genres me plaisait le plus.

Ou plutôt, parce que le sujet n’était pas la séduction amoureuse, mais l’iconographie de la séduction amoureuse, je me trouvais moins sensible à l’apparence d’une personne qu’à ce que son regard me transmettait, à savoir son désir que moi, son public, je la regarde.

La salle réservait un espace réduit, quoique noir de monde, à une piste de danse. La musique alternait de la house au hip-hop, afin de satisfaire les goûts divergents de la faune féminine qui s’agitait : conjonction politiquement adéquate de discrimination positive défiée (Blanches et juives) et défiante (Noires, Hispaniques, Italiennes, Amérindiennes, Asiatiques ou Capverdiennes – je ne cite que quelques-unes des catégories raciales favorisées que la Régulière avait croisées au cours de sa quête d’un emploi).

Une femme aux cheveux longs et noirs émergea des toilettes. Elle s’appuya contre le mur. D’un coup d’œil dans le miroir, je vis qu’elle s’intéressait à moi.

Avec désinvolture, je me détournai pour la regarder. Puis, je repris mon observation de la piste de danse, non sans remarquer dans le miroir qu’elle se dirigeait vers moi. Elle ne me plaisait pas particulièrement, mais je devais avoir déjà pas mal bu…

« Vous êtes une amie de Camille, n’est-ce pas ? commença-t-elle. Il me semble vous avoir remarqué la semaine dernière pendant sa performance. »

« Cela m’étonnerait, j’ai cessé d’assister à des performances. »

« Je suis pourtant certaine de vous y avoir vue. »

« Je ne crois pas, non. »

Nous nous mîmes à parler art. Elle faisait des installations à tendance politique autour du racisme, et jouait parallèlement dans un groupe de rock féminin. Une vie de quartier central, que partageait probablement la moitié des clients du bar. « Le milieu de l’art me fait gerber, dis-je. Rien que de la merde. Je ne vais plus voir se produire que mes meilleures amies. »

Elle haussa les épaules. Le propos n’était pas vraiment original ; tout le monde avait des tas d’amies artistes. « Et ça ressemble à quoi, ce que vous produisez ? » demandai-je après moult hésitations ; j’avais en effet décidé de ne jamais poser ce genre de questions à une personne qui ne se serait pas enquise de moi d’abord.

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