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Résumé

Un empire prussien imaginaire a étendu ses terres jusqu’à l’ouest du monde, sur une immense forêt où vivent quelques tribus primitives. Plus loin, disent les indigènes, se trouve un peuple réputé pour sa férocité : les Juwaans. On raconte aussi qu’ils convoitent Sophie von Halle, la fille du comte Richard, gouverneur de la marche occidentale de l’empire.
À la mort de son père, Sophie est obligée de quitter la cité de Dietburg et est enlevée par les Juwaans. Ils la soumettent à des sévices sexuels au nom de leur dieu protecteur, Waris, sanguinaire et pervers. Mais elle découvre que ce peuple a autrefois été bien plus civilisé et que d’anciennes divinités s’opposent à Waris, dont la bienveillante déesse Hawila.
Cette histoire qui se déroule dans des lieux évoquant l’Amazonie est un hommage au cinéma bis italien des années 70 et 80.

Erika Sauw

LE ROYAUME
DE LA FORÊT

ROMAN ÉROTIQUE

editionsNL.com

PREMIÈRE PARTIE

Le dieu pervers

1.

Du balcon de sa maison, Sophie regardait la pluie s’abattre en torrents sur les toits de Dietburg, cet avant-poste de la civilisation enfoncé comme un coin dans les immensités inconnues de la sauvagerie. Les livres de géographie désignaient cet assemblage disparate de maisons et de cabanes sous le nom de « ville », ce qui inspirait des sourires ironiques à la jeune fille. Pour elle, l’appellation de « trou boueux » lui semblait beaucoup plus appropriée.

Au moins, il y avait une garnison d’une centaine de soldats, produit des rêves fous de l’empereur Wilhelm, qui souhaitait étendre le territoire de la Prusse au-delà du possible. On ne trouvait pourtant rien ici, à part l’infinitude de la forêt, aussi effrayante que les flots déchaînés d’une mer giflée par la tempête. Son défrichement révélait cependant une terre qui était bonne à prendre.

Mais il y avait un prix à payer. Le père de Sophie, le comte Richard von Halle, ce rejeton de la plus haute aristocratie relégué aux confins du monde comme « gouverneur de la marche occidentale », venait d’être emporté par une fièvre. Très certainement l’une des maladies envoyées par cette forêt aux odeurs de végétaux putréfiés, comme pour se venger de ses adversaires.

Sophie allait rentrer sur sa terre natale, heureuse de quitter ce cloaque mais orpheline. Il lui restait sa mère Alina et deux frères entrés dans l’armée, en des lieux plus accueillants. Bien souvent, elle s’était demandé pourquoi, des trois enfants de sa famille, c’était elle qui avait dû subir cet exil.

Le grondement de la pluie s’atténua faiblement. Une lueur dorée se faufila dans une déchirure des nuages, loin à l’est. Les trombes d’eau finiraient par s’en aller, en laissant derrière elles une atmosphère étouffante et saturée d’humidité, puis elles reviendraient dès le lendemain, ou peut-être pendant la nuit. Depuis son arrivée, plus d’un an auparavant, Sophie n’avait jamais connu une seule journée sans pluie.

Un militaire s’arrêta à côté d’elle et fit claquer ses talons sur le plancher de bois. Il adopta ensuite une attitude moins martiale et prit la main droite de Sophie pour y poser le bout de ses lèvres.

C’était le lieutenant Matthias Korfman, chargé d’escorter Sophie lors de son voyage de retour.

« Vous voilà enfin ! lui reprocha-t-elle avec amabilité. Je vous attends depuis le début de l’après-midi.

— Je suis désolé, mademoiselle, mais j’avais beaucoup à faire.

— Oui, je sais. J’ai également passé toute la journée à ranger mes affaires.

— Vos malles sont prêtes ?

— Elles ne demandent qu’à être refermées. »

L’apparition de Matthias apportait plus de réconfort à Sophie que le retour du soleil. Il paraissait toujours tiré à quatre épingles, même lorsque sa vareuse noire à boutons dorés et sa casquette étaient trempées.

« Pourquoi ne vous découvrez-vous pas ? remarqua encore Sophie.

— J’attendais votre autorisation.

— Ne soyez pas si formaliste ! »

Matthias retira sa casquette pour la mettre sous son bras. Le regard de la jeune fille se suspendit un moment à ses cheveux du même blond cendré que les siens. Leurs yeux avaient aussi la même limpidité, comme de l’eau gorgée d’azur. On les aurait crus frère et sœur.

Sophie détacha son regard du jeune homme, consciente que si elle avait été surprise ainsi, elle aurait pu passer pour être amoureuse. Or Matthias, officier prometteur mais aux origines modestes, ne pouvait lui être destiné.

Elle reporta son attention sur le moutonnement de la canopée, qui transparaissait derrière les rideaux de pluie. Le hasard avait voulu que, sur ce balcon qui faisait le tour complet du première étage, elle se trouvât du côté ouest. Son regard, tourné vers les territoires inconnus, s’assombrit.

« Avez-vous déjà effectué une mission comme celle-ci ? demanda-t-elle.

— Non, répondit Matthias, mais rassurez-vous, j’aurai vingt hommes sous mes ordres et je...

— Je suis en train de penser aux Juwaans, précisa Sophie.

— Ils ne sont quasiment qu’une légende.

— J’aurais été rassérénée si vous n’aviez pas mis le mot “ quasiment ” dans votre phrase. Mais vous comme moi, nous savons qu’il est indispensable. »

Nul être humain, à Dietburg, n’avait jamais vu un Juwaan de ses propres yeux, car ce peuple vivait loin dans les profondeurs de la forêt, mais d’horrifiques rumeurs circulaient à son sujet. On racontait qu’il n’existait pas d’engeance plus barbare que celle-là, que les hommes et les femmes vivaient nus et s’accouplaient en public comme des bêtes, qu’ils étaient également de féroces guerriers armés de lances empoisonnées, sachant se rendre invisibles, qu’ils collectionnaient les crânes de leurs ennemis, leur arrachaient la peau et déchiraient à belles dents leur chair crue, qu’ils faisaient des sacrifices humains en l’honneur de leurs divinités.

Et aussi que ces barbares étaient commandés par un roi qui s’appelait Beyam. Et qu’il convoitait Sophie von Halle parce qu’il la considérait à tort comme une princesse.

Bien sûr, aucune demande en mariage n’avait jamais été envoyée. Ou du moins, aucune n’était jamais arrivée à Dietburg. Toutes ces rumeurs étaient colportées par les indigènes de la région, d’assez inoffensifs individus qui tremblaient d’effroi quand ils prononçaient le nom de ce peuple.

Puisqu’elle était directement concernée, Sophie avait enquêté. La seule certitude qu’elle avait obtenue était que ces barbares étaient réellement invisibles, mais que cela n’impliquait nullement leur inexistence. Comme on le dit si bien, il n’y a pas de fumée sans feu. Quelque chose se cachait réellement derrière ces montagnes basses qui barraient l’horizon occidental.

Des explorateurs avaient tenté l’aventure durant les précédentes décennies, mais aucun d’eux n’était jamais revenu. Le dernier en date s’appelait Hermann Rœder ; il avait disparu depuis huit ans. C’était pourquoi l’empereur avait décidé que l’avancée de ses troupes s’arrêterait là, comme si lui-même avait ressenti de la peur.

Là, se trouvait donc la Frontière.

« Si vous désirez être rassurée, déclara Matthias, rappelez-vous que dès demain, vous serez hors de portée de ces sauvages.

— Oui, mais nous avons plusieurs jours de voyage dans la forêt et l’on prétend qu’ils peuvent sortir de leur repaire.

— Si c’est le cas, moi et mes hommes, nous vous défendrons. Je ne vois pas ce que ces sauvages pourraient faire contre une vingtaine de fusils. Le fait que nous n’ayons jamais eu à les affronter prouve d’ailleurs que nous les tenons en respect... Ou peut-être qu’ils ne sont pas si dangereux que les indigènes le croient. Qu’êtes-vous en train d’imaginer ? Qu’ils essaieront de vous enlever ?

— Oui.

— Encore faut-il qu’ils soient au courant de votre départ. »

Sophie s’abstint de répondre qu’elle était peut-être espionnée depuis son arrivée. Sans cela, comment Beyam aurait-il eu vent de sa présence et l’aurait-il convoitée ?

Mais cet homme existait-il vraiment ou n’était-il qu’une invention des indigènes ?

« Quoi qu’il en soit, j’attends mon départ avec impatience, dit Sophie. Je n’aurais jamais dû venir ici.

— Ne trouvez-vous pas agréable de découvrir le monde ?

— Certes.

— Vous ne serez pas restée très longtemps à Dietburg. Votre père envisageait votre retour quand il est tombé malade.

— Oui, pour mon mariage. Mais mes parents ne s’accordant pas sur le nom de mon fiancé, mon séjour risquait de se prolonger encore plusieurs mois. »

Posant une main sur la balustrade, Matthias orienta son regard vers le lointain, mais en de brefs instants, il tournait son attention vers le visage et la poitrine de Sophie. Il enrageait à l’idée qu’un autre homme profitât de cette merveilleuse jeune fille semblable à une statue de marbre à laquelle les dieux auraient insufflé la vie.

Il allait cependant la côtoyer pendant plus d’un mois, le temps du voyage, et cette perspective le réjouissait secrètement.

« Voulez-vous que je partage votre dîner ? s’enquit-il.

— C’est pour cela que je vous attendais, répondit Sophie. Je veux commencer à prendre cette habitude dès maintenant. À partir de demain, nous partagerons tous nos repas, n’est-ce pas ?

— J’étais en train de me le dire.

— Alors attendez-moi en bas. Je vous rejoins dans un instant. »

Matthias claqua derechef des talons, puis il s’éloigna de Sophie et descendit au rez-de-chaussée par un escalier extérieur.

Cette maison était entièrement construite en bois, avec les essences de grande qualité dont la forêt regorgeait. Elle était surtout constituée d’une solide charpente, du plancher du premier étage et d’un toit recouvert de feuilles. Les fines cloisons avaient un rôle secondaire. Dans cette région à la chaleur lourde et au soleil rare, les murs étaient inutiles. Il fallait surtout se protéger de la pluie.

Sophie avait conservé le costume des civilisées, constitué d’un jupon et d’une jupe s’arrêtant aux mollets, d’un bustier et d’un corsage décoré de broderies. Ils avaient été taillés dans un tissu très léger, mais qui paraissait encore un peu trop lourd. La jeune fille s’accordait le droit de marcher pieds nus dans sa maison, et elle avait obtenu de sa mère l’autorisation de le faire. Quand elle sortait, elle enfilait toujours des bas et rentrait ses pieds dans des bottes de cuir, et à son retour, elles étaient inévitablement crottées. C’était pour cette raison que sa jupe ne descendait pas jusqu’au sol.

À cause du deuil de son père, elle attachait ses cheveux avec un ruban noir, mais elle ne se sentait pas vraiment chagrinée. C’était juste un morceau de son existence qui était parti. La vérité était qu’elle avait longtemps nourri de la rancune contre son père, pour l’avoir amenée ici. Elle aurait préféré rester seule dans sa ville natale, pour faire de la broderie, visiter les bibliothèques, jouer du piano, aller au concert et écouter les cochers s’invectivant dans les rues étroites. Mais la faute était pardonnée. Le père et la fille voyageraient ensemble, lui dans un cercueil, elle à dos de cheval.

Elle passa d’abord dans sa chambre, où elle retrouva deux grandes malles posées sur son lit, remplies par sa garde-robe et ses objets de toilette. Une telle abondance de vêtements n’était nullement superflue, puisque le climat l’obligeait à se changer quotidiennement.

Rosalie, l’une de ses servantes, qui était en train de se reposer sur un tabouret, s’empressa de se lever à l’entrée de Sophie.

« Tes affaires sont-elles rangées ? questionna cette dernière.

— Oui, mademoiselle.

— Le lieutenant Korfman dînera avec nous. Je vais te demander d’effectuer le service.

— Bien, mademoiselle. »

Sophie descendit, mais ne rejoignit pas tout de suite le jeune militaire. À l’entrée de la maison, elle trouva une vieille indigène qui s’appelait Awa et qui logeait dans une cabane en bordure de Dietburg. Depuis des mois, elles se rencontraient presque tous les jours.

La femme s’était agenouillée sur le seuil. Elle avait apporté un panier de fruits aux écorces rouges, jaunes, grises ou vertes, autant de produits de la forêt aux goûts très exotiques pour Sophie. Le regard de la jeune fille s’arrêta d’abord sur Awa, dont la peau fripée ruisselait car la pluie ne s’était pas totalement arrêtée. Des gouttes d’eau pendaient du bout de ses seins flasques, réduits à de pathétiques replis de peau. Le bas de son corps était en partie caché par un chiffon sale tenant lieu de jupe.

À part son âge, cette femme n’était pas très différente de Sophie. Ses prunelles étaient tout aussi lumineuses. Ses cheveux à présent argentés avaient autrefois été presque blonds. Awa l’affirmait et Sophie était disposée à la croire.

« Je donne toi ça pour ton voyage », dit-elle.

Sophie prit le panier, bien qu’un ravitaillement complet eût déjà été prévu. Elle effectua ensuite un geste qui aurait horrifié son père, en s’agenouillant devant la visiteuse pour être à la même hauteur qu’elle.

« Je triste, poursuivit la veille femme. Tu devenir amie pour Awa. Mais partir mieux. Tu savoir... »

Le visage de la visiteuse s’assombrit et des mots inquiétants sortirent de sa bouche édentée :

« Beyam te vouloir beaucoup... Ici, tu protégée par nombreux soldats. Sur route, pas pareil. Faire très attention. Certainement Beyam pas t’autoriser partir. »

Sophie avait l’impression d’entendre une prophétie. Comment pouvait-elle ne pas en frissonner ? Mais comme toujours, si elle avait demandé à Awa d’où elle tenait ses informations, la réponse aurait été : « Tout le monde savoir ».

Elle posa une main sur l’épaule de la veille femme.

« J’aurai une escorte armée, lui dit-elle. À moins que les Juwaans aient également des fusils, je ne vois pas ce qu’ils pourraient faire.

— Pas entrer dans forêt. Très dangereux. Rester sur chemin et aller beaucoup vite. Jamais entrer dans forêt. »

Awa chassa les ombres de son visage, se leva et s’essuya les yeux avec les doigts. Sophie ne put dire si c’étaient des gouttes de pluie ou des larmes.

« Awa aime toi rester ici, reprit-elle. Mais je savoir, ici pas ton pays. Alors je souhaite toi rentrer maison et trouver mari. Beaucoup mieux avec lui. Avec belle femme comme toi, il faut mari et enfants. »

Sur ces dernières paroles, la veille femme tourna les talons. Sophie la regarda s’éloigner avec un gros serrement de cœur.

 

Le dîner se déroula à la lumière des lampes à huile, car la nuit tombait de bonne heure et très vite. Sous ces cieux encombrés de nuages, on ignorait pratiquement ce qu’était une lumière crépusculaire et une voûte céleste parsemée d’étoiles.

Alina ayant été très affectée par la mort de son époux, c’était Sophie qui dirigeait à présent la domesticité. Elle discuta avec Matthias, lequel apportait sa joie dans cette maison, de manière modérée par respect pour le défunt. À la fin du repas, il s’inclina devant Alina puis Sophie le reconduisit sur le seuil. Il n’y avait aucune porte à pousser, ni même de rideau à écarter, cette demeure étant ouverte aux quatre vents.

Matthias remit sa casquette, se retourna vers Sophie et prit sa main dans la sienne, sans toutefois la porter à ses lèvres. La réaction de la jeune fille, ou plutôt son absence de réaction, l’encouragea dans sa témérité.

« J’attendrai l’aube avec impatience, déclara-t-il à voix basse.

— Moi aussi, mais efforcez-vous de dormir pour être en forme, répondit Sophie.

— Je dormirai en pensant à vous. »

Leurs mains ne purent se séparer que sous l’effet d’une force supérieure à leur attirance, qui était le sens du devoir. Sophie regarda la silhouette de l’officier se dissoudre dans le noir et écouta le bruit mou de ses bottes foulant le sol détrempé. Malgré les précautions prises, cette boue avait pénétré dans la maison et la jeune fille la sentait sous ses pieds nus. Elle la retira en se frottant.

Après sa toilette, elle remonta dans sa chambre, se déshabilla et mit aussitôt une chemise de nuit. Elle s’allongea sur un lit uniquement constitué d’un sommier, sans aucun matelas, avec tout de même un coussin rembourré de paille tenant lieu d’oreiller, et une moustiquaire. Elle s’était vite habituée à dormir sur une planche et trouvait que dans cette chaleur moite, c’était l’idéal.

Une bougie empêchait les ténèbres de se refermer sur elle. Seule une poignée d’autres lumières brillaient dans cette cité, dans une obscurité sans bornes mais remplie de bruits. Des cris de singes résonnaient au loin, parmi une myriade de sons plus faibles et impossibles à identifier : des frottements, des glapissements, des hululements ou des clapotis. La nuit était vivante et même charnelle, et Sophie ressentait cette vie en elle, comme par un effet de résonance.

En son for intérieur, elle comprenait qu’en restant presque ou complètement nus, les indigènes faisaient corps avec la forêt, et l’envie de les imiter l’effleurait chaque jour et surtout chaque nuit. Lentement, elle retroussa sa chemise jusqu’à se découvrir entièrement les jambes, genoux relevés et cuisses écartées. Auparavant, elle avait d’abord acquis la certitude que ses servantes Rosalie et Elisa étaient bien plongées dans un profond sommeil. Si elle était découverte dans une position aussi indécente, cela causerait un scandale qui risquerait de donner le coup de grâce à sa mère.

Elle commença à se caresser les jambes, qu’elle trouvait belles mais que seules ses servantes avaient jusqu’alors pu admirer dans leur intégralité. Puis ses doigts s’arrêtèrent sur son sexe entrouvert. Elle se masturba en pensant au beau lieutenant Korfman, imaginant qu’ils s’éloignaient ensemble dans la forêt pour s’y adonner aux plaisirs de la chair. C’était ainsi que tous les indigènes faisaient. Les accouplements n’étaient certes pas publics, mais ils s’effectuaient toujours dehors.

Sophie n’avait pu en surprendre aucun, puisqu’elle ne s’aventurait jamais dans la forêt. Elle avait cependant pu voir des hommes nus, en allant à la rivière où les indigènes avaient l’habitude de se baigner, par un chemin longeant des terres cultivées. Se rendre à cet endroit était à vrai dire le meilleur moyen de chasser l’ennui, depuis que les livres qu’elle avait emportés étaient tombés en lambeaux, attaqués par les moisissures.

Après la mort de son père, ses marches quotidiennes l’amenaient de plus en plus fréquemment au bord de ce profond cours d’eau. Son regard déviait vers les garçons et les hommes qui plongeaient dans les flots, y nageaient, s’y ébattaient et en ressortaient. Elle admirait le ruissellement de l’eau sur leurs peaux, leurs fesses et leurs sexes, avec le seul regret de n’en avoir, jusqu’alors, vu aucun en érection.

Au moins, son séjour aux confins du monde lui avait permis d’en savoir beaucoup plus sur l’anatomie masculine. Mais également sur la sienne, car auparavant, elle ne s’était jamais masturbée comme elle était en train de le faire, excitant son clitoris par de savants mouvements de doigts jusqu’à l’orgasme. Elle fut obligée de se mordre les lèvres pour s’empêcher d’émettre le moindre son.

Quelques halètements s’échappèrent néanmoins de sa gorge et elle roula sur le côté, dans la position fœtale. Sa main droite était imprégnée de sa rosée d’amour et son index avait fait une incursion dans son vagin jusqu’à l’hymen. Alors que son vingtième anniversaire approchait, il était toujours présent. Si elle avait été une indigène, il aurait été déchiré depuis des années.

Elle savait que si elle restait encore quelques semaines ici, son trésor caché ne resterait pas longtemps intact. Le décès du comte Richard avait abattu des barrières. Les regards que les hommes portaient sur elle avaient des lueurs de convoitise et elle-même était en train de glisser vers eux, ainsi que vers cette sauvagerie dont son père avait été le pourfendeur.

Toutefois, son départ ne garantissait en rien la conservation de sa virginité, car si le lieutenant Korfman lui faisait des avances pressantes, elle n’aurait pas la force d’y résister.

 

À l’aube, elle fut réveillée par le clairon. Cet assemblage de planches que l’on désignait sous le nom de « caserne » n’était qu’à une centaine de pas de sa maison.

Heureusement, quand Rosalie entra dans sa chambre, sa chemise de nuit avait été correctement abaissée sur ses jambes. La servante replia la moustiquaire, puis aida Sophie à faire ses ablutions et à s’habiller. Ses vêtements ne différaient guère de ceux qu’elle avait portés la veille.

Elle prit son petit déjeuner avec sa mère, puis enfila ses bottes pour aller prendre des nouvelles. Elle était à peine sortie de chez elle qu’elle tomba sur Matthias, qui affichait un sourire galant et radieux. Il s’abstint de faire le salut militaire. D’ailleurs, claquer les talons dans la boue n’aurait produit qu’un son dérisoire, ainsi que quelques éclaboussures. En revanche, il prit la main de Sophie pour y déposer un baiser appuyé, puis la garda dans la sienne comme il l’avait fait la veille.

« Êtes-vous bien reposée ? s’enquit-il.

— Je suis prête pour le voyage. Et vous ?

— Mes hommes n’attendent plus que l’ordre de partir.

— Attendez que nos affaires soient chargées, ainsi que le cercueil. Les domestiques vont s’en occuper. Pendant ce temps, je vais faire mes adieux à Dietburg.

— Puis-je vous accompagner ? » demanda Matthias, d’une façon qui interdisait à Sophie de lui opposer un refus.

Il tenait toujours sa main, ce qui allait à l’encontre de la plus élémentaire politesse et n’était pas non plus très prudent. Le jeune homme se perdait dans ses propres pensées, car la veille, avant de dormir, il avait planté son phallus entre les fesses d’une petite indigène en imaginant qu’elle était Sophie von Halle. Pour un homme comme lui, il était très facile de trouver des « épouses » parmi les naturels. Il était considéré comme un individu puissant, même si ce n’était pas lui qui commandait la garnison. Ce rôle restait entre les mains du colonel Kaltbrenner.

Les deux jeunes gens se mirent à marcher côte à côte, en lâchant enfin leurs mains. Une épaisse brume montait de la forêt. Le ciel était occupé par un chaos de nuages aux faces grises, blanches et dorées, entre lesquels subsistaient des lambeaux de ciel bleu. Il aurait mieux valu qu’il plût maintenant, puis que le départ eût lieu sous une éclaircie.

Sur les seuils de quelques maisons, des hommes se découvrirent en voyant passer Sophie. Le plus souvent, ils étaient des paysans sans terre, que l’empereur avait envoyés ici pour le défrichage, mais il y avait aussi quelques vagabonds et criminels. Ceux qui le désiraient trouvaient des femmes sur place, sans guère de difficultés.

Sophie voulut quitter la cité, protégée par une palissade, pour s’engager dans un chemin défoncé par le passage des charrettes. Les pieds y disparaissaient dans des flaques ou s’enfonçaient dans la glaise.

« Que désirez-vous voir ? s’enquit Matthias en suivant la jeune fille.

— La rivière.

— Pourquoi tenez-vous à y aller ?

— Parce que j’ai pris l’habitude de m’y promener. »

Matthias s’arrêta subitement de marcher et Sophie l’imita. Ils se regardèrent dans les yeux.

« Croyez-vous que je ne sois pas au courant ? fit-il.

— Au courant de quoi ?

— Que vous aimez regarder des hommes se baigner nus ? »