Le sultan Misapouf (érotique)

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Le Sultan Misapouf

Claude-Henri Fusée de Voisenon


"Le conte que je vous envoie est si libre et si plein de choses qui ont toutes rapport aux idées les moins honnêtes, que je crois qu'il sera difficile de dire rien de nouveau dans ce genre. Du moins je l'espère ; j'ai cependant évité tous les mots qui pourraient blesser les oreilles modestes ; tout est voilé mais la gaze est si légère que les plus faibles vues ne perdront rien du tableau."

Ainsi parlait Voisenon dans le Discours préliminaire du conte intitulé Le Sultan Misapouf et la princesse Grisemine, publié en 1746…

Fantaisiste, le conte de Voisenon est aussi grivois. Au point que Misapouf, ainsi que les autres contes de l'auteur furent, sur ordre de la police, mis à l'index en 1825…" La grande pruderie du 19e siècle n'est plus à prouver, depuis longtemps…

Source : http://carnets-plume.blogspot.fr/2009/02/un-conte-libertin-du-xviiieme-le-sultan.html


Publié le : vendredi 28 septembre 2012
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EAN13 : 9782363074577
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Le sultan Misapouf

suivi de

Histoire de la félicité

 

 

 

Claude-Henri Fusée de Voisenon

 

 

 

Claude-Henri Fusée de Voisenon (1708-1775) a écrit des chansons grivoises, madrigaux, fééries et comédies. Ordonné prêtre, il acquit pourtant une réputation de légèreté ; il appréciait les mondanités et le confort. Voisenon publia en 1786 ce conte gaillard : Le Sultan Misapouf et la princesse Grisemine ou les Métamorphoses.

 

 

 

 

 

 

 

Le sultan Misapouf

 

 

Discours préliminaires

 

Vous m’avez non seulement demandé, madame, un conte de fées, vous avez même exigé qu’il fût fait avant mon retour à Paris ; vous m’avez de plus ordonné d’éviter toute ressemblance avec tous ceux qui paraissent depuis quelque temps. Croyez-vous, madame, qu’il soit aussi facile de vous donner un conte de fées d’un tour neuf et d’un style moins commun que celui qui semble affecté à ces sortes d’ouvrages, qu’il est aisé à Messieurs les auteurs des étrennes de la Saint-Jean et des Oeufs de Pâques, d’ajouter chaque jour un nouveau chapitre à ces chefs-d’oeuvre d’esprit et de bon goût ? Quoi qu’il en soit, l’obéissance étant une vertu que votre sexe préfère peut-être à toutes les autres, je me suis mis à l’ouvrage, et je vous envoie tout ce que j’ai pu tirer de mon imagination. Vous vous apercevrez, par le ton différent qui règne dans le cours de ce petit ouvrage, que mon imagination a peu de suite et change souvent d’objet. Elle dépend si fort de ma santé et de la situation de mon esprit, que tantôt elle est triste, tantôt bizarre, quelquefois gaie, brillante ; mais, en général, toujours mal réglée, et ayant peu de suite. Par exemple, le commencement de ce conte est singulier, le récit du sultan est vif, naïvement conté, et, je crois, assez plaisant jusqu’au désenchantement de la princesse. Trop est trop. L’épisode du bonze Cérasin fournit encore un plus grand comique. Mais tout à coup arrive une description d’un temple et des différents cintres qui le composent ; cet endroit, auquel on ne s’attend pas, est, ce me semble, intéressant ; c’est, dommage qu’il ne m’ait pas été possible de faire dire tout cela à un autre qu’au sultan Misapouf, qui véritablement doit être étonné lui-même de tout ce qu’il débite de beau, et de la délicatesse des sentiments que je lui donne tout à coup. Les métamorphoses qui suivent la fin de l’enchantement de la princesse ne produisent rien de vif ni de bien piquant ; mais le sultan ayant annoncé au commencement de son histoire qu’il a été lièvre, lévrier et renard, il a bien fallu lui faire tenir sa parole. S’il ne lui est rien arrivé de plaisant sous les deux premières formes, c’est, en vérité, la faute de mon imagination. Et du peu de connaissance que j’ai de la façon de vivre et de penser de messieurs les lièvres : comme renard, il devait sans doute étaler toute la souplesse et la ruse qu’on attribue à cette espèce d’animal.

Au lieu de cela, je lui fais préférer une petite poule à une douzaine de gros dindons. Cette bévue, si peu digne d’un renard avisé, produit une catastrophe qui fait honneur à nos plus grands romans, et que le ton de ce conte ne promet sûrement pas. à l’égard de l’histoire de la sultane, je n’entreprendrai ni de la justifier ni d’en faire la critique. Elle est moins originale que celle de Misapouf ; et par là elle plaira moins à certaines gens, et sera plus du goût de beaucoup d’autres. Pour moi, je vous avouerai que j’en fais moins de cas que de celle du sultan, et que ce n’est pas ma faute si elle diffère de genre, de style, et de ton. Pourquoi est-elle venue la dernière ? Mon imagination s’est épuisée en faveur de Misapouf, et j’ai été obligé d’avoir recours à ma mémoire, pour me tirer de cette dernière histoire. Je souhaite que le tout ensemble puisse vous amuser un moment. Je serai suffisamment payé de ma peine et de mon travail. Vous trouverez sans doute que ce conte est un peu libre ; je le pense moi-même ; mais ce genre de conte étant aujourd’hui à la mode, je profite du moment, bien persuadé qu’on reviendra de ce mauvais goût, et qu’on préférera bientôt la vertu outrée de nos anciennes héroïnes de romans à la facilité de celles qu’on introduit dans nos romans modernes. Il en est de ces sortes d’ouvrages, comme des tragédies, qui ne sont pas faites pour être le tableau du siècle où l’on vit. Elles doivent peindre les hommes tels qu’ils doivent être, et non tels qu’ils sont. Ainsi ces contes peu modestes, où l’on ne se donne pas souvent la peine de mettre une gaze légère aux discours les plus libres, et où l’on voit à chaque page des jouissances finies et manquées, passeront, à coup sûr, de mode avant qu’il soit peu.

Vous serez étonnée qu’avec une pareille façon de penser je me sois livré si franchement au goût présent, et que j’aie même surpassé ceux qui m’ont précédé dans ce genre, que je désapprouve ; mais, je vous le répète, c’est moins pour me conformer à la mode que pour profiter du temps où elle est en règne, et ruiner, s’il est possible, ceux qui voudront écrire après moi sur un pareil ton. Le conte que je vous envoie est si libre et si plein de choses qui toutes ont rapport aux idées les moins honnêtes, que je crois qu’il sera difficile de rien dire de nouveau dans ce genre. Du moins je l’espère ; j’ai cependant évité tous les mots qui pourraient blesser les oreilles modestes ; tout est voilé mais la gaze est si légère que les plus faibles vues ne perdront rien du tableau.

 

 

Première partie

 

« Ah ! dit un jour en soupant le sultan Misapouf, je suis las de dépendre d’un cuisinier, tous ces ragoûts-là sont manqués ; je faisais bien meilleure chère quand j’étais renard.

— Quoi, seigneur, vous avez été renard ! s’écria en tremblant la sultane Grisemine.

— Oui, madame, répondit le sultan.

— Hélas ! dit Grisemine en laissant échapper quelques larmes, ne serait-ce point Votre Auguste Majesté qui, pendant que j’étais lapine, aurait mangé six lapereaux, mes enfants ?

— Comment, dit le sultan, effrayé et surpris, vous avez été lapine !

— Oui, seigneur, répliqua la sultane, et vous avez dû vous apercevoir que le lapin est un mets dont je m’abstiens exactement : je craindrais toujours de manger quelques-uns de mes cousins ou neveux.

— Voilà qui est bien singulier, repartit Misapouf ; dites-moi, je vous prie, étiez-vous lapin d’Angleterre ou de Caboue ?

— Seigneur, j’habitais une garenne de Norvège, répondit Grisemine.

— Ma foi, dit le sultan, j’étais un renard du Nord, et il se peut sans miracle que ce soit moi qui aie mangé vos six enfants ; mais admirez la justice divine, j’ai réparé ce crime en vous faisant six garçons, et je vous avouerai sans fadeur que malgré ma gourmandise et mon goût pour les lapereaux, j’ai eu plus de plaisir à faire les uns qu’à manger les autres.

— Seigneur, vous êtes toujours galant, répliqua Grisemine, cela me fait espérer que Votre Sublime Majesté voudra bien me raconter ses aventures.

— Volontiers, dit le sultan ; mais à charge de revanche. Je commence par vous avertir que mon âme a passé dans le corps de plusieurs bêtes, non par transmigration, c’est un système de Chacabou auquel je ne crois pas ; c’est par la malice d’une injuste fée que tout cela m’est arrivé. Avant d’entrer en matière, je crois devoir détruire cette pernicieuse doctrine de la métempsycose.

— Seigneur, dit la sultane, cela est inutile, votre érudition serait en pure perte, je n’y comprendrais rien, je crois sur votre parole la métempsycose une erreur ridicule : dites-moi seulement quelles sortes de bêtes vous avez été.

— à la bonne heure, dit le sultan. Premièrement j’ai été lièvre, ensuite lévrier, puis renard, et je dois, dit-on, finir par être un animal que je ne connais point, qu’on appelle capucin.

— Seigneur, dit la sultane, Votre Savante Majesté n’a-t-elle jamais vu son âme éclipsée sous la forme de quelque être inanimé ?

— Oui, sans doute, répliqua Misapouf, j’ai été baignoire.

— C’est, je le vois, la conformité de nos destinées, reprit Grisemine, qui nous a unis : j’ai passé comme vous par bien des formes différentes, j’ai d’abord été barbue.

— Mais vous ne l’êtes pas mal encore, dit le sultan.

— Vous êtes bien poli, seigneur, répondit Grisemine ; j’ai donc été barbue et lapin.

— Vous nous conterez tout ce qui vous est arrivé sous ces deux métamorphoses, dit le sultan. Vous m’avez demandé mon histoire : écoutez-la, si vous pouvez, sans m’interrompre. »

 

 

Histoire du sultan Misapouf

 

« Je ne sais si vous avez entendu parler du Grand Hyaouas, qui était de l’illustre famille de Lâna.

— Oui, seigneur, dit Grisemine, ce fut lui qui conquit les royaumes de Laüs, de Tonquin et de Cochinchine, desquels est sorti l’empire de Gânan.

— Vous avez raison, répondit Misapouf, et pour une sultane cela s’appelle savoir l’Histoire.

« Le célèbre Tonclukt était descendu de cet Hyaouas, et moi je suis arrière-petit-fils de ce Tonclukt. Tout cela ne fait rien, me direz-vous, à mes aventures : d’accord ; mais j’ai été bien aise de vous dire un mot de ma généalogie, pour vous faire voir que dans ma maison nous ne sommes pas renards de père en fils.

« Mon père était un petit homme gros et court ; sa taille était l’image de son esprit, de sorte que les sourds pouvaient juger de son esprit par sa taille, et les aveugles de sa taille par son esprit. Je n’en dirai pas davantage, parce que je pourrais m’échapper, et il ne faut pas mal parler de son père, quand on veut vivre longtemps...

« Mon père donc devint amoureux d’une princesse qui avait les cheveux crépus et l’âme sensible : ces deux choses-là, dit-on, se suivent ordinairement. Cette sensibilité en question me fit naître quelques mois avant leur mariage ; je n’en fus cependant pas plus heureux, et vous verrez par mes aventures que j’ai fait mentir le proverbe. La première femme de mon père, qui avait les cheveux blonds, et qui était aussi vive que si elle les avait eus crépus, informée de ma naissance par quelques-uns de ces méchants esprits de cour, au lieu de se venger en se faisant faire un enfant légitime par un autre que son mari, s’avisa de me prendre en guignon, et pria la fée Ténébreuse d’honorer de sa protection l’antipathie qu’elle avait pour moi. Cette vilaine fée, qui avait le caractère de la couleur de son nom, promit de me mener beau train, et jura que je ne serais sultan qu’après avoir délivré deux princesses de deux enchantements les plus extraordinaires du monde et les plus opposés. Ce n’est rien encore que cette terrible nécessité : il fallait, pour être quitte de sa haine, que j’étranglasse mes amis, mes parents, et mes maîtresses. »

Grisemine frissonna à cet endroit de la narration du sultan ; il s’en aperçut, et lui dit :

« Ne craignez rien, madame, tout cela est fait. Il fallait outre cela que je mangeasse une famille entière dans un seul jour. Vous m’avouerez qu’il faut être enragée pour inventer une pareille destinée en faveur d’un honnête homme.

« Ma propre mère, loin de me plaindre, parut envier le sort qui m’était réservé, et dit : “Voilà un petit garçon trop heureux, il verra bien des choses.” J’avais à peine quinze ans, lorsqu’elle me remit entre les mains de la fée Ténébreuse, pour commencer le cours de mes singulières aventures. “Petit bonhomme, me dit la fée, vous ignorez les obligations que vous m’allez avoir ; s’il est vrai que la connaissance du monde forme l’esprit, il n’y aura personne de comparable à vous.” Je voulus lui témoigner ma reconnaissance. “Trêve de compliments, me dit-elle, ne me remerciez pas d’avance, je vais vous mettre en état de commencer votre brillante carrière.” En finissant ces mots, elle me toucha de sa baguette, et je devins une baignoire. Ce premier bienfait me surprit, je l’avoue. Sous ma nouvelle forme je conservais, pour mes péchés, la faculté d’entendre, de voir et de penser. La fée appelle ses femmes et leur dit : “Lâchez les robinets !” Dans l’instant je me sentis inondé d’eau chaude, j’eus une telle frayeur d’être brûlé tout vif qu’il m’est toujours resté depuis ce temps-là une aversion singulière pour l’eau chaude, et même pour l’eau froide. Quand j’eus un peu repris mes sens, j’entendis la fée dire d’un ton aigre : “Qu’on me déshabille !” Cet ordre fut exécuté promptement et je ne tardai pas à me voir chargé d’un poids énorme. Mes yeux, dont la fée par malice m’avait conservé l’usage, me firent connaître que ce fardeau était un gros derrière noir et huileux appartenant à la fée...

— Seigneur, dit Grisemine en interrompant le sultan, cette fée était bien dépourvue d’amour-propre, il me semble que...

— Il vous semble, reprit Misapouf, fâché d’avoir été interrompu, que toutes les femmes doivent avoir autant d’amour-propre que vous en avez, et en cela vous avez tort ; la méchanceté l’emporte en elles sur tout autre sentiment, et je suis certain que si la fée eût pu trouver un plus vilain derrière que le sien, elle n’eût pas manqué de l’emprunter pour me faire enrager. Quoi qu’il en soit, elle fit durer mon supplice une heure et demie ; mon esprit devait commencer à se former, car en peu de temps je vis bien du pays. » Misapouf, regardant la sultane à ces mots, s’aperçut qu’elle se mordait les lèvres pour s’empêcher de rire.

« Je crois, madame, lui dit-il, que mes malheurs, loin de vous toucher, vous donnent envie de rire.

— Il est vrai, seigneur, répondit Grisemine, j’ai peine à vous cacher la joie que je sens en voyant qu’ils sont finis.

— Ma foi, c’est s’en retirer avec esprit, répliqua le sultan. Je ne vous ai fait cette question embarrassante que pour vous donner occasion de briller. Enfin la fée sortit du bain. Je goûtais à peine la satisfaction d’en être délivré, que je l’entendis ordonner à son maudit eunuque noir de se baigner dans sa même eau... » Le sultan, s’interrompant à cet endroit, dit à Grisemine :

« Savez-vous, madame, exactement comment est fait un eunuque noir ?

— Seigneur, lui répondit Grisemine, il n’y a point de ces gens-là parmi les lapins, et je n’ai, que je sache, jamais vu d’autre homme en déshabillé que Votre Sublime Majesté.

— Cela n’est pas trop vraisemblable, dit le sultan. Quoi qu’il en soit, vous saurez que c’est la plus vilaine, la plus dégoûtante chose qu’on puisse envisager. Je fus si frappé d’horreur à l’aspect de ce monstre que je m’évanouis. Heureusement qu’une baignoire ne change pas de visage. Ainsi on ne s’en aperçut point ; je ne revins que pour voir ce détestable objet faire mille impertinences pour amuser les femmes de la fée. Si je veux jamais beaucoup de mal à quelqu’un, je lui souhaiterai d’être eunuque noir.

— Pourquoi pas de devenir baignoire ? dit la sultane. — Parbleu ! madame, avec tout votre esprit, vous n’êtes qu’une sotte ! répliqua le sultan ; une baignoire comme vous le savez par expérience, peut devenir homme ; il n’en est pas de même d’un eunuque.

— Votre Majesté a raison, reprit Grisemine, c’est moi qui ai tort ; mais oserais-je vous demander, seigneur, combien de temps vous avez demeuré sous cette métamorphose ?

— Huit jours, madame, dit le sultan, qui me parurent huit ans ; le...

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