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Les années Traversière

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41 pages

Alexandre a quitté Frédéric et son attirance pour les extrêmes. Une rupture douloureuse. Puis vient Mathieu. Jeune, jaloux, opportuniste... Il s’installe rapidement dans l’appartement de la rue Traversière, à Paris. Entre les murs, se déclineront leur amour, leurs déchirures, leurs incompréhensions. Une confrontation de deux visions différentes des sentiments et du couple. Rue Traversière avec Mathieu, Alexandre vivra peut-être le pire, à défaut du meilleur. Une histoire de garçons qui s'aiment n'est jamais tout à fait une histoire comme les autres. Plus complexe qu'on imagine, plus forte qu'on ne le croit. Plus violente aussi, parfois.


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Résumé

Alexandre a quitté Frédéric et son attirance pour les extrêmes. Une rupture douloureuse. Puis vient Mathieu. Jeune, jaloux, opportuniste… Il s’installe rapidement dans l’appartement de la rue Traversière, à Paris. Entre les murs, se déclineront leur amour, leurs déchirures, leurs incompréhensions. Une confrontation de deux visions différentes des sentiments et du couple.
Rue Traversière avec Mathieu, Alexandre vivra peut-être le pire, à défaut du meilleur. Une histoire de garçons qui s'aiment n'est jamais tout à fait une histoire comme les autres. Plus complexe qu'on imagine, plus forte qu'on ne le croit. Plus violente aussi, parfois.

Du même auteur
Les Jardins du Palais, fiction, Numeriklivres 2012.
Fictions et confidences, fiction, Numeriklivres 2011.

numeriklire.net

Nicolas Bleusher

LES ANNÉES
TRAVERSIÈRE

ISBN 978-2-89717-699-0

numeriklire.net

Remerciements à Zéo Zigzags pour son soutien et son amitié

Prélude

Sur le comptoir en acier brossé, à côté de la tasse, du sucre en bûchette à moitié versé dans le café noir, j’ai ouvert l’agenda où je note, à la pointe fine, ce qui s’agite alentour. Le patron de l’établissement, à ma gauche, termine un crottin de Chavignol sur une tartine grillée. À l’autre bout du bar, une femme épaisse — mauvaise humeur dans un tailleur cintré — se plaint de jambes douloureuses. Je souligne, rature, insère, produis peu. Écrire est un plaisir récent. Et difficile.

Un client s’approche, fort accent anglo-saxon. Le garçon, en bras de chemise, une serviette par-dessus son épaule, plonge avec lui dans la carte des consommations.

— Une brune ? C’est qu’on est en pénurie de brune.

Sur talons aiguilles, dans un petit débardeur noir, c’est une brune pourtant qui trottine à travers la salle, un bouquet d’étincelles au bout des doigts. Elle rejoint derrière le comptoir celle qui essuie des verres et qui joue les surprises. Le patron quitte mollement son tabouret, sort d’une vitrine réfrigérée un gâteau au chocolat largement entamé. On s’embrasse tandis qu’Ella Fitzgerald fredonne un vieil air.

Un euro vingt plus tard, je traverse les Champs en direction de la Seine. Je serai à l’heure pour mon prochain rendez-vous. Le ciel est bas, l’air encore doux. À l’entrée de la rue Marignan, je jette un coup d’œil vers le premier étage de ce restaurant où j’ai invité Mathieu, pour la dernière fois…

1

Neuf ans plus tôt.

Un samedi soir, à Anvers.

 

J’ai perdu Frédéric dans les couloirs du Boots. Un moment d’inadvertance, trop de mou laissé au jeunot dans ce labyrinthe libidineux. Quelques minutes, à peine. La faute à cette casquette à l’envers venue se planter face à ma paire de rangers bien cirée. Ceux qui me connaissent en col blanc et taillé dans l’anthracite n’en croiront pas un mot.

 

Le Boots est un lieu de plaisirs, pour hommes, exclusivement. Une adresse ancienne et réputée. Ceux qui entrent au Boots habitent la ville, sont d’ailleurs, de plus loin, de toujours. Ils viennent se mettre en scène, apprécier le spectacle en connaisseurs, en opportunistes, expérimenter des postures, des pratiques. Des rapports de force.

Le décor est sinistre, entre la cave et la prison. Ici pas de divans précieux, de bavardages imposés. Pas de chichis ou de dentelles. On s’exprime avec des signes, avec son corps, on va droit aux organes, aux orifices. Tout est convenu, codé, ritualisé. Rien n’est impossible. Question de nature, de pulsions. C’est cette facilité qui les motive, c’est la promiscuité qui les encourage. Leurs identités, leurs faux-semblants abandonnés au vestiaire. Certains se découvrent en jouant, d’autres ne reviendront pas. Beaucoup vivent des moments suspendus, inavouables, extrêmement jouissifs, qu’ils savent ne pouvoir trouver que dans ces repères stigmatisés, protégés, stimulants.

 

C’est Jérôme et Sylvain, amis lillois — l’archétype du couple gay, jeune, festif et urbain — qui nous avaient proposé de les accompagner, d’aller juger ensemble de l’immoralité de cet établissement. Mais la moustache qui veillait à l’entrée nous avait renvoyés, penauds, à des fantasmes plus ordinaires. Il nous manquait le minimum réglementaire pour franchir le sas : un élément de la tenue qui soit taillé dans le cuir ou dans le kaki.

— On peut vous louer une jaquette. Ou un pantalon, si vous voulez…

Nous n’étions pas allés jusqu’au déguisement.

Quand, plus tard et depuis Paris, nous sommes revenus à Anvers, à deux et mieux préparés cette fois, j’ai vu Frédéric trembler devant la caisse. Comme avant de monter dans ces manèges à sensations fortes. Il avait opté ce soir-là pour un vinyle moulant, un tee-shirt clair sous une veste courte, ajustée. Les mâles aimeront le suivre, le toucher. J’aurai ma part de festin.

 

Je traverse, le cœur battant, les chicanes et les regards en biais. Je le cherche, en louve inquiète, la truffe au ras du désir collectif. Je parcours les étages où se pressent dans l’obscurité, se frôlent dans les angles, s’engagent et se dégagent au long des murs peints en noir des garçons de tous âges, de tous poils. En vain. Des mains, furtives, sortent de l’ombre et m’agrippent au passage. Ma tension, mon indifférence les excitent, les attirent. Sans un mot je les écarte.

 

J’ai rencontré Frédéric quatre ans plus tôt, sur l’aile avant d’une Peugeot blanche. 3615 code JH. Il avait jeté un pull jacquard sur ses épaules, j’étais venu avec l’assurance de mes trente ans. C’est un châtain bouclé, le cul un peu bas. Le type arien — nez droit, lèvres pleines, joues légèrement creusées — adouci par une sorte de flegme dans ses yeux en amande. Belle nuque, bon genre. Vingt-deux ans. Et ce petit sourire qui va s’élargissant. Un élève ingénieur élevé à la campagne. Un garçon timide, de ceux qui inspirent confiance…

 

Je me suis souvenu de ces cabines où s’ébrouent à tour de rôle, cachés de ceux qui écoutent, tout près de ceux qui espèrent, les couples éphémères que la nuit a formés. Des stalles inconfortables où le plaisir grogne et gronde. J’ai collé mon front contre les planches disjointes, glissé mon œil dans les interstices. Il est là, debout, les yeux fermés. Je l’observe sans rien dire, sans rien faire, piqué au ventre, atteint au vif. Négligé, dépossédé. Nous étions venus au Boots pour mettre du piment dans l’écuelle. Derrière la porte close, ballot, dégoûté, j’ai l’air d’un imbécile avec ma serviette en latex autour du cou !

 

J’ai tout abandonné pour le rejoindre : un deux-pièces agréable, quinze années d’habitudes, un travail, des amis. Mes parents n’en reviendront pas. Mais le garçon qui m’accueille sous sa toiture en zinc, les cheveux courts, amaigri, avec cet énigmatique « il était temps que tu arrives… » a bien changé depuis qu’il a quitté la province du Nord. Trente mètres carrés de standing supplémentaires n’y changeront rien. Le plaisir « ailleurs » puis la recherche obsessionnelle « d’un troisième mec » remplaceront, le week-end, nos sorties sages d’autrefois au restaurant ou au cinéma. Frédéric n’avait plus besoin de moi.

 

*

 

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ISBN : 978-2-89717-699-0

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Tous droits réservés
Nicolas Bleusher
et Numeriklivres, 2014

Éditeur : Jean-François Gayrard
Éditrice déléguée : Anita Berchenko

eBook design : Studio Numeriklivres
Nous joindre : numeriklivres@gmail.com

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