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Quand Faith, une orpheline mêlant vie estudiantine et boulot de serveuse, retrouve Brad, policier riche et accro aux plaisirs de la nuit, la haine s'installe. Tout les oppose et tout les unit. Neuf jours, deux êtres, une histoire.


Publié le : mercredi 26 août 2015
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EAN13 : 9782332984463
Nombre de pages : 382
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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-83085-2

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À ma Nonna Angela,

écrivaine dans mon cœur.

Prologue

Maman,

Ainsi nos routes se séparent.

Tu nous as dit que ce moment arriverait,

qu’un jour, tu quitterais notre monde,

pour entrer dans une communion nouvelle,

plus forte, auprès du Seigneur Jésus-Christ, notre père.

Cependant, nous ne nous attendions pas à ce que ce jour arrive si tôt.

En fait nous préférions retarder cette sinistre date
et nous ne nous y sommes pas préparées.

En ce jour, nous sommes ici réunies, pour célébrer ton nouveau départ.

Nous sommes certaines que, là où tu es, tu n’es que plus heureuse

car Dieu est à ton côté et il veille sur toi,

comme il veillera sur nous durant ton absence.

Ceci n’est pas un adieu. Il faut juste être un peu patient.

Mais en attendant ce jour, tiens-nous debout

dans cet Amour plus fort que la mort.

Car nous t’aimons,

et ce, pour toujours.

Chacune leur tour, les deux sœurs posent une rose blanche sur mon cercueil.

Mes filles sont mes roses blanches. Jamais je n’aurais pu souhaiter avoir des enfants différents des miennes. Elles sont parfaites et le resteront toujours. Je veillerai sur elles même après la mort. Je ne suis qu’une âme en ce-moment. Je regarde ce qui se passe autour de moi et autour de mes filles.

Cela fait quatre jours que je suis décédée et que je rôde un peu partout, ne sachant pas très bien où je dois aller. Certains disent qu’il faut suivre la lumière quand elle vous appelle, cette grande lumière qui est censée vous emporter quand la mort vous emporte, d’autres que vous la suivez sans même vous en rendre compte, c’est plus fort que vous.

Je me suis toujours demandée si les fantômes voient la lumière ou si elle n’est destinée qu’aux gens bons qui méritent le paradis. Moi, j’ai vu la lumière blanche, tellement éclatante que j’en devins presque aveugle. Encore plus blanche que n’importe quel drap lavé avec la meilleure poudre à lessiver qu’on puisse vanter !

Oui, je l’ai vue. Mais j’ai refusé de la suivre. Quand on ne suit pas la lumière, on reste en vie, n’est-ce pas ? C’est ce que je voulais. Je ne me sentais plus la force de vivre mais je devais survivre ; mes filles ont encore besoin de moi.

Faith, surtout. Elle est jeune, bien plus immature que sa sœur du même âge pourtant, tête en l’air et parfois trop ambitieuse. Mais c’est ma fille, elle s’est occupée de moi tout ce temps, je ne peux pas la laisser tomber ; elle a encore besoin de moi. Alors j’ai tourné le dos à la lumière et j’ai continué de marcher dans le sens inverse. Peut-être ai-je offensé Dieu ; il a refusé de me rendre la vie et je suis maintenant condamnée à errer sur Terre sans que mes filles le sachent.

Je suis là, je les regarde, mais je ne peux ni les toucher, ni leur parler. Je crois que je suis un fantôme. Peut-être est-ce parce que je n’ai pas suivi la lumière. Peut-être parce que je dois encore accomplir quelque chose avant de partir pour de bon. Peut-être que je dois encore marcher un peu pour descendre les marches de l’Enfer. J’ignore tout cela. Tout ce que je sais, c’est que je suis assise sur une pierre tombale et que j’aimerais pouvoir essuyer toutes les larmes sur les joues de Hope et Faith.

Elles sont dévastées. Que feront-elles pendant le reste de leur vie, sans moi ?

Aucune idée, malheureusement. Les morts ont peut-être le droit de voir l’avenir, mais les fantômes, nous, nous ne savons rien sur rien. Cette position est pénible et je regrette de m’être opposée à ma fin. Si j’étais au ciel à présent, il y aurait sûrement eu un puits quelque part où j’aurais contemplé mes filles et je leur aurais envoyé plein de petits signes pour qu’elles fassent bonne route. Ici, je suis coincée. Non pas que je n’ai pas essayé, évidemment !

À la seconde où j’ai rendu l’âme, elle s’est détachée de mon corps et Faith commença à pleurer. Je ne compris pas tout de suite mais mon incrédulité ne dura qu’un dixième de seconde. Juste le temps de caresser les cheveux de ma fille pour la consoler et de ne rien toucher. Ou plutôt, de passer à travers son corps. Instantanément, j’ai regardé sur le lit et je m’y suis vue, laide comme une desséchée, la bouche entrouverte comme si j’avais perdu toute force. Morte.

MORTE.

J’ai hurlé, hurlé tellement fort que j’aurais pu casser les vitres de la chambre, mais rien n’arriva, personne ne m’entendit. Et j’ai commencé à regretter cette saleté de lumière blanche.

Dans les jours qui s’ensuivirent, je me suis tirée les cheveux, j’ai tapé sur les murs, j’ai sauté du haut d’un immeuble, furieuse et pourtant sans aucune souffrance. La vie éternelle m’était passée à côté. Comme une idiote, je l’avais repoussée. Alors, qu’y-a-t-il après la mort ?, se demanderont certains. Il doit sans doute exister maintes réponses à cette question. Dans mon cas, il n’y a rien. Rien d’autre que de la colère, de la tristesse, de l’ennui et une attente jamais finie. Mais l’attente de quoi, je l’ignore.

Comme je ne peux rien faire d’autre que regarder, j’ai décidé de regarder ce que Faith fait, en espérant avec le temps que je pourrai la toucher, lui parler, comme Sam le fait avec Molly, dans Ghost. Tout le monde a déjà vu ce film et tout le monde s’est déjà mis dans la peau d’un fantôme, allez ! avouez ! Eh bien, moi, je l’ai fait, plein de fois. A chaque fois que je regardais ce film, en fait. Et comme c’est mon film préféré… Faith l’a regardé, hier, deux fois. Et elle a pleuré tout le long. Il lui fait penser à moi, c’est certain.

Ah ! oui, je dois le préciser aussi : être un fantôme ne m’a jusqu’à maintenant donné aucun pouvoir. Rien. Je ne suis morte que depuis quatre jours, c’est vrai. Je dois peut-être me montrer patiente.

Comme vous l’aurez compris, aujourd’hui ce sont mes funérailles. Je ne m’attendais pas à ce qu’autant de monde se souvienne de moi. L’église était pleine. Il y avait des gens que j’ai aidés quand j’étais plus jeune, sans même y prêter beaucoup d’attention, mais ils s’en sont souvenus et sont venus me remercier une dernière fois.

Un clochard à qui je donnais tous les soirs de la monnaie en revenant du travail et qui, plutôt que de dépenser cet argent inutilement, a réussi à faire des économies et à s’offrir des vêtements. Il est plus tard devenu le propriétaire d’un beau restaurant de New-York. J’en ai oublié le nom mais je me souviens avoir lu un article à son propos dans le journal.

Mon attention se détourne lorsqu’une dame vient prendre les mains de Faith et de Hope – elle ne se rend pas compte de la chance qu’elle a ! – et vient leur raconter quelques histoires à mon sujet : en résumé, j’étais quelqu’un d’admirable et mes prières avaient certainement sauvé plein de personnes. Ce foutu cancer s’était trompé de victime, a-t-elle ajouté. Qui le mériterait, en fait ?

Ces remarques me feraient monter les larmes aux yeux et même sangloter comme un enfant qui n’a pas son doudou si j’étais encore du monde des vivants. Ici, tout ce que je peux faire, c’est regarder et approuver.

Bientôt, les funérailles touchent à leur fin. Les filles saluent et remercient toutes les aimables personnes qui sont venues et qui ont amené à manger. Elles se saluent mutuellement et décident qu’elles se partageront la nourriture. Hope a insisté. Faith sait bien qu’elle ne mangera rien.

Quand tout le monde a quitté le jardin où l’on a soigneusement enterré mon corps, Faith reste un peu sur ma tombe.

Elle pleure mais ne parle pas. Pourtant, j’entends ce qu’elle dit. Ou plutôt ce qu’elle pense. Elle m’en veut. Pourquoi suis-je partie si tôt ? Elle a encore tellement besoin de moi. Elle aurait préféré mourir à ma place. Elle se met maintenant à sangloter si fort que je n’entends plus rien d’autre que ses gémissements. J’aimerais lui parler mais je sais que c’est impossible. Je sais que je vais lui manquer, mais je sais aussi que ma fille est quelqu’un de très fort et qu’elle se sortira de tous les problèmes qui pourraient lui tomber dessus. De mon côté, je prierai je ne sais pas qui pour que rien ne lui arrive.

Je m’approche d’elle et tente désespérément de poser une main sur son épaule, montrer que je ne suis pas tout à fait partie, qu’elle peut me voir, je suis là ! Mais rien ne se passe. Faith continue de pleurer, ne perçoit pas du tout ma présence et après quelques minutes, elle prend une profonde inspiration et se lève :

– On se reverra bientôt, maman, dit-elle.

Elle part en séchant ses joues.

Hein ? Quoi ? Ah ! ça non ! Hors de question qu’elle me suive, je suis très bien toute seule ! Je ne veux pas d’elle dans ma solitude. Fantôme, elle pourrait me voir et m’enquiquiner comme elle a toujours aimé le faire. Elle ne me lâcherait pas d’une semelle ! Je m’écrie :

– Il est hors de question que tu crèves, ma fille ! J’y veillerai personnellement !

Je décide de la suivre et de surveiller le moindre de ses mouvements. Il faut à tout prix éviter que cette petite idiote fasse une bêtise. Je la suis au centimètre près, espérant au fond de moi qu’elle entendra mes pas ou sentira mon odeur, mais rien n’y fait. Je suis contrainte de regarder ma fille, tenter de l’empêcher de faire un pas de travers, ne sachant même pas lui esquisser un sourire ou lui effleurer la main. C’est encore plus difficile que de suivre un régime et de passer des heures devant un gâteau au chocolat qu’on ne peut pas manger. On finit de toute façon par craquer et on le mange. Et on se sent mieux. Dans mon cas, même si je craque, même si je m’énerve, même si je m’impatiente, je n’aurai aucun contact avec elle. C’est ainsi que la vie va. Ou plutôt la mort. Ou… Euh… Je ne sais pas trop où je suis en fait. Je suis juste là sans vraiment y être, c’est tout.

Elle prend la voiture, je passe au travers et me retrouve sur le siège passager. C’est drôle de passer à travers les murs, les voitures, les arbres et même les personnes. Ça ne fait même pas mal la première fois qu’on le fait. Ça se fait naturellement, je crois, comme respirer. Je ne sais même pas si je respire actuellement. Ai-je encore un système nerveux ? Mon système digestif n’est plus, vu que je n’ai plus faim depuis quatre jours. Et mon cœur, est-ce qu’il bat encore ? Est-ce que j’ai encore un cœur, en fait ? Bonnes questions.

Je remarque que je n’entends que les pensées de Faith, même si celles-ci sont on ne peut plus confuses. En fait, elle ne se concentre même pas sur la route. Elle pense à ma mort, pense à ce qu’elle va faire toute seule à présent, à ses études, à notre appartement. Elle veut le vendre. Non ! Moi je l’adore cet appartement. Trop de souvenirs. Oui, eh bien justement !

– En vendant l’appartement, tu risques d’oublier tout ce qu’on y a vécu !

Elle ne m’entend pas. Elle continue de penser. Comment l’empêcher de ne pas vendre ? Aucune idée et aucun moyen de toute façon. Je soupire en m’adossant au siège. Cette situation est vraiment pourrie. Je ne peux rien faire ! Me contenter de la regarder faire des bêtises, à quoi bon ?! Je préfère encore ne pas la voir ! Ai-je le choix ? Je pense que non.

– Tu ne peux pas vendre l’appartement.

Toujours aucune réaction. Cela ne sert à rien d’essayer. Je détourne le regard et observe les gens dans la rue. Ils sont tous tellement pressés et ils se bousculent sans arrêt. Si je me concentre, j’entendrai peut-être leurs pensées, aussi. Et non. Ça ne fonctionne pas. Peut-être parce qu’ils n’ont aucun lien avec moi. J’aurais dû essayer avec Hope, tout à l’heure. Je ne sais pas à quoi cela me mènerait ni pourquoi je le ferais mais il faudra que j’essaie, une fois. Elle a des pensées sûrement plus joyeuses que cette pessimiste, à mon côté.

Nous arrivons à l’appartement mais n’y restons pas longtemps. Faith fait directement les cartons. Elle a l’air bien déterminée à partir.

Au début, elle traîne un peu ici et là, triste de devoir se séparer de sa vie, j’imagine. On était tellement bien, toutes les deux, ici. Elle s’appuie sur un mur et pense à tous ces instants passés ensemble, d’abord quand Hope vivait encore avec nous, puis quand elle est partie. Elle revoit les batailles de coussins et les repas de Noël, elle se voit même épousseter la table ou encore faire ses devoirs sur le lit. Les rires comme les disputes ; plus de vingt ans défilent dans sa tête avec une rapidité telle que je ne parviens même pas à me rappeler tout ce dont elle se souvient. Je ne vois que des images mais elle y voit des passages importants dans sa vie, comme la préparation au bal de promo ou à la remise des diplômes, ou encore à la visite d’un jeune garçon charmant qui finirait par lui briser le cœur. Ah ! ces garçons, tous les mêmes !!

Faith va dans la petite cuisine, s’appuie un peu sur le chambranle de la porte, me revoyant faire la vaisselle. Tout est tellement vide, maintenant. Et elle, tellement seule. Elle préfère de loin être seule que mal accompagnée, mais moi je ne l’encombrais pas. Je pense que Hope et moi étions ses meilleures amies, et depuis quelques jours, Hope est la seule amie qu’elle a, mais elle est tellement loin…

Séchant rapidement une autre larme sur sa joue, Faith s’assied sur une chaise et prend son smartphone. Recherche internet rapide : « appartement à vendre – Queens ».

Pas grand-chose, le moins cher possible. Elle va devoir tout gérer toute seule, maintenant, alors il va falloir faire des économies. En faisant défiler de son pouce la page internet, elle jette un œil sur la table et voit d’autres plats que des voisins et amis attristés ont amenés. S’ils restent là trop longtemps, ils finiront par pourrir.

Elle pose son téléphone et va chercher de la cellophane dans un tiroir, grâce à laquelle elle enveloppe les plats, les empile les uns sur les autres et quitte à nouveau l’appartement. Elle va les apporter à l’orphelinat. Les enfants et adolescents ont toujours des faims d’ogres.

Nous revoilà dans la voiture. Faith roule comme une possédée et ne semble même pas s’en rendre compte. On dirait qu’elle cherche à se suicider involontairement.

– Tu roules trop vite, chérie. Freine.

Habitude. Je n’arrêterai pas de lui parler avant un moment, je suppose.

Nous arrivons. Elle descend en furie et va sonner à la porte. Puis elle revient à la voiture, prend le plus de plats possible et s’en retourne près de la porte, attendre qu’on lui ouvre. C’est Maggie, une vieille amie à moi qui vient ouvrir. Nous avons beaucoup collaboré pour aider les pauvres enfants. Je ne sais combien de sacs et de boites de vêtements et jouets des filles sont allés finir ici.

– Je suis tellement désolée pour ta maman… J’aurais voulu venir à l’enterrement…

– Ne te tracasse pas, Maggie. Elle le sait, répond-elle en lui tendant deux plateaux. Tiens.

– Faith, il ne fallait pas !

Elle va chercher les autres plateaux dans le coffre. Maggie la remercie chaleureusement. Elle semble ravie de constater que Faith continue dans ma lancée.

– Ta mère serait fière de toi.

Ma fille sourit gentiment. Elle n’aime pas qu’on lui rappelle que je suis partie. Je souris aussi. Effectivement, je suis très fière d’elle.

Lorsqu’elle a vidé la voiture, Faith salue Maggie et nous repartons pour l’appartement. Elle démarre rapidement et je n’entends rien d’autre que la route. Elle ne pense pas. Comment est-ce possible de ne pas penser ? Ou alors, c’est moi qui ne l’entends plus… Je me retourne et la regarde. Son regard est vide, ses yeux mouillés. Elle pleure encore.

– Ressaisis-toi donc ma petite ! Tu vas t’en sortir sans moi ! Hope est là, et Regina aussi. Et essaie de renouer contact avec les autres, ça te fera du bien ! Ne te tracasse pas comme ça !

Elle secoue la tête et fronce les sourcils.

– Il faut que je me ressaisisse.

Je sursaute.

– Chérie, tu m’entends ?

Pas de réponse. Je secoue la main, tente de la bousculer mais elle ne réagit pas, et je ne la touche même pas. Non, c’était juste un hasard. Au moins, maintenant, elle fait attention à la route. La voilà qui s’arrête soudainement, les yeux interpellés par quelque chose : un appartement. Dans cette rue sale ?!

Non, non, c’est hors de question.

Elle se gare en seconde file, détache sa ceinture et sort. Quelques secondes plus tard, elle entre dans un immeuble. Pas un appartement ici. Elle risque de se faire violer en plein jour !

Je sors de la voiture et m’apprête à la rejoindre lorsque je me sens tirée en arrière par quelque chose. Cela peut paraître stupide mais après n’avoir rien senti depuis des jours, cette sensation d’être tirée par la main me fait bizarrement du bien. Je me sens revivre un peu.

Malheureusement, je ne vois pas ce qui me tire, il n’y a rien. Et je ne peux pourtant pas effectuer un pas de plus. J’avance et pourtant recule, contre mon gré.

Non mais que m’arrive-t-il ? J’entends soudain une voix. Un homme. Qui est-ce ? Dieu ?

– Nora !

– Qui a dit ça ?, je m’écrie. Qui ?

Personne ne répond. Je me débats inutilement ; la force qui me tire en arrière est bien plus grande que ma frêle force de mouche. Le cancer m’a rendue poids plume, cela ne m’aide pas. J’appelle ma fille, elle ne m’entend pas, elle ne répond pas. Je crie encore, plus fort car je m’éloigne, et la voix de l’homme – non, c’est un enfant ! – se fait encore entendre, toujours plus fort. Je me bouche une oreille pour ne pas l’entendre, l’autre main restant coincée dans je ne sais quoi qui me tire encore et toujours plus en arrière. Je ne veux pas y aller, je ne veux pas l’entendre ! Je veux entendre ma fille ! Ma fille ! Je ne l’entends plus, elle !

– Faith ! Pense à quelque chose !

Rien. Je crie à nouveau, en vain. C’est sans espoir. Je soupire et ferme les yeux. C’est sûrement Dieu qui me rappelle à lui. Je ne me débats plus et relâche les épaules, lasse.

– Au revoir, Faith.

L’odeur de l’eau salée me fait ouvrir les yeux. Je me trouve sur une plage au sable blanc et doux. Je me redresse pour voir l’océan. Il est calme, tellement paisible et son bleu turquoise me fait sentir plus tranquille, plus posée. Je referme les yeux et sens la brise légère caresser mes cheveux. Ils sont lâchés, à présent. Et je note également que mes vêtements ne sont plus les mêmes que lors de ma mort, quelques jours plus tôt, ni depuis lors. Cela semble une éternité qui est passée. Je porte à présent une robe légère en lin blanc. On pourrait presque voir à travers, grand dieu ! Heureusement, il n’y a personne d’autre que moi ici. Je pourrais même me mettre toute nue et aller nager en pleine mer, personne ne viendrait m’ennuyer. Je souris :

– C’est donc ça, le paradis…

– Je ne sais pas.

Je me retourne soudainement. Un petit garçon me tient la main. Il ne l’a pas lâchée depuis tantôt, en fait. Une fillette se tient à son côté. Ils sont là depuis que je suis là. Ou viennent-ils d’apparaître ? Aucun moyen de le savoir. Tous deux ont un regard vif qui me rappelle mes filles. Surtout la petite fille car ses yeux sont verts, comme ceux de Faith et Hope. Le garçon a les yeux sont d’un brun profond. Il ne sourit pas. Et ces boucles claires malgré son teint halé, qui ressort tellement dans ses vêtements blancs. Cet enfant est étrange. Il ressemble à un charmant petit marin tandis que la fillette a l’air d’un petit ange serein. Dieu prend vraiment toutes les formes possibles et imaginables pour parler à ses fidèles.

– Où suis-je, dans ce cas ?, je demande.

– Je ne sais pas, je te dis, répond-il sèchement.

La fillette esquisse un sourire.

– Sais-tu qui tu es, au moins ?, je demande.

– Bonne question…

Je soupire. Je n’aime pas ce jeu. Je détourne le regard et caresse l’horizon de mes yeux à présent fatigués. J’ai besoin de repos. J’ai envie de m’étendre sur cette plage et de m’endormir un bon moment, même si j’ai déjà beaucoup dormi. Du moins, c’est ce qu’il me semble.

– Raconte-nous une histoire.

Je n’ai pas le temps de lui dire de me ficher la paix, que je ne suis ni d’humeur ni d’avis à raconter une histoire, qu’il me tend déjà un livre ancien brun aux dorures dorées. Le garçon n’affiche toujours pas de sourire mais son regard se fait insistant. Je souffle d’agacement – même au paradis, on vient m’ennuyer ! – et m’empare du livre. Je fronce les sourcils en n’apercevant rien sur les premières et quatrième de couverture, ni même sur le dos. La fillette l’ouvre sur la page de garde ; rien n’y est écrit.

– Ce livre n’a pas de nom.

– Donne-lui en un, dit-elle.

– Je ne vais pas donner un nom à un livre sans savoir de quoi il parle !

– Lis, alors !

Je souffle à nouveau. Le petit me sert la main. Cet enfant à l’esprit de persuasion, c’est incroyable. Il me regarde de ses yeux si convaincants ! Je le déteste ! Je lève les yeux au ciel et après un petit instant d’hésitation, je finis par ouvrir le livre.

– Ne vous endormez pas, je le prendrai très mal.

– C’est promis, sourient-ils.

– Bon, eh bien, allons-y.

Ils se serrent contre moi, tout ouïs, et je commence donc ma lecture.

*
*      *

 

Jour 1

Dimanche 19 mai 2013

1

La lumière du soleil traversant les stores illumine la pièce et l’oblige à ouvrir les yeux, ce qu’il parvient péniblement à faire. Il regarde autour de lui : tout est encore flou. Il lui faudra quelques minutes pour s’habituer à la lumière du jour. Il a l’impression d’avoir dormi depuis une éternité et de se réveiller dans un endroit totalement inconnu. En fait, il s’est endormi quelques heures plus tôt mais il était tellement saoul hier qu’il n’a plus le moindre souvenir de ce qui lui est arrivé.

Terrible cette soirée. Ils sont partis à cinq, lui et d’autres copains rencontrés ici et là sur plusieurs années, et sont repartis chacun de leur côté avec une fille. Son meilleur ami Larsson était de la partie, mais Brad ne l’a pas revu depuis hier. Ils se sont fichtrement bien amusés, au bar du Tango, puis en boite, comme tous les samedis soirs.

La chambre dans laquelle il se trouve ne lui rappelle rien. C’est la première fois qu’il la voit. Et la fille couchée à moitié nue à son côté, aussi. Il se redresse péniblement et la regarde : elle n’est pas laide mais pas exceptionnelle. Le genre de fille qu’on aborde dans n’importe quelle soirée, avec laquelle on passe une nuit et qu’on ne revoie plus jamais après. Pour quelle raison ? Aucune idée. C’est comme ça, c’est tout.

Sourcils froncés, il aperçoit un réveil sur la commode près du lit : 12 : 42. Merde. Il a une matinée de retard au boulot. Un de ces quatre, il sera viré et il ne pourra même pas rouspéter. Il est tout le temps en retard. C’est plus fort que lui. Comme une femme ne parvient pas à mettre du mascara sans garder la bouche ouverte, il ne parvient pas à aller au travail sans arriver en retard. C’était comme ça aussi quand il était au lycée, mais les professeurs s’étaient fait à cette mauvaise organisation… involontaire, disons.

Il se lève, les membres lourds, la tête qui tourne encore. Qui sait ce qu’il a bien pu ingurgiter hier soir. Bah c’était une bonne soirée, au moins. Il repense à son ami. Il n’a sûrement pas passé la nuit avec la fille qu’il a abordée – bien trop jolie et propre pour lui. Il a sûrement dormi sur un banc, ivre mort. Il le lui demandera, plus tard, s’il y repense.

Alors qu’il s’apprête à enfiler son pantalon, il sent tout à coup les mains chaudes de sa voisine de lit caresser doucement son dos avant qu’elle ne pose un baiser tendre sur son épaule. Elle le tire contre elle pour qu’il se recouche mais il reste droit.

– Je dois partir. Je suis en retard au boulot.

Elle soupire.

– Tu reviens après ?

Il éclate de rire en mettant sa chemise et commence à la boutonner. Quand il est prêt, il lace ses chaussures et regarde sa partenaire, encore à moitié endormie.

– J’ai passé une bonne soirée, Charline. Salut.

Il ouvre la porte de la chambre et, en face de lui, il aperçoit un panier garni de cupcakes, sur la table d’une cuisine. Il traverse le couloir et va se servir. Derrière lui, il entend une voix crier :

– C’est Charlotte !

Il hausse les épaules et quitte les lieux.

Il démarre la voiture et, croquant à pleines dents dans un petit cupcake, il quitte sa place de parking. Il y a très peu de trafic sur la route. C’est étonnant. Généralement, il y a toujours beaucoup de densité en ville le samedi. Il arrive au poste de police et salue Mike, son collègue policier, qui semble surpris de le voir.

– Bonjour capitaine, lui demande-t-il. Que faites-vous là, aujourd’hui ?

Brad hausse les épaules et fronce les sourcils. Combien de fois devra-t-il lui répéter qu’il préfère qu’on le tutoie ? Il est vrai que son statut est supérieur à celui de Mike mais quelle importance ? Ce n’est qu’une histoire de pistons, tout le monde le sait. Et beaucoup le détestent pour ça, d’ailleurs. De plus, Mike est quelque peu plus âgé que lui. C’est tout de même bizarre de vouvoyer un homme plus jeune. Pour Brad, ça l’est, en tout cas.

– On est dimanche. Vous ne travaillez pas le dimanche.

– On n’est pas dimanche, on est…

Il n’a pas le temps de terminer sa phrase que son collègue lui montre déjà le calendrier. Effectivement, aujourd’hui, c’est dimanche. C’est logique.

Il sort tous les mercredis, vendredis et samedis. C’est pareil depuis le collège. Une habitude qu’il ne changerait pour rien au monde. Aller en boite, c’est uniquement quand il est défoncé. Sinon il s’ennuie. Donc, il fume à chacune de ses sorties pour ensuite aller pêcher au filet avec ses potes. C’est un plan qui a toujours fonctionné. Bizarrement, les filles mordent toujours à l’hameçon quand ils sont saouls. Peut-être parce qu’ils ont encore plus confiance en eux que lorsqu’ils sont sobres. Quand il est sobre, Brad se la joue honnête en drague et ne s’intéresse qu’aux filles plaisantes. Une fois saoul, tout passe, et c’est bien mieux, car les filles plaisantes sont des filles bien qui recherchent de l’amour, du sérieux, ménage ou mariage, ça finit toujours avec une nuit à l’hôpital et un gosse au berceau le jour suivant. Des appels à toute la famille pour annoncer la bonne nouvelle et passer du statut de célibataire et heureux de l’être, à papa prêt à se pendre. Tout ce qui ne lui convient pas, donc. D’ailleurs, à qui cela conviendrait ?

Il ne comprendra jamais sa sœur Ella qui, depuis sa plus tendre enfance (voire sa naissance !) ne vit que pour le jour où elle prononcera enfin le mot. Sans parler de leurs parents qui sont mariés depuis plus de vingt-cinq ans ! Enfin, ils ne sont pas vraiment le couple à prendre en exemple, en fait.

Content de constater qu’il a effectivement congé aujourd’hui, Brad quitte le poste de police, se demandant ce qu’il ferait bien de sa journée. Ce soir, il se rend chez les siens. Il doit donc s’occuper tout l’après-midi. Mais comment ? Il s’installe derrière son volant et réfléchit. Retourner auprès de Charline/Charlotte (qui se soucie de son prénom ?!) est tout à fait hors de question. Elle pourrait imaginer qu’il s’intéresse à elle et si son souvenir de ce matin est bon, elle n’est pas belle au point de passer une journée de plus à la regarder. En fait, il ne se souvient même pas de comment elle était la veille. Tout ce qu’il sait, c’est qu’elle n’avait pas une si laide face ni cette haleine fétide, hier soir.

Les artifices du maquillage et du dentifrice… Que seraient les femmes sans eux ? Bien moins belles, c’est certain. Colorations de cheveux, sourcils épilés, cils recourbés, régimes protéinés ou by-pass, solariums et saunas sans oublier les jacuzzis et bains de boue, crèmes de jour et de nuit sans oublier les crèmes antirides, bien sûr ! Vernis sur les ongles des mains mais attention, il ne faut pas oublier les ongles des pieds ! Bijoux pour briller plus que le soleil et paillettes à n’en jamais finir, toutes des astuces utilisées jadis par les demoiselles lorsqu’elles sortaient le grand jeu, actuellement utilisées quotidiennement.

Des artifices ! Les hommes n’ont pas besoin de toutes ces chipoteries pour plaire, Brad en est la preuve vivante. Le jour où il rencontrera une fille belle au soir et au matin, il pourrait commencer à croire en la beauté féminine. Sinon, il continuerait de penser que toutes les filles sont moches et à chercher à s’expliquer pourquoi il n’est pas homosexuel. Peut-être parce qu’il trouve qu’une fille apprêtée est quand même plus belle qu’un homme apprêté. Peut-être parce qu’il n’a rien essayé d’autre que des filles.

Il frissonne lorsqu’une image de lui embrassant Larsson lui traverse l’esprit. Brr… Apprêté ou pas, il n’est jamais séduisant, lui ! Si Brad devait embrasser un garçon, il faudrait qu’il soit au moins aussi beau que lui-même !

Il chasse ces mauvaises pensées de sa tête et jette un coup d’œil au rétroviseur ; c’est vrai qu’il est beau. Il passe sa langue sur ses dents et pense qu’il ne les a pas encore lavées ce matin.

Il s’adresse un clin d’œil séducteur et décide de rentrer chez lui se laver avant tout autre chose.

En chemin, il passe devant son lycée, le lycée Stuyvesant.

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