À l'assaut de la comtesse

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Qu’adviendra-t-il de la patiente anglaise ?

Écrasée par les responsabilités depuis la mort de son époux, Bathsheba, comtesse de Randolph, est victime de surmenage. On la confie donc aux bons soins du docteur Blackmore, qui n’est pas insensible au charme de cette ravissante patiente à la langue acérée. Mais Bathsheba ne peut pas se payer le luxe d’une vraie convalescence à la campagne. Elle doit se rendre à Londres pour trouver un bon parti capable de l’aider à rembourser les dettes colossales de son défunt mari. À quoi bon se laisser conter fleurette par ce beau médecin qui n’a sûrement pas de quoi lui assurer un train de vie décent ?

« Sensuel à souhait ! » Anna Campbell

« Une alliance réussie entre les dialogues acérés et pleins d’esprit des romances d’autrefois et la passion torride des romances d’aujourd’hui. » Booklist


Publié le : mercredi 17 décembre 2014
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820518842
Nombre de pages : 504
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Vanessa Kelly
À l’assaut de la comtesse
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathias Lefort
Milady Romance
Prologue
Londres, juin 1817 John avait échoué et une autre femme avait péri. Bientôt, les rumeurs courraient de nouveau à son sujet, se répandant comme une traînée de poudre à travers les ruelles crasseuses de Saint-Giles, propageant comme une maladie infectieuse la peur due à l’ignorance. L’ange de la mort.ainsi que le surnommaient certaines personnes dans le C’était quartier. Il pouvait difficilement leur en vouloir, bien que la loi de la logique aille contre eux. Le fait était que la mort marchait dans son ombre. Peu importe la pugnacité qu’il démontrait dans ses tentatives pour la tromper, il ne remportait que rarement les jeux dans le cirque de ces bas quartiers. John laissa tomber son scalpel sur le plateau posé au sol à côté du lit grossièrement taillé. Une table en bois à la surface émaciée, quelques chaises cassées ou dépareillées et une malle usée constituaient tout l’ameublement de cette demeure. Dans la lumière vacillante projetée par une vieille lampe et quelques bougies dégageant de la fumée, la pièce témoignait de la misère qui régnait dans les bas-fonds de Londres dans lesquels étaient contraints de vivre ces pauvres diables. Roger Simmons, son assistant et interne en médecine, recouvrit délicatement d’une couverture élimée et maculée de crasse le corps de leur patiente – ou plutôtleurs patients, étant donné que John n’avait pas non plus réussi à sauver la vie du bébé de Mrs O’Neill. L’enfant mort-né reposait au creux des bras de sa mère, tous deux unis pour l’éternité, que John espérait être un monde plus clément que ce déplorable trou à rats. — Vous n’auriez rien pu faire de plus pour la sauver, docteur Blackmore, et vous le savez bien, déclara Roger d’une voix dure, avec son accent de Spitalfields. Cette remarque vint briser le silence d’outre-tombe qui avait rempli la pièce lorsque les hurlements de la femme s’étaient éteints quelques instants auparavant. — C’est vous qui le dites. Il avait tant de mal à parler que ces mots lui avaient écorché la gorge. Il entreprit d’essuyer le sang qui lui recouvrait les doigts à l’aide d’un chiffon. Lorsqu’il était devenu évident que Mrs O’Neill avait poussé son dernier soupir, il lui avait ouvert le ventre dans le vain espoir de sauver l’enfant. Encore une fois, l’intervention avait été trop tardive. Les pauvres de Saint-Giles ne faisaient que rarement appel à un médecin ou à un chirurgien pour mettre au monde un enfant – et la plupart des médecins refusaient de toute façon de mettre les pieds dans cette partie de la ville. Alors, les habitants de ces quartiers s’en remettaient à leurs voisins ou à des proches pour l’accouchement. S’ils comptaient parmi les plus chanceux, ils pouvaient peut-être s’octroyer les services d’une sage-femme, mais dans ces rues misérables, même cela était un luxe inouï. Alors, si quelqu’un se décidait enfin à venir le trouver à l’hôpital de Saint-Bartholomew, c’était que la pauvre femme était malheureusement souvent déjà condamnée. — Monsieur, vous savez que son pelvis était trop étroit, trop déformé. Elle glissait déjà vers l’au-delà quand nous sommes arrivés. Une césarienne était notre seule chance de sauver l’enfant. Vous savez combien de ces femmes sont atteintes de rachitisme. Fichtre, nous en avons été témoins plus d’une fois au cours de ces derniers mois – particulièrement chez les Irlandais, poursuivit Roger avec obstination, essuyant les instruments médicaux avant de les ranger dans la trousse du docteur Blackmore. La véracité de cette assertion ne procura à John aucun réconfort. Ce dernier ravala un juron de frustration et jeta le chiffon ensanglanté sur le
plateau. Il lui faudrait plus que quelques bouts de coton pour nettoyer tout le sang qui lui maculait les mains et les bras. Il lui faudrait par ailleurs Dieu sait quoi pour effacer les taches que cet épisode allait laisser sur son âme. Il tourna le dos au lit, se frottant la nuque, cherchant les nœuds qui lui donnaient l’impression au toucher d’avoir de la grenaille de plomb sous la peau. Il sentait l’épuisement gagner tout son corps à travers chacune de ses veines, et il se prit à vouloir regagner la solitude de son bureau ; et se servir un sherry – dans un verre plein à ras bord. Roger lui décocha un regard appuyé alors qu’il roulait des épaules pour enfiler son manteau. — Si vous me permettez, monsieur, je pense qu’il serait peut-être bon que vous vous décidiez à prendre le temps de faire comme vous le disiez et aller là-bas dans le nord pour rendre visite au docteur Littleton. Pourquoi ne partiriez-vous pas demain ou le jour suivant ? Le docteur Wardrop sera ravi de prendre en charge vos patients durant votre absence. — Vous savez bien que je n’ai pas le temps pour cela, répondit John en récupérant ses forceps inusités qui se trouvaient sur le plateau avant de les tendre à son assistant. Roger avait une fâcheuse tendance à s’inquiéter pour lui comme s’il était une sorte de vieillard cacochyme, et John semblait proprement incapable de rectifier ce comportement. — Vous avez besoin de repos, chef. Cela fait des mois que vous bossez comme un âne à essayer de faire évoluer les idées de ces culs-terreux à Barts, rétorqua le jeune homme, retombant dans un argot naturel, ce qu’il ne faisait que lorsqu’il s’agaçait. John s’apprêtait à rétorquer lorsqu’un coup sourd fit vibrer la seule porte qui donnait dans la chambre. — Qu’est-ce qui se passe là-dedans ? J’entends plus Mary qui crie. Le bébé est arrivé ? Cette fois-ci, le docteur Blackmore ne prit pas la peine de ravaler son juron. Derek O’Neill s’était montré franchement hostile dès leur arrivée une heure auparavant. C’était une femme du quartier, autrefois été traitée à l’hôpital Saint-Bartholomew, qui était venue les trouver. Mr O’Neill avait quant à lui fait part tout à fait publiquement de son désaccord profond de confier la vie de sa femme à un médecin anglais. « Et à une enflure », avait-il ensuite lancé à la figure de John dans un grondement. Seul le fait d’entendre son épouse continuellement hurler son agonie avait convaincu le belligérant de les laisser entrer dans cette pièce. Le docteur Blackmore lança un dernier coup d’œil au corps de Mrs O’Neill. Lui et Roger avaient fait de leur mieux pour arranger la dépouille, mais le sang de la défunte recouvrait tout dans la pièce. Ils n’avaient pas eu suffisamment d’eau ou de temps pour laver correctement ce massacre. — Voulez-vous que je le laisse entrer, monsieur ? s’enquit Roger, la mine presque aussi lugubre que ses propres pensées. — Juste un instant, dit John en reboutonnant son gilet avant d’enfiler son manteau et de s’essuyer une dernière fois les doigts dans une futile tentative pour les nettoyer un peu mieux. Ensuite, il hocha la tête à l’attention de l’interne en médecine. Roger eut à peine entrouvert la porte que O’Neill donna un coup d’épaule pour se forcer un passage. L’immigrant aux cheveux foncés et à la carrure colossale, véritable volcan d’insultes et de colère seulement quelques instants auparavant, fit deux pas dans la pièce avant d’hésiter et de s’arrêter, son visage virant brusquement à un blanc spectral. Son regard horrifié se posa sur les corps reposant sur le lit étroit. John s’avança dans la petite pièce pour se poster devant l’homme, l’empêchant
ainsi de voir le tableau macabre figé derrière lui. — Monsieur O’Neill, je suis véritablement navré. L’accouchement de votre femme s’est prolongé trop longtemps et elle était dans un état trop faible pour supporter tout cela. Elle est morte avant d’avoir pu donner naissance à l’enfant. Nous avons essayé de sauver votre fils, mais cela aussi s’est avéré impossible. Je suis vraiment désolé que nous n’ayons pas été en mesure de les sauver. Des yeux de la couleur de la boue, emplis d’une angoisse infinie, se posèrent sur lui. — Un fils ? s’exclama O’Neill, son accent irlandais à peine audible dans ce murmure brisé. — Oui, répondit John en sentant sa gorge se nouer sous le coup de l’amertume et de la culpabilité. L’homme imposant le contourna et tomba à genoux devant le lit, poussant un long et lancinant râle d’agonie. Le son prit corps et ampleur jusqu’à devenir un véritable hurlement de douleur qui fit remonter un frisson dans la nuque de John. Attirés par cette abominable plainte, Mrs Lanton – la femme qui était venue quérir leur aide à l’hôpital – ainsi que plusieurs voisins s’amassèrent dans l’encadrement de la porte. La tristesse tendait le visage de certains ; d’autres montraient cette avidité et cette curiosité morbides que fait souvent naître un décès aussi tragique. John retint les mots durs qui faillirent lui échapper. Il serait cruel de reprocher à ces gens d’utiliser leur curiosité comme défense contre les calamités qui les frappaient si fréquemment. Il en était arrivé à la conclusion que celle-ci leur servait à se couper de l’horreur presque banale de la vie dans les gourbis de Saint-Giles. Il fit signe à Mrs Lanton de le rejoindre et celle-ci s’empressa de se porter à ses côtés. — Est-ce que Mr O’Neill a quelque parent résidant à Londres qui pourrait lui apporter un soutien ? demanda doucement le docteur. — Non, monsieur. Il est seul, rétorqua-t-elle en secouant la tête. C’est entre nous tous qu’on se serre les coudes. Ensuite, Mrs Lanton laissa dériver son regard sur l’abominable scène qui s’était déroulée sur le lit avant de retourner brusquement son attention sur lui. — Lui et sa dame, reprit-elle, ils sont arrivés à Londres y’a six mois. C’était un amour, mais il lui rendait pas la vie facile, si vous voyez c’que je veux dire. Il lui était pourtant bien dévoué à sa Mary, ma foi oui. — Se trouve-t-il quelqu’un… John s’interrompit lorsque O’Neill se releva d’un bond. L’Irlandais se détourna du lit afin de s’adresser au médecin, le visage déformé par le chagrin et la fureur. — C’est vous qui l’avez tuée, tempêta-t-il d’une voix gutturale et gonflée de haine. J’ai entendu des choses qu’on dit sur vous, sur ce que vous faites à nos femmes. Une fois que vous avez posé vos sales mains sur elles, y’en a aucune qui survit, sale chien. C’est eux qui vous envoient ici pour nous tuer, tous les lords et les notables de la Cité ? Mrs Lanton eut un hoquet de stupeur, mais de la foule qui s’amassait et se bousculait à présent dans l’encadrement de la porte commença à monter une tension dans l’attente du dénouement. John fit mine de ne pas les voir et se concentra sur O’Neill, faisant jouer les muscles moulus de ses bras en attendant de voir ce qui allait se passer. Le mari fou de chagrin fit un pas en avant, augmentant la menace. Roger décrivit un cercle pour le contourner, serrant des poings gros comme des enclumes. Son assistant avait beau avoir quitté les rues de Spitalfields depuis des années, il ne s’en jetait pas moins dans toute bagarre qui éclatait. John fit un geste subreptice de la tête, signalant ainsi à Roger de rester en place.
— Monsieur O’Neill, je compatis sincèrement à votre douleur, déclara le docteur Blackmore sur un ton doux. Je vous promets que mon assistant et moi avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour aider votre femme et votre enfant. Seulement, nous n’avons pas le pouvoir de ramener la vie et de chasser la mort. Seul le Seigneur peut accomplir un tel miracle. L’âme de votre femme est à présent entre Ses mains. Les platitudes restèrent ensuite bloquées au fond de sa gorge. Les miracles étaient une denrée rare dans le quartier de Saint-Giles, tout comme ils l’étaient dans sa vie à lui. Le visage de O’Neill passa du blanc vaporeux au cramoisi en une fraction de seconde. — Et moi j’dis que vous l’avez tuée, et c’est vous qu’allez y passer maintenant. La montagne de muscles se jeta alors sur John, qui vit l’énorme poing fondre sur lui. Le docteur contra d’un geste leste l’attaque de son assaillant mais s’abstint de répliquer. Le pauvre bougre méritait sa compassion, pas une raclée. Emporté par son élan, O’Neill dépassa John en titubant et trébucha, s’étalant au sol de tout son long dans un terrible bruit mat. Roger se jeta sur le dos de l’Irlandais et lui prit le cou dans le crochet de son bras. O’Neill se débattit comme un forcené en essayant de briser la prise de soumission de l’interne. — Ne restez pas plantés là comme des asperges, hurla Mrs Lanton aux hommes qui regardaient depuis le pas de la porte la scène qui se déroulait sous leurs yeux ébahis. Allez, venez filer un coup de main. Trois ou quatre voisins se précipitèrent pour aider à retenir l’homme enragé. Ils plaquèrent O’Neill au sol alors que ce dernier continuait de se débattre comme un poisson hors de l’eau, poussant de déchirants sanglots de désespoir. John poussa un juron et se fraya un chemin pour escalader cette montagne de membres gigotant en tous sens pour aller extirper Roger de ce tas d’hommes. Lorsqu’il l’eut tiré de là et remis sur ses pieds, son assistant s’ébroua comme un chien venant de se faire surprendre par une pluie torrentielle. — Nous ferions mieux de partir, docteur Blackmore. On ne peut plus faire grand-chose ici, dit-il en tournant vivement la tête vers la porte, remarquant les voisins qui se pressaient dans le couloir, de plus en plus nombreux. Du reste, on dirait bien que la situation est encore sur le point de dégénérer. John suivit son regard, relevant la méfiance dans les coups d’œil qui lui étaient envoyés et remarquant l’hostilité dans le brouhaha qui commençait à venir de la foule à l’extérieur de la chambre. — Ma foi, vous avez raison, rétorqua John en faisant de son mieux pour purger toute l’amertume de ces mots. Son échec lui était aussi cuisant qu’une coupure au rasoir au creux des intestins, aussi tranchant et aussi impitoyable que la mort. Il récupéra sa trousse et se dirigea vers la porte. Mrs Lanton le suivit. — Vous ne devez pas l’écouter, monsieur, murmura-t-elle. Ces gars n’entravent rien à rien pour la plupart. Mais on est beaucoup à savoir tout ce que vous faites de bien pour les femmes malades et les enfants de chez nous. Moi, j’oublie pas non plus ce que vous avez fait pour moi, là-bas à Barts. Vous m’avez sauvé la vie, ça oui. John se força à sourire devant la mine soucieuse de la femme. — Merci, madame Lanton, dit-il en extirpant une livre de sa poche avant de la lui tendre. Voici pour les funérailles de Mrs O’Neill. Elle prit la pièce et l’enfouit dans sa propre poche. — Je m’en occuperai, monsieur. Maintenant, je vous conseille de déguerpir. Après un dernier regard à l’homme accablé par la douleur qui sanglotait sur le sol recouvert d’une épaisse couche de poussière compacte, puis à la pièce étriquée où
flottait une odeur exécrable, et enfin à la silhouette fluette tenant son enfant dans les bras, John serra les dents et se fraya un chemin en direction de la porte à travers la foule de spectateurs, impatient de laisser derrière lui ce sordide lieu de deuil. Lui et Roger parcoururent l’étroite ruelle miteuse qui menait à Drury Lane, faisant au mieux pour rester indifférents aux regards noirs et aux commentaires marmonnés sur leur passage. L’amertume le consumait toujours de l’intérieur, renforcée par le lancinement d’un sentiment proche du désespoir. Il lança un regard en coin à son assistant. Roger avait une légère égratignure sur la joue et l’on devinait qu’il allait avoir un bel œil au beurre noir. — Nom d’une pipe, Roger, grogna John. J’aurais pu m’occuper de O’Neill. Vous devez arrêter de toujours essayer de me protéger. Vous n’êtes pas invincible, vous non plus. — Désolé, monsieur, mais on ne peut pas risquer d’abîmer ces petites mains qui sont les vôtres, rétorqua l’intéressé en secouant la tête. Par ailleurs, que dirait le docteur Abernethy s’il vous voyait arriver à l’hôpital pour votre service avec la tête d’un homme sorti d’une bagarre ? Vous savez bien qu’il cherche la moindre excuse pour faire un rapport sur vous auprès du conseil d’administration. John répondit à cela par un grognement d’irritation. Roger avait raison, bien entendu, mais ce fait lui restait toujours en travers du gosier. Abernethy était un idiot, mais aussi le chirurgien en chef, et il n’hésiterait pas une seconde à le renvoyer avec un coup de pied aux fesses. Si cela devait arriver, John perdrait très certainement le cabinet qu’il avait établi depuis peu à Mayfair. Il déboucha dans la cohue qui animait Drury Lane, soudain écœuré de constater que sa vie était constituée de compromis répugnants. Peut-être Roger avait-il eu raison de lui suggérer qu’il était temps de quitter Londres, de se couper quelque temps de la politique intérieure de l’hôpital et des exigences de ses patients de l’aristocratie. Plus important encore, il devait partir avant de se retrouver une nouvelle fois à devoir regarder une femme mourir sous ses yeux dans une lente agonie.
Chapitre premier
Manoir Compton, Yorkshire, juillet 1817 Tout cela était encore bien pire que ce qu’elle avait imaginé. Bathsheba Compton, veuve du cinquième comte de Randolph, dévisageait Mr Oliver avec une expression effarée alors que celui-ci lui expliquait l’état désastreux de sa situation. Ils étaient au bord de la banqueroute et elle ne parvenait pas à trouver un moyen d’éviter cette issue malgré l’effort surhumain qu’elle fournissait en réflexion. Elle ne parviendrait pas à éviter la catastrophe sans consentir un lourd sacrifice. La seule pensée de ce qu’il lui faudrait mettre sur l’autel lui nouait l’estomac de toutes parts. Matthew, lui aussi, dévisageait son notaire. Pas avec effarement, mais avec son habituel regard inepte. Avec son front plissé, sa calvitie au sommet du crâne et ses yeux tombants, l’actuel comte de Randolph ressemblait à un basset hound à peine réveillé d’une bonne sieste. — Ventre-saint-gris, Oliver ! s’exclama-t-il. Voilà bientôt une demi-heure que vous palabrez au sujet des comptes, et je dois bien avouer que cela reste pour moi pour le moins sibyllin. Qu’entendez-vous par « banqueroute » ? Je ne peux pas faire face à la banqueroute, je suis comte ! Mr Oliver lança dans la direction de Bathsheba un regard exaspéré avant de réitérer son verdict avec une articulation des plus soignées : — Je suis navré d’avoir à vous dire, milord, que la propriété souffre de toutes ces dettes accablantes et qu’au vu des circonstances, la moisson à la fin de cet été ne devrait pas avoir un rendement suffisant pour pallier notre problème. Après les rendements désastreux de l’année dernière, la situation actuelle frôle le désastre. Bathsheba ferma les yeux et se tint immobile, priant pour que son estomac retourné arrête de la faire souffrir avant qu’elle se trouve trop indisposée pour résister à l’envie de vomir. Le temps était donc arrivé de récolter les graines du désastre qui avaient été semées depuis si longtemps, et cela malgré les incessants efforts de la jeune femme pour sauver sa famille de la disgrâce. — Seriez-vous en train de dire que nous sommes dans une impasse ? s’enquit Matthew, comprenant finalement l’urgence de la situation. Il me semblait que les sacrifices concédés au cours de l’année écoulée devaient nous permettre d’éviter de boire le bouillon ? À quoi bon faire ces menues économies si nous nous retrouvons au même point que l’an passé ? Mr Oliver resta bouche bée une fraction de seconde tout en jetant un regard incrédule à son employeur, qui le dévisageait avec sévérité. Le notaire acculé soupira et retira l’un des registres de comptes à la reliure de cuir de la pile devant lui. Penchés par-dessus le vieux bureau en noyer que comportait la bibliothèque du manoir Compton, Bathsheba et Matthew jetèrent un coup d’œil aux comptes que leur présentait Mr Oliver. Elle avait immédiatement saisi l’état lamentable de leurs finances. Après tout, c’était elle qui avait tenu les comptes de son père pendant quelques années avant sa disparition. Les nombres étaient une des rares choses incapables de mensonge, tout particulièrement lorsqu’ils étaient maniés par un employé aussi méticuleux et honnête que Mr Oliver. Le notaire feuilleta le livre de comptes jusqu’à tomber sur la page qui l’intéressait, puis poussa le registre sous les yeux de son client. — Milord, vous n’avez que très peu de revenus, et cela est très insuffisant pour pouvoir maintenir deux demeures. Votre propriété à Londres, poursuivit-il avec un
regard à Bathsheba, demande un grand degré d’entretien et emploie une équipe de domestiques au grand complet. Permettez-moi de vous rappeler que c’est vous et milady qui êtes convenus il y a de cela quelque temps de l’importance de maintenir les apparences en ville afin de ne pas attirer l’attention sur la dette substantielle laissée par votre prédécesseur. — Mais je m’en souviens fort bien, rétorqua Matthew en levant les yeux au ciel. Je ne suis guère idiot. Cela étant, nous n’avons pratiquement rien dépensé au cours de ces trois dernières années pour ce qui est de la réfection de notre domaine ici, dans le Yorkshire. Rien n’a été rénové, ni remplacé. Je ne me souviens même pas de la dernière fois où j’ai acheté un livre. — Milord, vous avez acquis plusieurs volumes rares pas plus tard que le mois dernier, contra Mr Oliver sans ciller. J’ai les factures ici même. Bathsheba prit les papiers des mains du notaire et les passa rapidement en revue. — Oh ! Matthew, grommela-t-elle. Comment avez-vous pu ? Vous avez dépensé cinq cents livres en ouvrages seulement au cours du mois dernier ? Elle parcourut ensuite les factures avec une incrédulité grandissante. — Aviez-vous réellement besoin d’ajouter une autre édition desContes de Canterburyaux trois que vous possédez déjà ? Le visage émacié du comte se liquéfia sous le coup de la culpabilité. — J’imagine que non, Sheba, mais les illustrations sont tout bonnement fabuleuses. Le comte de Randolph se leva ensuite d’un bond pour aller extirper l’ouvrage d’une étagère de sa bibliothèque parfaitement organisée. Il reprit alors sa place, serrant contre lui l’épais volume aussi tendrement que s’il s’était agi d’un nourrisson. — Voyez ? s’exclama-t-il en désignant une illustration superbement effectuée du conte deLa Femme de Bath. C’est un ouvrage d’une qualité inestimable. Cela fait des années que j’attends que Samuel Thompson s’en sépare. Il appuya son discours d’un regard qui implorait Bathsheba de le comprendre. La jeune femme dut déglutir par deux fois avant d’être en mesure de répondre. — Oui, très cher. C’est un très bel ouvrage. Cependant, sa beauté n’égale pas celle de la possibilité de rembourser une partie de la montagne de dettes sous laquelle nous croulons. Le visage de Matthew rayonna d’un sourire, mais le comte redevint sérieux lorsque ses yeux se posèrent sur le visage de Bathsheba. Il se renfonça alors dans son fauteuil dans un profond soupir. — La situation est-elle si catastrophique que cela ? Elle tendit le bras par-dessus le bureau et lui serra la main pour lui donner un peu de réconfort. — Matthew, nous avons été contraints de faire des sacrifices l’année dernière après les moissons gâchées par un été exécrable. Nous avions espéré que le rendement de cette année nous permettrait d’améliorer notre situation, mais à en croire les estimations de Mr Oliver, nous n’aurons pas cette chance. Le comte de Randolph semblait toujours confus. Il avait beau être l’homme le plus doux qui lui ait été donné de rencontrer, il était aussi le plus malhabile dans tout le Yorkshire pour la gestion de ses biens. On ne s’était pas attendu à ce qu’il endosse le titre – après tout, tout le monde avait pensé que Bathsheba donnerait naissance à un héritier – et Matthew n’avait donc jamais reçu l’enseignement adéquat. Il passait toujours le plus clair de son temps le nez fourré dans des textes anciens. Il avait toujours été plus que ravi de pouvoir lui laisser à elle la responsabilité de gérer le domaine du Yorkshire et la propriété de Londres. Soudain, le visage de lord Randolph s’éclaira. — Mais qu’en est-il de nos investissements ? Vous avez toujours mené vos affaires
d’une main de maître ces dernières années. Notre bon Oliver exagère forcément. Ah ! Vous êtes bien la femme la plus futée que je connaisse. Vous arrangez toujours tout. La culpabilité prit comme un feu dans ses entrailles. Elle n’avait pas du tout mené ses affaires d’une main de maître, en tout cas pas depuis que le comte de Trask avait décidé de ne plus la prendre comme maîtresse deux ans auparavant. Cela avait été le premier désastre, suivi depuis par de nombreux autres. — J’ai bien peur qu’il y ait eu certains problèmes avec nos investissements, avoua-t-elle. J’ai été forcée de renvoyer notre homme d’affaires pas plus tard que la semaine dernière. Mr Gates a cru bon d’investir la grande majorité de notre argent dans des placements spéculatifs, qui tous se sont révélés infructueux. Je n’ai pas pris la mesure du risque de tels investissements jusqu’à ce qu’il soit déjà trop tard. Nous n’avons plus rien. Nous nous retrouvons démunis face à nos dettes, et j’en suis seule fautive. L’incrédulité remplaça la confusion sur le doux visage du comte. Elle n’eut pas la force de le regarder dans les yeux, alors elle se leva péniblement de sa chaise et commença à faire les cent pas sur le tapis élimé. Elle désirait plus que tout pouvoir fuir cette bibliothèque et cette demeure qui ne lui réservait que d’omniprésentes responsabilités et d’amers souvenirs. Elle voulait fuir pour rejoindre Londres et ne plus jamais remettre les pieds à Ripon, ni dans le Yorkshire. Mr Oliver se leva de sa chaise et se mit à rassembler les registres. Lorsqu’il eut terminé de les empiler, il se tourna vers Bathsheba avec un regard de compassion indulgente. Cela faisait des années qu’ils travaillaient ensemble et il était l’un des rares hommes ayant traversé sa vie pour qui elle ait du respect. — Avez-vous encore besoin de moi, milady ? Elle s’immobilisa devant la vieille cheminée, sur laquelle était peinte une scène bucolique cruellement estompée. Elle dut se retenir pour ne pas se laisser aller à s’appuyer contre la pierre et fondre en larmes. — Merci, monsieur Oliver, ce sera tout pour le moment, répondit-elle en puisant dans ses dernières forces pour façonner un sourire. Après le départ du notaire, le silence tomba dans la pièce, qui sembla l’espace d’un instant plongée dans l’atmosphère paisible d’une chaude journée estivale à la campagne. Elle laissa son regard vagabonder dans la bibliothèque, sa vision décuplée dramatiquement par la notion d’un désastre imminent. Le soleil de fin d’après-midi filtrait à travers les fenêtres à meneaux et baignait dans sa douce lumière les fauteuils démodés de la période Queen Anne, l’ancien bureau usé et les sièges au cuir abîmé disposés devant la grille de l’âtre vide. D’aucuns pourraient considérer tout ce mobilier comme vieux et vétuste, mais la décrépitude de la pièce était estompée par quelques coupes de roses jaunes placées sur de petites tables ainsi que par la collection de globes anciens de Matthew, lustrés jusqu’à une brillance éclatante. Les domestiques devaient faire avec le peu de moyens qui leur étaient donnés, mais ils faisaient montre envers le comte d’une loyauté fanatique et s’évertuaient à faire de cette demeure délabrée un véritable foyer – et c’était plus un foyer aujourd’hui que ça ne l’avait été du temps où elle avait vécu là avec son époux, Reggie. — Sheba, qu’allons-nous faire ? Elle pivota sur les talons. Matthew n’avait pas bougé de sa place derrière le bureau, sans aucun doute pétrifié par l’incompétence de la jeune veuve. Cependant, il se leva bientôt d’un bond et s’empressa de se porter à ses côtés. — N’aie pas l’air si abattue, ma chère, dit-il. Tu vas trouver un moyen d’arranger cela – j’en suis certain. Tu trouves toujours un moyen. Il posa sur elle un regard parfaitement assuré et elle sentit son cœur prêt à se briser sous le poids de toute cette confiance. Contrairement à la plupart des gens de
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