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Agathe

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Dans son F3, Agathe vaque à ses occupations: respiration, rires, pleurs, amour, souffrance, travail. Ses objets, ses accessoires sont intimement liés à son existence et chargés d'une part de sa vie; en jeter le plus petit représente une déchirure et pourtant... les services de l'hygiène sont vigilants. Il faut évacuer.


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AGATHE

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OUVERTURE

 

 

LE JOURNAL
DES OBJETS D'AGATHE

« Objet : 
Tout ce qui est la cause, le
sujet d'une passion.
Au figuré et par excellence :
l'objet aimé. »

9 octobre. Dijon.

Ce jour — fini.

J'interromps ce texte avec la très curieuse impression de ne jamais en finir.

Demain, je le sais, je rencontre quelqu'un qui depuis plusieurs mois « déménage » progressivement, à Dijon, une vieille femme qui accumule des choses... Le onzième fait divers à venir... encore la même histoire répétée différemment... et pendant ce temps, moi aussi j'accumulais du papier...

Dernier regard jeté vers les chutes de travail — les brouillons — la chaussure rose — les coupures de journaux — photos — l'agate bleue, là — ce journal — j'en ai mis partout... Je garde tout !

Sur un minuscule bout de papier, noté ces lettres : LITTERordURE.

Angoisse : j'imagine dans quarante ans : quelqu'un viendra me déménager : sept camions-bennes de livres, de papiers, de choses mortes : deux pièces pleines de restes : les œuvres complètes d'une vie : du papier rien que du papier. Sur la décharge publique, sous la pluie, quelqu'un ramasse un livre à moitié brûlé, il lit : « Agathe » achevé d'imprimer le 1er trimestre 83. Il le tient le livre, ouvert, dans sa main gauche...

Même nuit. Blanche.

Je rigole de cette fantaisie de l'écrivain rêvant au livre éternel et indestructible. Au lecteur idéal !


Et je ne rigole plus, quand une douleur me prend le bras gauche.

Physiquement, précisément là, mon bras me fait penser à la mort.

Je réalise réellement ce qui a frôlé la mort dans ce suicide par les objets immondices dans « Agathe ».

Écrire pour cette vie mortelle du théâtre.
Écrire pour différer la mort.
J'ai mal au bras jusqu'au cœur.
Je rigole plus. Je veille.
Je commence la pièce suivante...

 

24 septembre. Rome.

Pour oublier Agathe.

Arrivée à Roma-Termini, l'œil à l'affût de la Vita Nova, et crac la première chose qui m'arrête dans le grand hall de gare où passent des milliers de passants — c'est elle.

Elle est là — immobile — elle arrange avec ordre à sa ceinture des quantités de sacs plastiques roses — disposés à ses pieds — accrochés à son corps. Encore l'image d'Agathe. En vrai.

Et j'oublie. Déambulation dans la grande ville.

Et deux jours après — je tombe dans un coin des ruines du Forum Romain, là, entre deux murs écroulés des ruines du Foro di Césare, là, assise sur une antique colonne de pierre, je retombe sur elle — la femme aux sacs plastiques roses — elle est chez elle — vêtue d'une toge ou robe d'intérieur — tous ses emballages ouverts à même la terre — ses objets quotidiens et étranges déballés étalés à terre et sur les pierres des ruines — ouverts aux regards publiques, en privé.

Elle tient dans la main quelque chose. Je ne le vois pas.

Je n'ose pas regarder, m'arrêter, violer cette intimité. Je file.


La scène m'a surpris.

Je n'ai pas voulu voir.

Qu'est-ce qu'elle avait dans les mains ?

Je me le demande encore, là, devant les bustes de pierres de la Villa Borghèse, à l'autre bout de Roma.

 

 

En cet instant seulement, dans l'après-coup de l'écriture, là, j'ai saisi ce que représentait « Agathe ».

Une chose impossible à regarder.

 

C'est le propre du théâtre, je crois,

de montrer ce qu'on ne peut voir.

A proprement parler : ces choses irreprésentables.

« Agathe » est ce théâtre du réel. (Plus réel que la réalité).

Avec cette femme, je me représente cette chose (privée, secrète, informulable) cette chose unique à quoi chacun est attaché... au point de ne plus la voir...

22 septembre.

A relire le texte d'« Agathe » destiné à la lecture, je réalise combien ces écrits sont AUTONOMES vis-à-vis du théâtre — séparés de la scène. (Ça peut se lire comme des bouts de roman).

Et inversement c'est écrit pour une comédienne. Le corps d'Elisabeth marque, inscrit le texte. Le commande. Et les objets — d'ordinaire accessoires au théâtre — sont ici l'objet même de ce livre ET les objets réels de ce théâtre, dans l'espace, le temps, la matière réelle du théâtre où ils sont apparus tels quels.


Avec le corps et les choses impossible de faire semblant, à la scène comme à l'écrit.

13 mai.

4 mai : « Première d'« Agathe » à Dijon. Jeudi 13 mai : une spectatrice nous informe : « La même chose est arrivée ce matin à Vosne-Romanée. » On s'est rendu sur place. J'en reviens pas.

Le gars du service de nettoyage en était au septième camion-benne. Au café, il dit qu'à Dijon il y aurait une dizaine d'appartements comme ça à « déménager »... Il dit que c'était plus « sale » qu'à Dijon, l'année dernière...

Curieuse ironie du réel, après être parti du premier fait divers et l'avoir « exorcisé » par le théâtre, un huitième fait réel, à notre porte, écroule le mur du théâtre.

Parfois les choses nous échappent...


 

 

 

 

Personnages ?


Personne, je vois.
Juste
AGATHE.
Une femme seule.
Des choses. Réelles.


Elles sont toujours là.

Au très loin. Dans un long couloir noir. Une femme arrive, lentement, décomposée, vers moi.

Souvenir d'un douloureux bruit. D'accident. Bruit de ses pas, dans le noir.

Presque rien au début.
Appartement presque vide. Une pièce. F3 blanc.
Dans la lumière absolument blanche.
C'est une entrée...

Elle est là.
Instantané noir et blanc. Elle ne bouge pas.
Mannequin.
Debout derrière sa fenêtre.

Elle regarde dans le vide, autour.

C'est forcément l'hiver. D'après ses vêtements. Qu'elle oublie d'ôter.

Elle n'a pas l'air d'être là. Ni chez elle. A côté, elle est.

A côté, elle a dû visiter, comme moi, âme en peine, le vide, des trois malheureuses pièces, errant du regard, entre trois malheureuses portes, entrouvertes sur les morceaux d'une éclatante baignoire blanche, d'un brillant frigo encore blanc, et d'une chambre vide. Un rien lacunaire, le tout !

Derrière le mur écroulé, en ruine, elle. Un tremblement. Elle fait partie du décor.

(Il n'y a pas là de théâtre. Une chose grave a dû arriver)

Derrière un bout de fenêtre. Toujours, elle ne bouge pas.

Elle tremble.
Et contemple, absente, sa vie devant elle :
valise de cuir blanc serrures chromées
valise de plastique granuleux blanc
sac à main de skaï gris lisse
valise métallisée brillante
sac à provisions blanc à roulettes en toile cirée
deux sac gris-poubelles enserrant des choses informes

Tout ce qu'il reste d'une vie.
Ça se voit dans son regard.
Elle a du gris sur ses yeux bleus. Beaux.

Seules vos lèvres bougent.

Elle se parle.

Silence.
Je le sais, malheureusement, il n'y aura jamais de musique. Juste le silence des choses, et les bruits divers, de couloirs communs, et la flotte des canalisations dans les gaines d'évacuation des déchets perdus tombant vers la cour, dans la cuisine salle de bains WC, vers la terre.

Derrière la fenêtre, j'entends à peine quelque chose qui parle, votre voix — brisée — dire d'incompréhensibles murmures, des bribes solitaires :

...ils sont entrés — de force. Ils ont fait... un de ces vides. Tout — ils ont enlevé tout. Même les vêtements. Ils touchaient ça avec leur grosses mains. Des mains énormes. Mal... maladroites. Ils touchaient ça avec leurs gros gants de caoutchoucgris. Sept — ils étaient sept. Plus les autres... dans le couloir qui regardaient. Tout — ils enlevaient tout. Ils crachaient dans leurs poubelles — les uns après les autres. C'était ignoble... ils me faisaient mal au ventre !... mal au ventre. Ils les remplissaient n'importe comment ! A toute vitesse ! Brutalement ! Ils vidaient... enlevaient tout brutalement ! Avec une moue de dégoût au coin de la lèvre ! Ils fouillaient partout ! Dans les moindres recoins ! Mettaient tout sens d'ssus d'ssous !... J'avais mal au ventre. Je les voyais sortir les choses ! Je ne pouvais rien faire ! Paralysée — je suffoquais ! Je voyais bien ! Trois camions ! Trois camions... ils ont rempli ! Ils faisaient la chaîne en bas ! Je les vois encore de la fenêtre... en bas... vider tout... dans le camion ! Trois camions ! Trois camions ! Trois camions à bennes... ils ont vidés ! Trois !

Je vous vois, vos larmes pleurer, près de la fenêtre, très proche.
Les yeux perdus dans le noir de la nuit, dehors.

Avec un calme d'une violence absolue, vous lâchez :

... des ordures... à détruire...

D'un coup, vous vous jetez sur la bouffe. Vous rangez. Vous rangez les marchandises dans le frigo. Vous riez, sans raison.

Ils ont fait un de ces désordres...
Ils ont tout jeté... Il ne reste... presque rien.
Je ne comprends pas...
Tout était bien rangé... je connaissais chaque place...
Ils ont tout jeté... jeté.

Par terre, vous mangez une, deux crèmes au chocolat.
Trois.
Votre corps, machinal, avale.
Une goutte perdue. Au sol, votre doigt essuie, lèche, avale.

Les choses finissent toujours mal...

Et dire que les photos du mur, même les dessins de la petite, ils ont tout arraché !
Il y a une manière de faire les choses tout de même ! Il y a une manière.

Ils venaient pour la fuite ils disaient... mais j'ai tout de suite vu qu'ils venaient pour le reste.
Quand ils ont défoncé la... non !... il y a une manière d'entrer chez les gens tout d'même !

Interrompue par la découverte surprenante d'un petit galet, elle se tait.
Elle le sort de son sac. L'enserre dans sa main.
Absente, vous regardez la pierre. Longtemps.
La pierre lui échappe.
Et tombe comme un morceau de son corps détaché par terre.

Elle ferme la porte au verrou. Vous fermez deux fois. Vous déambulez. Absente.

Là, j'ai le temps.
Je vais avoir le temps.
Dans une journée, on en fait des choses, dans une journée !
Là, j'aurai le temps. J'aurai le temps.
Je recommence — à zéro.
Et dire qu'ils ont tout brûlé...
A la décharge, tout était noirci, consumé.
Presque rien, il restait, on m'a dit.

Et ce fou rire nerveux à la fin !
Avant de fermer ils avaient déjà tout vidé et désinfecté.
La maison était vide, les fenêtre ouvertes.
J'étais là.
J'ai retrouvé ce galet !
C'était idiot ! Cette pauvre pierre usée !
Restée là en plein milieu de la pièce !
Elle était ridicule.
Là — comme ça — par terre.
Cette pierre rongée lisse ronde immobile grise...
On...

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