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Airiana

De
249 pages
D’aussi loin qu’elle se souvienne, Airiana Ridell a toujours été consciente de son don extraordinaire. Elle peut reconnaître intuitivement des «motifs» révélateurs et éclairants dans l’air qui l’entoure, qu’il s’agisse des embruns de la mer, des nuages qui ondulent dans le ciel ou des tourbillonnements denses d’un brouillard impénétrable. En raison de ses dons, elle a été placée dans un établissement de formation gouvernemental et secret quand elle était enfant, mais tout a basculé après la mort de sa mère.
Airiana a fui le programme, mais elle n’a pu semer les membres désespérés d’une clique mystérieuse qui veulent mettre la main sur elle, se servir d’elle et sont prêts à tuer pour arriver. Kidnappée et retenue à bord d’un navire à la destination dangereuse, sa seule chance de survie est Maxim Prakenskii. Il a ses propres raisons de venir à sa rescousse, mais il n’est pas près de les lui dévoiler. Pas tout de suite. Pas même quand ils sont attirés l’un vers l’autre comme des aimants. Pas quand il reste tant de secrets capables de démolir la municipalité pittoresque de Sea Haven et tous ses résidents...
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Éloges pour la série de romans de Les sœurs de cœur de Christine Feehan
« Une nouvelle distribution de personnages aussi intéressants et chaleureux que ceux de la
série de romans sur les sœurs Drake et aussi torrides que ceux de la série de romans Dark. »
— Fresh Fiction
« La reine de la romance paranormale. »
— USA Today
« Madame Feehan est au sommet de son art avec cette romance magique. »
— The Romance Readers Connection
« Rempli de suspense, attachant ; truffé de magie, d’action et de romance… Je dois
ABSOLUMENT lire le prochain roman de la série. »
— Smexy Books
« Tout fan des romans de Christine Feehan sur les sœurs Drake adoreront cette série… Le récit
m’a captivé dès les premières pages et ne m’a pas relâché avant la fin, et alors, j’en voulais
encore plus. J’attends le prochain volume avec une impatience fébrile. »
— Night Owl Reviews
« Une histoire romantique et débordante d’action. Génial, comme toujours ! »
— RT Book Reviews
« Les lecteurs fervents de Madame Feehan doivent plonger dans ce roman. »
— Fiction Vixen
« Christine Feehan offre de nouveau une histoire torride de séduction et de sorcellerie à ses
lecteurs. Les amateurs des romans précédents de Christine Feehan, particulièrement sa série
sur les sœurs Drake, seront enchantés par cette nouvelle série. »
— Examiner.com
« Superbe, vivant et richement imagé… le roman parfait pour s’évader. »
— Romance Books Forum
« Une histoire d’amour merveilleuse… Vraiment originale. »
— Penelope’s Romance ReviewsCopyright © 2014 Christine Feehan
Titre original anglais : Air Bound
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Penguin Group, New York, NY
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Roxanne Berthold
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Amélie Bourbonnais Sureault
ISBN papier 978-2-89767-632-2
ISBN PDF numérique 978-2-89767-633-9
ISBN ePub 978-2-89767-634-6
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc. Diffusion
1385, boul. Lionel-Boulet Canada : Éditions AdA Inc.
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7 France : D.G. Diffusion
Téléphone : 450 929-0296 Z.I. des Bogues
Télécopieur : 450 929-0220 31750 Escalquens — France
www.ada-inc.com Téléphone : 05.61.00.09.99
info@ada-inc.com Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99Imprimé au Canada
Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du
livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion
SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
Bibliothèque et Archives Canada
Feehan, Christine
[Air bound. Français]
Airiana
(Les Sœurs de cœur ; 3)
Traduction de : Air bound.
ISBN 978-2-89767-632-2
I. Berthold, Roxanne. II. Titre. III. Titre : Air bound. Français. IV. Collection : Feehan, Christine.
Sœurs de cœur ; 3.
PS3606.E33A6214 2016 813’.6 C2016-941614-3
Conversion au format ePub par:
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communiquer avec moi par courriel, au Christine@christinefeehan.com (en anglais) : j’aimerais
beaucoup avoir de vos nouvelles.Remerciements
Comme toujours, j’ai de nombreuses personnes à remercier. Merci à Domini Stottsberry d’avoir
suivi mon rythme et à Brian Feehan qui est toujours là pour moi quand j’ai besoin de discuter
des scènes de bataille. À mon groupe d’écrivains qui m’appelle à 7 heures pour m’encourager à
me mettre au travail. Je suis très reconnaissante à Andrew Mowery pour son aide immédiate
dans la mise hors d’état d’un hélicoptère. Si ce livre renferme des erreurs, elles sont les
miennes et non celles de mon expert ! Merci beaucoup, Andrew.1
Le taxi déposa Airi à seulement une maison de la sienne, ce qu’elle faisait toujours pour se
donner un peu de temps pour se préparer à rentrer à la maison. Cinq jours par semaine, elle
habitait un dortoir — un petit appartement, en fait —, si bien que rentrer à la maison exigeait
toujours une certaine adaptation. Ses visites étaient tantôt tout à fait merveilleuses et tantôt
complètement affreuses.
Elle marcha lentement, comptant ses pas. Respirant. Inspirant et expirant. Elle arriva à
apaiser son esprit et à ne pas prêter attention aux motifs autour d’elle. Compter était une
activité détestable, mais elle devait occuper son esprit à quelque chose, sans quoi, le chaos
régnait.
Le vent chatouilla son visage. Une fois. Deux fois. Semblable à la sensation de doigts
effleurant sa peau doucement, mais avec persistance, afin d’attirer son attention. Elle s’était
promis de ne pas regarder, mais elle ne put freiner l’envie. Elle jeta un coup d’œil aux nuages
au-dessus de sa tête. Ils ondulèrent, de façon aléatoire en apparence, mais son esprit imbriqua
les pièces du puzzle. Clic. Clic. Les motifs se mirent en place, et Airi haleta. Malade. Elle appuya
une main contre son ventre et secoua la tête, refusant de croire ce qu’elle avait vu.
Elle était normale. Ne ressemblait en rien à sa mère. Elle n’allait pas se laisser dévorer de
l’intérieur tandis que son esprit se retournait lentement contre elle. Elle refusait de croire que ça
pourrait lui arriver. Les motifs dans les nuages, sur la surface d’un lac ou même sur les murs de
leur maison n’étaient que le fruit de son imagination et rien de plus. Elle voulait y croire, mais
son corps refusait d’obtempérer et elle dut mettre un effort pour poser le pied devant l’autre sur
l’allée menant à sa maison.
De la musique trompeta. Les sons se déversaient par les fenêtres et par chaque fissure. Des
cuivres bruyants, une cacophonie de bruits qui secoua les carreaux et remplit l’esprit d’Airi
jusqu’à ce qu’elle craigne qu’il saigne. Elle ralentit le pas. Une musique jouée aussi fort était de
mauvais augure. De très mauvais augure. Tout comme c’était le cas pour elle, l’esprit de sa
mère refusait parfois d’être tranquille, et quand compter ou les autres astuces ne fonctionnaient
pas, sa mère se tournait vers l’automédication. Et quand Marina consommait de l’alcool…
Poussant un souffle, Airiana ouvrit la porte d’entrée à contrecœur. La musique claironna
comme une gifle sur son visage, la repoussant presque dehors.
— Pour l’amour de Dieu, Airi, demande à ta mère de baisser le volume. Ça dure depuis des
heures maintenant, la héla Wanda, leur voisine. J’ai martelé sa porte, mais elle n’a pas répondu
— comme d’habitude, fit-elle avant de marquer une pause en prenant un air compatissant.
Viens faire un tour plus tard, si tu veux. Le dîner sera prêt. Tu pourras en rapporter à ta mère.
Même les voisins étaient au courant des problèmes d’alcool de Marina. Comment pourrait-il
en être autrement ? La musique était atroce, et plus souvent qu’autrement, Airi dormait à
l’extérieur où elle était en sécurité. Parfois, quand sa mère avait vraiment trop bu, elle devait
retirer les couteaux de la cuisine pour l’empêcher de se faire du mal. C’était là les pires cas. Elle
prenait soin de n’en parler à personne, surtout là où elle vivait et allait à l’école. Ils l’enlèveraient
à sa mère s’ils savaient à quel point sa situation familiale était terrible.
— Merci, Wanda. Je vais probablement accepter ton invitation.
Elle aimait bien Wanda. La dame n’avait pas une once de malice en elle et elle se montrait
particulièrement bienveillante pour Airi et Marina. Même si elle allait bientôt avoir 17 ans, Airin’en paraissait pas plus que 12. Son apparente jeunesse expliquait peut-être en partie la
compassion de Wanda, mais peu importait la raison, Airi était heureuse que Wanda se trouve
tout près. Elle avait emménagé dans le voisinage environ quatre ans plus tôt, et Airi en était
reconnaissante. Elle avait une amie quand les choses prenaient une tournure particulièrement
mauvaise : une personne à qui se confier quand elle vivait des moments horribles et avait
besoin d’une personne de confiance.
En prenant une profonde respiration, l’estomac à l’envers, Airi entra dans le salon. Malgré la
musique, il régnait une atmosphère inerte et sinistre dans la maison, comme si elle venait de
pénétrer sur les lieux d’un film d’horreur. Elle avait franchi quatre pas dans la pièce quand
l’odeur la frappa. Du sang. Beaucoup de sang.
— Maman, murmura-t-elle doucement en portant une main à sa gorge.
Son propre sang rugit un avertissement à ses oreilles. Elle ne voulait pas bouger, aurait voulu
rester figée dans le temps à cet instant précis, ni revenir derrière ni avancer devant. Ne plus
bouger afin qu’il ne puisse arriver rien de mal. Sa mère avait menacé de s’enlever la vie de
nombreuses fois, quand elle était ivre, mais Airiana n’aurait jamais cru qu’elle passerait
réellement aux actes.
La maison grinça. La musique retentit. Son cœur s’emballa dans un rythme terrible d’effroi
dans sa poitrine. Elle tenta de ne pas inspirer l’odeur cuivrée. D’un air absent, elle agita une
main vers la chaîne stéréophonique, et la musique s’interrompit brusquement. L’air circula, mais
ne masqua pas l’odeur effroyable et effrayante.
Les lèvres pincées, elle se contraignit à se diriger vers la cuisine. Du café noir ondulait selon
un autre motif sur les carreaux joyeux de bleu et de blanc, semblable à une rivière de boue. Les
morceaux brisés de la tasse préférée de sa mère étaient éparpillés dans le déversement
sombre comme de petites îles blanches. Un tiroir était grand ouvert et tanguait dangereusement
vers le bas, et une chaise était renversée sur le sol près de la table à manger. Sa mère était
une maniaque de l’ordre. Jamais, en aucune circonstance, n’aurait-elle laissé un tel désastre,
même si elle était très ivre — ou suicidaire. Le cœur d’Airi battit plus fort que jamais.
— Maman, héla-t-elle de nouveau, cette fois à voix haute.
Une pointe de douleur s’entendait dans sa voix. De peur. C’était la voix d’une enfant à la
recherche de réconfort, alors que dernièrement, elle avait souvent eu à jouer le rôle de l’adulte.
Aucune réponse. Elle secoua la tête et obligea ses pieds à se déplacer, un pas à la fois, vers
la chambre à coucher de sa mère. Elle poussa la porte lentement. La pièce était vide et
immaculée, comme sa mère la gardait toujours. La couette était faite de dentelle blanche et
recouverte d’une abondance de coussins et de cache-oreillers. Marina raffolait du blanc, cet
arrière-plan pur qui apaisait son esprit et lui permettait de se reposer.
Airi s’adossa contre un mur et ferma les yeux. L’odeur du sang était dominante, à présent.
Beaucoup plus prononcée dans le couloir. Quand elle tourna la tête légèrement, elle aperçut une
mince ligne rouge qui se répandait sous la porte de sa chambre à coucher. De son propre chef,
son corps se détourna de cette vision, une réaction totale de fuite, mais ses pieds demeurèrent
figés sur place. Elle était incapable de bouger. De partir.
Si sa mère était vivante dans cette pièce, elle avait besoin d’aide. Elle n’avait aperçu aucune
bouteille d’alcool alignée dans un seul rang près de l’évier, comme sa mère avait l’habitude de
les déposer. Il n’y avait aucun mélangeur branché, prêt à mixer les boissons que sa mère
choisissait d’aspirer en litres quand son esprit était trop chaotique et qu’elle cherchait un répit.
Elle avait vu du café — du café — sur le sol.Airi se mordit la lèvre avec une telle force que le sang monta vers la surface. Il fallait qu’elle
vérifie la pièce. Elle ne pouvait pas courir comme une lâche chez sa voisine pour la supplier de
jeter un coup d’œil la première. En retenant son souffle, elle avança dans le couloir jusqu’à la
porte de sa chambre à coucher. Elle était légèrement entrouverte, mais pas assez pour qu’elle
puisse voir à l’intérieur. Très lentement, du bout des doigts, elle poussa la porte pour regarder
dans sa chambre.
Elle cria. Et cria. Et cria. Sa gorge s’irrita, et elle sentit des vaisseaux sanguins éclater, mais
elle continua encore et encore de crier parce que rien ne pourrait sauver sa mère — ou ce qui
en restait.
Elle reconnut sa mère seulement en raison de la robe qu’elle portait, sa robe préférée. Celle
qu’elle enfilait quand elle voulait faire quelque chose d’amusant avec Airi. Quand elle tentait de
compenser les visites moins heureuses. Quand elle était sobre et déterminée à recommencer à
neuf et à rester sobre cette fois.
— Airiana. Airiana.
Des mains secouèrent ses épaules. Avec douceur.
— Ils l’ont tuée. Ils l’ont torturée et ils l’ont tuée.
Airiana Ridell enfouit le visage dans les mains et sanglota comme cette adolescente.
— Je sais, ma chérie. Je suis là. Tu es en sécurité. Elle est là où ils ne peuvent plus lui faire
de mal.
La voix calme et apaisante perça la toile de son cauchemar. Les souvenirs aux détails si vifs
étaient horrifiants, comme si l’incident venait de survenir, comme si elle venait tout juste d’entrer
dans sa chambre à coucher pour y trouver sa mère. Elle humait encore l’odeur du sang. Jamais
elle ne pourrait chasser cette odeur de son esprit. Elle eut des crampes et des haut-le-cœur, et
sa gorge lui faisait si mal qu’elle arrivait à peine à avaler.
— Lissa, haleta-t-elle en se relevant dans une position assise. Je suis désolée. Ai-je crié de
nouveau ?
Assise sur le bord de son lit, Lissa Pinar repoussa la lourde chevelure d’Airiana de son front.
De petites gouttes de transpiration perlaient sur le front d’Airiana, et son survêtement léger était
trempé aussi. Lissa survola sa sœur de cœur du regard. Airiana était petite, et sa silhouette
mince était presque garçonne. Tout chez elle semblait fragile. Un bon vent pouvait l’emporter.
Ses yeux étaient d’un bleu profond, presque cobalt, et bordés de cils dorés, et sa chevelure
(humide pour l’heure) était d’un blond platine authentique. Des mèches argentées et dorées
naturelles striaient son épaisse tignasse platine et donnaient à Airiana l’air éthéré d’une fée.
Pour le moment cependant, elle avait des cernes sombres sous les yeux qui lui donnaient l’air
plus fragile que jamais.
Lissa opina en réponse à la question d’Airiana.
— Tu as poussé des cris deux nuits d’affilée. Qu’est-ce qui a ravivé ces cauchemars ? Il y
avait un moment que tu les avais faits.
Les deux hectares de Lissa bordaient ceux d’Airiana dans la vaste superficie de la ferme,
alors ce n’était pas comme si leurs maisons étaient très rapprochées. Pourtant, le vent avait
porté les cris d’Airiana jusqu’à elle.
Airiana jeta un coup d’œil furtif vers ses fenêtres. Elles étaient ouvertes, comme d’habitude.
Elle ne les fermait jamais, pas même par jour de pluie.
Lissa n’était peut-être pas une parente de sang, mais elle représentait la famille pour Airiana :
une sœur qu’elle chérissait comme si elles étaient nées de la même mère.— J’ignore pourquoi les cauchemars reviennent avec une telle force, admit Airiana, même si
une impression persistait au fond de son esprit, celle que les cauchemars annonçaient un
désastre.
Comme chacune des sœurs qu’elle avait choisies était passée par une expérience similaire
(l’assassinat d’un être cher dont elle se sentait responsable), Airiana savait que Lissa
comprendrait exactement ce qu’elle éprouvait.
Airiana appuya une paume contre sa bouche. Elle se sentait malade.
— Je commence à voir des motifs dans tout, comme si je perdais de nouveau le contrôle.
Ceci l’effrayait. L’idée qu’elle puisse suivre la même voie vers la folie empruntée par sa mère
était terrifiante.
— Peut-être devrions-nous téléphoner Debra Jems ? Je pourrais t’accompagner à Monterey
pour une consultation, offrit Lissa immédiatement. Je n’ai rien de terriblement urgent au travail
que je ne puisse reporter.
Debra était la conseillère extraordinaire qui avait réuni les six femmes en thérapie de groupe.
Chacune était victime d’un passé violent et chacune s’était cru responsable du meurtre d’un
membre aimé de sa famille. Toutes les femmes se sentaient à la limite de la survie quand elles
s’étaient tournées, en dernier recours, vers Debra dans l’espoir que cette dernière puisse les
aider.
— Te demandes-tu parfois pourquoi ou comment nous avons toutes été attirées vers le
groupe de Debra ? demanda Airiana. Chacune d’entre nous possède un don, nous sommes
liées à un élément et, d’une manière ou d’une autre, nous nous sommes trouvées au moment
même où nous étions toutes prêtes à abandonner la partie.
Les six femmes avaient forgé un lien si solide qu’elles avaient décidé qu’il valait mieux pour
elles de s’unir et de rassembler leurs fonds afin d’acheter une grande ferme. Au fil du temps,
elles avaient réussi à construire une maison individuelle pour chacune d’entre elles. Bien qu’elles
disposaient toutes de deux hectares, elles exploitaient une ferme commune et contribuaient une
partie des recettes de leurs entreprises externes pour assurer l’exploitation, l’entretien et
l’expansion de la ferme.
— C’est ce que je trouve incroyable, acquiesça Lissa. Que nous soyons toutes arrivées avec
un don spécial sans même nous en rendre compte. Pas étonnant que Sea Haven nous ait
appelées. Je crois qu’il y a de la magie dans notre petit village, et nous y avons simplement
répondu.
— Tu sais ce qui est vraiment terrible ?
Airiana cligna des yeux pour chasser les larmes agrippées à ses cils et regarda Lissa en se
renfrognant un peu, changeant délibérément le sujet pour se donner un peu de répit.
— Ilya Prakenskii a épousé Joley Drake et s’est installé ici. Levi est Lev Prakenskii, en réalité.
Ça fait deux frères, ici, à Sea Haven. Puis qui se présente pour épouser notre Judith ? Un autre
Prakenskii autoritaire : Stefan.
Lissa opina.
— Il peut s’appeler Thomas Vincent ou se donner le nom qu’il veut, il en demeure un
Prakenskii jusque dans son attitude impérieuse, ajouta Airiana en brandissant trois doigts. Ça
fait donc trois des sept frères Prakenskii ici même, à Sea Haven. Quelles sont les chances
qu’un tel hasard se produise ? Ils sont ici et, d’une manière ou d’une autre, nos sœurs sont
attirées vers eux comme des aimants, quand elles ont affirmé toutes les deux ne jamais vouloir
s’embarquer avec un homme. Et ça, ma sœur, c’est un fait très effrayant.— Qu’essaies-tu de dire ? fit Lissa en fronçant les sourcils. Ne songe même pas à l’idée que
d’autres frères débarquent ici. Le seul fait d’y penser pourrait transformer cette idée en réalité.
Airiana hocha la tête.
— N’est-ce pas ?
Le cauchemar s’effaça légèrement, juste assez pour être moins cuisant, à présent que la
conversation déviait vers les frères Prakenskii. Les sept frères étaient russes de naissance,
enlevés à leurs parents et formés pour devenir agents de leur gouvernement selon un
programme secret. Elle était fascinée par leur passé parce qu’il ressemblait beaucoup au sien,
en faisant abstraction de la brutalité (jusqu’au meurtre de sa mère, mais les frères avaient aussi
assisté à l’assassinat de leurs parents). De plus, les frères avaient été séparés les uns des
autres.
— Tu dois admettre qu’ils sont vraiment sexy, dit Airiana, mais dangereux en diable et tout
bonnement autoritaires.
— Je suis d’accord avec eux en ce qui a trait à l’autodéfense. Stefan et Lev en savent
tellement plus que moi à ce sujet et sont de meilleurs maîtres que moi, admit Lissa. Je suis
reconnaissante que vous appreniez toutes les techniques. J’ai essayé, mais je n’étais pas assez
dure envers vous.
Airiana se mordilla un ongle.
— Tu faisais du bon boulot, Lissa. Ne crains-tu pas un tout petit peu que les autres frères
débarquent et que nous soyons en quelque sorte…
Elle fronça les sourcils, à la recherche du bon mot.
— Prises au piège ? Ils possèdent leurs propres dons, et nous semblons tomber sous leur
sortilège. Judith n’avait nullement l’intention de se marier. Et Rikki ? Qui aurait cru qu’elle
laisserait quelqu’un entrer dans sa maison, sans parler de son bateau ? C’est là un miracle en
soi.
Lissa se leva du lit.
— Ne le dis pas. Des choses inexplicables se produisent à Sea Haven, et je ne me lierai à
aucun homme, encore moins l’un de ces frères Prakenskii. Peux-tu imaginer ma personnalité
jumelée à un homme comme ça ? Si impérieux. Je le balancerais en bas d’une falaise. Tu ne
peux pas lancer une telle notion dans l’Univers sans qu’elle ne rebondisse pour venir te mordre
le derrière.
— Je n’ai pas un bien gros derrière, fit remarquer Airiana.
Elle se passa les deux mains dans sa chevelure épaisse et prit une profonde respiration. Elle
recommençait à se sentir normale, même si un restant du cauchemar s’était logé dans son
ventre, y laissant un malaise vague.
— C’est vrai. Mais moi, je suis plutôt voluptueuse. Ce qui signifie que mon derrière est assez
gros pour que le destin soit mort de rire tandis qu’il me croque les fesses. Je ne prendrai aucun
risque.
Airiana se surprit à rire. C’était la beauté d’avoir des sœurs. Ce n’était peut-être pas son rire
le plus franc, mais au moins, elle pensait à autre chose qu’aux présages du danger. Elle soupira
doucement.
— Merci d’être venue. Je suis désolée si mes cris t’ont fait peur. J’aurais dû fermer les
fenêtres.
Elle ne dormait jamais avec les fenêtres fermées. Jamais. Elle avait besoin de sentir l’air frais
toucher son visage pendant qu’elle dormait. Peut-être même particulièrement pendant qu’elle
dormait, mais le vent avait cherché de l’aide pour elle en portant ses cris jusqu’à Lissa, etAiriana aurait dû comprendre que la même chose continuerait de se reproduire après les
premières incidences.
— Je n’avais pas peur, Airiana, j’étais seulement inquiète pour toi. Je vais préparer du thé. Tu
es censée aider Lexi dans la serre ce matin, n’est-ce pas ? dit Lissa en s’arrêtant pour jeter un
coup d’œil à Airiana par-dessus son épaule.
— J’avais oublié avoir promis à Lex de travailler avec elle ce matin. Zut, ça fera deux matins
de suite où je suis en retard. Je n’ai pas le temps de boire un thé.
— Tu as le temps. Lexi ne t’en voudra pas d’être en retard. Prends une douche et habille-toi.
Je t’attendrai avec un thé tout prêt. En fait, je vais téléphoner Lex pour voir si elle peut se
joindre à nous.
En d’autres mots, Lissa lui disait : « Je vais dire à Lexi que tu as fait un autre cauchemar. »
Airiana soupira. Toutes ses sœurs sauraient très vite qu’elle refaisait de nouveau des
cauchemars, ce qui était bon et mauvais. Elle rechignait à l’idée de les inquiéter, mais d’un autre
côté, elle voulait leur soutien. Quand les six femmes étaient réunies, leur force était habilitante.
Airiana revenait toujours d’une réunion familiale avec l’impression d’être forte et pleine de vie. Le
moment était bien choisi pour profiter d’une bouffée d’énergie familiale.
— Peut-être pourrions-nous dîner ensemble, suggéra Airiana, et, lentement, sa bouche
forma un rictus malicieux. Nous pourrions demander à Levi de cuisiner pour nous. Il est devenu
assez doué aux chaudrons.
— Tu es maligne. C’est un jour de plongée. Rikki et Levi sont partis à la pêche aux oursins de
mer tôt ce matin, lui remémora Lissa. La mer est calme aujourd’hui, et ils ont attendu toute la
semaine une journée comme aujourd’hui.
Airiana opina.
— Comment ai-je pu oublier ? Rikki était très excitée hier soir. Tu sais comme elle aime aller
sur l’océan.
— Ou, plus précisément, dans l’océan, la corrigea Lissa.
Rikki, une autre sœur, avait récemment épousé Levi Hammond, ou plutôt Lev Prakenskii
— bien que jamais il ne pourrait se servir de son vrai nom en toute sécurité. Comme Rikki était
autiste, la mer l’aidait à retrouver son équilibre. Pour Rikki, n’importe quel jour où elle pouvait
plonger dans l’océan était une bonne journée.
— Je suis contente qu’elle soit si heureuse, dit Airiana, même si elle ne permet toujours pas à
Levi d’être le capitaine du bateau.
Elles rirent toutes les deux. Rikki protégeait farouchement son bateau, mais Levi avait réussi
à se frayer un chemin à bord. Les cinq sœurs de cœur de Rikki lui étaient très reconnaissantes
de veiller sur elle tandis qu’elle pêchait l’oursin. Rikki avait toujours été solitaire et prenait la mer
seule. Elles n’aimaient pas ça, mais n’avaient pas pu l’en empêcher avant l’arrivée de Levi.
— Va prendre une douche, fit Lissa en faisant signe de la chasser de la main. Je vais
préparer le thé et téléphoner Lexi. Elle est déterminée à commencer à travailler sur les cultures
en serre aujourd’hui, mais il fait très froid en ce moment. Le brouillard a envahi les terres.
Airiana attendit que Lissa sorte de la pièce avant de repousser lentement ses couvertures et
de se diriger, pieds nus, vers la fenêtre. Le brouillard était dense, et elle discernait à peine les
arbres à l’horizon. Une douce brise soufflait depuis l’océan et faisait onduler le brouillard en
moulinettes géantes.
Elle s’immobilisa parfaitement et regarda par la fenêtre, à demi hypnotisée par la brume
tourbillonnante. Il y avait des motifs qu’elle essayait d’ignorer, là, dans le brouillard en soi. C’était
clair comme le jour, et elle les avait déjà vus. Elle savait que si elle hélait Lissa pour les luimontrer, cette dernière ne serait pas en mesure de les voir. Elle essaierait, mais le vent les
emporterait, et alors, Lissa soupçonnerait Airiana de perdre l’esprit.
Elle appuya le front contre le verre frais. Son don était à la fois une bénédiction et une
malédiction. Être liée à l’air avait ses avantages, mais pas quand son esprit était si exigeant. Elle
ne voulait pas songer à son enfance, à son amour de l’apprentissage, à son envie de passer à
l’action, à ce besoin et cette soif qui croissaient chaque jour et remplissaient sa vie jusqu’à ce
qu’il reste à peine assez de place pour des relations humaines. Jusqu’à ce qu’il reste une place
restreinte pour sa propre mère.
Elle enfonça un poing dans la bouche pour garder le silence alors qu’elle aurait voulu crier
haut et fort pour l’enfant égoïste qui n’avait pas compris que sa mère avait autant besoin d’elle
qu’elle avait elle-même besoin de ces motifs étonnants et de tout ce savoir qui envahissait son
cerveau.
Les enfants prodiges étaient considérés comme des gens uniques et merveilleux. En réalité,
un don comme le sien pouvait être une malédiction pour tous ceux qui l’entouraient. Parfois,
quand elle passait trop de temps seule sans s’affairer aux activités quotidiennes de la ferme et
aux livres comptables des entreprises de ses sœurs, son esprit entreprenait de résoudre des
problèmes mathématiques complexes ici même, sur les murs de sa maison. Et cela la terrifiait
chaque fois. En fait, elle avait transformé son sous-sol en un laboratoire secret sans en parler à
quiconque.
Perdait-elle la raison ? Son esprit avait-il réussi, au bout du compte, à dévorer sa raison et
exigeait-il maintenant plus que ce qu’elle pouvait lui donner ? Sa mère était plus âgée qu’Airiana
l’était en ce moment quand elle avait commencé à avoir recours à l’alcool pour apaiser son
esprit brillant. Elle n’avait pas voulu aboutir dans un asile ou, pire encore, un laboratoire du
gouvernement. Marina avait tenté de tuer son intelligence supérieure ; Airiana tentait de la fuir.
Là, dans les volutes de brouillard, Airiana pouvait lire des mauvais présages. Comment
pouvait-elle l’expliquer à quiconque ? Il y avait bien pire : quelque chose de mal allait arriver à
l’un de ses proches. Elle n’en avait jamais soufflé mot à personne, pas même à Debra Jems, sa
thérapeute, mais elle avait vu les motifs tourbillonnant dans les nuages au-dessus de la maison
de son enfance avant même de pénétrer à l’intérieur.
Le front appuyé contre la vitre, Airiana sanglota. Elle avait eu une chance ici, auprès de ces
femmes merveilleuses qui l’avaient acceptée comme leur sœur, comme un membre de leur
famille alors qu’elle n’en avait aucune. À présent, il ne restait plus que la folie et, si elle lisait
correctement le brouillard, un destin horrible pour l’une d’entre elles ou pour tout le monde.
— Airiana ?
La voix douce de Blythe déchaîna une autre marée de larmes.
Blythe était l’aînée des femmes, et elles s’en remettaient toutes à elle en cas de conflit.
Blythe était grande, athlétique et dotée d’yeux de la couleur du chocolat foncé et de cheveux
blonds. À l’heure actuelle, sa chevelure était nouée dans une queue de cheval, et elle était vêtue
de vêtements de course. Sa physionomie était douce et sa voix, tranquille et apaisante. Elle
était la cousine des Drake, la famille magique la plus puissante à Sea Haven.
Airiana laissa Blythe la retourner entre ses bras et elle y versa des larmes pour tout ce qu’elle
avait perdu il y avait longtemps et tout ce qu’elle s’apprêtait à perdre maintenant. Blythe
l’étreignit en silence, laissant libre cours à la tempête de larmes avant de dire quoi que ce soit.
Quand Airiana leva enfin les yeux, Lissa se trouvait dans la pièce, déposant un plateau de thé
sur la commode, et Lexi se tenait dans l’embrasure de la porte, des larmes roulant sur ses
joues.— Lexi, tu es un amour, dit Airiana en éprouvant une bouffée d’amour pour sa plus jeune
sœur. Tu ne peux supporter de voir quiconque pleurer.
Lexi tenta de lui sourire.
— Je sais que c’est ridicule, mais si l’une d’entre vous est bouleversée et que je ne peux rien
y faire, je dois pleurer aussi.
— Eh bien, assoyons-nous pour prendre le thé, fit Blythe d’un ton brusque. Quand nous
sommes ensemble, nous réussissons toujours à régler ce qui ne va pas. Peut-être
pourrionsnous nous installer dans le salon plutôt que de rester ici.
— Je suis en pyjama, fit remarquer Airiana.
— Ça ressemble à des survêtements, à mes yeux, répondit Blythe d’un ton enjoué en tirant
sur le bras d’Airiana.
Elle permit à Blythe de les diriger toutes dans l’escalier jusqu’aux couleurs apaisantes de la
plus grande pièce de sa maison. Des fauteuils confortables y étaient disposés en demi-cercle,
accompagnés de tables basses ; un aménagement propice à la conversation. Elle savait que
Blythe avait choisi délibérément de réunir tout le monde dans le salon parce que cette pièce
dans son ensemble détendait Airiana.
Sur un arrière-plan jaune pâle, des toiles représentant des rayons et des levers de soleil
dorés ornaient les murs. Les fauteuils rembourrés étaient couverts d’éclaboussures de toutes
les teintes entre le jaune et l’or. Quelques coups de pinceau d’orange brûlé prêtaient une
ambiance aux tissus souples. Sa sœur Judith s’était chargée de la décoration intérieure et,
comme toujours, Judith savait choisir les couleurs parfaites pour chacune d’entre elles.
Lissa déposa le plateau de thé au centre de la table basse et leur versa chacune une tasse.
Elle tendit un thé avec un soupçon de lait à Airiana avant de s’installer dans le fauteuil devant
elle, laissant ainsi libres les places des deux côtés d’Airiana pour Blythe et Lexi.
— Je ne pense pas pouvoir expliquer de façon adéquate ce qui m’arrive, dit Airiana en buvant
une gorgée prudente de thé.
Son corps commençait à trembler, et elle craignait de renverser son thé, mais elle refusait de
déposer sa tasse. Elle devait occuper ses mains à quelque chose.
— Nous avons toutes un passé, lui dit Lissa avec douceur. Et nous gardons toutes des
secrets. Si le tien commence à te ronger, Airiana, tu dois nous en parler et nous laisser t’aider.
Airiana dut déposer sa tasse, sans quoi, elle savait qu’elle se renverserait sur le sol, ce qu’elle
ne voulait pas. Sur bien plus de points qu’elle ne voulait l’admettre, elle ressemblait à sa mère.
Elle préférait l’ordre et le rangement, chaque chose à sa place.
— Je pense que je perds l’esprit, lâcha-t-elle, mettant rapidement des mots sur sa peur pour
en finir vite.
Lexi secoua la tête, et Lissa fronça les sourcils. Blythe se pencha vers elle, la regarda dans
les yeux et repoussa doucement la crinière de cheveux en bataille qu’Airiana n’avait pas encore
coiffée pour lui donner une semblance d’ordre.
— Pourquoi crois-tu cela, ma chérie ? demanda Blythe d’une manière pratique et intéressée
qu’elle réussit à traduire dans sa voix.
Raisonnable. Elle avait toujours un ton terre à terre et raisonnable. C’était ce qui expliquait
pourquoi le reste d’entre elles se tournait toujours vers elle.
— Mon esprit ne cesse de voir des motifs dans tout. Je ne peux m’empêcher de formuler des
théories mathématiques et je les vois dans ma tête. J’étais comme ça quand j’étais enfant, mais
ça a cessé pendant un moment, et j’ai cru que j’allais m’en sortir. Mais c’est revenu avec plus de
force que jamais. Je dévore les livres. Des manuels. Tout ce sur quoi je peux mettre la main. Jereste éveillée toute la nuit à lire des centaines d’articles en ligne, leur confia Airiana rapidement
en se tordant les mains, terrifiée à l’idée d’être déjà dans un état bien pire que sa mère l’était,
avant d’ajouter, tête baissée : Je me suis même fabriqué un petit laboratoire.
— Ton esprit a été traumatisé par la découverte du corps torturé de ta mère dans ta propre
chambre à coucher, lui dit Blythe d’une voix douce. Tu sais que tu dois te tenir occupée…
Airiana secoua la tête.
— Pas de cette façon. C’est différent. C’est… de la démence. Je ne peux pas l’arrêter.
Quand j’étais jeune, j’absorbais le savoir comme une éponge, tout ce que je pouvais trouver ou
lire. C’était amusant et passionnant, et je n’ai jamais songé aux conséquences d’avoir un esprit
impossible à satisfaire. Mais ma mère…
— Tu n’es pas ta mère, dit Lissa d’un ton ferme. Et nous sommes toutes là pour t’aider à te
sortir de cette impasse. Quand tu étais jeune, ça t’aidait de continuer à apprendre ?
Airiana opina lentement.
— Oui. Mon esprit était alors calme en soirée, et le week-end, quand je rentrais à la maison
pour voir maman, le chaos ne régnait pas dans ma tête. Le besoin constant de continuer à
travailler et à apprendre s’apaisait un peu, quoique, quand ma mère ne buvait pas, nous
discutions de théories ensemble. Elle était super intelligente.
— Donc, il y avait un équilibre, dit Blythe.
— Oui. Je pouvais parler à des gens aussi fascinés que moi par toutes les découvertes que
nous faisions. Avant que maman ne se tourne vers l’alcool, je pouvais toujours lui en parler,
mais une fois qu’elle était en état d’ébriété, la moitié du temps, c’était tout simplement
impossible. Les percées que nous avons faites…
Elle s’interrompit, secoua la tête et appuya une paume contre sa bouche, ses grands yeux
soudain énormes.
— Il y a des choses dont je ne peux pas vous parler, tant pour votre sécurité que pour la
mienne.
Blythe hocha la tête.
— Nous comprenons. Le mari de ma cousine Sarah, Damon, travaille pour la Défense
américaine. Nous ne parlons jamais de son travail.
Le cœur d’Airiana cogna fort. Blythe était beaucoup trop perspicace pour ignorer pourquoi la
mère d’Airiana avait été torturée et non pas tuée, tout simplement. Lors de leurs séances de
groupe, elle avait admis aux autres qu’elle était responsable sans jamais leur dire pourquoi. Elle
ne leur avait jamais parlé du type de travail qu’elle accomplissait à cette époque.
Elle avait expliqué qu’elle vivait dans une résidence qui était en fait composée de très petits
appartements ; un immeuble fourni par le gouvernement pour elle et une poignée d’autres
étudiants remarquables qui fréquentaient une école spéciale. Elle ne pouvait parler du type de
projets sur lesquels les étudiants travaillaient. Elle ne voulait pas compromettre la sécurité de
ses sœurs.
Elle n’avait pas réussi à assurer la sécurité de sa mère. Sa mère, qui s’était tournée vers
l’alcool en dernier recours pour calmer son esprit brillant, avait dévoilé des secrets aux
mauvaises personnes — à des gens qui voulaient mettre la main sur le travail de sa fille. Marina
avait accepté de l’argent ; du moins, c’était ce qu’avaient prétendu les agents effrayants chargés
d’enquêter sur sa mort. Quand elle n’avait pas livré ce que les agents étrangers attendaient, ils
l’avaient torturée pour lui soudoyer l’information avant de la tuer. Airiana n’en croyait pas un
mot.Airiana avait alors été emmenée en quatrième vitesse, entre les murs de l’école, sous garde
protectrice. L’histoire ne se tenait pas. Il aurait été impossible pour Marina d’en savoir
suffisamment sur le travail d’Airiana pour vendre l’information à un gouvernement étranger.
Dans un premier temps, elle avait bavardé avec sa mère sans arrêt, mais quand celle-ci avait
commencé à boire, Airiana avait cessé de lui parler autant de son projet. À l’âge de quatorze
ans, elle avait prêté serment de garder sa recherche secrète ; un serment qu’elle avait pris très
au sérieux. Elle n’avait pas même soufflé un mot sur son projet à sa mère, même quand Marina
avait une bonne journée. Tristement, ce serment avait creusé lentement un fossé entre sa mère
et elle.
Airiana hocha lentement la tête en réponse à ce que Blythe avait dévoilé au sujet de Damon
Wilder. En vérité, elle avait reconnu Damon dès qu’elle avait posé les yeux sur lui à son arrivée
à Sea Haven seulement deux ans plus tôt. Elle avait soigneusement évité un contact rapproché
avec lui depuis.
Damon avait eu conscience de sa présence, bien entendu, mais il ne l’avait pas abordée, et
elle savait qu’il n’en ferait rien. Ils avaient fait connaissance des années plus tôt, quand elle était
enfant, mais il ne pourrait faire autrement que de la reconnaître. Son apparence était très
distincte. À l’époque, il était venu pour effectuer une séance de remue-méninges sur son projet,
mais jusqu’à ce qu’il s’installe à Sea Haven, Airiana ne l’avait pas revu.
— Donc, que puis-je faire pour ne pas perdre la raison ? demanda Airiana.
Elle se sentait plus calme à présent qu’elle leur avait confié son inquiétude. Elle reprit sa
tasse de thé, et cette fois, ses mains ne tremblaient plus autant.
— Tu as dit voir des motifs, dit Lexi. Que veux-tu dire par cela ?
— Le jour où ma mère est morte, j’ai senti le vent souffler sur mon visage et j’ai levé les yeux
vers les nuages. J’ai vu ce motif incroyable prendre forme, en mouvement constant, mais j’ai su
tout de suite qu’il se passait quelque chose de très grave. C’était là, droit devant mes yeux. Qui
aperçoit des présages de danger ou de mort dans les nuages ?
Airiana appuya les doigts contre ses yeux. Elle sentait venir un mal de tête intense.
— Toi, manifestement, dit Lissa. Et pourquoi pas ? Pourquoi n’est-ce pas logique pour toi ?
Tu as dit avoir senti le vent souffler sur ton visage avant de lever les yeux. Airiana, tout le
monde sait que tu es un élément de l’air. Tu es liée à l’air. L’air est lié à toi. N’essaierait-il pas de
t’avertir d’un danger ? Tu communiques avec l’air. N’est-ce pas possible qu’il communique aussi
avec toi ?
— Bien sûr, Lissa, mais pas sous forme de motifs. Je sais seulement des choses quand je
suis dehors, je sens les choses dans le vent. Mais les motifs sont une autre histoire.
— Des avertissements ? devina Lissa. L’air te mettant en garde contre un danger, essayant
de te dire ce qui va arriver ou ce qui est arrivé ?
Airiana la regarda en fronçant les sourcils.
— Qu’essaies-tu de dire ?
— Je peux lire dans le feu, fit Lissa en haussant les épaules d’un air un peu embarrassé. Sa
façon de bouger me parle. J’arrive à déterminer si les flammes sont colériques ou joyeuses. Je
peux manipuler le feu. Je présumais simplement que tu pouvais faire de même avec l’air.
Airiana secoua la tête.
— Mais tu le fais, dit Lexi en se penchant vers l’avant. Une centaine de fois par jour. Tu
souffles la flamme de bougies sans te tenir près. Je t’ai vue soulever tes chaussures pour les
faire flotter vers toi dans la pièce sans même lever les yeux. Tu manipules l’air. Tu lis l’air de
façon constante. Tu sais avant quiconque quand une tempête approche. Tu sais quand il vapleuvoir. Tu m’avises toujours des jours à l’avance du temps qu’il fera, et je me fie à toi et non
aux météorologues. Je planifie mon travail selon ce que tu me dis. Donc, si tu communiques
avec l’air, pourquoi ne pourrait-il pas communiquer avec toi en retour ?
Airiana se rembrunit.
— Je ne sais pas.
— Songe à ce qu’est réellement l’élément de l’air, à ce qu’il représente, dit Lissa. N’est-il pas
la manifestation de la communication ? De l’intelligence ? En plus d’autres facettes très
puissantes, l’air concerne définitivement l’intelligence et la communication. Tu possèdes l’un de
ces esprits formidables, Airiana. Et l’air communique avec toi.
Airiana secoua la tête lentement en tentant de traiter les paroles de ses sœurs. Comment
pouvaient-elles savoir cela quand elle l’ignorait ? Toute sa vie, elle avait craint de devenir folle
parce que Marina lui avait dit qu’au bout du compte, son esprit la dévorerait.
— Tu lis des motifs. Tu vois dans les motifs des choses que d’autres ne peuvent pas voir. Ça
n’est pas logique pour moi, mais ça l’est pour toi. Ce n’est pas de la démence, Airiana, mais ton
élément qui se manifeste dans une portée plus étendue et complexe, expliqua Blythe. En raison
de ta grande intelligence, ton cerveau a besoin de fonctionner sans cesse pour être satisfait.
Mais d’abord et avant tout, tu es liée à l’air. Tu as simplement mal interprété le besoin que ton
élément a de communiquer avec toi par la capacité de ton cerveau à voir des motifs sous forme
mathématique. Il s’agit de deux actions séparées.
— Mais, fit Airiana avant de s’interrompre.
L’explication pouvait-elle être vraiment si simple ? Elle était intelligente.
— Si c’est le cas, pourquoi ne l’ai-je pas compris ?
Lexi haussa les épaules.
— Quand tu as le nez collé trop près du problème, tu n’arrives parfois pas à voir la réponse
qui se trouve droit sous tes yeux. Et parfois, la réponse est trop simple quand tu es habituée à
gérer des questions beaucoup plus complexes.
— Donc, vous croyez que les motifs que j’aperçois sur les murs, dans le sol, dans les vagues
de l’océan sont des manifestations de l’air qui tente de communiquer avec moi.
Elle voulait les croire, croire cette réponse si simple, mais sa mère… Elle ne pouvait faire
autrement que d’en douter. Elle avait été témoin de la lente détérioration de sa mère.
Blythe et Lissa opinèrent toutes les deux. Lexi haussa les épaules.
— C’est possible, non ? Le sol communique avec moi. Je sais de quoi il a besoin en tout
temps pour faire croître mes plants. Puisque l’air est la source de la communication, bien
entendu qu’il trouverait un moyen de communiquer avec une personne liée à lui. Ton esprit voit
les choses selon des motifs. N’est-ce donc pas le meilleur moyen de communiquer avec toi ?
Airiana était stupéfaite. Complètement stupéfaite. Elle avait toujours cru qu’elle perdrait un
jour la raison. Tout pointait dans cette direction. Elle avait les mêmes signes précurseurs que sa
mère avait eus. Marina lui avait indiqué à quoi faire attention, et elle avait tous les signes.
Étaitce possible que sa mère fut liée à l’air sans le savoir, comme Airiana ? Que son esprit ait vu des
problèmes mathématiques dans les motifs alors que son élément tentait de communiquer aussi
avec elle ?
Était-ce réellement son élément qui tentait de l’avertir quand le danger était près ? Elle
alimentait son esprit en données pour le garder heureux, mais le fait de voir des motifs partout,
invisibles aux autres, l’avait convaincue qu’elle souffrait d’une maladie mentale à laquelle elle
finirait par succomber.
— Qu’as-tu vu aujourd’hui qui t’a bouleversée ? demanda Blythe de son ton le plus doux.— Dans le brouillard, quand j’ai regardé par la fenêtre, j’ai aperçu un danger approcher de
nous. Je sais qu’il approche, comme je l’ai su adolescente, en montant les marches menant à
ma maison. J’ignorais que ma mère était morte, mais je savais que quelque chose d’atroce se
préparait.
Lexi et Lissa échangèrent un long regard alarmé.
— Rikki et Levi sont en plongée aujourd’hui. Et Judith et Thomas assistent à une exposition
d’art à New York. Leur vol partait de San Francisco ce matin.
Airiana secoua la tête.
— Non, le danger est ici. Sur la ferme. J’ai pu voir l’aménagement de la ferme, mais ça n’a
pas de sens.
— N’utilise pas de tracteur aujourd’hui, Lexi, fit Blythe de manière décisive.
— Alors, vous ne me croyez pas folle parce que je vois des motifs partout autour de moi ?
demanda Airiana en soulevant ses genoux pour y poser le menton.
— Non, je pense que tu es parfaitement saine d’esprit, dit Blythe. Un peu confuse, ce qui n’a
rien d’étonnant étant donné ce que tu as vécu.
— N’exagérons rien, la taquina Lissa. Elle s’est mise dans la tête que nous allons toutes finir
avec un Prakenskii sur les bras.
Lexi faillit renverser son thé de l’autre côté de la pièce.
— Ne dis pas ça. Bonté gracieuse, Lissa. Nous sommes à Sea Haven. Tu ne peux pas
semer une telle pensée dans l’Univers sans qu’il y ait des répercussions.
— Ce n’était pas mon idée, nia Lissa en brandissant les mains. Airiana l’a dit la première, et
je lui ai répondu exactement la même chose.
Blythe garda la tête penchée, le pouce enfoncé dans sa paume, sans prendre part aux
plaisanteries.
— Eh bien, n’y songe même pas, la réprimanda Lexi. J’aime Levi et Thomas, vraiment, mais
sérieusement, ils sont deux forces avec lesquelles il faut compter. Savez-vous que même si
nous les avons avertis qu’il nous faudra peut-être déménager au retour d’Elle Drake et de
Jackson, ils ont présenté une offre pour acquérir la propriété voisine ?
Airiana décela le plaisir secret dans sa voix. Aucune d’entre elles ne voulait vendre la ferme et
déménager, Lexi encore moins après s’y être donné cœur et âme. Malheureusement, tandis
que Lev Prakenskii s’était infiltré dans un réseau de trafic d’humains, il n’avait pas été en
mesure d’aider Elle Drake à s’échapper. Le chef du réseau, Stavros Gratsos, l’avait tenue
prisonnière un certain temps avant que ses sœurs et son mari, Jackson, n’arrivent à mener à
bien son sauvetage.
Elles craignaient toutes qu’au retour d’Elle et Jackson, partis en lune de miel en Europe,
Jackson ne s’objecte à la présence de Lev au nom d’Elle. Il serait impossible de cacher sa vraie
identité à Jackson et à Elle, non pas que Lev veuille se cacher d’eux.
Blythe soupira.
— Levi a affirmé clairement qu’il n’allait pas déraciner Rikki. Elle est heureuse ici et fonctionne
bien. Il a indiqué qu’il trouverait un moyen de faire la paix avec Elle et Jackson et les autres
Drake. Naturellement, son frère va l’appuyer.
— Donc, ils ont vraiment fait une offre pour la propriété sur laquelle nous salivons depuis
quatre ans ? demanda Airiana. En fait, Lexi salive sur la propriété. Je présume qu’ils planifient
annexer les deux domaines.
— C’est le plan, dit Lexi.
Elle était incapable de camoufler son sourire et cette fois, elle ne tenta même pas de le faire.— Le sol est vraiment riche. Il y a une large section de forêt qui est aussi géniale. J’ai parlé à
Thomas de la possibilité d’acquérir quelques lamas. Leur fumier est un excellent engrais pour
les plants.
Airiana grogna.
— Il est trop tôt dans la journée pour parler de fumier, Lexi, surtout avec un tel
enthousiasme.
Malgré la peur qui la tenaillait, elle ne pouvait s’empêcher d’être heureuse en regardant sa
plus jeune sœur. La masse rebelle de cheveux auburn de Lexi était relevée dans une queue de
cheval négligée. Elle ressemblait à une petite fée avec ses grands yeux verts et son visage
ovale pâle. Elle portait presque toujours un jean délavé et souvent troué et un chemisier de
flanelle à carreaux, mais elle parvenait quand même à avoir l’air adorable — du moins, aux yeux
d’Airiana.
Lexi eut un petit sourire narquois.
— À quoi crois-tu que nous nous occuperons dans la serre aujourd’hui, Airiana ? Assure-toi
d’enfiler de vieux vêtements.
— Et voilà le signal qui m’indique de partir, dit Blythe. Si tu vas mieux, Airiana. Nous parlerons
de tes craintes au sujet des motifs…
— De mes craintes de devenir folle, la corrigea Airiana.
Blythe lui sourit.
— De ça aussi. Nous en reparlerons ce soir. Je suis certaine que tu constateras que les
motifs ont rapport avec ton lien à un élément et ne signifient pas que tu perds l’esprit. Songes-y
de façon logique et essaie d’oublier tes peurs d’enfant. Tu es intelligente et tu aimes apprendre,
alors commence à lire tout ce que tu peux sur le fait d’être un élément de l’air.
Lissa émit un petit reniflement de dédain.
— Vraiment ? Sur le Web ? Crois-tu qu’elle va trouver bien des données fiables sur les
éléments sur Internet ? Publions-nous en ligne ce que nous savons de nos dons ? Nous ne
reconnaissons même pas leur existence la moitié du temps.
— Il y a peut-être de l’information pertinente, se risqua Blythe. On ne sait jamais.
Airiana souffla un baiser à Blythe.
— Merci. Tu crois que ça m’aidera à tenir mon esprit occupé.
— C’est exact, admit Blythe.
Le téléphone sonna, une intrusion bruyante parmi les couleurs apaisantes du havre
sécuritaire d’Airiana. Les trois autres femmes se tournèrent vers l’appareil tandis que l’attention
d’Airiana fut attirée vers le centre de la pièce où le son formait des motifs de mauvais augure.
Son cœur s’arrêta brièvement, puis se mit à battre la chamade.
— C’est Damon. Damon Wilder, murmura-t-elle. Et l’appel est pour moi.2
Airiana posa sa tasse avec soin sur la table devant elle. Sa bouche devint sèche. Elle observa
Blythe soulever le téléphone d’un air désinvolte et saluer l’interlocuteur de son habituelle voix
enjouée et douce.
Lexi glissa une main dans celle d’Airiana.
— Damon s’est toujours montré gentil, Airiana. Pourquoi as-tu si peur ?
Airiana secoua la tête quand Blythe lui tendit le téléphone. Blythe fronça les sourcils, mais se
résigna à servir d’intermédiaire.
— Damon veut venir te rencontrer ce matin.
— Je travaille dans la serre avec Lexi ce matin et je n’aurai du temps pour lui que dans
quelques heures.
Cela lui donnerait le temps de réfléchir. Damon et Sarah étaient censés être en lune de miel.
Qu’est-ce qui serait assez important pour justifier leur retour soudain et pousser Damon à
vouloir la rencontrer ? Peu importait de quoi il s’agissait, ça n’augurait rien de bien… pour elle.
— Il dit qu’il va passer autour de midi trente. Et que c’est important.
Il y avait un ton d’avertissement dans la voix de Blythe.
Airiana hocha la tête. Cela lui donnerait le temps d’ériger ses défenses et de s’assurer que ni
Damon ni quiconque (car il ne viendrait pas seul) n’arrive à la convaincre de faire quelque chose
contre son gré.
— Ça marche, chuchota-t-elle en baissant les yeux sur la main de Lexi, étonnée qu’elle serre
la sienne si fort. Je suis désolée, Lex, ajouta-t-elle.
Lexi haussa les épaules et lui adressa un rictus taquin.
— Je me débrouillerai mieux sans cette main ce matin. Après tout, tu vas m’aider à préparer
le compost.
Airiana se surprit à sourire. C’était là la beauté d’avoir une famille, surtout une famille aussi
unie que la sienne. Elle pouvait être complètement terrifiée et, tout de suite après, l’une de ses
sœurs arrivait à la faire rire.
— Tu peux toujours rêver ! J’arracherai les mauvaises herbes dans toutes les platebandes,
mais toi et cette concoction dégoûtante que tu aimes tant serez seules quand le moment sera
venu de l’épandre.
Lexi se frotta les mains dans un geste théâtral.
— Je suis blessée, et le compost doit être mélangé dans ces platebandes ce matin. Au
moins, tu es capable de souffler l’odeur au loin, même si ça ne sent pas si mauvais, en vérité.
Airiana et Lissa rirent toutes les deux.
— Bien entendu que tu trouves que ça ne sent pas si mauvais. Tu es une vraie petite
fermière. En fait, ça sent probablement bon pour toi, dit Lissa.
Blythe garda le silence, et Airiana fut très consciente du regard attentif de sa sœur aînée.
Airiana soupira.
— Je sais. J’aurais dû lui parler, mais j’ai besoin d’un peu de temps, admit-elle en perdant
son sourire.
— Il dit être revenu plus tôt. Il y avait une urgence quelconque à son travail, rapporta Blythe
dont les yeux chocolat perspicaces ne quittèrent pas le visage d’Airiana.
— Je ne savais rien à ce sujet, l’assura Airiana. C’est vrai, Blythe.— Il travaille pour le gouvernement, à un poste quelconque à la Défense, dit Blythe. Vous
savez toutes qu’il a été blessé il y a quelques années quand quelqu’un a tenté de lui voler son
travail. Son adjoint, Dan Treadway, a été torturé, puis tué.
Airiana eut un haut-le-cœur. Elle pressa une main sur son ventre et hocha la tête.
— Je sais. Inez m’a raconté l’histoire, au marché.
Inez Nelson connaissait tout le monde à Sea Haven et savait à peu près tout sur ce qui
concernait ses habitants. Elle était la propriétaire du marché d’alimentation local.
— Airiana, si c’est un enjeu lié à la sécurité nationale… commença Blythe.
— N o n . Ne dis pas ça. Je ne travaille pas dans ce domaine et je n’y travaille plus depuis très
longtemps. Je n’ai pas la moindre idée pourquoi Damon veut me parler. Il n’a jamais même
reconnu ma présence depuis qu’il est ici. Ma mère a été tuée il y a presque dix ans. Damon a
été ciblé beaucoup plus récemment. Les deux incidents sont distincts. Et à ce stade, je ne sais
rien qui pourrait l’aider. Ils ont enquêté sur la mort de ma mère et ont fait toutes sortes
d’allégations, mais personne ne m’a présenté de preuve.
— Mais tu as déjà travaillé pour la Défense nationale quand tu étais adolescente, clarifia
Blythe.
Airiana soupira.
— Tu sais que je n’en parle jamais.
— Eh bien, le moment est peut-être venu d’en parler, dit Blythe. Tu es en sécurité, ici. Tu as
besoin d’en parler, Airiana. Sinon, tu continueras de faire des cauchemars et de croire que tu
vas perdre la raison.
— On nous a dit de ne jamais parler de notre travail. J’ai prêté serment.
— Et personne ne te demande de parler de tes projets en soi, lui fit remarquer Blythe.
Airiana prit une inspiration profonde, puis relâcha son souffle. Lissa la regardait avec un
intérêt impatient. Lexi lui adressa la tentative d’un sourire d’encouragement, mais
manifestement, elle voulait qu’Airiana fasse ce qui la rendait à l’aise. Elle était si empathique que
déjà, elle semblait près des larmes. Airiana ressentit l’envie de réconforter Lexi.
— Quand j’avais environ sept ans, des hommes sont venus chez moi et ont demandé à ma
mère s’ils pouvaient me faire passer des tests spéciaux. J’étais déjà au lycée à l’époque et
j’étudiais même des mathématiques de niveau collégial. Ma mère a accepté. Nous éprouvions
des difficultés financières, et ils lui ont dit que si je me qualifiais pour leur programme spécial,
nous toucherions beaucoup d’argent.
— Tu ne parles jamais de ton père, dit Lissa. Où était-il ?
Airiana secoua la tête.
— Ma mère ne parlait jamais de mon père. Si j’abordais le sujet, elle se mettait à pleurer
comme si son cœur était brisé. J’ignore même son nom. Marina m’a donné son nom de famille
à elle.
— Ces hommes qui sont venus voir ta mère et toi, travaillaient-ils au solde du gouvernement
? demanda Blythe, bien déterminée à ne pas déroger du sujet.
Airiana opina.
— C’était un nouveau programme conçu pour les enfants comme moi.
— Follement intelligents, dit Lexi en lui adressant un sourire admiratif.
Airiana sentit une partie de sa tension tomber. Elle se surprit à sourire à sa plus jeune sœur.
— « Follement intelligente » est un bon terme pour me définir, acquiesça-t-elle. Ils nous
logeaient dans de petits appartements à l’école. Ce n’était pas une école comme les autres.
Nous étions dans un immeuble gouvernemental très sécurisé où il y avait des enseignants, biensûr, mais nous travaillions tous à des projets individuels. Notre éducation suivait le rythme de
chaque individu, mais de toute évidence, c’était nos projets qui expliquaient notre présence
làbas.
— Mais ils ne voulaient pas que vos parents vivent avec vous ? demanda Lissa en fronçant
les sourcils.
Airiana secoua la tête.
— Ils ont dit à ma mère qu’il valait mieux, pour une personne comme moi, d’apprendre sans
distraction. Pour parler franchement, j’adorais ça, surtout après que maman a commencé à
boire. J’aurais pu passer toutes mes journées à l’école et, en fait, je continuais souvent de
travailler jusqu’à tard dans la nuit. C’était une pratique encouragée, et j’ai toujours été un oiseau
de nuit. Ma mère me manquait, bien sûr, et ils me donnaient la permission de rentrer à la
maison le week-end.
— Tu as travaillé pour eux jusqu’à l’âge de 16 ou 17 ans ? demanda Blythe.
— J’avais presque 17 ans. Ma mère a été assassinée 10 jours avant mon anniversaire. Donc,
j’ai travaillé pour eux environ 10 ans.
Lexi se raidit soudain dans son fauteuil, ses yeux, énormes.
— Airiana, tu ne soupçonnes pas les administrateurs de l’école d’être impliqués dans la mort
de ta mère, n’est-ce pas ?
— Ils ont menti à son sujet, Lex. Elle ne vendait pas mon travail à un autre gouvernement.
Elle n’était pas espionne pour le solde d’un autre pays et ne divulguait pas d’information. Quand
j’étais petite, nous discutions de mes travaux, mais après qu’elle a commencé à boire, je ne lui
en parlais que rarement. Après mes quatorze ans, je ne lui en parlais plus du tout.
— Pourquoi à l’âge de quatorze ans ? demanda Blythe.
— J’ai fait le serment de ne parler de mon travail à personne. Au départ, maman m’aidait
pour mon projet, tu sais. Nous avions des séances de remue-méninges quand j’étais petite,
mais quand elle s’est tournée vers l’alcool, j’ai espacé graduellement mes visites.
Airiana haussa les épaules.
— Nous avions une règle, et c’est elle qui l’a instaurée. Quand nous étions ensemble, il n’y
avait que nous deux qui comptaient. Nous ne parlions ni de l’école ni de mes projets. Elle voulait
que je redevienne une jeune fille qui visitait le centre commercial, allait au cinéma et apprenait à
s’amuser. Elle voulait me montrer comment m’amuser. J’étais très sérieuse, et elle craignait
qu’en me laissant fréquenter cette école, je ne pourrais pas être une adolescente normale.
C’était la première fois qu’Airiana avait la chance de vraiment défendre sa mère. Elle avait
essayé de se porter à sa défense, mais personne ne l’avait écoutée. Ses sœurs l’écoutaient.
Elles croyaient ses dires. Elle pouvait le sentir et lire la compréhension sur leurs visages. Après
la mort de sa mère, grâce aux femmes dans cette pièce, elle avait appris à s’amuser,
exactement comme sa mère le voulait.
— Pourquoi mentiraient-ils à son sujet ? Pourquoi salir son nom et agir comme si elle était
capable de trahir son pays quand ce n’était pas le cas ? Quel était leur but ?
— Peut-être croyaient-ils obtenir ainsi ta loyauté, avança Blythe.
— Ça a eu l’effet contraire, dit Airiana. Je les détestais. J’ai voulu sortir du programme, mais
je n’avais pas de famille, aucun endroit où aller et personne pour se porter à ma défense.
— Et tu te blâmais pour la mort de ta mère, ajouta Lissa.
Airiana hocha la tête. Des larmes brûlaient sous ses paupières.
— Intellectuellement, je sais que je ne suis pas coupable. Debra et le reste d’entre vous avez
bien réussi à m’en convaincre, mais l’enfant en moi, l’adolescente, elle, croit que si elle était