Amoureux destins

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Le fabuleux destin croisé de deux amies de jeunesse.
Colette quitte l’enseignement pour partager la vie d’un opulent colon dont la ruine la ramènera sac au dos dans un poste d’institutrice débutante dans le Cantal.
Depuis l’échoppe de cordonnier de son père, Lucienne gravira toutes les marches jusqu’à approcher les plus hautes sphères du pouvoir et de l’argent.
Amoureux destins constitue les 2ème et 3ème parties du grand roman "Femmes dans la vie".
Publié le : mardi 21 avril 2015
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EAN13 : 9791026201748
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Paul Sandrin

Amoureux destins

 


 

© Paul Sandrin, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0174-8

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Internet : www.librinova.com


 

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Avertissement

Ces Amoureux destins racontent les étonnants parcours croisés de deux amies de jeunesse, Colette et Lucienne. Il comporte deux parties, Un amour de granit et Lucienne et le jeune loup, qui constituent les tomes 2 et 3 du grand roman en 7 épisodes Femmes dans la vie.

 

I
Un amour de granit

 

 

Préface

 

L’épopée de l’héroïne de cet ouvrage a débuté en un temps que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître. S’agissant d’une amie de ma mère, c’est d’elle que j’appris bien des détails de l’aventure. Et de Fama, la Renommée, la rumeur publique si ça te botte mieux. Les extravagances de Colette Tournadre en faisaient à mes yeux d’enfant un personnage singulier. Elle rendait visite à ma mère en pétrolette tricycle. Cet engin bizarre était rarement chevauché par une jeune femme à l’époque. Colette arborait au tennis une étonnante visière de celluloïd bleu face au soleil. Je revis bien plus tard Colette avec son mari Henri Delpuech, peu avant leur débâcle financière, lors d’une soirée parisienne chez des amis communs. Alerté par son évidente nervosité, je m’étais discrètement soucié de son état de santé. Victime de graves insomnies, elle avait sollicité mes conseils. Flatté dans ma propension à pontifier, je m’étais empressé de favoriser de mes connaissances thérapeutiques cette icône de mes jeunes années :

— Ne négligez pas la dépense physique. Astreignez-vous à vingt minutes de marche quotidienne. Attention aux hypnotiques et à leur dépendance. Un peu de Librium à très faible dose, pendant quelque temps, pourrait vous détendre et vous permettre de dormir. Je vais vous le prescrire pour une brève période, comme je fais parfois pour des patients insomniaques, atteints de bruxisme. C’est-à-dire qu’ils grincent des dents et les usent par nervosité.

 

1

 

— Euh ! Alors, ça va ?

En difficulté pour s'exprimer, lorsqu'une émotion l'habite derrière son masque bourru, Raoul Fréjac a du mal à tourner ses premiers mots :

— Enfin… Ça va ? Ça va bien ?

— Mais oui, ça va ! Et toi ?

— Oui… Six ans quand même !

— Quoi, six ans ?

— On ne s’est pas revus depuis l’enterrement de ta mère… On va regarder si on peut t'aider à trouver quelque chose pas trop loin de Bonnal. On parlera après !

Après, il l'a saoulée de tous ses dossiers syndicaux. Cette logorrhée cache les sentiments affectueux qui n'ont pas quitté Raoul à son égard. C'est une façon maladroite de l’en informer. Quinze ans après avoir quitté l’enseignement du fait de son riche mariage, Colette Delpuech, suite à la déconfiture de son mari, réintègre l’école. Elle obtient un poste de débutante au hameau de Chaumeil. Ici, rien n’a changé… Les bouleversements, qui ont modifié le monde et sa vie, n’ont apporté aucune nouveauté dans cet immuable décor. Colette a l’impression de se retrouver à ses débuts ! Le muret de roche noire limite la cour avec une ouverture dans le milieu. De vieux gonds rouillés témoignent de l’existence ancienne d'un portail disparu. La porte sur la gauche du bâtiment ouvre sur le couloir. Il donne accès à la seule classe mixte en activité et à l'escalier qui mène à l’appartement. L’autre moitié des locaux est depuis longtemps désaffectée. Le maire avait promis de faire rafraîchir la peinture des boiseries sur la façade. Colette a constaté qu’il a tenu parole, en amenant son maigre mobilier avec son cousin Gustave. On installe un lit, un bureau et une armoire, pour le cas de fortes intempéries. Un réchaud à butane, un buffet, une petite table et deux chaises ne garnissent qu'à demi la vaste cuisine. Un radiateur électrique pourra donner un petit air de chaleur à l’heure du déjeuner. Mathilde, la fille des fermiers d'à côté, gagne quatre sous à entretenir la classe. Pour rendre service !

— J'aurais bien vite fait de vous donner un coup de balai et de chiffon là-haut le matin, en même temps que je nettoie la classe !

Difficile de refuser cette aide spontanée. Cela distraira Colette d'échanger deux mots avec cette grosse fille réjouie. Pour la rémunération, il faudra user de diplomatie. Pas question de parler d'un prix à l’avance :

— Pensez ! Moi, j'en aurai tout juste pour cinq minutes à vous faire ça. Ça vaut pas rien !

Sans aucune malice elle a ajouté :

— A l'heure qu'il est, vous en avez bien besoin de vos sous !

Les langues ont vite fonctionné ! C'est la règle dans ces vallées isolées. Le moindre évènement a l'impérieuse mission de pimenter la conversation. Sans être belle, ayant un caractère, Colette a aussi physiquement du caractère. Une grande fermeté dans la démarche et le port de tête accompagne la détermination énergique du regard. Il s’adoucit lorsqu’elle s’adresse à chacun. Une frange de cheveux toujours sombres sur le front, Colette a un visage arrondi. Sa coupe à la Jeanne d’Arc lui cache tout juste les oreilles. Levée à cinq heures en ce jour de rentrée, sac au dos, Colette dépasse la mairie, continue en longeant la Cerlange pour la franchir par la route de Saint-Flour à la sortie de Bonnal. Après le pont sur le ruisseau d’Aumont, elle s’engage dans le rude sentier grimpant à Nozerolles. Elle ralentit son allure et ponctue son parcours de quelques arrêts. Elle a le souffle court, ayant repris la cigarette. En ces premières lueurs du jour, elle laisse affleurer à son esprit les images du passé. Quel parcours ! Son illustre cousin, l’académicien Jean Dutourd, a-t-il jamais imaginé dans ses œuvres aussi extraordinaire aventure ? Cette pensée amène aux lèvres de Colette un léger sourire, son allié de toujours. Rebelle depuis l’enfance à toute discipline rigide, il symbolise sa philosophie intime. Repoussant les contraintes du milieu provincial de sa jeunesse, elle a su conquérir un statut de femme moderne, maîtresse de son destin. Ce sourire constitue l’étendard de son indépendance. Auprès de la fontaine de pierre au bout du village, elle perçoit, sous l’éclair de sa torche, un même sourire de connivence, égayant soudain l’œil du visage sculpté dans le granit. Il préside, pourtant indifférent depuis sept siècles, au défilé renouvelé des bêtes et des gens.

Objets inanimés avez-vous donc une âme,

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

Il reste à atteindre la crête par le chemin creux bordé de haies de frênes, de noisetiers et de ronces, limitant les pâtures. Puis elle dévalera sur Chaumeil jusqu’à l’école, la dernière maison sur la route vers Prat de Bouc. Colette retrouve l’enseignement avec la même détermination qu'autrefois. Être utile et efficace. Ces dernières années, son poste a vu défiler de jeunes collègues peu expérimentés pour prodiguer un enseignement à la carte, pour tous les niveaux. Sa pratique, bien qu'endormie, s’avère précieuse. Pas de temps mort. Après une prise de contact accélérée, elle trouve une occupation pour chaque enfant dès la première heure. Sans se soucier des lacunes initiales pour les livres et les fournitures. Son séjour africain lui a appris à se débrouiller avec les moyens du bord. Elle regroupe le plus possible ses leçons qu’elle abrège pour les plus jeunes. Elle confie parfois, pour l'apprentissage de la lecture, les deux petits aux plus grands. Ils se sentent investis d'une mission et s'en trouvent plus attentifs à leur propre travail. En peu de jours, elle recrée une atmosphère studieuse appréciée des élèves. Les parents perçoivent la nouvelle faveur dont l'école jouit parmi leur progéniture. Après une période grise, un bel automne s'est installé. Avec l'entraînement, ses parcours biquotidiens se font plus facilement. Une seule fois, réveillée en retard, elle a dû faire appel à Jules Delrieu qui a pris la suite de son père pour faire le taxi. Avec l'heure d'hiver, Colette profite mieux des couleurs de l'automne. En cette brève période où les arbres conservent leurs parures multicolores, tandis que le sol s'illumine à l'identique des premières feuilles mortes. Elle redoute de voir apparaître les gelées qui dépouilleront totalement les ramures. Colette rêve d'entraîner Henri dans quelque promenade matinale parmi ces féeries de leurs sites montagnards. Henri a promis de venir passer ici le premier week-end des vacances de Toussaint. Colette a hâte qu'ils se retrouvent après les mois difficiles qu’ils ont connus. Ils se sont opposés, ou plutôt elle s'est opposée à Henri, en tentant de le raisonner pour éviter la catastrophe. Maintenant tout est consommé. Elle ne lui en veut pas et n'a pas de regrets. Après des années de rêve, aujourd'hui est un autre jour. Il l'a comblé de superflu, elle imagine un nouveau rapport entre eux. C’est à elle maintenant de lui venir en aide. Mais elle est inquiète. Henri est meurtri dans son orgueil. Elle sent chez lui un renoncement qui l'effraie. Comment ce combattant, qui a forcé la réussite, pourrait-il songer à accepter et à subir ? Ruiné, elle est prête à demeurer auprès de lui. Mais elle a besoin de le retrouver dans sa fierté quels que soient les décombres alentour. Elle avait compris la réticence d’Henri à venir avec elle, lors de leur dernier voyage dans la luxueuse américaine. Elle l’avait décidé afin de transporter quelques objets à mettre à l'abri des huissiers. Que son mari vienne avec elle à Bonnal, c'était sous-entendre qu'ils retrouvaient là un domicile commun. Destiné à les réunir à toute occasion, dans l'attente de jours meilleurs. Henri l'avait secondée pour réaménager le logement. Il n’avait souhaité rencontrer personne de connaissance. Devant sa gentille insistance, il avait accepté l'invitation de mon oncle Louis Dumont, ami d'enfance de Colette, pour un souper campagnard à l'auberge du Bout du Monde à Mandailles. Au-delà de la considération, mon oncle et ma tante avaient toujours témoigné à Henri, une sincère affection. Ils désiraient montrer que rien n'était changé. Colette a apprécié la courte trêve de cette dernière soirée. Louis, par les traits un peu conventionnels dont il émaille sa conversation, parvint à dérider ses hôtes. D'un sujet à l'autre, ils se plaisent à rappeler quelques anecdotes concernant Georges Pompidou qu'ils ont eu l'occasion de rencontrer. Par son entremise Henri Delpuech a négocié la cession de son affaire en Côte-d'Ivoire à la banque d'affaires dont Pompidou était le fondé de pouvoir. Louis en tant qu’édile municipal s’est trouvé aux côtés de cette éminence lors de l'inauguration du téléphérique du Plomb du Cantal. Tous ne tarissent pas d'éloges. Colette a été sous le charme de son érudition. Pompidou avait confirmé sa réputation par de judicieuses citations poétiques au cours des dîners pris en commun dans la nuit africaine. Henri avait apprécié sa compétence et sa netteté dans la discussion lors de la conclusion de leur accord. Louis est ému du témoignage d'intérêt qu'a manifesté ce haut personnage pour son pays natal et ses habitants. Ma tante renchérit avec ferveur :

— Je n'en reviens pas d'autant de simplicité chez un si grand homme !

Cet intermède ne prolongera pas longtemps l'apaisement. Reprise par le spleen, Colette songe à l’aphorisme de Jules Renard :

Il n’y a pas d’ami, il n’y a que des moments d’amitié.

Henri reprendra seul le lendemain matin la route de la capitale. Colette le saoule de recommandations pour les plus infimes détails d'une vie dont elle va cesser de côtoyer la réalité. Prenant conscience qu'elle lui a à peine accordé quatre heures de sommeil, elle prolonge son discours par des conseils de prudence au volant. Serrant sa tête contre son épaule, il lui murmure :

— Allons, courage ma grande ! Ne te soucie pas du voyage. Tu sais combien j’ai pu conduire avec moins de sommeil et dans des conditions autrement dangereuses.

Cela permet à Colette d'esquisser un sourire tandis qu'il embrasse une dernière fois sa main à la portière.

 

2

 

— Alors, Madame Delpuech, vous ne reprenez pas vos sous ? Où vous avez la tête ? On a un peu de soleil, mais ce n'est pas encore le printemps !

Colette sent une brève rougeur lui venir aux joues. Ce gros boucher l'indispose plus par ses regards et son sourire que par ses réflexions qui s'enhardissent au fil des semaines. Elle a eu tort de ne pas se cabrer dès la première fois. Elle a le souci de se réintégrer sans heurt parmi ses compatriotes.

— Je suis pressée, Monsieur Manhès. Je vous l’ai dit. J’attends des cousins, il me faut aller leur faire à souper.

Colette a fait ce petit mensonge, tandis qu'il préparait son morceau, pour couper court à quelque réflexion sur sa solitude. Elle prend une grande part, afin d’avoir de quoi subsister jusqu'au bout de la semaine. Son rôti, elle en mangera froid pour son casse-croûte à l'école et demain soir avec une salade. Il en restera pour deux pommes de terre farcies. Le vendredi elle a repris, sans dogmatisme religieux, l'habitude de la boîte de sardines accompagnée de lentilles en salade. Outre la commodité, cela lui restitue les saveurs de l'enfance.

— Avec tout ça de pourboire je serais bientôt riche, renchérit l'ironiste tandis qu'elle range sa monnaie.

Il devient urgent de lui clouer le bec. Colette ne veut pas changer de fournisseur. Elle aurait l’air de capituler. Ce n’est pas dans son tempérament ! Henri n'a pas confirmé son arrivée dimanche matin par le train de nuit. Dans l’attente de son coup de fil, Colette a renoncé à sa petite sortie du mercredi. Chaque mercredi, elle prend le dîner des pensionnaires au Bel Horizon de l'autre côté de la rue. C'est sa récréation avant de se remettre dans les préparations et les corrections. Elle a peu d’échanges avec les habitués. Juste un mot sur le temps en passant près de leur table. Elle s’amuse de cette cène vespérale, observant ses compagnons sans en avoir l’air. Au centre de la salle, le père Martre, ceint d’une petite couronne de cheveux d'un blanc un peu filasse. Elle résiste à la calvitie et n'altère pas la rotondité du visage à la peau rose et lisse comme un derrière de bébé. Le regard vif, en perpétuel mouvement avec un léger plissement des paupières, accompagne le sourire résident de ses lèvres minces. Il lui tient lieu de conversation. Peu disert et un peu sourd, Joseph Martre accumule les années sans autre dommage apparent. Par tous les temps, bâton en main et chaussures ferrées, il arpente sac au dos les montagnes voisines. Quelque sommet l'accueille pour déjeuner, avant de redescendre du même pas régulier pour regagner son domicile avant la nuit. Il habite au-dessus de son ancien magasin de confection dont il a cédé le fonds. L’immeuble lui appartient comme le bâtiment voisin qui abrite le Crédit Lyonnais. Il jouit de confortables revenus. Dans le salut octroyé à Colette par ce père Joseph en se soulevant de sa chaise, s’expriment sans phrase la considération qu'il lui accorde et l'affectueux souvenir qu'il garde de ses parents. Plus discrets sont les gestes de civilité échangés avec Thérèse Decayrou, la secrétaire comptable du gros négociant en fromage, avec le caissier du Comptoir d'Escompte ou le directeur de la Caisse d'Épargne. Ceux-là se tiennent le plus souvent immobiles, la tête droite derrière leur assiette, plate et inutile dans l'attente du service.

Ils sont à table et ils ne mangent pas et leur assiette se tient toute droite derrière leur tête...

Ils ne témoignent à Colette aucune sorte d'animosité. Simplement il y a pour eux dans la grande salle une habituée de plus. C'est du domaine de l'arithmétique. Pour ces solitaires, elle comporte plus de repères que les considérations affectives. Colette délace ses chaussures, ôte sa veste et s’allonge dans le noir. Elle s'oblige à rester dix minutes sans bouger et à ne pas prendre ses cigarettes, prête à bondir au moindre grésillement. Colette sait Henri incapable de se déterminer et de lui annoncer sa décision. Elle se sent désemparée. Il faut garder sa maîtrise. Depuis le désastre, rares sont ceux qui peuvent deviner son désarroi. Henri ne doit pas lui-même en être le témoin. Il n'est pas apte à assumer cette charge affective supplémentaire. Elle doit enfermer sa souffrance dans une petite zone profonde où elle n'arrivera plus à remonter jusqu'à la surface. Pour ne pas subir l’angoisse de l'incertitude et de l'attente, elle va décliner toutes ses petites tâches ménagères. Elle ne fumera pas avant d'avoir pris son repas. Cesser à nouveau totalement de fumer ? Tous les efforts qu'elle s'impose ne lui permettent pas de s'attaquer de front à ce problème. Elle garnit d’échalotes le fond de la cocotte où elle a fait fondre du lard et un peu de beurre. Elle y dépose le rôti, salé et poivré. Armée du grattoir et de la lavette, elle s'attaque aux casseroles abandonnées sur l'évier depuis le début de la semaine. En surveillant la cuisson, elle s'empare du balai, de la pelle et du chiffon. Elle a mis la radio en sourdine, mais va l'éteindre. C'est dur d'oublier le silence du téléphone ! Elle ne s'est jamais vue dans un tel état d'énervement. Ce n'est pas possible, elle en crèvera ! Il faut respirer, se calmer, reprendre les gestes simples, enchaîner les actions habituelles. Ayant balayé l’appartement, elle rajoute un coup de serpillière, l'essore, la met à sécher et range le seau. Au bout de sa tâche, Colette part se déshabiller. Elle évite la glace de l'armoire en allant s'asperger d'une douche froide. Revêtue de sa grosse robe de chambre, elle revient dans la cuisine au pied de l'écouteur. C’est fichu, il n'appelle pas si tard. Il téléphone avant de rentrer à l'hôtel. Pas de la salle de bistrot où le bougnat trône derrière son bar. C'est le fils de Paulo Dujols de Lagarde. Henri a connu le père voilà plus de trente ans, quand il a débarqué à Paris pour la première fois. Sur sa recommandation, on a pris Henri en charge. Il a des conditions avantageuses pour la chambre et mange souvent avec eux le soir pour une contribution modique. Il se trouve dans une certaine sécurité matérielle en rapport avec ses maigres subsides. Bien loin des palaces et des casinos qu'il a tant fréquentés, c'est le retour aux établissements de basse catégorie où il ne tolère aucun contact extérieur. Colette n'avalera pas une bouchée de rôti. Elle va boire un peu d'alcool pour tenter de détendre ses nerfs et son estomac. Des fastes d’antan il reste une bouteille de Chivas douze ans d'âge, ramenée le mois dernier. Elle s'accorde un verre avec la première cigarette de la soirée. Elle s'efforce de grignoter, s'octroie une deuxième ration de Chivas. Elle n'avait pas bu la moindre goutte d'alcool depuis le retour d'Henri sur Paris. Stimulée par le fier breuvage, elle décide de transgresser le tabou. Elle a le numéro du bougnat, pour cas d'urgence. Elle le demande à l'inter.

— Allo ! Allo ! Vous entendez mal ? Pou-vez-vous a-ppe-ler Mon-sieur Del-puech ?

— Je vais voir s’il ne dort pas ; il n’est pas resté dîner avec nous ce soir.

— Allô ! C’est toi, Henri ? Tu vas bien ?

— Oui, oui ! Bonsoir !

— Tu ne viens pas ?

— Non !

— Alors je viens, moi ! Dimanche matin sept heures cinquante gare de Lyon !

— Si tu veux ! Je viendrai t’attendre !

Colette retrouve la terre ferme. Elle craignait qu’il ne soit pas là, qu’il soit allé traîner… Elle redoutait surtout qu’il ne veuille pas qu’elle le rejoigne à Paris. Colette reprend de l’alcool. Il faut finir d’évacuer la tension. On mettra vite un trait là-dessus. L’angoisse a diminué, mais elle reste dans un état bizarre. Demain jeudi, elle aura le temps de remettre les choses en place en elle-même et de préparer le voyage. Elle se glisse sous les draps sans quitter sa robe de chambre. Le temps fraîchit. Elle a senti un frisson. Abrutie d’émotion et d’alcool, elle sombre dans un sommeil lourd. Après quelques heures où elle n’enregistre aucune espèce de sensation, son esprit se remet à fonctionner. Elle est entraînée dans un rêve. Elle court derrière Henri dans une forêt de hêtres. Il disparaît derrière chaque arbre, elle s’épuise à le suivre. Elle finit par le perdre, erre en hurlant son nom le long de sentiers boueux. Elle le retrouve soudain. Jeune homme, il attend sa bien-aimée assis dans une clairière. Ils s’allongent côte à côte avec des baisers fougueux. Ils roulent sur la mousse, confondus dans une étreinte passionnée et s’acheminent vers l’extase. L’orage gronde et s’amplifie. Henri disparaît dans la tourmente. Un éclair illumine le visage goguenard de Manhès, le boucher, qui observait la scène. Il se jette sur elle. Un fort coup de tonnerre réveille Colette haletante, en proie à un trouble physique intense. Encore à demi inconsciente, elle s’abandonne à un plaisir sulfureux. Un volet mal accroché bat le mur sur la rue. Colette se retrouve meurtrie de cette volupté subie. Il lui est arrivé de succomber à quelque pulsion… Mais sans abandonner son libre arbitre. Un soir de réunion syndicale, elle se trouvait à Clermont en délégation avec Raoul Fréjac. Après le banquet de clôture ils avaient prolongé la soirée au bistrot. Ils étaient rentrés un peu éméchés. Il l’avait rejointe dans sa chambre sans qu’elle ne s’y opposât. Mais en cette aventure elle n’avait pas ressenti d’excitation psychologique extrême. Ni affective. Elle gardait la tête froide. Et le cœur. Elle ne s’était pas privée de le lui faire entendre :

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