Amours d'automne

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A quoi tient l'amour ? A cette beauté qui croise votre chemin ? A l'habitude ? A quelques vérités bien envoyées ? A beaucoup de mensonges ? A une alchimie qui vous échappe ? A ce feu follet qui se dérobe sans jamais se rendre ? A cette jeune fée rusée qui se joue de vous et vous manipule ? Au pardon sans concession de ceux qui, en silence, ne cessèrent jamais de vous aimer ... ? Où est la vérité ? Qui faut-il croire ? Et s'il suffisait de se laisser emporter dans ce tourbillon d'incertitudes ? Et de vivre tout simplement...
Publié le : lundi 13 juin 2011
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EAN13 : 9782748163124
Nombre de pages : 183
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Amours d’automne
Janis Doucet
Amours d’automne





ROMAN











Le Manuscrit
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© Éditions Le Manuscrit, 2006
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75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-6313-3 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6312-5 (livre imprimé)









On passe une moitié de la vie à attendre ceux qu’on aimera et
l’autre moitié à quitter ceux qu’on aime.

Victor Hugo






JANIS DOUCET







C’était la fin de l’automne. L’épisode de canicule
n’était pas encore terminé. Il se traînait, ininterrompu,
épuisant, désespérant, depuis plus de trois semaines
déjà. L’anticyclone calé sur l’Europe en était
responsable. L’atmosphère était devenue irrespirable.
On étouffait. Surtout à Paris, en cette fin de journée sur
la place Saint Sulpice. Un embouteillage rue Bonaparte
bloquait la circulation des voitures sur la place, et
participait à augmenter la chaleur ambiante. Le ciel était
laiteux, l’atmosphère poisseuse. L’humeur des
automobilistes agressive, et l’orage tardait à éclater.

Assis à la terrasse d’un café, devant un demi de bière,
j’essayais de me souvenir comment, moi, Arthur
Lesueur, à cinquante neuf ans, homme rangé, posé,
marié et père de famille, j’avais pu me laisser embarquer
dans une histoire pareille, et me retrouver confiné ici,
loin de tout ce que j’aimais. Les miens, ma liberté, et les
grands espaces.
Un instant une parisienne vint me distraire de mes
réflexions. Les jambes nues, les épaules découvertes, et
vêtue d’une petite robe à bretelles en voile imprimé qui
ne cachait pas grand chose, elle passa devant moi et
s’arrêta à la hauteur de ma table. Une onde parfumée
me parvint aux narines. Délicieuse. Enivrante…
11 AMOURS D’AUTOMNE
La jeune femme parcourut du regard les tables de
consommateurs. Elle cherchait quelqu’un, ne le trouvait
pas, repartait déçue. Autrefois elle aurait excité ma
curiosité. Je n’étais pas insensible à la beauté des
femmes. Ni à leur habilité à nous manœuvrer. Il m’était
déjà arrivé d’en observer certaines à l’action. J’avoue que
de les voir faire, moi qui suis si maladroit dans ma
relation aux autres, j’en étais jaloux. Les surprendre
discrètes, à l’affût, remarquer l’un des nôtres, puis
l’inciter à s’engager dans une approche de séduction,
tout en lui laissant croire qu’il détient seul les rênes de
l’initiative et du pouvoir, me laissait rêveur.

Jamais je ne les imagine où elles se trouvent. Je me
casse le nez et elles me surprennent. Je ne les devine
pas, et je m’embrouille. Je les agace et souvent je reste
en plan. Sur ma faim. Pour ne pas m’être corrigé de
cette tare, et en souffrir encore, il faut croire que j’y
trouve mon compte. Quelques bénéfices secrets.

Aujourd’hui, l’audacieuse de trente ans de moins que
moi qui avait cru m’aimer, celle pour qui j’avais tout
quitté, n’était pas au rendez vous. Elle ne le serait
jamais.

C’était probable. Non, soyons honnête, c’était
certain. Notre rencontre n’était pas due à un quelconque
avatar imputable au démon de midi. Ce n’était pas une
manifestation pathétique du retour d’âge. Elle
m’aimait…
Du moins l’avait elle cru pendant un certain temps,
puisque c’était elle qui m’avait choisi… Enfin non, ou
plutôt je n’en sais plus rien. Je m’y perds. A connaître
12 JANIS DOUCET
les arcanes du processus de sélection entre deux êtres
comme je viens de le dire, il m’est difficile de le certifier.
Il faudra que je vérifie encore, que je sonde ma
mémoire, et me souvienne, sans tricher ni me raconter
d’histoires, des différentes étapes de l’événement qui
ont foutu ma vie en l’air.

Au milieu de celle ci.

Graduellement je passais de la force de l’âge au
troisième, sans regret, sans amertume, presque soulagé
de n’avoir plus rien à me prouver ni à personne, quand
une beauté dans sa resplendissante trentaine a croisé
mon chemin et s’est imposée à mon incrédulité. Une
absence de résolution du complexe d’Œdipe de la jeune
femme ? Une étape manquée dans son développement
qui aurait présidé à nos deux destins ? L’ultime sursaut
induit par l’andropause que je refuserai de reconnaître ?
Possible. Elle n’était plus là pour en parler. Et de mon
côté, égaré comme je l’étais dans cette passion
dévorante, je n’étais plus dans la capacité de juger
objectivement ce qui avait permis à notre relation de
naître.

Après trois semaines d’une relation comme jamais je
ne m’en serais cru capable, elle y avait mis un terme. Pas
définitif. Non, et c’était pour cette raison que je traînais
aujourd’hui encore ma vieille carcasse et ma solitude sur
les trottoirs surchauffés de Paris. Elle avait préféré se
donner le temps. Ou m’en faire cadeau. Mettre quelques
points de suspension entre elle et moi pendant six mois,
et voir après ce qui demeurerait de nos sentiments. Elle
m’avait laissé haletant durant tout un semestre.
13 AMOURS D’AUTOMNE
Sûrement parce que sa jeunesse triomphante répugnait à
infliger à ma vieillesse sans espoir, une fin de non
recevoir ferme et sans retour. Souhaitait elle me laisser
le temps de cette parenthèse pour l’oublier ? C’était mal
me connaître. Mais néanmoins je la remerciais pour cet
ultime égard à mon encontre. Jusqu’à présent je n’avais
encore jamais fait l’objet de la pitié de quiconque, que ce
soit elle qui la première, m’ouvre cette porte
m’attendrirait presque. J’attendais maintenant que
d’autres âmes charitables me cédassent leur place dans
le métro ou dans les files d’attentes. Me porter mes
valises, ne serait pas non plus de refus. J’aurai ainsi la
confirmation d’avoir réellement franchi le seuil de la mi
vie, d’être entré pour de bon dans le troisième âge. A
l’automne de ma vie. Celui des cartes senior, de
l’exonération de la taxe audiovisuelle, de l’abonnement
téléphonique gratuit, et du colis de Noël offert par la
mairie…

Je ne suis pas gâté par la nature...

Je n’arrive pas à comprendre, même plusieurs mois
après, ce qui a jeté cette femme sublime dans mes bras.
Le statut social ? Peu de choses. Je n’étais qu’un
professeur de lycée qui enseignait à ses élèves
l’histoire… J’étais plutôt tenté de penser que mes
intérêts périphériques pour des activités sportives de
haut niveau, l’avaient séduite. J’entraînais parfois avec
moi des groupes de jeunes sportifs pour des
explorations spéléologiques ou des courses en
montagne. Autant pour mon plaisir de la découverte, et
de l’effort physique, que pour celui de me retrouver
dans une ambiance jeune et décontractée.
14 JANIS DOUCET
Les expériences hors du temps dans les grottes
souterraines, et leurs incidences sur les rythmes chrono
biologiques, me passionnaient. Je n’en manquais
aucune. J’étais sensible au message qu’elles nous
révélaient, selon lequel chaque individu possède un
rythme qui lui est propre, et qu’il ne consent à s’aligner
sur celui de la plus grande masse que par conformité,
s’intégrer à la société, et s’inscrire en accord avec elle sur
l’échelle du temps.
Le grand besoin de liberté que j’éprouvais sans avoir
jamais réussi à l’obtenir, trouvait là un écho, un chant de
sirène irrésistible que je ne désespérais pas pouvoir
atteindre un jour. Arriver à m’isoler pour découvrir mon
propre rythme et faire l’expérience de le vivre, sans
avoir à subir celui de l’extérieur, de la société et des
autres, me tentait. Pour parvenir à me connaître mieux.
A l’abri des influences.

C’était au cours d’une de ces expéditions qu’Isabelle
avait fait son entrée dans ma vie. Plus faible que les
autres, peu expérimentée, et pas du tout entraînée,
j’avais dû la stimuler et même faire preuve d’autorité
pour qu’elle ne rebrousse pas chemin. Comment aurait
elle pu s’y prendre pour remonter seule le goulet par
lequel nous venions de descendre ? Elle n’avait pas le
choix et moi non plus. J’avais pour mission d’apporter à
pied d’œuvre le matériel d’un scientifique qui servirait à
sa prochaine expérience, il n’était pas question de
remettre l’expédition à plus tard. Exténuée, nous la
soutenions. Nous nous efforcions de la maintenir à la
force des bras, pour parvenir au moins jusqu’à une salle
souterraine que nous savions proche, et qui lui
permettrait de se reposer. Elle m’en voulait. Je le voyais
15 AMOURS D’AUTOMNE
dans ses yeux. Elle m’avait détesté pendant tout le
temps de cette progression difficile, et même après,
quand nous étions remontés à la surface. C’était la seule
qui n’accordait aucune attention à ce qui nous entourait.
Son oeil noir braqué sur moi, elle me culpabilisait pour
la cruauté dont je faisais preuve à son égard. Et j’étais
impuissant à pouvoir y changer quoi que ce soit. Aussi
malheureux qu’elle. Je n’avais pas pour habitude de faire
souffrir ceux qui partageaient mes défis sportifs. J’avais
hâte de terminer cette expédition. D’en oublier les
contrariétés qui m’avaient privé du plaisir que j’y
trouvais d’habitude.

Longtemps je m’étais demandé si cette épreuve de
force dont j’étais malgré moi sorti vainqueur n’avait pas
joué en ma faveur. J’avais déjà remarqué avec certaines
de mes élèves que des relations fortes s’élaboraient
après des épreuves de force semblables. Conflits,
application stricte de l’autorité, période de rejet, puis
une sorte de respect, voire de reconnaissance, et même
de vénération durables s’ensuivaient.

Nous nous étions croisés, Isabelle et moi, quelques
mois plus tard dans une salle de conférences où je
rapportais photos à l’appui le résultat de mes dernières
sorties. A la fin de mon exposé elle s’était attardée
auprès de moi pour prendre un verre au bar. Ma
manière de parler de mon sujet l’avait séduite. A la
rentrée scolaire elle devait prendre en charge un cours
dans une école de commerce et cette perspective
l’inquiétait. Il lui fallait bien un mois pour préparer ce
cours, d’autant que c’était la première fois qu’elle
enseignerait à des étudiants à peine plus jeunes qu’elle.
16 JANIS DOUCET
Elle ne se sentait pas du tout confiante. Et sollicitait
mes conseils.

Et moi, pauvre imbécile, incorrigible Pygmalion,
j’étais flatté d’avoir à lui en donner…

Le hasard, instigateur sournois qui travaille à la perte
des hommes sans méfiance, m’avait doté d’une période
de vacances pendant laquelle j’avais prévu de parcourir
un sentier de grande randonnée réputé difficile. Le
GR20 en Corse. Des amis d’origine corse mettaient
aussi à ma disposition de temps en temps leur cabanon
dans l’île, au creux d’une anse inaccessible, sauf par la
mer. C’était un endroit dans lequel j’aimais me retrouver
seul. Périodiquement j’éprouvais le besoin de faire le
bilan. De reconsidérer mes choix. Il n’y a là aucune
complaisance de ma part. Je ne suis ni narcissique ni
égocentrique. Mais je ne peux prendre une décision sans
aussitôt me mettre à douter. Je n’arrive pas à m’y tenir.
Il faut que j’en change, et que je sonde les opinions
contraires, que je prenne des avis autour de moi, pour
dix fois par jour y revenir et modifier mes choix sans
jamais en être satisfait. Il m’est nécessaire de prendre de
la distance avec ceux qui m’entourent pour faire le
point, les oublier un peu, et revoir mes projets sans
subir leur influence. C’est l’impression de leur laisser
trop d’emprise qui m’ennuie. Pas directement, non. Les
miens ne sont ni tyranniques ni directifs, mais je ne
peux m’empêcher de décider en fonction de ce que je
pense être leurs attentes secrètes. Je ne suis pas libre.
Jamais. Malgré mon aspiration démesurée à le devenir.

17 AMOURS D’AUTOMNE
Ces périodes de solitude et de réflexion m’étaient
indispensables. Quand je laissais trop de temps s’écouler
sans me ménager cette retraite et que j’arrivais à
saturation, il me venait des idées bizarres de fugues ou
de disparitions pour renaître ailleurs. Autrement.

Le cours d’Isabelle, fort éloigné de ma discipline,
avait néanmoins quelque chose qui me fascinait. Je
découvrais avec elle qu’il existait pour les publicitaires
une méthode scientifique qui leur permettait de
connaître les attentes cachées du public ! Les vraies, pas
celles que j’aurais pu lui supposer… L’analyse de
motivation, réalisée à partir du discours d’un individu
dans un entretien non directif, livrait ses désirs
inconscients. Il suffisait juste de les décoder. De quoi
rêver pour moi qui naviguais toujours en aveugle en
matière de perception d’autrui…Finalement je
m’apercevais qu’en envisageant une décision plutôt
qu’une autre, parce qu’il me semblait avoir débusqué
des attentes secrètes dans mon entourage, j’avais une
démarche digne de celle du bourgeois gentilhomme. Je
pratiquais l’enquête de motivations sans le savoir.
Comme Isabelle. Sauf que ma tactique était aberrante. Si
j’avais les mêmes objectifs qu’elle, je devais en convenir,
j’étais loin de pouvoir prétendre à son objectivité.
Pendant qu’Isabelle s’appliquait à l’aide de grilles de
dépouillement à décoder de ses interviews les
motivations limbiques qui allaient déterminer, par
exemple des conduites d’achats chez ses interlocuteurs,
moi, je réalisais que de mon côté, j’étais tout juste
capable avec le faible recul que j’avais par rapport aux
miens, de leur faire porter le fruit de mes seules
projections… mes désirs inavoués…
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