Année blanche pour Kalemba

De
Publié par

Pour rendre compte de l'incroyable dilapidation des richesses et des hommes d'un des pays d'Afrique qui compte le plus de ressources et de potentialités, quelle meilleure arme que le rire, et le rire au théâtre ? Dans cette pièce, c'est la corruption au jour le jour et l'inversion foncière des comportements, bref le détournement permanent, qui éclatent dans une situation ordinaire que les planches exploitent trop peu. Vous découvrirez comment les anges blancs, Kalemba et Kataka, finissent, chacun, par subvertir le système et par s'unir. Vous plongerez dans la vie quotidienne au Zaïre du maréchal-président à la toque de léopard. Il en reste bien des séquelles dans le Congo de ce début de siècle.
Publié le : lundi 1 mars 2010
Lecture(s) : 392
EAN13 : 9782296251403
Nombre de pages : 123
Prix de location à la page : 0,0070€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

ANNÉE BLANCHE POUR KALEMBA

Pierre-Mumbere MUJOMBA

ANNÉE BLANCHE POUR KALEMBA Pièce en 5 actes

Préfaces de Marc QUAGHEBEUR et T. LUKASA MENDA

L'Harmattan

Du même auteur La Dernière enveloppe, théâtre, Grand Prix RFI 1999 (Radio France Internationale), Carnières- Morlanwelz, Editions Lansman,2002. Ecce ego, roman, Paris, Editions Hatier International, 2002. Silence de mort, nouvelle, in La Tourmente, recueil de nouvelles, Kinshasa, Editions Calmee, 2005. The Lost envelope, a play (version électronique), in The Mercurian, A Theatrical Translation Revue, Volume 1, n02 : Adam Versényi, Chapel Hill, Department of Dramatic Art, University of North Carolina, 2007. The Lost envelope, a play, in Theater, vol. 39, n° l, New Heaven, School of Drama, Yale University, 2009.

@ L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11397-8 E~:9782296113978

PREFACEl
Il faut le voir marcher, Pierre Mumbere Mujomba; mieux, le voir glisser au pas de danse comme devaient le faire jadis ses ancêtres, sur les routes ou sur les marchés. Il en a gardé la souplesse du pas, la vivacité de l'œil; et la rapidité de l'exécution, ou de l'attaque. Même dans ses travaux savants, Pierre Mumbere Mujomba ne s'appesantit pas. Il éclaire et élague, avec le clin d'œil de l'intelligence aiguë et de l'ironie, qui n'exclut pas la tendresse. C'est de la sorte qu'il regarde et restitue l'histoire de son pays malmené par des décennies de dictature et de corruption; de perversion même de l'usage des mots. Aussi n'omet-il pas de rappeler, dans cette pièce, le slogan du parti unique (M.P.R.), inscrit jusque dans la pierre de nombreuses places du Zaïre de Joseph-Désiré Mobutu: Servir, non pas se servir. Pour rendre compte de l'incroyable dilapidation des richesses et des hommes d'un des pays d'Afrique qui compte le plus de ressources et de potentialités, quelle meilleure arme que le rire; et le rire au théâtre? Les Congolais font naturellement surgir cet art qui possède la vertu du collectif et permet de sortir des modèles empesés dont la prose pâtit parfois à force de se vouloir dénonciatrice. Dans Année blanche pour Kalemba, c'est la corruption au jour le jour et l'inversion foncière des comportements, bref le détournement permanent, qui éclatent dans une situation ordinaire que les planches exploitent trop peu - en dépit du bref exemple qu'a donné, il y a plus de vingt-cinq ans, Liliane Wouters dans La Salle des Profs. Un milieu scolaire constitue toujours un microcosme. Que la gabegie institutionnelle permanente ait pu miner même

6
les lieux et les hommes au travers desquels peut et doit s'inventer l'avenir d'une nation ne pouvait constituer meilleur terreau pour rappeler un processus qui vit un régime mener à vau-l'eau presque tout un chacun et un pays à se voir progressivement, mais rapidement, vidé de sa substance et de sa morale. Comment l'argent destiné aux écoles et aux institutions se voit-il détourné dans des proportions colossales par des personnages qui n'ont rien d'exagérés? Comment le chantage amène-t-il la plupart à devoir passer par les fourches caudines de l'ignoble enrobé de sirop? Comment les anges blancs, Kalemba et Kataka, finissent-ils, chacun, avec des moyens qui renvoient aux images archétypales des deux sexes, par subvertir le système et à s'unir? C'est ce que ce livre et la représentation de cette pièce vous permettront de découvrir. Ce faisant, vous plongerez dans ce que fut la vie quotidienne dans le Zaïre du maréchal-président à la toque de léopard. Il en reste bien des séquelles dans le Congo de ce début de siècle.

Marc Quaghebeur Archives et Musée de la littérature Bruxelles.

PREFACE 2
L'AGNEAU ET LE LOUP Cur turbulentam fecisti mihi aquam bibendam ?1 Telle est à l'origine la question du loup à l'agneau. Question rhétorique s'il en fût car son objet n'était pas d'entendre les raisons de l'agneau. Dans la pièce de Pierre Mumbere Mujomba que j'ai le terrible devoir de présenter, c'est Kalemba, c'est-àdire l'agneau, qui pose cette question au loup, c'est-à-dire à Kamabu, directeur d'école de sa profession. Paradoxe qui, d'emblée, crée mon intérêt pour cette œuvre. Appréciez plutôt. Dans certains pays africains, au Congo-Zaïre en particulier, la condition faite aux fonctionnaires, et particulièrement aux enseignants, est proprement scandaleuse. L'administration, du secrétaire d'école jusqu'au Père de la Nation, se constitue en mafia, instruite par des mémos secrets, pour ponctionner le salaire de l'enseignant et ne lui laisser que la portion congrue quand ce n'est pas tout simplement une enveloppe vide que la victime doit recevoir des deux mains en remerciant, contre l'espoir d'être payé régulièrement les mois ultérieurs. Ce hold-up public et général est accompagné d'un abus de pouvoir qui instaure l'espionnage, la délation politique, le terrorisme et la précarité de l'emploi qui peut s'ensuivre comme méthode de management. Pris en tenailles entre l'incontournable endettement pour survivre et le chimérique espoir d'un rappel de salaires qui le sortirait de cette usure infernale, l'enseignant n'a pas d'autre choix que de courber l'échine, d'éviter, pot de terre contre pot de fer, un affrontement caractérisé par un rapport de forces inégaL.. Jusqu'à l'avènement d'un homme exceptionnel, providentiel qui va entreprendre, à un contre tous, de montrer
I Traduction ad hoc: « Pourquoi as-tu fenné le robinet alors que je me disposais à boire de l'eau? »

8
qu'un ordre de choses différent est possible. Kalemba réussit, mais il réussit seulement à se faire justice, à lui et aux enseignants de son école en souhaitant que l'action s'étende à d'autres écoles et peut-être même au pays. Ce à quoi il pourrait aider dès lors que lui-même dans la capitale, accompagné de sa femme, la belle Julie-Imelda Kataka qu'il vient d'arracher à la convoitise de Kamabu grâce au rappel de salaires de toute une année scolaire. Pierre Mumbere Mujomba vit actuellement aux EtatsUnis d'Amérique. A qui destine-t-il une telle histoire, à partir d'un pays où le salaire est calculé à l'année et payé à la semaine? Il me semble que tous ceux qui aiment le CongoKinshasa et qui compatissent au malheureux sort de ce beau et grand pays prendront plaisir à lire et à voir cette pièce de théâtre. Plaisir du texte j'entends, et non le plaisir sadique de qui n'entendront qu'une voix de plus qui crie dans le désert, ni celui égocentrique de qui se taperont la poitrine en disant: « Ils nous semblait bien que les Congolais étaient trop conscients de leurs conditions de vie pour ne pas en faire matière à livres. » Les uns et les autres auront néanmoins quelque chose à apprendre. La diaspora saura que rien n'a encore changé au pays; les maîtres du monde que leurs victimes ne sont pas dupes des stratégies de la haute finance; les altermondialistes qu'un autre Congo est possible et que les Congolais sont les premiers à le savoir; les résidents que Kalemba ne doit pas demeurer éternellement une synecdoque du peuple congolais. Tout cela n'est pas nouveau évidemment. Pierre Mumbere Mujomba lui-même est le premier à affirmer la persistance de ce thème. En effet, de La dernière enveloppe, théâtre (1999) à cette Année blanche pour Kalemba (2008) en passant par Ecce ego, roman (2002), "Silence de mort", nouvelle (2005), l'auteur ne décolère pas. Même combat, même thématique de l'invitation au refus de l'inacceptable. Pierre Mumbere Mujomba n'est pas seul sur ce front. Jean-Claude Kangomba l'y avait déjà précédé avec son Misère au point (1988), Djungu Simba avec Cité 15 (1988), Antoine Tshitungu avec Fleurs dans la boue (1995). Et des romans comme

9
L'empreinte du destin (Mbuyu Mukalay, 1988), L'instant d'un soupir (Emongo Lomomba,1989), Un jour de grand soleil sur les montagnes d'Ethiopie (Ngandu Nkashama, 1991), ne manquent pas d'accents particuliers consacrés à ce thème. Il n'est pas jusqu'à une chanson comme Ofela de Lutumba Ndomanueno qui ne rappelle le mal-vivre du Congolais. La politique des bas salaires est, au Congo-Kinshasa, une pratique endémique comme le sont certaines maladies ainsi qualifiées. J'ai déjà signalé dans maints écrits qu'elle a été tellement scandaleuse par moments que les Belges eux-mêmes l'ont dénoncée par la plume de Pierre Ryckmans, Gouverneur général du Congo belge en 1940. J'écris cette préface au moment précis où les magistrats viennent d'être à peine calmés, où les médecins et les paramédicaux viennent d'être augmentés et où les professeurs d'université sont en grève pour protester contre le sida (salaire insignifiant difficilement acquis). Soixante-huit ans après Ryckmans et nonobstant la blanche révolution de l'indépendance, la question est restée d'actualité. Si Pierre Mumbere Mujomba avait écrit en 1940, il serait encore d'actualité aujourd'hui. Et au pas où va la démocratie en Afrique, il y a de fortes chances qu'il le soit encore en 2027, l'année où Hubert Kabasubabu pense (Kinshasa. La dernière explosion n'aura pas lieu, 2006) que le Congo aura percé la dalle du sous-développement. C'est que le mobutisme y a ajouté du sien en inventant l'accréditif «zéro zéro », la mécanisation à durée indéterminée, les mois de plus de trente jours, les années blanches et les gestes de gratitude à poser au bénéfice de ceux qui se battent courageusement pour faire aboutir les dossiers. On a pu parier de «scènes de la vie de province» au sujet de Ecce ego. Comme le fleuve Congo, surgi petitement des hauteurs des Monts Mitwaba, finissant fougueusement sa course dans l'océan, voici que l'indignation contre la politique salariale des gouvernements du Congo-Zaïre semble s'être déroulée en grondement sournois depuis les hauts plateaux de Butembo et de Lubero dans le Kivu montagneux pour traverser

10
les gorges de Loyengeville où le Kin-kiesse noie pourtant tout souci, et aller exploser comme un volcan outre Atlantique, à Brown University, Providence, Rhode Island, puis à Ledig House, Ghent, New York. Depuis l'Amérique donc, le scandale d'un pays, si sous-développé soit-il, qui, en un siècle de gestion moderne (1908 -2008) n'arrive pas à se doter d'une politique salariale, donc à se pénétrer de ce que « chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition », chose que Montaigne confessait déjà, et de ce que les émoluments plantureux ne devraient pas avoir pour pendant la portion congrue, n'en devient, pour ainsi dire que plus révoltant pour Pierre Mumbere Mujomba. D'où huit enjeux de cette pièce qui font son originalité par rapport aux autres œuvres évoquées. Le Congo est-il mort pour toujours? Il y en a qui le croient. L'homme de la rue à Kinshasa demande même qu'il soit vendu et que l'on donne à chaque citoyen sa part d'héritage. Mais quand il s'est agi de dépecer ce cadavre pour en faire quatre Etats, il ne s'est trouvé personne de sérieux pour cautionner la partition du pays. L'atandelisme qui nous a réussi jusqu'ici est-il une bonne idéologie? « Jusqu'à quand accepterons-nous de courber l'échine devant cette corruption érigée en vertu nationale? » (p.16). L'obscurantisme ne régnera pas toujours, et déjà la remise en question a commencé. Deux options se sont présentées à nous en 1960: l'unitarisme et le fédéralisme. Devant l'échec patent de l'unitarisme centraliste, nous voici engagés vers la décentralisation et sans doute vers la réponse à la question: « ... pourquoi tout l'argent produit dans ce pays est transporté à la capitale pour être renvoyé en provinces sous forme de salaires? » (pA3). L'agonie de l'unitarisme centraliste sonne également le glas de cette bizarrerie. Evidemment, on ne peut élever deux cents litres d'eau à cent degrés Celsius avec deux bougies sous la casserole à la même vitesse qu'avec une plaque chauffante, car c'est cela la véritable situation du Congo. Diogène y promènerait un projecteur qu'il trouverait tout aussi difficilement son homme. Atandelisme n'est ni attentisme, ni résignation. Il faut une vigilance de chaque instant. Comme tout

11
système se nourrit et meurt de ses propres contradictions, il ne faut surtout pas méconnaître le messie, ni manquer la minute où un Lukolela devra être en mesure de dire à un Pilipili et à un Kamabu : « Messieurs, je ne suis plus en mesure d'assurer votre sécurité.» En effet, ceux qui pensent que la dictature, c'est quand un homme décide de terroriser son peuple et de lui coudre la bouche ont tort. « La dictature, c'est lorsqu'un peuple accepte de se faire coudre la bouche par un homme. » (pA 7). En effet, quand il le refuse, il décide de « .. .débarrasser (sa) tête de la peur face à l'autre, d'injecter le doute dans la tête de l'autre... » (pA8), et c'est déjà ça la révolution. On la vit d'abord comme un rêve, car « Il n' y a que les rêves qui deviennent réalités» (p.68), puis on passe à l'action en prenant les risques qu'il faut car « .. .ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent », a dit Hugo que Mujomba ne cite pas. Or il est établi qu'on ne peut tromper tout le peuple tout le temps et les oppresseurs savent qu' « à la minute même où le peuple se réveille, il est déjà trop tard... » (p.1 04) pour leur salut. Et c'est ainsi qu'Année blanche pour Kalemba cesse d'être une vulgaire jérémiade contre les détournements de salaires pour devenir un corps de recettes pour réussir une révolution. Recettes dûment éprouvées par Mafikiri de La dernière enveloppe, par le même Kalemba dans Ecce ego et par le narrateur de la nouvelle "Silence de mort". Anaphore narrative qui rejoint l'obstination de Pierre Mumbre Mujomba à employer certains mots récurrents comme Céphalopode, Mulawatu Muliwabantu; ou des noms programmes comme Malibebo, Mafikiri, Zawadi, etc. dans la recherche d'un certain effet de bélier non seulement rhétorique, mais aussi pragmatique. Mais à cet effet, il faudra peut-être un jour que les travaux pratiques de cette belle théorie aillent au-delà de simples laisses pour une reine, fût-elle la plus envoûtante JulieImelda de la planète. Il faudra peut-être que Mafikiri n'écroule pas Mama Domina, que le tombeur de Kamabu n'ait pas pour seul objectif de montrer que l'agneau peut aussi manger le loup, de se sortir du puits et de s'envoler en voyage de noces en criant

12
au bouc: «Comme mon père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Un seul doigt de la main jamais ne lave le visage. Faut-il croire qu'après Lumumba, après Laurent-Désiré Kabila, l'aventure individuelle à la Mabika Kalanda fascine toujours plus l'intellectuel congolais que le mouvement de masses? Remise en question et révolte individuelle n'ont jusqu'ici alimenté que la diaspora. Il faut applaudir des deux mains au fait que la première génération de celle-ci continue à avoir mal à son Congo. Elle reste mobilisée dans une véritable praxis d'intellectuels qui ne se satisfont pas du confort douillet du pays d'accueil pour dire «Ouf! Dieu merci, j'en suis hors », mais mettent à profit leur nouvelle notoriété pour appeler de tribunes plus hautes des changements urgents pour leur pays. Ce n'est pas le moindre mérite de Pierre Mumbere Mujomba que de mêler sa voix à ce cri. En effet, il respecte son contrat d'écrivain et évite toute compromission en sous-titrant son livre «pièce de théâtre en cinq actes ». On ne sait s'il met la vie à la scène pour la railler (comédie) ou pour en pleurer (tragédie), ou les deux à la fois, mais ceux qui vivent sur le terrain savent que son sujet n'a que peu de rapport avec une vraie fiction. Je prends ce risque de me tromper, conscient de ce qu' «Aucun sens n'épuise les possibilités de signification d'une parole, d'un vécu, d'un imaginaire concrets.» (Marcelle Marini). On n'accepte de soumettre le sien à l'examen que parce que, comme disait Sartre, il faut toujours payer pour avoir le droit d'aimer ce qu'on aime. Pierre, je crois que nous sommes quittes maintenant et prêts à affronter ce semblable, notre frère, le lecteur. Kinshasa, le 5 mars 2008. Professeur T. Lukusa Menda Université Pédagogique Nationale

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.