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Hazal est une femme née en Belgique de parents turcs. Sa sœur et elle sont placées très jeunes dans un institut pour cause de maltraitance. Feyza est prise en charge par un couple flamand et Hazal par un couple bruxellois. Dans son église, Hazal fait la connaissance de la ténébreuse et mystérieuse Lena, laquelle cache un lourd secret...


Publié le : mercredi 10 février 2016
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EAN13 : 9782332782014
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ISBN numérique : 978-2-332-78199-4

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

À ma sœur...

Citation

 

 

Il m’arrive de me demander si deux erreurs qui se combattent ne sont pas plus fécondes qu’une vérité qui régnât sans conteste.

Jean Rostand

 

 

Synopsis : L’histoire d’une amitié entre quatre femmes, dont deux sont issues de l’immigration turque, une de l’immigration allemande, et une Belge, où les identités s’entremêlent.

Résumé : Deux femmes issues de l’immigration turque, l’une, Hazal, élevée par un couple belge, à cause de maltraitance familiale, l’autre, Fatma, rebelle et indépendante, vont tenter, avec l’aide de leur amie Charlotte, d’unir leur force.

Genre : Drame psychologique.

I

J’avais une copine blonde, sulfureuse, ingénue, qui parfois faisait de l’hypercorrection en parlant, qui confondait les capitales des pays et croyait dur comme fer qu’il fallait d’abord boire de la bière puis du vin pour ne pas être malade, alors que c’est le contraire. Elle me disait : « Tu sais, Hazal, c’est à cause de ma dyslexie que je confonds tout et la dyslexie, c’est une preuve d’intelligence. » Elle était belle et sexy, ce qui est rare. Elle avait toujours de l’argent, surtout quand elle revenait d’un week-end en Hollande, mais téléphonait toujours avec le mobile des autres pour faire croire qu’elle était en rade. Je l’avais croisée à l’atelier. Elle voulait absolument que je vienne chez elle, afin de me montrer des photos de girafes qu’elle avait prises au zoo d’Anvers. Je l’aimais bien, c’était ma copine. Elle aussi m’aimait bien. Un jour, j’avais eu comme client - je suis couturière -, un homme, Sylvain, qui lui ressemblait physiquement et intellectuellement, sauf que lui était châtain foncé. Il vivait seul, comme nous, mais lui avait du pognon. J’avais d’abord tenté de séduire Sylvain quand il venait à l’atelier, qui sait ? Mais quand j’ai compris qu’il n’aimait pas les brunettes, pour m'amuser, j’ai fait en sorte que Charlotte et lui se rencontrent. Il se trouve que ces deux déjantés se sont mariés. Elle ne savait pas cuisiner, je lui ai donc appris le peu que je savais, dans son immense cuisine équipée, chez Sylvain. Pour leur mariage, en 2010, ils avaient loué une limousine blanche et, pour la soirée, une somptueuse villa avec piscine. Les entrées, les mets étaient délicieux, le champagne coulait à flots. Charlotte et Sylvain étaient souriants, décontractés. Au moment du lancer du bouquet de fleurs, j’avais failli le rattraper mais il m'échappa, car je crus voir Jeff. Jeff, le seul, le vrai, mon grand amour secret et platonique, le plus viril des hommes, l’unique. Le seul qui me donnait une raison de vivre. De toute la Gaule, c’était mon Ménapien préféré. Je n’avais pas mis mes lunettes ce soir-là. Je portais une belle robe longue, bleu manganèse, en soie, avec un décolleté profond. J’étais coiffée d’un beau chignon et avais chaussé des talons hauts vernis noirs, à plateau large. J’avais fait un zoom en contractant mes yeux et je me suis aperçue que... c’était bien lui, Jeff. Charlotte était, elle aussi, couturière, alors que faisait-il à son mariage ? m’étais-je dit. Lui, qui m’a toujours ignorée et qui ne m’a jamais saluée en deux ans, alors qu’il savait que j’étais amoureuse de lui... Il marchait fièrement dans la rue, me faisant comprendre, par ses attitudes, que je n'étais qu’une paria à ses yeux, pour me mater après, quand j’avais le dos tourné.

Je le vois ensuite se diriger sous une arcade de rosiers roses et lever son verre avec le marié. Sylvain était vêtu d’un complet bleu nuit et portait une cravate de dandy, légèrement desserrée. Ouf, c’était donc avec lui que le banquier Jeff était pote. J’imaginais une scène à la banque pour une histoire de prêt ou de dividendes. Je m’étais rapprochée d’eux. Après tout, c’était moi qui avais présenté Charlotte à Sylvain. Mais, plus je me rapprochais, plus ils s’éloignaient, leurs verres à la main, vers la piscine. Ils discutèrent et, me voyant arriver près d’eux, Jeff dit à Sylvain avec sa voix cassée : « À plus ! » Jeff était à tomber dans son costume écru aux gros boutons marron et son écharpe en damier, orange et vert bouteille. Je me retrouvai donc nez à nez avec Sylvain et lui dis, pour meubler la conversation, que c’était un beau mariage, qu’ils avaient de la chance parce qu’il faisait chaud et que le soleil brillait. Sylvain me dit :

– Eh bien, oui, s’il fait chaud c’est que le soleil brille !

Et il rit, tout seul. Je n’avais pas envie de rire. D’ordinaire je me serais forcée à rire, vu qu’il n’avait pas le sens de l’humour, et si c'était dans le cadre de mon travail, mais là, je n’avais pas simulé un rire bruyant.

– Tout est magique, féerique et le gâteau, un vrai délice, dis-je.

– Oui, ce sont mes parents qui s’en sont chargés, mais ce n’est pas fini, la fête continue jusqu’au crépuscule. Je veux voir tout le monde danser.

– Je m’en occupe, je vais tous les éjecter de leurs chaises, dis-je.

Sylvain me prit par la taille et me fit tournoyer à quelques millimètres du bord de la piscine. Il rigolait comme un fou, c’était plaisant de le voir festoyer. Cependant, je n’ai plus revu Jeff de la soirée. Je marchais d’un point à un autre. J’aurais dû demander à Charlotte si je pouvais venir avec une copine. J’étais en pâmoison devant sa robe de mariée, dont la dentelle recouvrait les épaules et les bras. Son serre-tête en cristal était posé sur ses cheveux ondulés tombant en cascade.

Je connaissais l’amant de la compagne de Jeff, mais je me disais que Jeff était au courant, sûrement. J’avais peur qu’il me cause des ennuis si je le lui disais. Il m’aurait confrontée à sa compagne et à l’amant de celle-ci, en s’arrangeant pour que mes paroles paraissent diffamatoires... ou il se pourrait qu’il ignorait tout, mais alors il m’aurait dit ce que certains hommes d’ici disent en pareil cas : « Si elle me trompe, j’espère qu’elle apprendra de nouvelles choses. »

De retour chez moi, j’avais écouté de la musique triste, une mélodie turque, comme chaque fois que je me sentais larguée. Je comprenais cette langue parce que mes parents biologiques étaient Turcs, mais ma sœur et moi avions été séparées de notre famille et j’ai grandi avec les Belges, les Italiens, les Marocains et une Grecque. Je chantais et je voyais les murs défiler devant moi comme dans un train qui démarre.

Je me suis souvenue de ma sœur biologique, de cinq ans plus âgée que moi. Elle était infirmière indépendante en Flandre, où elle avait grandi. Un juge nous avait placées, ma sœur et moi, dans un institut, parce que nos vies étaient en danger. J’avais dix ans. J’ai été ensuite recueillie par mes parents actuels. Ma sœur Feyza avait été recueillie par une autre famille. Notre mère biologique, elle, est décédée, il y a peu. Qu’elle repose en paix... mais je ne savais plus si Dieu existait parce que, quand j’étais malheureuse, Il ne se manifestait pas. Alors que mon voisin Raoul, un concierge, avait gagné au Loto suite à ses prières et, avant de déménager, m’avait donné cinq cents euros. Je lui suis reconnaissante. Avec cet argent, je m’étais acheté une antiquité, j’adorais ça. Je me disais que si Jeff venait chez moi, ça lui plairait peut-être, comme il est vieux.

Ce Raoul était un voyou et il avait sali sa nièce, Lena, en racontant partout qu’elle se prostituait, alors que c’était une fille bien. D’ailleurs, elle voulait rentrer au couvent, Lena était un peu mystique. Mais le Dieu Unique demeurait en mon cœur et je voulais Lui parler. Je voulais Lui demander pourquoi nous avions eu une famille pareille, où notre père, notre mère et nos deux cousins nous avaient maltraitées jusqu’à ce que nous soyons sauvées in extremis par les services sociaux, alors qu’Il aurait pu intervenir en les calmant.

 

Je m’étais rendue chez Sylvain et Charlotte pour la pose de leur tenture. Je pensais qu’ils auraient cherché des histoires, mais tout s'est bien passé, ils ont été corrects avec moi. Il est vrai que je ne devais pas déjeuner avec eux et que Charlotte m’avait fait comprendre que je devais éviter de tirer la chasse d’eau des toilettes pour économiser l’eau à cause du réchauffement climatique, mais rien de vraiment oppressant.

Ma famille belge était composée de gens simples, mais chrétiens croyants et pratiquants, ce qui fait que c’était un peu compliqué. Je n’avais rien contre le pasteur mais il m’agaçait et j’en avais assez que les autres, à l'église, m’interrogent sur mes origines.

Vers l'âge de douze ans, j’achetais, de temps en temps, un journal turc en cachette et, avec un petit dictionnaire turc-français prêté par ma copine Fatma, je perfectionnais mon turc dans ma chambre chez mes parents d’accueil, puis chez moi, car je ne voulais pas oublier ma langue maternelle. Fatma habitait le côté modeste de Schaerbeek et moi le côté huppé. Mes parents possédaient des biens, ils avaient vécu au Congo.

Je suis sûre que si j’avais exercé une autre profession, les gens auraient été moins sauvages avec moi et, surtout, mes parents, plus fiers.

Avec une couturière, les gens se montrent tels qu’ils sont, ils vous traitent sans égards et ne sont pas dans la séduction, enfin sauf pour Charlotte, mais elle, c’est différent, c’est une coquine. Heureusement que Cendrillon avait ses marraines, sinon je ne sais pas comment elle aurait pu séduire le prince charmant. J’avais fait comprendre à Jeff qu’il me plaisait bien, gentiment, poliment, sans faire le grand jeu ou la vulgaire, mais il m'a ignorée.

Ce jour-là, je voulais voir la nièce de Raoul, Lena, une adorable Allemande. Elle habitait un immeuble géré par son oncle. Je lui avais envoyé un texto lui demandant si je pouvais venir l’embêter et elle m’avait répondu par l'affirmative. Lena habitait seule un petit appartement, avec une chambre dans laquelle se trouvait un lit d’une place. Le sol était en carrelage gris foncé, sa cuisine était minuscule, mais elle disposait de l’essentiel, et une douche se trouvait à gauche de l’entrée. Elle avait des voilages aux fenêtres et ses stores étaient chocolat. C’était ravissant et les meubles étaient de style moderne. Elle venait d’acheter une armoire qui, d'ailleurs, n’était toujours pas montée et ses vêtements étaient dans deux grosses valises. On pouvait y apercevoir ses bas de nylon et ses slips. Elle avait dit qu’elle allait repeindre sa porte d’entrée usée par le temps et couverte de traces de coups, mais ce n’était toujours pas fait. Ce n’était pas une question d’argent, elle n’avait pas d’amis, personne.

Je l'avais rencontrée à notre église, j’avais sympathisé avec elle et on parlait surtout de Dieu. Ce jour-là, Lena voulait parler de sa vie et, comme je ne savais rien d’elle, je l’ai écoutée avec attention.

– Tu comprends, Hazal, je m’en fous de cette rumeur sur moi. On vit dans ce pays, ce n'est pas grave d’être une prostituée ici. Au contraire, c’est même la preuve que tu as du caractère et que tu sais qui tu es, mais ça m’agace quand même.

– C’est clair, mais essaie de dépasser ça.

– Comment ? Une rumeur... Tu ne te rends pas compte, c’est grave !

– Sors, fait du sport, rencontre un mec, lui dis-je.

– Sortir ? Les gens m’ennuient et je sens qu’ils s’ennuient avec moi, me dit-elle.

Puis Lena me dit que ce que je lui avais donné comme conseil était un conseil bidon, le genre de conseil qui dénote un manque de profondeur, parce qu’on ne la comprend pas. Je lui avais demandé une explication mais je ne me doutais pas qu’elle allait tout révéler d’un seul coup, je pensais que cela serait difficile de la faire parler et qu’elle aurait utilisé un langage obscur.

– Je ne me sens pas bien avec les gens et, en plus, je les vois comme des animaux, quelque part, ils me font peur. Voilà, en fait, quand tu as subi un traumatisme, certaines fonctions neuronales se figent, et ce manque de plasticité se traduit par un manque de souplesse dans tes relations. Mais il ne faut pas croire, je peux m’amuser aussi !

– Ah !

– Et puis, je pense que je ne suis pas sûre d’être sur ma planète, tu vois, c’est comme si je n’étais pas concernée par cette vie.

– Tu ne t’aimes pas ?

– Si, mais je n’arrive pas à terminer ce que je commence à cause de mes problèmes relationnels, et ça, ça me culpabilise parce que je perds à chaque fois. Hazal, j’ai quarante ans, j’en ai marre.

– Tu perds ? Tu veux gagner comment ?

– En étant en harmonie avec les autres et en gagnant leur respect, me dit-elle.

– T’as raison, t’es pas sur la bonne planète, lui dis-je, personne ne gagne ou perd. C’est compliqué, les rapports humains.

Il s’ensuivit un long silence, ça bouillonnait dans sa tête et la tristesse avait pris le dessus. Elle me dit qu’elle savait ce que j’allais dire : d’aller voir un psy, mais que ce serait trop long... et une thérapie brève, de l’hypnose, ça coûte trop cher. Et elle ajouta qu’un charlatan, qui avait la solution pour son cerveau, lui avait fait dix séances mais que ça n’avait rien changé. En plus, ce type s'était comporté comme un parano hystérique avec elle. Il avait changé du jour au lendemain sa façon de s’adresser à elle.

– Mais Lena, tu es belle, tu es grande et ton accent te donne beaucoup de charme, lui dis-je.

– Je me connais, cela ne durera pas avec notre petit groupe et je sais que je vais perdre mon enthousiasme, c’était pareil avec les écolos.

– Tu veux dire notre petit groupe à l’église, tu vas arrêter ? Que s’est-il passé avec tes écolos ?

– Je te raconterai...

Elle alluma la télé et nous regardâmes un DVD sur des drogués ayant arrêté la drogue après leur conversion, parce que « le Ciel s’était ouvert ». Nous avions visualisé ce documentaire avec attention, dans le calme. À cette époque, j’ignorais que nous puissions être enclins à des hallucinations, à condition de croire en quelque chose d’extérieur à nous, alors que toute puissance est dans notre subconscient. À la fin, Lena se leva pour appuyer sur stop parce qu’il n’y avait plus de piles dans sa télécommande. Je lui suggérai d'acheter des piles rechargeables que je rechargerais chez une cliente possédant l’appareil adéquat. Elle me répondit, de façon agressive, qu’une pile ne s’use pas si vite et qu’elle n’avait pas pensé à en acheter, point. Puis, tout en restant elle-même, elle me dit, d’un air joyeux, que ce serait bien de sortir le soir pour rigoler un bon coup. Elle ajouta qu’il lui faudrait s’aérer un peu au lieu de se replier sur elle-même. Je voulus lui rappeler qu’elle avait trouvé ce conseil bidon, mais je sentais qu’elle avait horreur qu’on lui pointe du doigt ses contradictions. J’ai pensé à l’établissement de ma copine Fatma, un Chicha Bar à Bruxelles, où on pouvait écouter de la musique arabe, turque et du r&b, bref, tout ce que j’aime. Elle me dit que les rebeu, ce n’est pas son truc, mais pourquoi pas ? Nous convenons d’un jour et je l'informe que ma copine Fatma est une femme dure et désinvolte d'apparence, mais qu’au fond elle est gentille. Il est vrai que Lena, mi-intello, mi-loser, était parfois grossière, mais uniquement quand elle était avec moi, jamais dehors, où elle savait comment se tenir, Fatma, non. Je me disais en moi-même qu’elles ne s’entendraient jamais. Fatma était jouette, moi j’aimais bien ça, mais Lena... Elle lava nos tasses à café et, sans me le proposer, me servit encore un café. C'était très propre chez elle, elle devait certainement être maniaque. Je lui demandai si elle ne voyait aucun inconvénient à me tirer les cartes du tarot.

– Oh, mais c’est interdit dans notre religion !

– Oh allez, une seule fois, j’en ai besoin... je suis amoureuse, lui dis-je, prenant un air languissant.

– De qui ?

– D’un Belge.

Après un quart d’heure d’insistance, elle accepta. Elle se leva, alla chercher une bougie, l’alluma et mit un verre d’eau salée au milieu de sa table en merisier, me demanda de m’asseoir en face d’elle et de demeurer calme. En fait, Lena n’était pas cartomancienne, elle était extralucide, c’était un don héréditaire. Sa sœur défunte le possédait aussi mais elle sombra dans une psychose. Elle était plus puissante que Lena, c’est pourquoi Lena pratiquait la divination avec beaucoup de précaution et de recul. Je la vis fermer ses yeux et se concentrer. Elle me parla de mes maux d’estomac, me décrivit des vacances à la mer avec une femme et un enfant, alors que je n'en avais encore rien dit à ce moment-là. Lena ne pouvait pas le savoir et, à l’église, je n’en avais pas parlé, à son oncle Raoul non plus.

Je savais ce que les gens auraient pensé. Ils auraient dit que je dois certainement être une opportuniste, pour que ma cliente me propose de l’accompagner à la mer.

Nous nous étions effectivement rendus à la mer en France. Lena me dit que je me sentais heureuse et en harmonie avec eux. Ce qui était juste. Elle me dit ensuite qu’elle voyait une femme aux cheveux clairs dans mon entourage proche, mais qui apparaît comme une ombre. Ce ne pouvait être Charlotte, aussi je lui demandai ce qu’elle entendait par proche et elle me dit : « Apparemment, c’est quelqu’un de ta famille ».

Je lui dis que c’est probablement ma sœur Feyza. Lena me demande aussitôt si ma sœur travaille dans le domaine de la santé, je le lui confirme et lui explique notre histoire, nos parents adoptifs respectifs, nos chemins qui se sont séparés, l’indifférence de ma sœur vis-à-vis de moi, le fait que, pour l’instant, nous ne nous voyons plus. Feyza n’habite pas loin mais, quand on vit dans un petit pays, soixante-cinq kilomètres de distance, c’est un peu comme le bout du monde.

Elle sourit et me parla de son oncle Raoul, puis ouvrit les yeux et me dit en s’énervant :

– Tu crois que ce chien m’aurait aidée ? Il m’a juste donné cinq cents euros, or il a gagné plus de quatre cent mille euros au Loto !

– Ok ! Mais est-ce que tu me vois avec un homme, Lena ?

– Je vois deux hommes aux cheveux noirs, puis un lapin et puis ton cerf. Fin de la transmission.

Elle me demanda de m’asseoir sur son canapé club en cuir brun, rangea tout et alluma son lampadaire en bois flotté, muni d’un abat-jour rond, blanc perle.

– Bon, alors c’est qui ce con ? J’ai senti que tu avais quelqu’un en tête, me dit-elle, mais lui, ne semble pas intéressé.

– C’est le banquier, Jeff.

– Quoi, t’es folle ? Il ne pourra jamais te comprendre ce banquier, ce Jeff ! Tu n’as rien de mieux ?

– T’inquiète, il ne m’aime pas, je ne suis pas son genre... je ne réponds pas aux critères de beauté nord européens et puis, je n'ai pas de fric.

– Tant mieux, vous appartenez à deux mondes différents. Quand je vois sa tête derrière son guichet, j’ai le mot « sale type » qui me traverse l'esprit.

Après m’avoir flattée sur mon physique, elle me demande pourquoi ma sœur a les cheveux clairs. Je lui explique que notre grand-mère maternelle était une blonde aux yeux bleus, elle était albanaise. Puis Lena revient encore sur Raoul. Elle me raconte qu’un jour elle s’était mise en transe pour obtenir les numéros du Loto. Elle fit une liste de plusieurs séries de six chiffres et joua.

– Je suis sûre que tu ne me croiras pas, j’ai eu dans deux cases différentes, trois des numéros gagnants, me dit-elle en me fixant de ses yeux verts avec colère.

– Eh bien, quoi ?

– Eh bien, j’avais les six numéros, mais trois numéros dans une case et les trois autres dans une autre, et donc j’ai gagné des cacahuètes !

Lena était un peu bizarre mais pas mythomane et, vu comment elle parlait de cet événement, je l’ai crue, mais je n’ai pu m’empêcher de lui dire de n’en parler à personne. La plupart des gens ici ne croient en rien d’autre qu’en l’argent, malgré le surréalisme ambiant.

Elle me dit qu’elle avait recontacté en écriture automatique son djinn, celui qui lui avait dicté les six bons numéros, et que celui-ci lui avait rétorqué qu’elle voulait les six numéros, non ? C’est toujours comme ça avec les djinns. Ils donnent, ils reprennent, ils démontent, parfois muets, parfois en verve.

Celui-là était un farceur, pourquoi lui aurait-il fait plaisir ?

– Je n’aurais pas dû faire autant de listes de six numéros, me dit-elle.

Pour la consoler, je lui dis que d’autres personnes ont été dans son cas, c’est pour cela que c’est interdit dans la Bible. Il ne faut pas jouer avec ça. Quant à son oncle, elle devait l’oublier parce que c’est un connard. Elle était mignonne, Lena, et voyant que j’étais irritée, elle me rassura à son tour et me dit que Raoul ne l’emportera pas au paradis, car quatre-vingts pour cent des gens qui gagnent au Loto dépensent tout ce qu’ils ont gagné en une année. Raoul se retrouvera dans la paille.

Je venais d'appeler Fatma pour lui dire que je viendrai avec une copine samedi et je sentais que Lena me regardait de travers. Elle voulait que nous continuions cette discussion, sans doute, et ce fut comme si j’avais coupé court. Elle était frustrée d’être passée à côté d’un gain au Loto et que, par contre, son oncle, ce vaurien, lui, était plein aux as... mais que pouvais-je lui dire d’autre ? Il fallait tourner la page à présent, cela ne servait à rien de ressasser.

Je pouvais facilement deviner à quel point cela devait être pénible pour Lena de vivre sous son toit. Il s’était certainement passé des choses graves entre eux, avant qu’elle prenne cet appartement, sinon pourquoi cette rumeur ? Ce Raoul était un vicieux, un manipulateur, je n’aimais pas sa façon de parler, il était nerveux et tout ce qu’il disait était vide. Je ne me serais jamais doutée que Lena était sa nièce si elle ne me l’avait pas dit, car elle était une personne raffinée.

Raoul passait de temps en temps chez elle à son insu, mais elle ne disait rien, car cela aurait été sa parole contre la sienne et, comme chaque fois, on aurait vite fait de dire qu’elle est bizarre, qu’on ne la voie jamais accompagnée, qu’elle va à l’église, etc. C’était toujours les mêmes phrases insupportables et ridicules que j’entendais chaque fois que je tentais de revendiquer mes droits. J’ai fini par déceler leur psychologie à deux balles, comme si les enfants gâtés laïcs étaient normaux, eux. J’étais rejetée par les Turcs parce que trop moderne, et rejetée par les Belges parce que trop rigoriste. J’avais même été traitée de sale Amish à l’école. Je ne savais même pas ce que cela voulait dire.

Chez moi, j’avais écouté en boucle Albatros de Fleetwood Mac. Je m’évadais en m’imaginant que mon cerf, c’était Jeff.

Le lendemain, je me rendis chez Charlotte et Sylvain.

Charlotte me proposa un café. Elle me dit que Sylvain et elle étaient très contents de mon travail, cela me fit très plaisir. Elle me fit une confidence pendant que j'examinais son pantalon à raccourcir : Sylvain est un chouette gars, mais au pieu ce n’est pas le feu d’artifice. Je lui dis que, dans le mot feu d’artifice, il y a artificiel.

Leur villa était immense. Une vaste pièce pour leur coin salon et leur salle à manger, une superbe cuisine équipée, laquée bordeaux, une buanderie, deux garages, quatre chambres, trois salles de bain, un dressing, un bureau en bas et une cave à vins.

Ils n’avaient pas de chiens ni de chats. Sylvain, bobo rentier, n’avait pas d’enfants. Charlotte, elle, avait une fille qu’elle voyait un week-end sur deux. Elle l’avait conçue avec un Alsacien. Elle m’avait raconté sa vie avec son ex, qu’elle avait trompé avec un pompier pendant douze mois. Elle en était folle de son homme du feu, mais lui, ne l'aimait pas.

Elle me parla de l’Allemagne, où ils allaient de temps en temps, mais comme je savais qu’elle n’était pas très...

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