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Avéria

De
220 pages
Quelques mois ont passé depuis le bombardement de la Colonie. Personne n’a de nouvelles de Lanz et de Kodos. Alors que les Tharisiens érigent des murailles autour de leur bastion, ceux qui restent dans la ville avec les Humains subissent la tension qui n’en finit plus de grimper. À l’hôpital, Seki s’affaire au chevet de Laïka. Gravement malade, celle-ci tente de la préparer aux épreuves qui se profilent à l’horizon. Myr, quant à elle, tente de faire comprendre à sa soeur que ses allégeances vont à sa famille,
mais elle doit d’abord se convaincre elle-même. Tandis que la rumeur de la guerre gronde au loin, sur Averia, toutes les forces en présence manoeuvrent pour tirer profit de la situation. Seki et Myr, plus déterminées que jamais, feront tout en leur pouvoir pour contrecarrer les plans de leurs nombreux adversaires…
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Copyright © 2014 Patrice Cazeault Copyright © 2014 Éqitions AqA Inc. Tous qroits réservés. Aucune partie qe ce livre ne peut être reproquite sous QuelQue forme Que ce soit sans la permission écrite qe l’éqiteur, sauf qans le cas q’une critiQue littéraire. Éqiteur : François Doucet Révision linguistiQue : Daniel Picarq Correction q’épreuves : Nancy Coulombe, Katherine Lacombe Conception qe la couverture : Mathieu C. Danquranq Photo qe la couverture : © Aaron Tyree Photo qe l’auteur : © Patrick Lemay Image qe la couverture : © Thinkstock Mise en pages : Sébastien Michauq ISBN papier 978-2-89752-286-5 ISBN PDF numériQue 978-2-89752-287-2 ISBN ePub 978-2-89752-288-9 Première impression : 2014 Dépôt légal : 2014 BibliothèQue et Archives nationales qu uébec BibliothèQue Nationale qu Canaqa Éditions AdA Inc. 1385, boul. Lionel-Boulet Varennes, uébec, Canaqa, J3X 1P7 Téléphone : 450-929-0296 Télécopieur : 450-929-0220 www.ada-inc.com info@ada-inc.com Diffusion Canaqa : Éqitions AqA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. qes Bogues 31750 EscalQuens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 BelgiQue : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99 Imprimé au Canada
Participation qe la SODEC. Nous reconnaissons l’aiqe financière qu gouvernement qu Canaqa par l’entremise qu Fonqs qu livre qu Canaqa (FLC) pour nos activités q’éqition. Gouvernement qu uébec — Programme qe créqit q’impôt pour l’éqition qe livres — Gestion SODEC. Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada Cazeault, Patrice, 1985-Averia Sommaire : t. 5. Laïka. ISBN 978-2-89752-286-5 (v. 5)
I. Titre. II. Titre : Laïka.
PS9605.A985A97 2012
PS8605.A985A97 2012 C843’.6 C2011-942705-2
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À Maman, qui est à l’origine be cette passion pour les mots.
Première partie Je dénouai pour une millième fois le foulard autour de mon poignet. La friction du tissu laissait une marque, une légère éraflure sur ma peau qui s’accentuait lorsque je serrais le poing, révélant de longues veines bleues qui remontaient vers ma main humide. Je me forçai à poser le morceau d’étoffe sur mes genoux et, laissant échapper un soupir, je tournai la tête vers la grande fenêtre, sur ma gauche, ouverte sur le ciel gris. La nuque crispée, rentrée entre mes épaules, je surveillais les nuages. C’était ridicule. Guetter le ciel ne m’avançait à rien. Si les croiseurs de l’Armada revenaient en orbite, ce n’était pas la couverture nuageuse qui m’empêcherait de les repérer. À tout moment, je craignais d’apercevoir de puissants rayons la percer, crever le ciel et s’abattre sur nous, comme j’avais observé la place centrale être pulvérisée sous mes yeux, il y avait quelques semaines à peine. Comme les tirs qui avaient fauché Seki, qui l’avaient presque arrachée à la vie. La pièce était chaude, à demi plongée dans la pénombre, mais la paroi de verre laissait filtrer un filet d’air glacé. De temps à autre, j’entrouvrais la fenêtre. La chaleur m’étouffait. De l’index, j’agitai quelques mèches sur mon front avant de changer de position sur ma chaise, ramenant un genou contre ma poitrine. Sans que je m’en rende compte, le foulard avait retrouvé ma main et, déjà, s’enroulait autour de mon poignet. En étirant le cou, je tendis l’oreille. La voix de Seki me parvenait depuis la porte entrebâillée. Je ne distinguais pas les mots, mais je devinais la teneur de ses propos. Elle parlait vite. Ses syllabes se faisaient tranchantes, effilées, impatientes. Elle découpait ses phrases comme si elle souhaitait blesser son interlocuteur. Celui-ci, lorsque Seki exigeait une explication, lui répondait toujours sur le même ton, lui répétait toujours la même chose avec, à son tour, une pointe d’impatience dans le timbre. Depuis la porte entrouverte, je ne discernais qu’une blouse blanche, immaculée. J’imaginais Seki qui se tenait devant, bien droite, figée et furieuse, l’air de dire : « Je ne bougerai pas d’ici tant que vous n’aurez pas répondu à toutes mes questions, tant que vous ne m’aurez pas persuadée que vous avez tout tenté, tout fait en votre pouvoir. » Et encore, elle ne libérerait le médecin qu’après que celui-ci lui aurait détaillé avec précision ce qu’il comptait mettre en œuvre le lendemain. Avec lenteur, je dépliai les jambes et me levai. Le caoutchouc de mes bottes mordait le plancher et crissait sur les dalles ; aussi, je me forçai à marcher délicatement. Sur le bout des orteils, j’allai jusqu’au lit où Laïka gisait, allongée négligemment sur le côté. Ses joues étaient rouges, mais le reste de ses traits s’étiraient, blêmes et vides. Je passai une main sur son front, la laissai glisser dans ses cheveux fins et trouvai une nuque humide de sueur. Je repliai un peu ses couvertures, lui dégageant le cou et la poitrine. Éveillée, Laïka frissonnait, mais, une fois engloutie dans le sommeil, celle-ci bouillait. Comme si elle vivait plus dans les abîmes de ses rêves que parmi nous. Je jetai un coup d’œil peu savant aux sacs de liquides qui pendaient au-dessus de son lit. On m’avait montré lesquels surveiller. Pour le moment, tous les fluides qui s’égouttaient dans les veines de Laïka me semblaient à un niveau satisfaisant. Baissant à nouveau les yeux sur Laïka, je réprimai une grimace. — Dire que ta cure se trouve à des milliards de kilomètres…, chuchotai-je. Quelque part entre les étoiles. Il me fallait être prudente avec ce genre de pensées. Exprimer ma colère devant Seki m’était impossible. Ou plutôt, elle me l’avait formellement interdit. Si je devais partager ces réflexions avec elle, je crois que sa rage à elle engloutirait la mienne, qu’elle me balaierait sur-le-champ, m’éparpillerait au vent ou me désintégrerait sur place.
Je caressai encore le visage de Laïka, brûlant sous mes doigts, et déposai un baiser sur son front. En me relevant, je détachai une dernière fois le foulard autour de mon poignet et pris bien soin de l’enfoncer dans la plus profonde poche de ma veste. De l’autre côté du mur, Seki poursuivait son interrogatoire, son ton toujours aussi tranchant. J’entrouvris la porte et je m’efforçai de me glisser derrière le médecin. Celui-ci, qui me dépassait d’au moins deux bonnes têtes, s’écarta lorsqu’il perçut ma présence, interrompant sa réponse. — Oh, bonjour, Myr. — Bonjour, docteur, le saluai-je, timide. Il m’observa encore un moment avant de reprendre sa conversation avec ma sœur qui, elle, me jetait un regard agacé. — Comme je t’expliquais, Seki, je ne peux poursuivre le traitement tant que Laïka n’aura pas récupéré ses forces. La violence de la médication, si nous continuons à lui administrer des doses plus puissantes, risque de la plonger dans un coma duquel nous n’arriverons plus à l’arracher. Le médecin, un homme dans la cinquantaine avancée, s’occupait de Laïka depuis que mon père l’avait amenée à l’hôpital, tout juste après l’attaque de la Colonie. Depuis toutes ces semaines, il n’avait encore jamais perdu patience avec Seki. Il se contentait de la considérer, de lui expliquer la situation du mieux qu’il pouvait. Ses grands yeux verts me calmaient instinctivement, comme ceux d’un félin tranquille, mais ne semblaient pas avoir le même effet chez ma sœur. À la place du Dr Okura, je lui aurais interdit l’accès à l’étage il y a longtemps… — Son état ne s’améliore pas, tonna-t-elle. C’est la deuxième fois que vous suspendez le traitement, prétextant que son corps n’absorbe plus le choc, mais elle nous revient chaque fois plus faible. — C’est exact. Seki mordit ses lèvres et parla lentement. Elle s’obligeait vraisemblablement à baisser le ton de plusieurs crans avant d’exprimer sa pensée. — Vous comptez répéter ce cycle combien de fois encore ? — Il s’agit d’une chimie fragile, Seki. Il m’est impossible de prévoir comment le corps de Laïka réagira. À défaut d’une greffe, la seule option qui nous… Zut ! pensai-je. Le mot qu’il ne faut pas prononcer. Aussitôt, Seki leva la main, interrompant le médecin. D’un mouvement sec, elle tourna la tête vers moi. — Quoi ? fit-elle d’une voix contenue à peine au-dessous du hurlement. — Pardon ? Je n’ai rien dit. Machinalement, je rentrai les épaules. — Je sais ! Mais tu restes plantée là à ne rien faire. Qu’est-ce que tu veux, Myr ? Je sentais sur moi le regard compatissant du docteur alors que je déglutissais avec peine. Au fond de ma poche, je serrai le foulard rouge de toutes mes forces. — J’allais chercher des sandwichs. Je voulais savoir si tu désirais quelque chose. Seki cligna des yeux quelques fois. On aurait dit que je venais de m’adresser à elle dans une langue étrangère. Presque d’exaspération, elle me chassa du poignet. — Oui, comme tu veux. — Je vous en ramène un ? demandai-je au médecin. — Non, merci. Tu es gentille. Je m’éloignai, traversai le corridor, silencieux en ce début d’après-midi, et me réfugiai dans l’ascenseur. J’appuyai sur le bouton du rez-de-chaussée avant de m’échouer sur la cloison de tissu tout au fond de la cage. C’était toujours la même chose. Lorsque Seki m’avait cueillie dans la clairière, après que j’eus chuté du vaisseau qui m’amenait à l’autre bout de la galaxie, nous avions pleuré toutes les larmes de nos corps. Ensemble. Comme deux sœurs bousculées, pressées l’une contre l’autre,
déchirées, tiraillées dans tous les sens, mais réunies… Jusqu’à ce que, dans la pénombre de la chambre d’hôpital, immobile autour du lit de Laïka, Seki se rappelle que j’avais condamné sa seule amie, que j’avais expédié son unique chance de survie vers les étoiles lointaines. Et que, du même coup, j’avais chassé Lanz d’Averia. Je me souvenais encore du regard qu’elle avait alors posé sur moi. Assise aux côtés de Laïka, les doigts emmêlés dans ses cheveux blonds, elle avait relevé la tête vers moi, les yeux humides de rage. — Peux-tu me laisser seule un moment ? Perdue dans mes propres pensées, hypnotisée par les graphiques qu’affichaient les moniteurs au-dessus du lit, j’avais été prise au dépourvu. Maladroitement, je lui avais demandé de répéter. — Dégage…, avait-elle déclaré, la voix rauque. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent dans un chuintement, et je quittai la cage alors que deux infirmiers y pénétraient, poussant sans hâte une civière occupée par un jeune homme dénué de blessure apparente. Je traversai le hall et franchis les portes coulissantes de l’entrée, accueillie par une brise tiède. Je restai un moment sur place, laissant traîner mon regard sur les monticules de neige attaqués par la fonte et qui bordaient l’allée vers la route principale. Une ambulance la quittait justement et remontait vers l’hôpital, phares allumés mais sirènes éteintes. Elle passa tout près de moi et éclaboussa une giclée d’eau juste à mes pieds, humidifiant le bout de mes bottes tachées. Lorsque je posai à nouveau les yeux sur l’allée, je remarquai une silhouette familière qui gravissait la pente menant au centre hospitalier. Je reconnus le manteau rugueux et la tuque foncée, d’un violet presque noir, de Vytsianna. J’attendis qu’elle me rejoigne, basculant mon poids d’une jambe à l’autre et étirant ma colonne vertébrale. Je passais mes journées assise, à guetter les signes vitaux de Laïka… — Salut, fis-je lorsque Vytsianna approcha à quelques pas de moi. — Est-ce qu’elleest là ? s’enquit-elle sans prendre la peine de répondre à mon accueil. Je hochai la tête, et un soupir flotta sur son visage. — Je reviendrai plus tard, dans ce cas. Comme elle rebroussait chemin, je la rattrapai. Mes bottes claquèrent sur le bitume couvert de neige fondante. — Je me rendais au petit café en bas de la côte ; tu m’accompagnes ? — Tu n’as rien avalé encore de la journée ? devina-t-elle, surprise. Je haussai les épaules. Plus tôt ce matin, j’avais mangé un morceau de fromage qu’une infirmière avait glané sur un plateau intouché mais, à part ça, rien depuis le réveil. — Comment va Laïka ? demanda Vytsy. — Elle dort depuis deux jours, mais le médecin prétend que ce n’est pas un coma. Nous ne dîmes plus rien pendant un moment. Vytsianna observait ses pieds. Quelques mèches de ses cheveux s’échappaient de sous sa tuque. Plus loin, sur ma droite, une longue file s’allongeait devant le cinéma. Il s’agissait de réfugiés des quartiers sud dont les maisons avaient été vaporisées lors de la contre-attaque de l’Armada. Les sans-abri, emmitouflés dans plusieurs couches de vêtements, patientaient en ligne durant des heures en espérant qu’il y aurait suffisamment de place dans ce gîte improvisé pour loger leur famille pendant la nuit. Les bancs du cinéma, autrefois rouges et moelleux, gisaient en tas contre les murs de pierre du bâtiment, maintenant bruns et défraîchis après avoir été exposés aux rigueurs de l’hiver pendant des semaines. Je remarquai, non sans surprise, qu’aucun Tharisien ne se risquait à faire la file à présent. Ils n’osaient plus se mêler aux réfugiés humains depuis que l’un d’eux, qui tentait d’abriter sa
famille, s’était fait sauvagement tabasser lorsque les autorités du gîte avaient annoncé qu’il ne restait plus de places à l’intérieur. — La greffe demeure donc la seule solution, n’est-ce pas ? — Oui, soupirai-je. Et Seki m’a déjà fait tester trois fois. Aucune d’entre nous n’est compatible. — Je sais. Moi non plus. — Je crois qu’elle a forcé la moitié du personnel de l’hôpital à fournir de leur sang. Si on la laissait faire, elle ouvrirait une clinique de cueillette d’échantillons ici, devant l’entrée du cinéma. Vytsianna jeta un long regard de l’autre côté de la rue sur les réfugiés qui attendaient, immobiles. Mon intuition me disait qu’elle les fixait sans vraiment les voir. — Où sont-ils, Myr ? Ma main, au fond de ma veste, s’agita autour du foulard imbibé de sueur. — Je l’ignore. — Crois-tu qu’ils étaient sur Anosia ? Qu’ils ont combattu aux côtés des révolutionnaires ? — Vraiment, je ne sais pas… — Il paraît que la bataille a été sanglante, continua-t-elle d’une voix qui cachait mal sa nervosité. Que le chirurgien qui dirigeait l’insurrection était un fou furieux, qu’il a ordonné le massacre des civils qui refusaient de se rebeller contre l’Amirauté, que les hôpitaux débordent de Tharisiens mutilés. Je l’écoutai sans commenter. — L’atmosphère de cette planète est toxique, ai-je entendu. À cause des minéraux qu’ils ont libérés du sol, je crois. On dit qu’à long terme, à force de respirer cet air vicié, les poumons se chargent de résidus nocifs. Qu’un Humain peut y contracter une maladie incurable en quelques semaines à peine. — Je doute que Lanz et Kodos y soient… — Comment peux-tu savoir ? Tu ignores où t’amenait ce vaisseau, n’est-ce pas ? — Tu as raison… Il n’était question que de gagner l’armée de Kavel Assalia, rejoindre les Tharisiens qui se dressaient contre leurs dirigeants. En ce qui me concernait, il s’agissait surtout de fuir Averia, cette planète où je croyais abandonner la dépouille de Seki et un père qui ne me pardonne-rait jamais de lui avoir arraché sa fille aînée. Personne ne m’avait révélé notre destination finale. Kodos et moi l’ignorions. J’aurais dû demander à Jorulia Vassal, avant qu’elle ne détale à la recherche de son Charal Assaldion. Elle servait autrefois sous les ordres de Kavel. Aussi, peut-être en savait-elle un peu plus que nous sur l’objectif que devait rejoindre ce détachement de sa fameuse « armée de la paix ». — Dans tous les cas, je doute que nous entendions parler d’eux. Au moins d’ici la fin de la guerre…, conclut Vytsianna, les lèvres pincées en une grimace. Je quittai l’artère principale et bifurquai à gauche, dans une ruelle au sol pavé. Ici, l’air humide de l’hiver qui agonisait se chargeait de la chaleureuse odeur de pain frais. Même si je n’avais pas tout à fait faim en abandonnant Seki et Laïka plus tôt, je savais que l’arôme éveillerait mon appétit aussitôt que je poserais les pieds sur ce chemin. Alors que je m’apprêtais à gravir les marches qui menaient à la terrasse du café-boulangerie, je jetai un coup d’œil à Vytsianna. Malgré son habituel visage froid, je la devinais plongée dans ses réflexions. — Aimerais-tu manger un morceau avec moi ? lui proposai-je. Seki en a encore pour un moment à malmener le Dr Okura. J’irai lui apporter son sandwich un peu plus tard. Celle-ci m’observa un moment sans dégager d’émotion particulière et acquiesça. À l’intérieur, après avoir franchi une porte qui carillonna à notre passage, elle choisit une table contre l’une des grandes fenêtres tandis que j’allai commander quelque chose à grignoter et des breuvages. Je ramenai un panier de tranches de pain sucré, un café pour Vytsianna, un chocolat chaud
pour moi et deux sandwichs dans un sac de papier brun que je posai sur le rebord de la fenêtre. Vytsianna enroula ses doigts autour de sa tasse alors que je laissai la mienne refroidir sur la table de bois vieilli. Comme je déchirais un morceau de pain en deux, Vytsianna leva les yeux sur moi. — Quand Lanz s’est lancé dans l’écoutille du vaisseau…, commença-t-elle. Je mâchouillai ma bouchée en attendant que Vytsianna termine sa question. Elle m’avait souvent demandé de lui raconter le dernier échange, entre Lanz et moi, lorsque celui-ci avait tenté de me persuader de ne pas quitter Averia avec Kodos. Chaque fois, je lui narrais la même version, n’omettant qu’un détail, une phrase que Lanz n’avait prononcée que pour mes oreilles… — Quand Seki est apparue et qu’il s’est jeté dans le vaisseau pour t’en extraire… Elle ne complétait toujours pas ses pensées. Je me brûlai le palais avec mon chocolat chaud avant de reposer doucement ma tasse dans l’empreinte qu’elle laissait sur le vernis usé. — Que veux-tu savoir ? — Ce moment ne t’obsède-t-il pas ? Lanz qui court, toi qui t’élances vers lui, mais Kodos qui te retient. Ça me semble presque impossible à démêler, à comprendre, ce qui s’est déroulé dans cette clairière. — Ça s’est passé très vite, tu sais… — Lanz qui se jette dans l’écoutille… qui t’arrache à Kodos alors que tu venais de lui exprimer clairement ton choix, alors que tu venais de lui expliquer que tu désirais quitter Averia… J’avalai un nouveau morceau de pain, lui trouvant tout à coup un goût plus amer. Ma conversation avec Vytsianna lui faisait perdre sa saveur habituelle. — Il comprenait que je faisais une erreur, que maintenant que Seki était réapparue, fuir Averia était la dernière chose dont j’avais envie. Il ne souhaitait pas que nous soyons séparées ainsi. Vytsianna m’écouta en sirotant une gorgée de café. Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix s’imprégna d’agacement. — Je vois. Et, pour ne pas déplaire à Seki, pour ne pas lui briser le cœur, il va jusqu’à aborder le vaisseau spatial, se bagarrer avec Kodos et s’envoler aux confins de la galaxie. Tout ça pour Seki… Il est courageux,monLanz, n’est-ce pas ? Le carillon de la porte sonna au passage de nouveaux clients. Je les observai un moment, un homme et une femme, tous deux dans la cinquantaine et chaudement vêtus malgré la tiédeur de l’air, avant de revenir vers Vytsianna. — Que veux-tu que je te dise ? lui lançai-je, un peu irritée. Quoi que tu en penses, peut-être que Lanz a agi ainsi parce qu’il ne se serait pas pardonné d’avoir réagi autrement. Il n’a probablement pas réfléchi longtemps avant de bondir dans l’écoutille et ne s’est sûrement pas exclamé au passage « oh, tant pis si j’abandonne Vytsianna derrière »… Tout ça s’est déroulé en vingt secondes, je te l’ai déjà dit une centaine de fois. Malgré tout, les dernières paroles de Lanz, irréelles dans la neige tourbillonnante et le vrombissement des moteurs du vaisseau, résonnaient toujours dans ma tête… « J’aime énormément ta sœur, Myr… » « Moi aussi… » Vytsianna hocha la tête à quelques reprises et ouvrit la bouche pour poursuivre sa litanie lorsque je la coupai, à moitié en colère. — Qui sait, peut-être qu’il l’a fait un peu pour moi, aussi. Pour m’éviter de disparaître à jamais… Après avoir retiré sa tuque, Vytsianna secoua sa longue chevelure noire. Elle se tint coite un moment avant de plonger la main vers le panier d’osier sur la table et d’attraper une tranche de pain. — Dis, je peux te poser une question ?
— Bien sûr, fis-je après avoir goûté une deuxième fois à mon chocolat — toujours trop chaud. — Quand tu as fait un pas vers Lanz alors que Kodos te retenait… Comment t’es-tu sentie ? Sans prendre le temps de réfléchir, je haussai les épaules et je ramassai le sac de papier qui contenait notre repas, à Seki et à moi. — Je ne sais pas. Je n’ai pas envie d’en parler. Je dois te laisser maintenant, dis-je sèchement en repoussant ma chaise. — Myr, attends ! Le carillon tinta à nouveau alors que je quittais le café, et se fit entendre une seconde fois lorsque Vytsianna traversa la porte à ma poursuite. Ses semelles résonnèrent sur les marches de métal. — Myr… Ne pars pas comme ça. Pendant une seconde, j’éprouvai l’envie d’être méchante, de lui demander si c’était sous ce genre de questions qu’elle ensevelissait Lanz avant qu’il n’échange sa place avec la mienne dans le vaisseau spatial. Je me retins, incapable d’être cruelle à ce point. — J’ai quelque chose à te montrer, fit Vytsianna en me rattrapant. Elle fouilla dans les poches de son long manteau et en sortit son réseau. Ses doigts pianotèrent sur l’écran tactile avant de me le tendre. — Je me sentirais coupable de ne pas te mettre au courant. À défaut d’avertir Seki, je peux au moins t’aviser, toi… Je fixai la tablette dans sa main avant de la saisir. Elle affichait une image, vraisemblablement un cliché que Vytsianna avait pris avec son appareil. Le visage de Seki s’y trouvait, étampé sur un panneau de grande taille. Je fronçai les sourcils. Il s’agissait d’une photo d’archives tirée des fichiers de l’université, la même qu’avait diffusée Charal, deux ans plus tôt, lors de l’attentat contre le Gouverneur Jassal. Son visage n’avait pas beaucoup changé depuis. Elle portait toujours ses cheveux noirs de la même façon, possédait ce regard timide mais sévère, ces traits si délicats et un brin mélancoliques. D’une pression de l’index, je zoomai sur le texte qui s’étirait sous son portrait. Comme un désintégrateur qu’on arme, je braquai les yeux sur Vytsianna. — Où as-tu vu ça ? demandai-je sèchement. — Hier, dans le quartier sud, en revenant de chez Hubert. — Merde… Je frissonnai sous ma veste de cuir. D’instinct, je me tâtai le visage, réflexe qui m’avait envahie depuis mon altercation avec les membres du gang de rue et mon passage à tabac d’il y a deux mois. Après m’être assurée que les sensations qui parcouraient mes joues étaient bien réelles, je baissai à nouveau le regard sur les phrases étalées sous la photo de ma sœur…
Recherchée : Seki Jones Il est d’intérêt capital pour tout Tharisien libre d’Averia de rechercher et de capturer l’Humaine Seki Jones. Si vous disposez d’informations pouvant mener à son arrestation, veuillez les communiquer à Fedor Assimal, dernier représentant de Tharis et vaillant gardien du Bastion. Toute aide dans cette quête sera généreusement récompensée. * * *
Chers réseauspectateurs, ici Charal Assaldion, votre fidèle chroniqueur, ainsi que Jorulia Vassal, en direct d’Averia. Nous nous trouvons en ce moment à la gare centrale du Haut-Plateau où des ouvriers s’affairent à rompre la ligne de monorail qui relie la cité et l’établissement tharisien sur cette planète. Le secrétariat général, en l’absence d’un gouverneur officiel, a décidé, par mesure