Aveuglément

De
Publié par

Après avoir tout perdu, Grace se retrouve dans la ville de Lucky Harbor, à travailler comme promeneuse de chien pour un médecin urgentiste débordé, Josh Scott. Mais le jour où la nounou ne se présente pas, Grace se charge également de ses enfants pleins d’énergie. Et voilà que Grace joue à la famille heureuse avec le père célibataire sexy... Josh et Grace ignorent si les étincelles entre eux peuvent se transformer en une relation durable mais, dans une ville comme Lucky Harbor, l’amour éternel commence par une seule journée.

« Shalvis me fait rire, pleurer, et soupirer de bonheur. » Susan Andersen, auteure à succès du New York Times

« Incroyable ! Le rire est offert en quantités aussi généreuses que le chocolat dont l’héroïne a besoin pour affronter chaque journée. Les lecteurs apprécieront chaque mot et déploreront que cette histoire se termine. » RT Book Reviews


Publié le : mercredi 3 février 2016
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820524935
Nombre de pages : 384
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Jill Shalvis
Aveuglément
Lucky Harbor – 6
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Roger
Milady Romance
Chapitre premier
Sans chocolat, la Terre ne tournerait plus rond. Épuisée, à bout de nerfs, terrifiée par l’idée qu’elle ne trouverait plus jamais le bonheur, Grace Brooks se laissa tomber mollement sur la banquette de vinyle rouge, au fond du restaurant. — J’ai besoin d’un verre. Mallory, en blouse froissée après une nuit de garde aux urgences, se glissa à son tour sur le siège. — Il est 8 heures du matin, fit-elle remarquer. — Oh, on doit pouvoir improviser une happy hour ! fit remarquer la troisième mousquetaire, Amy. Elle était vêtue d’un top noir, d’une jupe en jean noir décorée d’innombrables fermetures et de bottes renforcées. Son costume de « dure » était adouci par un tablier rose vif arborant le slogan « Mangez-moi », qu’elle était contrainte de porter pendant son service. — Vous n’avez qu’à choisir votre poison, ajouta-t-elle. — Je pensais plutôt à du chocolat chaud, fit remarquer Grace en réprimant un bâillement. Elle avait mal dormi, perturbée par sa situation financière. Et les factures à payer. Et le loyer pour ne pas finir dehors… — Le chocolat chaud est aussi un bon choix, approuva Amy. Je reviens tout de suite. Fidèle à sa promesse, elle réapparut sans tarder avec un plateau chargé de tasses fumantes et de pancakes au chocolat joufflus. — Pour l’union des Accros du chocolat. Quatre mois plus tôt, Grace avait quitté New York pour un emploi dans une banque de Seattle, mais elle avait rapidement découvert que son supérieur attendait d’elle des attentions sans rapport avec la comptabilité. Elle avait décliné son offre, sauté dans sa voiture et fui aussi loin que son plein d’essence le lui permettait. Elle avait finalement échoué dans une petite ville côtière de l’État de Washington, Lucky Harbor. La nuit de son arrivée, elle s’était retrouvée bloquée dans ce snack pendant une tempête de neige effrayante, avec deux inconnues : Mallory et Amy. Privées d’électricité, les issues bloquées par un arbre arraché, les trois femmes avaient passé quelques heures de terreur et, pour apaiser leurs nerfs, elles s’étaient attaquées sans retenue à un énorme gâteau au chocolat. Elles avaient ensuite pris l’habitude de se rassembler autour de ce même dessert, jusqu’à ce qu’elles détruisent accidentellement l’intérieur du restaurant lors d’un incident impliquant une bougie qu’elles avaient convenu de ne plus jamais évoquer. Jan, propriétaire du snackLucky Harbor Diner, les avait interdites de gâteau au chocolat, et les Accros du chocolat n’avaient eu d’autre choix que de passer… aux brownies. Grace envisageait de chambouler leurs habitudes en passant aux cupcakes. Un choix judicieux dans l’aliment de base de leurs réunions était capital. Disséquer leurs vies, et plus précisément leur manque d’amour, était un travail harassant. Mais, depuis peu, Amy et Mallory ne manquaient plus d’amour. Contrairement à Grace… Amy leur apporta du beurre et du sirop. Elle dénoua son tablier, le jeta dans un coin et s’assit en face de ses amies en poussant la bouteille de sirop vers Grace. — Je t’adore, déclara celle-ci avec émotion en dégustant une bouchée de la bénédiction sucrée qu’on lui avait servie.
Amy n’était pas du genre à encourager la retenue et elle lui adressa un toast gourmand avec sa fourchette de pancake dégoulinant de sirop. Puis elle le dévora à pleines dents. Mallory étalait sagement du beurre sur ses pancakes. — Alors, tu comptes nous dire ce qui ne va pas, Grace ? La jeune femme interrompit son festin un instant, surprise que son amie l’ait percée à jour. — Je… — Tu t’es préparé une colonie de six pancakes que tu engloutis comme si ta vie en dépendait. — C’est parce qu’ils sont délicieux. Après tout, ce n’était pas que quelque chose n’allait pas. C’était plutôt que rien n’allait bien… Toute sa vie, elle s’était démenée comme un hamster dans sa roue, courant sans répit vers un avenir inaccessible. Elle avait été adoptée par une ingénieure de l’aérospatiale et un chercheur en biologie très respecté. Les bases étaient posées, elle savait ce qui lui restait à faire : réussir, et viser haut. — J’ai candidaté dans toutes les banques, entreprises d’investissement, établissements de comptabilité entre Seattle et San Francisco. Mais il n’y a pas grand-chose. — Pas même quelques pistes ? insista Mallory avec compassion, tandis qu’elle prenait le sirop et que sa bague de fiançailles étincelait sous les lampes. Amy se protégea les yeux. — Bon sang, Mallory, cesse d’agiter ce truc ou tu vas finir par nous aveugler ! Ty n’aurait pas pu te trouver un caillou qui ne fasse pas la taille d’un pays du tiers-monde ? Ou au moins une pierre moins clinquante ? Mallory adressa un sourire extatique au bijou et ignora le sarcasme d’Amy, qui n’égratigna même pas son bonheur. — Revenons-en à tes pistes, déclara-t-elle à Grace. — Même pas de quoi remplir une carte postale. Deux entretiens la semaine prochaine, à Seattle et à Portland. Aucune des offres n’était vraiment ce que la jeune femme recherchait, mais les postes de banque qui exigeaient son niveau n’existaient quasiment plus. Ce qui la laissait à trois mille kilomètres de chez elle, croulant sous les dettes de sa formation d’experte-comptable, car ses parents avaient toujours défendu l’idée qu’elle devait se construire sans aide pour devenir plus forte. Elle s’en voulait encore d’avoir accepté l’emploi de Seattle, mais elle cherchait une bonne situation, une position sûre… à condition qu’elle ne figure pas dans leKama-sutra. La fin du printemps était devenue la fin de l’été, et elle était toujours à Lucky Harbor, où elle survivait grâce à des petits boulots. Il ne lui restait que quelques centaines de dollars, et ses parents étaient persuadés qu’elle était bien installée à Seattle, où on la payait pour compter la fortune des autres. Grace avait tout donné pour être à la hauteur de la tradition des Brooks, mais elle ne pouvait plus nier son échec. Son cœur lui répétait qu’elle avait sa place dans cette famille, mais son esprit, qui soulignait qu’elle n’était une Brooks que sur le papier, savait qu’elle n’avait jamais vraiment fait le poids. — Je ne veux pas que tu quittes Lucky Harbor, reprit Mallory. Mais l’un des entretiens va marcher, je le sens. Grace ne voulait pas vraiment quitter cette ville non plus. Elle était petite et excentrique, mais plus accueillante que partout où elle était allée. Pourtant, elle n’avait guère la possibilité de rester. Elle ne pouvait espérer une carrière prestigieuse ici.
— Je l’espère. Elle abattit sa fourchette sur un autre pancake du plateau et le laissa tomber dans son assiette. — Je déteste mentir à mes parents pour qu’ils ne s’inquiètent pas. Je suis en train d’épuiser mes maigres économies. Et je déteste être dans le flou. — D’accord, mais rien de tout cela n’est ton vrai problème, intervint Amy. — Non ? Alors quel est mon vrai problème ? — Tu ne prends pas ton pied. Grace s’affaissa contre son siège, abattue par cette triste vérité encore plus pénible depuis que ses amies étaient largement comblées de ce côté. — Tu te rappelles la tempête ? demanda Mallory. Quand on a failli mourir ici ? — C’est ça, releva Amy d’un ton sec, d’une overdose de gâteau au chocolat, probablement. Mallory ignora de nouveau le sarcasme et pointa sa fourchette vers Grace. — On a toutes promis. J’ai dit que je cesserais d’être trop bonne poire et que je changerais. Amy a décidé de vivre sa vie au lieu de se laisser porter. Quant à toi, petite demoiselle, tu devais trouver plus qu’un travail, tu t’en souviens ? Tu as annoncé que tu allais cesser de tourner en rond comme une folle pour chercher le bonheur et t’amuser. Le moment est venu, ma belle. — Je m’amuse, ici. En tout cas, plus qu’elle ne se l’était permis avant d’arriver dans cette ville. — Et pour le moment, reprit-elle, le travail est plus important que le reste. Grace laissa un regard d’envie glisser sur la pile de pancakes et se leva en chassant les miettes sur sa robe d’été. — Que fais-tu aujourd’hui ? demanda Amy. Lorsque Grace avait compris qu’il fallait qu’elle trouve un travail temporaire et cesse de s’empiffrer, elle s’était volontairement tournée vers quelque chose de différent. Un emploi qui n’exige pas de porter des jupes portefeuilles guindées ou des talons vertigineux, ni de rester clouée quinze heures par jour devant un ordinateur. Quitte à être dans le flou et sans ressources, autant qu’elle y prenne un peu de plaisir, bon sang ! — Je livre un bouquet pour les quatre-vingts ans de Mme Burland. Ensuite, je pose à la galerie d’art de Lucille pour une classe de dessin. — Modèle pour une classe d’art ? releva Mallory. Tu veux dire… nue ? — Aujourd’hui, ils dessinent les mains. Le nu, c’était le lendemain, mais Grace priait pour qu’il se passe quelque chose d’ici là, qu’elle trouve un ticket de loto gagnant ou se fasse téléporter sur une autre planète par exemple. — Si j’avais ton corps, déclara Amy, je poserais nue sans hésiter. Et je ferais payer un max. — J’ai l’impression qu’on s’éloigne de l’idée d’art, répliqua sèchement Mallory. Grace leva les yeux au ciel. Elle déposa ses dernières pièces sur la table et partit faire sa livraison. Lorsqu’elle travaillait à la banque, elle se levait avant l’aube, faisait deux heures de train, passait douze heures derrière son bureau puis rentrait chez elle seulement pour s’écrouler dans son lit. Ici, tout était différent. D’une part, elle voyait la lumière du jour. Peut-être qu’elle n’avait plus les moyens de se payer un café chezStarbucks, mais, au moins, elle n’avait plus son cauchemar récurrent, où elle suffoquait sous un océan de piécettes qu’elle tentait de compter une à une. Deux heures plus tard, Grace terminait tout juste sa dernière livraison quand son
téléphone vibra. Elle ne reconnut pas le numéro, opta mentalement pour la roulette et décrocha. — Grace Brooks, déclara-t-elle de son ton le plus professionnel, comme si elle s’était tenue sur un trône au sommet du monde. Elle avait renoncé à porter des robes de haute couture, mais elle n’avait pas abandonné sa dignité. Du moins pas encore. — J’appelle au sujet de l’affichette, annonça un homme. J’ai besoin que quelqu’un promène mon chien. Quelqu’un de ponctuel, de responsable et de fiable. Une affichette ? — Promener un chien ? répéta-t-elle. — Oui, et il faudrait que vous commenciez aujourd’hui. — Aujourd’hui… comme aujourd’hui ? — Oui. Cet homme, quel qu’il soit, avait une voix renversante, basse, un peu rauque, teintée d’impatience. Il avait visiblement fait un mauvais numéro. Et, tout aussi visiblement, quelqu’un d’autre à Lucky Harbor cherchait un petit boulot. Grace se considérait comme quelqu’un de bien. Elle parrainait un enfant en Afrique, elle avait mis sa petite monnaie dans les boîtes d’associations caritatives au supermarché… En ville, quelqu’un avait déposé des affichettes pour obtenir du travail, et ce quelqu’un méritait de recevoir cet appel. Mais promener un chien… Grace en était parfaitement capable. Elle s’excusa mentalement de voler le travail d’un autre. — Je pourrais commencer dès aujourd’hui, déclara-t-elle. — L’affichette précise vos qualifications, mais ne dit pas depuis combien de temps vous pratiquez cette activité. Dommage, car elle-même aurait bien aimé le savoir. Elle n’avait jamais eu de chien. Les ingénieurs de l’aérospatiale et les chercheurs en biologie n’ont pas le temps pour des plaisanteries comme les chiens. Ou comme les enfants… Maintenant qu’elle y réfléchissait, Grace n’avait jamais eu ne serait-ce qu’un poisson rouge, mais, honnêtement, cela ne devait pas être bien difficile. Mettre l’animal en laisse et marcher, et voilà tout ! — Je suis plutôt nouvelle dans le métier, admit-elle. — Plutôt ? Un peu ou beaucoup ? — Beaucoup. L’homme se tut un instant, comme s’il réfléchissait à raccrocher ou non. Grace s’empressa de combler le silence. — Mais je suis très appliquée ! déclara-t-elle vivement. Je termine toujours un travail que j’ai commencé. Sauf quand son patron lui demandait si elle accepterait de lui faire une gâterie pendant la pause-déjeuner… — Et je suis parfaitement fiable, ajouta-t-elle. — Le chien est en fait un chiot, reprit l’homme. Il vient d’être adopté et n’est pas encore complètement dressé. — Pas de problème. Elle croisa les doigts en priant pour ne pas trop s’avancer. Elle adorait les chiots. Du moins, elle adorait l’idée de chiot… — J’ai quitté la maison tôt ce matin pour aller travailler et je ne rentrerai que tard ce soir. Il faudrait promener le chien pendant le midi. Il avait vraiment une voix incroyable. Basse et autoritaire au point de donner envie de saluer au garde-à-vous, mais aussi… très sexy. Grace se demanda si le physique de son interlocuteur était à la hauteur de sa voix tout en convenant d’un rendez-vous
pour aller chez lui d’ici à quelques heures, où quelqu’un la ferait entrer. Elle trouverait sa paie de 40 dollars sur la table de la salle à manger. Quarante dollars en espèces pour promener un chiot… La chance ! Grace ne demanda pas pourquoi la personne qui devait ouvrir ne pouvait pas se charger de promener le chien. Elle ne voulait pas dissuader son nouvel employeur de l’engager alors qu’il offrait, n’oublions pas, 40 dollars ! Elle pourrait se payer à manger pendant une semaine si elle faisait attention. À l’heure convenue, elle se rendit à l’adresse indiquée et retint son souffle. Elle n’avait pas relevé le nom de l’homme, mais il vivait dans un quartier très coté, au nord de la ville, là où la plage rocheuse courait pendant des kilomètres comme sur un paysage de carte postale du Pacifique nord-ouest. Les falaises d’un vert sombre et les formations minérales se dressaient comme des présents tombés du ciel, à perte de vue. Du moins aussi loin qu’elle pouvait voir, ce qui n’était pas très impressionnant maintenant qu’elle avait besoin de lunettes. D’abord, il lui fallait son emploi idéal et une paie conséquente. La maison était face à la plage. Toute en pierre et en verre, elle était magnifique. Grace fut surprise qu’elle soit bâtie entièrement de plain-pied alors que les habitations voisines avaient un ou deux étages. Plus curieux encore, les escaliers du fronton étaient complétés par une rampe. Pour un fauteuil roulant. Grace frappa puis s’aperçut qu’un Post-it était collé sur le panneau de verre. Chère nounou canine, J’ai laissé la porte ouverte, faites comme chez vous. Oh, si vous pouviez jeter ce papier et ne pas dire à mon frère que j’ai quitté la maison sans fermer, ce serait super, merci. Et aussi ne volez rien. Anna. Grace resta devant la porte, indécise. Elle n’avait pas assez réfléchi avant d’accepter. Autant être honnête : elle n’y avait pas réfléchi du tout une fois qu’elle avait cru identifier un petit boulot facile. Elle se rappela mentalement qu’elle était efficace en temps de crise et qu’elle savait se tirer d’affaire. Mais entrer dans la maison d’un parfait inconnu semblait problématique, voire dangereux. Et si un voisin trop curieux la voyait et appelait la police ? Elle baissa les yeux sur ses vêtements. N’étant pas tenue au tailleur formel des bureaux, elle portait une petite robe d’été et ses mignonnes bottines achetées en soldes sur un site bon marché, avec des chaussettes en dentelle. Elle n’avait rien d’une experte-comptable ni, elle l’espérait, d’une voleuse professionnelle… Mais tout de même… Et si c’était un traquenard ? Et si un pervers vivait là et attirait des femmes sans le sou, un peu désespérées, qui agissaient avant de réfléchir, afin de leur faire subir des horreurs ? Oui, bon, elle avait peut-être passé trop de temps devantEsprits criminelspendant ses nuits blanches, mais c’était tout de même possible. Soudain, derrière la porte, elle distingua un aboiement guilleret et aigu. Puis un autre, qui semblait dire : « Vite, madame, je dois faire pipi ! » Oh, après tout… au point où elle en était ! Grace ouvrit la porte et jeta un coup d’œil à l’intérieur. La salle à manger était aussi superbe que l’extérieur de la maison. De grands espaces ouverts, dans un mélange de bois sombre, d’une élégance toute masculine, et de couleurs neutres. Les meubles étaient rares mais imposants sur un sublime parquet de bois dur veiné. Une façade entièrement vitrée s’ouvrait sur le ciel d’été et l’océan
Pacifique. Grace entra, et les aboiements s’intensifièrent, entrecoupés de geignements pleins d’espoir. Elle se laissa guider par le bruit et découvrit une immense cuisine dernier cri, qui lui fit regretter de ne pas savoir préparer autre chose qu’une soupe basique et des toasts au fromage. La buanderie s’ouvrait derrière, à l’entrée interdite par une barrière d’enfant. De l’autre côté se trouvait un bébé cochon. Un bébé cochon qui aboyait. D’accord, ce n’était pas un cochon mais l’un de ces chiens qui donnent l’impression de s’être pris un mur en pleine figure. Son petit corps était majoritairement brun clair et sa tête noire, avec des yeux exorbités et déments ainsi qu’une langue qui pendait sur le côté. L’animal ressemblait à un héros de dessin animé et décrivait des cercles avec excitation, comme s’il dansait dans l’espoir d’impressionner ou de charmer la jeune femme, afin qu’elle lui ouvre la porte. — Coucou, lui dit-elle. Elle ignorait si c’était un mâle ou une femelle, car il était suffisamment bas pour toucher le sol de son ventre. L’animal renifla et souffla avec un bonheur proche du délire, roulant sur le sol telle une saucisse vivante, avant de se mettre à bondir comme une balle en caoutchouc. — Oh, inutile d’en faire des tonnes ! déclara Grace en ouvrant la barrière. Première erreur. Le chien/cochon/alien la dépassa à une vitesse folle, traversa la cuisine et disparut en une seconde. — Hé ! appela-t-elle. Ralentis ! Mais le chiot n’obéit pas et… waouh ! Malgré ses pattes courtaudes, il filait à toute allure. Il inspira d’un air de bonheur intense tandis qu’il détalait comme un fou, et Grace se demanda s’il ne s’agissait pas finalement bien d’un cochon. Elle put aussi résoudre le mystère du genre, car de derrière elle avait aperçu quelques indices qui ballottaient. Le petit chien, donc, décrivait des cercles frénétiques sur le canapé en aboyant avec un enthousiasme évident. Elle se lança à sa poursuite en se demandant comment elle pouvait accumuler les diplômes d’enseignement supérieur et ne pas avoir le réflexe de demander le nom du maudit animal qu’elle devait garder. — Hé ! lança-t-elle. Hé, toi ! Nous sortons en promenade. Le chiot lui passa devant à la vitesse de l’éclair. Bon sang !bout de souffle, elle fit volte-face et le suivit dans la cuisine, où il À poursuivait un adversaire imaginaire autour de la superbe table de bois sombre sur laquelle étaient posés deux billets de 20 dollars. Grace commençait à comprendre pourquoi ce travail était aussi bien payé… Elle retourna dans la buanderie et trouva une laisse et un collier pendus à la poignée, au-dessus de la barrière. Parfait ! Le collier était d’un bleu viril et le médaillon était gravé au nom de « Tank ». Grace se mit à rire, puis chercha l’animal. Il se révéla que Tank s’était épuisé dans sa débauche d’énergie et qu’il se tenait devant la porte, haletant. — Gentil toutou, roucoula la jeune femme en approchant avec le collier. Quel gentil toutou ! Il parut lui sourire. Oooh ! Tu vois,dit-elle, se comparé à une analyse comptable ou au fait de poser nue, ce travail sera une gentille formalité. Elle était encore occupée à se féliciter mentalement d’avoir accepté cette mission quand devant elle, sur le sol de l’entrée, Tank s’accroupit, se ramassa et… — Non ! cria-t-elle. Oh non, pas à l’intérieur !
Elle se démena pour ouvrir la porte, interrompant Tank en pleine action. Il s’écarta de quelques pas et se remit en position. Cette fois, il fut plus rapide. Grace resta statufiée, horrifiée, bouche bée, tandis que le chiot s’écartait délicatement de sa seconde œuvre, donnait quelques coups de patte arrière sur le bois avec une fierté de matador et dressait sa tête démesurée avant de trottiner tel un roi vers la porte désormais ouverte. Grace le suivit en chancelant, tandis que l’odeur ignoble que Tank laissait dans la maison lui faisait monter les larmes aux yeux. — Tank ! Tank, attends ! Mais il n’attendit pas. Visiblement allégé d’un grand poids, il courut à travers la cour et traversa la rue. Il arriva sur la plage, porté par ses pattes courtes à la vitesse d’une gazelle, et il parut voler par-dessus le sable, droit vers l’eau. — Oh, mon Dieu ! s’exclama Grace. Non, Tank, non ! Mais Tank s’engouffra dans la première vague et disparut. Grace laissa tomber son sac de son épaule, sur le sable. — Tank ! Elle se précipita vers l’eau. Une vague la frappa à hauteur des hanches, la faisant reculer d’un pas tandis qu’elle scrutait fébrilement les remous en quête de la face écrasée du chiot. Rien. Le petit animal avait totalement disparu, il venait de se suicider juste sous ses yeux. Le rouleau suivant la frappa à hauteur de poitrine, et elle recula encore, le souffle coupé par le choc, sans cesser de chercher du regard la petite tête noire. La troisième vague lui passa au-dessus de la tête et la trempa totalement. Elle crachota et secoua la tête pour se remettre du choc. Puis elle plongea dans une tentative désespérée pour retrouver le chiot. Rien. Enfin, elle dut ramper hors de l’eau et admettre sa défaite. Elle tira son téléphone de son sac et jura parce qu’il s’était éteint. Sans doute parce qu’elle le faisait tomber sans cesse… Ou parce qu’elle le jetait sur une plage rocheuse dans l’espoir de sauver un chiot de la noyade. Elle le ralluma en se mordant la lèvre inférieure et appela l’homme qui recherchait quelqu’un de « ponctuel, de responsable et de fiable ». Le cœur battant, la gorge serrée, elle attendit qu’il décroche. — Docteur Scott, annonça la voix masculine et profonde. Docteur Scott… Le docteur Scott ? — Allô ? reprit-il. Il y a quelqu’un ? Oh, mon Dieu !Ce n’était pas bon. Pas bon du tout, car elle le connaissait. Enfin, pas vraiment. Elle l’avait déjà vu parce qu’il était très ami avec les fiancés de Mallory et d’Amy. Le docteur Joshua Scott avait trente-quatre ans, elle le savait car Mallory lui avait servi trente-quatre cupcakes au chocolat pour son anniversaire le mois dernier. Une simple plaisanterie, car il était très à cheval sur sa santé. Il était grand, bâti pour le rugby plus que les salles des urgences, mais il avait pourtant choisi la seconde spécialité. Même dans une blouse froissée par une longue journée de travail, avec ses cheveux noirs en pagaille et ses yeux plus sombres encore cernés d’épuisement, il était sexy à tomber. Les rares fois où leurs regards s’étaient croisés, l’air avait craqué, crépité et explosé sous une tension sensuelle telle qu’elle n’en avait pas ressenti pour un homme depuis trop longtemps. Et elle venait de tuer son chiot. — Euh… bonjour, dit-elle enfin. Je suis Grace Brooks. Votre… promeneuse de chien. (Elle ravala un sanglot terrifié et se força à continuer, à tout avouer.) J’ai peut-être perdu votre chiot.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Duel ardent

de milady-romance

Délicieuse Effrontée

de milady-romance

Opération Cendrillon

de milady-romance

suivant