Blackmoore

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La liberté mérite-t-elle de sacrifier son cœur ?

Déterminée, Kate Worthington souhaite ne jamais se marier. Afin d’échapper à une famille qu’elle abhorre, elle projette de partir pour les Indes. Malheureusement, sa mère a d’autres projets pour elle et l’oblige à conclure un marché : elle pourra y aller si elle parvient à refuser trois demandes en mariage. Kate se rend alors au manoir de Blackmoore où elle retrouve son cher ami d’enfance, Henry Delafield. Au cœur des landes sauvages, Kate doit faire face à la vérité qui a, depuis toujours, maintenu son cœur captif. Cette demande en mariage la libérera-t-elle vraiment ?

« Ce deuxième roman de Julianne Donaldson sur la régence anglaise est captivant et nous immerge au cœur du XIXe siècle. »
Publishers Weekly


Publié le : mercredi 15 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820519887
Nombre de pages : 352
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Julianne Donaldson
Blackmoore
Traduit de l’anglais (États-Unis) ar Alix Pauy
MILADY ROMANCE
À tous les rêveurs, où qu’ils soient.
Chapitre premier
Lancashire, Angleterre, juillet 1820 UNE ALOUETTE CHANTE LES CŒURS BRISÉS. UNE hirondelle entonne le rythme d’une course à deux temps. Le sifflement d’un merle est l’annonce d’un retour. Ce jour-là, ce fut l’appel de l’alouette qui m’attira à ma fenêtre. Je cessai de faire les cent pas dans ma chambre et me penchai à l’extérieur pour mieux l’entendre. Rien qu’un instant, mon impatience se dissipa tandis que j’écoutais sa chanson me parler de peine et d’amours perdues. J’avais beau l’avoir écoutée des centaines de fois, jamais elle ne s’était achevée sur une note joyeuse. D’ordinaire, j’aimais le chant de l’alouette plus que tout autre. Mais ce jour-là, sa mélancolie me rendait nerveuse. Je m’écartai de la fenêtre et ne pus m’empêcher de me tourner une nouvelle fois vers l’horloge de la cheminée. Seulement 15 heures. Je maudis la lente avancée du temps en ce jour où je n’avais rien d’autre à faire qu’attendre. De longues heures me séparaient de la nuit qui précéderait mon départ pour Blackmoore. Patienter une journée de plus n’aurait pas dû être un tel supplice, car j’avais rêvé de ce voyage toute ma vie. Mais en ce dernier jour, l’attente me semblait insoutenable. Ouvrant ma malle de voyage, je pris la partition de Mozart que j’y avais rangée quelques heures auparavant et sortis de ma chambre. J’avais à peine passé la porte que des sanglots me parvinrent à l’oreille. Je me hâtai de traverser le couloir et descendis l’escalier quatre à quatre, m’arrêtant juste au-dessus de la marche où Maria s’était affalée. — Que se passe-t-il ? Quelque chose ne va pas ? demandai-je en me penchant sur elle, imaginant les mille et une calamités qui avaient pu s’abattre sur ma jeune sœur pendant que je faisais les cent pas dans ma chambre. Elle se retourna, le visage levé vers le plafond, ses boucles brunes collées sur ses joues trempées de larmes, sa poitrine tremblant sous la force de ses sanglots. Je l’attrapai par le bras, la secouai avec douceur et insistai : — Dites-moi, Maria ! Que s’est-il passé ? — M-Mr Wilkes est parti et ne v-va peut-être j-jamais revenir ! Je la dévisageai d’un air dubitatif. — Vraiment ? Vous pleurez pour Mr Wilkes ? Un nouveau sanglot me répondit. Je lui tendis mon mouchoir. — Allons, Maria ! Aucun homme ne mérite tant de peine. — Mr W-Wilkes le mérite ! J’en doutais sérieusement. Je tentai d’essuyer ses joues à l’aide de mon mouchoir, mais elle me repoussa. — Vous savez, soupirai-je, il y a des endroits plus confortables pour pleurer que la cage d’escalier. Elle serra les poings et se mit à hurler : — Maman ! Kitty est encore méchante avec moi ! — Kate, lui rappelai-je. Et je ne suis pas « méchante ». Seulement pragmatique. Et en parlant de pragmatisme, ajoutai-je en lui tendant de nouveau mon mouchoir, comment faites-vous pour respirer ainsi ? Elle me repoussa avec un sanglot. — Allez au diable, vous et votre pragmatisme ! Je n’en veux pas ! — Bien sûr que vous n’en voulez pas, répliquai-je, à bout de patience. Tout ce que vous voulez, c’est pleurer dans l’escalier pour un homme que vous n’avez vu que cinq
fois. Elle me fusilla du regard en hurlant : — Maman ! Kitty est encore insupportable ! — Kate ! répétai-je dans un accès de colère. Je m’appelle Kate ! Et maman n’est pas là. Elle est partie en visite. Et si vous refusez d’entendre raison, alors je refuse de vous réconforter. Maintenant, je vous prie de m’excuser, j’ai un concerto de Mozart à répéter. Elle me regarda droit dans les yeux et refusa de bouger, me contraignant à m’agripper à la rampe pour l’enjamber. Secouant la tête d’un air dégoûté, j’entrai dans le salon et refermai soigneusement la porte derrière moi. Un instant plus tard, elle se mit à pleurer avec plus de vigueur ; mon chat, assis sur le piano, se hérissa et miaula à l’unisson. — Oh non, tu ne vas pas t’y mettre aussi ! m’écriai-je, dépitée. Il existe une multitude de mauvaises façons d’interpréter Mozart, et une seule bonne. Sa musique exige autant de précision que la résolution d’une équation mathématique. Chaque note est un petit soldat marchant au pas sans dépasser l’espace de temps qui lui est accordé. Lorsque je jouais Mozart, la passion n’avait pas sa place. Pas plus qu’un chat nommé Cora qui avait grimpé sur mon épaule et me griffait en essayant de fuir. Ou qu’une sœur qui s’arrangeait pour pleurnicher derrière la porte au moment précis où je voulais m’exercer. Après de longues minutes passées à essayer de me concentrer dans tout ce tapage, je jouais irrémédiablement Mozart de la mauvaise façon, frappant les touches avec une telle passion que je me cassai un ongle. — Flûte ! marmonnai-je alors qu’un nouveau sanglot résonnait dans le hall. Je penchai la tête en arrière et criai pour couvrir le bruit : — Mozart n’est pas fait pour être joué dans ces conditions ! C’est une insulte à son génie musical ! J’entendis des pas se hâter vers la porte et les sanglots de Maria se muer en des paroles peu intelligibles : — Kitty a été insupportable, maman ! Elle n’a aucune compassion pour mon chagrin et m’a dit d’aller pleurer ailleurs alors que tout le monde aurait compris que je n’ai pas choisi cet endroit pour pleurer, jedevais tout simplement pleurer et il s’est trouvé que j’étais près de l’escalier lorsque est venu le… — Oh, ce n’est pas le moment, Maria ! Au son de la voix de ma mère, Cora sauta de mes épaules. Elle traversa la pièce en un éclair de fourrure grise et partit se réfugier sous une chaise. L’instant d’après, la porte s’ouvrit en grand et maman fit irruption dans la pièce. Elle n’avait même pas pris la peine d’enlever son chapeau, et sa poitrine se soulevait violemment à chaque inspiration. — Est-ce vrai ? demanda-t-elle, haletante, en posant une main sur son cœur. Est-ce possible, Kitty ? — Kate, lui rappelai-je sans cesser de jouer. Mozart exigeait une grande concentration, et à présent que les beuglements de Maria avaient laissé place à de faibles gémissements, j’étais décidée à faire bon usage de ce silence relatif. Sans crier gare, maman s’approcha du pianoforte, faisant violemment cliqueter ses chaussures sur le plancher, et s’empara de ma partition. — Maman ! Je me levai pour la rattraper, mais ma mère recula en la maintenant au-dessus de sa tête. Alors, pour la première fois depuis son arrivée, je pus détailler l’expression de son visage et fus saisie de terreur.
— Est-ce vrai ? répéta-t-elle d’une voix basse et tremblante de rage. Avez-vous refusé une demande en mariage de Mr Cooper ? Sans même me consulter ? Je ravalai ma nervosité et haussai une épaule avec désinvolture. — Pourquoi vous consulter ? rétorquai-je. Je vous ai déjà fait part de mes opinions sur le mariage. Je m’efforçai d’attraper ma partition, mais elle la tint plus en hauteur, profitant des cinq centimètres qu’elle avait de plus que moi. — Et puis, poursuivis-je, c’était Mr Cooper ! Il a déjà un pied dans la tombe ! Je serais prête à parier qu’il ne passera pas l’hiver ! — C’est encore mieux ! Si seulement toutes mes filles avaient cette chance ! Comment avez-vous pu ruiner une telle opportunité, Kitty ? J’esquissai une moue dégoûtée. — Je vous l’ai dit et répété, maman : je n’ai pas l’intention de me marier. Maintenant, je vous prie de me rendre ma partition. Vous ne souhaitez sûrement pas que je manque d’entraînement pour jouer à Blackmoore. Elle pinça les lèvres, le visage cramoisi, et jeta ma partition par terre. Les feuilles s’éparpillèrent sur le plancher, froissées comme des ailes d’oiseaux blessés. — Maman ! Mozart ! m’écriai-je en m’accroupissant aussitôt pour rassembler les pages. — « Maman ! Mozart ! » répéta-t-elle d’une voix aiguë et moqueuse, en agitant les mains de chaque côté de son visage. « Maman, je ne veux prendre aucune décision sensée comme me trouver un bon mari. Maman, je veux seulement aller à Blackmoore, jouer Mozart et gâcher les rares occasions qui s’offrent à moi. » Je me relevai, ma partition serrée contre ma poitrine, les joues en feu. — Je ne pense pas que mes objectifs, même s’ils diffèrent des vôtres, puissent être qualifiés de gâchis… — Vos « objectifs » ! Alors ça, c’est la meilleure ! Elle se mit à faire les cent pas devant moi, frappant le sol de ses talons comme si c’était ma volonté qu’elle était en train de piétiner. — Et quels sont-ils exactement, ces fameux objectifs ? demanda-t-elle enfin. — Vous les connaissez, murmurai-je. Elle s’arrêta en face de moi, les mains sur les hanches. — Lesquels ? Me décevoir ? Devenir vieille fille comme votre tante Charlotte ? Est-ce pour cela que j’ai tant investi en vous ? Pour n’obtenir en retour qu’une tête de linotte qui ne s’intéresse qu’à Blackmoore et à Mozart ? Je levai le menton, priant pour qu’il ne tremble pas. — Ce n’est pas vrai. J’ai beaucoup d’autres centres d’intérêt. Je m’intéresse aux Indes, je m’intéresse à Oliver, je… — Oh, ne me parlez plus des Indes, ma fille ! J’en ai assez ! s’écria-t-elle en levant les bras au plafond. Je tressaillis malgré moi. — Je suis abasourdie que Charlotte ait osé vous inviter contre mon avis ! Les Indes ! Comme si vous avoir à ma charge ne me pesait pas déjà suffisamment, avec votre entêtement et votre… Elle pivota sur elle-même et revint vers moi. Je dus faire preuve de volonté pour ne pas reculer. Tenant Mozart serré contre ma poitrine, j’ordonnai à mon menton de rester levé. Je soutins son regard. — C’est terminé, Kitty ! déclara-t-elle en levant l’index pour l’agiter sous mon nez. J’en ai assez de votre obstination. Je vais vous montrer que je sais ce qui vaut mieux pour vous, et je vais commencer dès maintenant. Vous ne vous rendrez pas aux Indes. Je vais écrire à votre tante Charlotte pour lui annoncer que j’ai pris ma décision. Et…
Je m’apprêtais à protester, mais elle m’attrapa le menton, me forçant à refermer la bouche. Puis, se penchant si près de mon visage que je pouvais sentir son haleine de thé ranci, elle murmura : — Et vous n’irez pas à Blackmoore. Vous resterez ici pour apprendre quelle est votre place. Et inutile d’en parler à votre père si vous ne voulez pas vous attirer davantage de problèmes. Elle me relâcha dans un grand geste théâtral, une lueur de triomphe brillant dans ses yeux sombres. Je secouai la tête, le cœur battant. — Non, maman. S’il vous plaît. Pas Blackmoore. Je vous en prie, ne me privez pas de Blackmoore… — Non ? Elle leva le doigt, me réduisant au silence d’un regard dur, et ordonna d’une voix sifflante : — Allez dans votre chambre et défaites vos valises, Kitty. Je la regardai longuement dans les yeux. Ils avaient la même couleur qu’un vieux piège rouillé que j’avais trouvé dans les bois quand j’avais sept ans. Un lapin s’était fait prendre entre ses dents de fer. Le petit animal ne se débattait plus, mais il respirait toujours. J’avais frénétiquement tenté de le libérer, mais le vieux métal rouillé avait refusé de s’ouvrir. Désespérée, j’avais fini par courir au manoir Delafield pour entraîner Henry dans les bois. Il avait regardé le lapin et secoué la tête. Puis il avait pris un gros caillou et m’avait demandé de me retourner et de fermer les yeux. J’avais pleuré mais lui avais obéi. Quelques instants plus tard, sa main s’était posée sur mon épaule. J’avais ouvert les yeux. Il avait déclaré que le lapin ne souffrait plus. C’était tout ce qu’il avait pu faire pour la pauvre petite bête. Par la suite, je ne revis jamais le piège – Henry avait dû s’en débarrasser. Cependant, son aspect meurtrier resta gravé dans ma mémoire : ses larges dents métalliques, sa couleur de rouille, la force de son emprise… À cet instant, je lisais la même froide ténacité dans les yeux de ma mère. Elle allait m’ôter Blackmoore et l’espoir que représentaient les Indes, et je ne pouvais rien faire pour l’en dissuader. Je n’avais aucune prise sur elle, aucun moyen de me libérer de sa volonté. Le désespoir me frappa soudain avec la violence d’un coup de poing dans l’estomac. — Je ne m’appelle pas Kitty, grinçai-je entre mes dents. Je m’appelle Kate ! Je m’éloignai d’un pas furieux, attrapai mon chat sous la chaise et quittai la pièce sans verser une larme. Je trébuchai sur Maria, toujours dans l’escalier, et tombai sur les coudes, les mains prises par Cora et Mozart. La douleur s’empara de mes deux bras tandis que Cora me griffait les joues en se débattant pour s’échapper, mais je ne pleurai pas. Déterminée à retenir mes larmes, je me relevai avec peine au milieu des hurlements de Maria, qui m’enjoignait de regarder où je mettais les pieds, et grimpai les marches quatre à quatre pour m’engouffrer dans le couloir de l’étage et entrer en trombe dans ma chambre. Je claquai la porte, posai Cora au sol et jetai ma partition sur le lit. Mes coudes et mes tibias me lançaient terriblement, mais c’était mon impuissance qui me donnait envie de hurler. Elle me faisait infiniment plus mal que n’importe quelle souffrance physique. Je me pris la tête entre les mains et fis les cent pas, combattant une furieuse envie de pleurer. J’aurais dû m’y attendre. C’était classique chez maman, de débarquer ainsi pour tout gâcher juste au moment où je pensais enfin réaliser mon rêve. Mais le plus rageant, c’était que je n’y pouvais absolument rien. À dix-sept ans, j’étais enfermée dans cette cage de pierre et de verre, de sentiments durcis et
’attentes que je ne pourrais jamais satisfaire. Un cri étouffé monta dans ma gorge. Je me sentis envahie par un besoin irrépressible de détruire quelque chose. Choquée par ma propre impulsion, je m’arrêtai net. La dernière fois que j’avais cédé à un tel élan de violence, je l’avais amèrement regretté. Malgré moi, mon regard se posa sur la latte de plancher disjointe sous la fenêtre. Puis sur le coffre au pied de mon lit. Cela faisait si longtemps que je ne l’avais plus ouvert… Les mains tremblantes, j’attrapai la lame de plancher et tirai de toutes mes forces. Elle finit par se soulever avec un craquement de protestation. Je plongeai alors la main dans l’espace dissimulé en dessous, de vieilles échardes m’éraflant au passage, et sentis sous mes doigts le métal lisse de la clé. Je m’en emparai et m’agenouillai devant le coffre de bois, examinant cette serrure que je n’avais plus fait jouer depuis des années. Enfin, je pris une grande inspiration, fis tourner la clé et soulevai le couvercle. L’odeur du cèdre emplit mes poumons. C’était le parfum de l’enfance, celui des secrets. Retenant mon souffle, je saisis à deux mains le modèle réduit. Comme toutes les fois où je l’avais déplacé, il était plus lourd que dans mon souvenir. Je le posai sur le sol, puis rabaissai le couvercle du coffre et y installai le modèle avec mille précautions. Assise sur mes talons, je contemplai la petite maison de bois avec un mélange d’admiration et de regret. Il en avait toujours été ainsi. Je l’aimais et la regrettais à la fois. Je l’aimais pour ce qu’elle était. Je regrettais ce que je lui avais fait. Je passai doucement le doigt le long de la toiture, m’arrêtant à l’endroit où elle était détruite, où le travail appliqué n’était plus qu’un amas d’échardes. — Voici Blackmoore, me murmurai-je à moi-même. Elle a trente-cinq pièces, douze cheminées, trois étages, deux ailes…
Chapitre2
Quatre ans auparavant — MAIS JE NE SUPPORTE PLUS DE VOUS VOIR PARTIR À Blackmoore chaque été en me laissant seule ici ! Ne deviez-vous pas demander à votre mère si je pouvais vous y accompagner cette année ? Sylvia, ma meilleure amie, me regardait en fronçant les sourcils, assise sur le sofa devant la fenêtre. — Je sais, soupira-t-elle en me tendant une main réconfortante que je repoussai. Je suis désolée, Kitty ! Je le lui ai demandé des dizaines de fois. Elle a refusé. Elle refuse toujours. — Mais pourquoi ? Je sais qu’il y a plein de chambres inoccupées à Blackmoore. Je ne mange pas beaucoup. Je sais me faire toute petite. Pourquoi ne veut-elle pas ? J’eus le temps de faire un aller-retour d’un bout à l’autre de la pièce, mais Sylvia ne me répondait toujours pas. — Est-ce qu’elle me reproche quelque chose ? Est-ce pour cela que je n’ai pas été invitée ? Sylvia haussa les épaules, secouant légèrement la tête. — Je n’ai pas de réponse à vous offrir. Je me laissai tomber sur le sofa à côté d’elle, enfouis mon visage dans mes mains et poussai un cri étouffé. Mes cheveux retombèrent sur mes épaules en un nuage noir. Des pas résonnèrent dans la pièce, puis j’entendis la voix de Henry : — Pourquoi toute cette agitation ? — Kitty regrette de ne pas pouvoir se rendre à Blackmoore. Encore une fois, répondit Sylvia avec un petit soupir de patience forcée qui me fit relever la tête. — Vous ne comprenez pas ! Ni l’un ni l’autre ! m’écriai-je en les regardant alternativement, Henry et elle, qui me dévisageaient comme si j’étais devenue folle. Vous avez toujours pu y aller, et moi jamais ! Ils n’avaient pas idée de ce que je pouvais ressentir en restant seule ici tous les étés depuis toujours. Ils ne pouvaient comprendre l’impression d’étouffement qui m’étreignait lorsque je les imaginais explorer la côte et les landes, et cette immense vieille maison emplie de passages secrets, tandis que je restais là à contempler ces murs de pierre et ces vieilles haies que j’avais connus toute ma vie. — Mais ce n’est qu’une maison, Kitty, dit Sylvia d’une voix douce. Je secouai la tête. — Ce n’est pas qu’une maison. Et c’était vrai. Pour moi, c’était bien plus que cela. Pour Sylvia, ce n’était que la demeure de son grand-père, le domaine où sa famille passait ses vacances chaque année. Mais pour moi, partir en visite à Blackmoore, c’était sortir d’une cage où j’étais restée enfermée toute ma vie ; c’était échapper à ce que mon quotidien avait de monotone et d’interminable. — Alors qu’est-ce ? me demanda Henry, ses yeux gris plus sérieux que d’ordinaire, comme si ma réponse revêtait pour lui une réelle importance. — C’est l’aventure ! répondis-je, et ce simple mot avait la saveur de la liberté. Je ne suis jamais sortie du comté où je suis née. Je n’ai jamais vu l’océan ni les landes. Et tous les ans, vous me quittez pour cette grande maison perchée sur une falaise surplombant l’océan, avec les landes en arrière-plan. Et vous me taquinez sans cesse… Je jetai à Henry un regard accusateur, auquel il répondit par un sourire innocent.
— Vous me taquinez sans cesse, repris-je, avec des rumeurs de fantômes dans les landes, de passages secrets et de contrebandiers, et vous refusez de me dire si tout cela est vrai. Je donnerais n’importe quoi pour aller à Blackmoore, conclus-je dans un soupir. — « N’importe quoi » ? demanda Henry d’un air dubitatif. — Je vous le jure, Henry, je donnerais n’importe quoi ! — Comme… Je m’efforçai de trouver un exemple assez significatif pour leur faire comprendre à quel point j’étais résolue. Je baissai les yeux. Pas mes doigts. Il me les fallait tous pour exceller au pianoforte. Un orteil ? Peut-être un tout petit ? — Pour voir Blackmoore, je serais prête à donner un petit orteil, affirmai-je. Sylvia blêmit. Une lueur d’intérêt passa dans les yeux de Henry. — Un petit orteil ? demanda-t-il. Pas un gros ? Je me mordis la lèvre inférieure. — Non, je pense que les gros orteils sont indispensables à l’équilibre. Un petit orteil. Peut-être le plus petit. — Et comment ferez-vous pour vous couper un petit orteil ? demanda Henry, un sourire malicieux au coin des lèvres. — Henry ! intervint Sylvia. Il la fit taire d’un geste de la main et me défia du regard. Je déglutis avec peine. — Je… Je demanderai au cuisinier de s’en charger. — Du sang dans la cuisine ? s’écria Sylvia, horrifiée. Non, Kitty ! Ce n’est pas possible ! Je tâchai de réfléchir froidement à l’idée. — Cela ne serait pas si terrible, dis-je enfin. Il y a sûrement parfois un peu de sang dans la cuisine, lorsqu’on découpe de la viande crue ou… Sylvia se plaqua les mains sur les oreilles, secouant la tête. — De grâce, taisez-vous ! Henry semblait avoir toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. — Et que feriez-vous de ce petit orteil, Kitty ? Y a-t-il un marché où l’on peut échanger des orteils contre des visites à Blackmoore ? Ma frustration se mua soudain en une colère noire. Je m’emparai d’un coussin, que je lui jetai au visage. Il l’esquiva avec une aisance exaspérante. — J’ignore s’il existe un tel marché, Henry Delafield, mais vous êtes bien placé pour le savoir, puisque Blackmoore vous appartiendra un jour. « Y a-t-il un marché pour les petits orteils ? » poursuivis-je en imitant son insupportable demi-sourire. Parce que je vais m’en couper un sur-le-champ pour payer mon voyage. Et je me fiche de savoir si votre cuisinier s’oppose à ce qu’il y ait du sang dans la cuisine ! Je me penchai sur mes bottes pour les enlever, mais mes doigts tremblants ne pouvaient rien contre les lacets, qui semblaient s’être soudain changés en un sac de nœuds. Je tirais dessus sans succès, les joues brûlantes, les yeux embués de larmes. Je clignais des paupières, tentant d’y voir clair, lorsque Henry enjamba Sylvia, la poussant de côté pour s’asseoir près de moi. Il prit mes mains entre les siennes. — Kitty, dit-il à voix basse, arrêtez. Arrêtez. Je me débattis sans conviction. — Je suis désolé, murmura-t-il, la tête tout près de la mienne. Je n’aurais pas dû vous taquiner ainsi. Je sais quels sont vos sentiments à ce sujet. Ses mots eurent sur moi l’effet d’un seau d’eau sur des flammes. Je libérai mes mains et y enfouis mon visage, inspirant profondément. J’avais encore réagi de manière excessive. C’était l’une de mes grandes faiblesses. C’était l’une des grandes
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