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Carnet critique

De
130 pages
Le théâtre est aujourd'hui plus qu'une discipline artistique ou qu'un des loisirs organisés. Il est, depuis la Révolution française, un des lieux de production de la Nation. C'est au croisement de ce que deviennent l'Etat et la culture qu'un regard sur le théâtre a aujourd'hui un sens. Ici, à l'occasion d'une résidence critique pendant le fesival d'Avignon 2009, mise en place par le "Off", la réflexion sur le théâtre se fait à partir de son cadre (institution, politiques culturelles), mais aussi de la réalité de ses scènes (spectacles, pratiques de plateau).
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Préface Un carnet critique critique Un nouveau livre nous est donné sous la forme humble d’un carnet. Sa petitesse cache une prolifération de formes et de pistes, d’invitations à penser et d’outils proposés pour le faire, qui étonne. Il ne porte pas sur le théâtre en général, mais sur sa situation institutionnelle et politique présente, et sur la manière dont l’art et la pensée peuvent y vivre, ou y mourir. Cette situation est saisie à partir d’une conjoncture représentative (cette somme ou cette vitrine qu’est le festival d’Avignon) et mise en rapport avec un passé proche (la décentralisation) et des couches de temps plus lointaines (la Révolution française, l’Ancien Régime), mais toujours actives, positivement ou négativement. Tout est clairement expliqué au début quant aux conditions concrètes très intéressantes de son écriture, je n’y reviens pas. L’un des intérêts de ce petit livre est de rendre au mot critique un peu de son sens, de sa force et de son intérêt. Le titre de cette préface évoque celui, fameux, de Marx (« Critique de la critique critique ») afin de rappeler que les temps ont changé et que la pensée « de gauche » est désormais sans doute le meilleur fossoyeur qui soit de l’art et de la politique, enterrés par la Culture. Et que Marx aujourd’hui s’intéresserait beaucoup au contraire à cette tout autre « critique critique ».
C’est une évidence criante que l’indigence extrême, générale, profonde et spectaculaire de la « critique » théâtrale en France aujourd’hui. Ces notes prouvent que ce n’est pas une fatalité. De la réflexion, de la mémoire, et la maîtrise d’une langue y suffisent. Ouvrir les yeux et les oreilles, comparer, se souvenir, lire un peu, s’interroger sur ses propres réactions, sur celles des autres, éviter de répéter les phrases toutes faites et de se poser les questions déjà réglées, celles dont la réponse est contenue dans l’énoncé, en se demandant comment dire mieux, autrement, en se laissant arrêter par les énigmes rencontrées (elles sont nombreuses), sans se presser de les écraser sous des lieux communs, écouter ce que la langue déjà dit d’elle-même. Tout le monde peut le faire. Ce carnet est un outil destiné à en produire d’autres : que chacun s’y essaie. Évidemment le charme ici vient aussi du fait qu’on n’a pas l’impression de lire le Journal. On trouve des propos dans lesquels la forme fait l’objet d’un travail, et jaillit en images qui s’impriment et « font voir », comme dans les textes de Gracq, de Paulhan, d’Annie Le Brun… Une pensée cherche à cerner son objet, elle ne le considère pas comme déjà connu, elle laisse apparaître son processus de formation au travail et nous fait partager le bonheur de la trouvaille même si elle est provisoire. Un autre point remarquable du « carnet critique » qui suit consiste dans l’association continue d’une extrême prudence méthodologique et d’une permanente fermeté et radicalité d’analyse. Les circonstances en sont peut-être l’occasion. Encore fallait-il la saisir, et s’y tenir. On ne peut qu’apprécier ce parti pris d’écriture prudent qui consiste à « rédiger des notes éparses » à partir d’expériences singulières. Dans le paysage des ouvrages sur la « culture » ce travail tranche. Son auteure ne vient pas y faire part de ses théories (même si elle en a) mais elle vient rendre compte d’un ensemble d’expériences qui sont l’occasion pour un effort de pensée, encore une fois, de trouver sa forme. Et c’est grâce à cette forme trouvée, autant que par les analyses proposées, que cette description de la situation du théâtre « public » aujourd’hui, de son navrant naufrage et ses rapports avec le théâtre privé (situation qui n’a rien de général mais qui varie selon les temps), de sa transformation tendancielle en machine à produire des carrières et à relayer des politiques culturelles qui sont avant tout des politiques, est si éclairante.
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Contrairement à ce que dit l’auteure dans sa conclusion, je crois que son travail, et le pas de côté qu’il opère, excède largement le projet d’une « véritable sociologie de la culture et de l’art », précisément parce qu’il permet constamment de combattre le sociologisme implicite qui préside aujourd’hui à toute conception du public entendu comme population déterminée, aux besoins supposés de laquelle il faudrait répondre. Au travers de nombreuses analyses de détails, nous sommes au contraire toujours ramenés à la question du peuple qui entre dans une salle et qui en sort différent, parce qu’il se différencie de lui-même dans cette expérience, si bien sûr elle en est une. Pour le savoir il faut à chaque fois regarder d’un autre œil le ballet des gestes et l’ouverture de la forme (plutôt que le système des comportements et la valeur des contenus). Les angles d’attaque sont multiples, j’en mentionne quelques-uns dans le désordre : les applaudissements, la représentation en miroir, la distinction du peuple et du public, la fausse alternative de l’élitisme ou de l’accessibilité, le rapport entre la navette qui nous mène dans les théâtres de banlieue et la construction des ghettos de « jeunes » sans « culture » qu’elle survole, la « présence » (théologique ?) de l’acteur en rapport avec la marionnette, les apories de la communauté, les rapports entre politique et art, la distinction entre la psychologie et les affects, l’idée fondamentale, si simple à comprendre et importante à rappeler, que la pensée n’est pas quelque chose d’intime, d’intérieur, ni d’extérieur, mais qu’elle est de l’ordre de l’intervalle, le rappel que le théâtre est ce qui se passe sur un plateau, dans un espace et dans un temps, et non l’illustration d’un patrimoine littéraire, le traitement d’un thème ou l’expression d’un message ou d’une idée, qu’il est activité d’art et de pensée, pensée en espace et déplacement du regard, et non propédeutique à l’action militante, ou pédagogie émancipatrice, et que c’est précisément en cela qu’il est éminemment politique. Si le théâtre est toujours cette chambre d’écho de l’interpellation des individus en sujets, s’il est donc au confluent des structurations psychiques et collectives qui font et défont les formes de cet ensemble contradictoire qu’est une société, même s’il n’en est que le lieu de la réitération, dans ce jeu même, et dans cette « répétition », du politique est à l’œuvre.
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Mais le politique, encore ne suffit-il pas de le nommer, de le brandir comme un fétiche tant est puissante l’ambivalence permanente de son évocation rituelle, comme ce carnet le signale bien. Encore faut-il le produire. Ce livre contribue à nous produire nous-mêmes comme sujets politiques en tant que spectateurs, en nous offrant des mots dissonants et des coups d’œil obliques. Il inaugure une discussion acide : qu’elle se poursuive ! Bertrand Ogilvie
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