Cherche père, désespérément...

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Premier écrit de l'auteure, qui nous plonge dans la recherche obstinée de ses origines paternelles. Cette quête éperdue du père lui révèle une ascendance espagnole et découvre une fratrie ignorée. C'est ainsi qu'elle va annoncer à un homme de 77 ans qu'elle est sa soeur ! Simone peut ainsi recueillir les souvenirs d'enfance ; d'abord paisibles, puis effroyables lorsque la famille fut confrontée à la guerre fratricide de 1936.
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
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EAN13 : 9782336277424
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Cherche père, désespérément...@
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04369-5
EAN : 9782296043695Sill10ne FOURA TIER
Cherche père, désespérément...
Préface de Menie Grégoire
L' Har11lattanToute reproduction en tout ou partie de ce document à d'autres fins sur un quelconque
support est interdite. Le non-respect de cette interdiction constitue une contrefaçon pouvant
engager la responsabilité civile et pénale du contrefacteur.Préface
CHERCHE PERE DESESPEREMENT...
Par Menie Grégoire.
Simone Fouratier... était-ce elle, cette voix bouleversante
qui parlait sur l'antenne d'RTL durant les débuts de mon
émission? Elle, une autre ou un autre, tous semblables devant
cette découverte intolérable qu'on ne sait pas d'où on vient,
de qui et d'où on sort, dans la chaîne éternelle des hommes et
des femmes. Comme si on était apparu sur cette terre sans
liens, sans histoire, sans racines, sans images ni souvenirs de
ceux d'où on émane: inconnus mais pourtant essentiels.
Chaînes brisées, souvenirs interdits, déchirures aux
conséquences insoupçonnables, tels Simone et ses semblables
sont-ils apparus sur l'antenne à une époque où il était interdit
par la loi de savoir qui vous avait mis là, comment et
pourquoI.
Nés «sous X» ou abandonnés, ils sont arrivés sur
l'antenne, déchirés, quêtant souvent sans espoir l'être
mythique qui était leur père ou leur mère.
Ils étaient déchirants, et bien sûr déchirés. Je me souviens
de cet homme qui cherchait encore sa mère: il avait plus de
70 ans et disait: « Elle n'est peut-être pas morte... et je ne veux
pas, moi, mourir sans la retrouver. » « Retrouver », c'est à dire
reprendre, ravoir, reconnaître un être qu'on n'a jamais connu
et dont on sort mystérieusement.Je n'ai pas osé lui répondre comme le poète: « Cherche la
rose, si tu ne l'as pas trouvée, tu l'auras du moins cherchée. »
Car pour l'amour, pour le bonheur, le poète a raison, mais
c'est faux pour les racines que rien ne peut remplacer.
La loi qui a enfin permis aux enfants abandonnés à la
naissance de demander et d'obtenir des renseignements sur
leurs parents a été un progrès réel dans l'histoire des hommes.
Pourtant c'était hier. Q!1elle folie à l'image du cruel
dixneuvième siècle de donner encore tous les droits aux parents
et rien aux enfants.
Simone témoigne pour des milliers d'êtres qui se
reconnaîtront et à qui elle donnera peut-être de l'espoir. Oui,
ils ont raison de chercher, c'est un droit imprescriptible, c'est
la clé de l'équilibre, et les parents n'ont pas ce droit de
rompre la chaîne. Il n'y a pas de «fils ou de fille de
personne ».
Chez Simone comme chez tous les autres, le pardon est
facile quand on a «quêté éperdument» et des années de
recherche, même inutiles, ne sont pas de trop: on en a
besoin, comme de pain pour survivre. C'est ce que dit
superbement Simone, et puis elle le laisse entendre: si on ne
les a pas trouvés, on a créé en rêve cette existence
indispensable à l'équilibre, à la dignité. On a acquis au fond
son « droit de vivre ».
Notre époque est critiquée, elle est néanmoins plus
humaine que les précédentes, parce que c'est une époque de
vérité, celle de la découverte de l'âme humaine, avec sa part
« inconsciente », que toute .la psychologie moderne doit au
docteur Freud. Notre époque est la fin du règne de la raison
toute sèche, et l'avènement de l'irrationnel. C'est sur lui que
s'est construit chacun de nous, autant que sur la raison.
8Chaque fois que, sur l'antenne d'RTL, surgissait une lettre
ou un appel comme celui de Simone, c'était une pluie
d'autres lettres et d'appels, tous concordants, avec cette
fraternité profonde des abandonnés: «Dites-lui bien que
moi..., dites-lui qu'elle cherche... Moi, j'ai fini par trouver »,
etc. Il y a surtout eu le récit de retrouvailles après des années
de quête (l'entourage, Dieu merci, n'est pas toujours muet.)
Mais je ne me souviens guère que d'un pardon général, la joie
d'être enfin « l'enfant de... » une joie qui fait tout pardonner,
comprendre et excuser. Les enfants sont donc plus généreux
que leurs parents, on s'en doutait un peu.
Ai-je fait autre chose, chère Simone, que d'écouter,
comprendre et faire savoir ce qu'on ne disait qu'à soi même
(si on osait!) C'est ce qui a fait de ces quinze années de
dialogue public entre les êtres, cette heure de confidence
anonyme pour ceux qui écoutaient et qui osaient parler de
leur vérité. Ce sont eux, et non moi, qui vous ont aidée.
Vous avez eu raison, Simone, d'écrire ce livre. On voudrait
qu'il atteigne tous ceux qui sont vos frères et vos sœurs en
solitude, en courage et en réussite.
Utile et vrai, votre livre est beau, inoubliable. Beau par le
style, par ses mots, ses retrouvailles pour dire les souffrances
et le courage. Beau enfin par un bonheur conquis: celui de
s'être trouvée soi-même.
9« Que de maux et de pleurs
nous coûteront nos pères! »
Pierre
CorneiUe,
))(( Le Cid« Quand vous flirtiez en ce
temps-Id vous vous touchiez du bout des
doigts, la pilule n'existait pas, fallait pas
jouer d cesjeux-Id... *»
*Et mon père~ de Nicolas Peyrac.
Pourtant, parfois « en ce
temps Id» hommes et femmes ignorant
la chansonnette succombaient au désir,
malgré les risques encourus. Passion de
la chair? Amours interdites ?..
Toujours est-il que, quelquefois, un
enfant naissait dans des circonstances
particulières et toute son histoire
disparaissait sous une terrible chape de
silence... Je suis l'un de ces enfants,
amputé d'une partie de lui-même, d la
recherche de ses racines...UNE OMBRE SUR MA VIE
«C!Jest une fille!» La jeune femme ne réagit pas. Elle est
fatiguée, très fatiguée... La sueur ourle son front. Il fait très
chaud en ce Il juillet, ce qui ajoute à l'épreuve du « travail»
long et pénible. C'est que le bébé, malgré l'approche du terme,
ne s'est pas retourné. « Il vient par le siège» a dit la sage-femme.
Va pour un siège...
Maintenant elle repose, le corps endolori... Les cris du bébé
qu'on toilette la tirent de sa torpeur. Ils lui en rappellent
d'autres... Ne vient-elle pas de mettre au monde son septième
enfant? C'est sa cinquième fille, après deux garçons. Mais
fille ou garçon cela importe peu; résignée, elle accepte ce que
la nature lui donne, consciente d'être, comme il lui arrive de
le dire: «fragile de ce côté-là.» Une bouche de plus à nourrir,
bah! Elle se débrouillera...
Pourtant la conjoncture ne s'y prête guère, en cette année
1941. Bien qu'en zone libre, à Châteauroux (Indre) comme
ailleurs, les difficultés sont grandes. En effet, la France est
entrée dans le conflit mondial en septembre 1939.
Traumatisée par cette « drôle de guerre »!J elle y mettra fin par la
signature de l'armistice en juin 1940. Le Maréchal Pétain
s'érige en sauveur et son portrait s'affiche partout. Pourtant,
les Français sont de plus en plus déçus. Ils espéraient une
amélioration de leurs conditions de vie et s'accommodent maldes diktats que l'administration allemande impose dans tous
les domaines: la France occupée, l'économie paralysée, et les
restrictions alimentaires qui ne font que s'allonger... Au fil des
mois, le pays lentement, va devenir totalement exsangue...
Cette petite fille qui vient de naître, c'est moi. Je fais mon
entrée sur la scène du monde dans cette période sombre et
tourmentée. Et comme si cela ne suffisait pas, s'ajoute à cette
particularité, celle d'avoir une mère veuve depuis trois ans, et
de ce fait, d'être déclarée à l'état civil: « ...enfant naturel né de
pèreinconnu. » Cette arrivée boiteuse va ternir ma vie, au point
de laisser sur elle l'empreinte douloureuse de ce père absent.
Ce grand manque va dominer toutes les privations de ces
années d'après-guerre...
Se retrouver à 41 ans avec ce bébé sur les bras, quelle délicate
position pour ma pauvre maman! Car avant de se marier en
1936 et de perdre son mari deux ans plus tard, elle était
mèrecélibataire de quatre enfants dont les pères s'étaient volatilisés.
Ce mariage lui avait apporté la respectabilité et l'avait mise
enfin à l'abri du «qu'en-dira-t-on ». Puis un jour, elle devint
veuve...
Et voilà qu'avec mon arrivée les ennuis recommencent. Les
aînés de la fratrie le savent bien, c'est pourquoi ils observent
cette grossesse sans complaisance. Par ma faute les ragots vont
à nouveau aller bon train! En effet, être mère célibataire en ce
temps là, était bien moins admis qu'aujourd'hui. A cette
époque on parlait communément de «fille mère ». Un statut
peu enviable et lourd à porter. On encourageait d'ailleurs
vivement ces femmes à abandonner leur enfant. Ma mère, elle,
avait choisi d'assumer, seule évidement.
C'est ainsi que dès qu'elle peut reprendre son travail à l'usine
d'aviation de Déols, proche de Châteauroux, maman me
confie aux bons soins d'une nourrice. Cet éloignement apaise
sans doute les esprits, mais ne me permet guère de me faire
aimer des aînés, comme a pu l'être ma petite sœur, arrivée
16quelque vingt mois après ma naissance, et restée auprès d'eux.
J'ai trois ans, lorsque ma mère me place dans une maison
d'accueil pour enfants défavorisés, où je rejoins mes frère et
sœur juste au-dessus de moi, présents en ce lieu depuis le
début des hostilités, en 1939.
Et c'est enfin en 1945, la guerre finie, qu'en dépit de bien des
difficultés, maman parvient à nous réunir tous sous le même
toit. Je mesure le courage qu'il lui a fallu à cette époque, pour
« mener sa barque» et assumer l'énorme responsabilité de huit
enfants. C'est ainsi qu'après avoir été ballottés d'un endroit à
un autre, nous arrivons enfin « chez nous» ; chacun avec des
expériences diverses et plus ou moins chanceuses. Moi, j'ai
plus de 4 ans quand j'y fais mon entrée. Les aînés me
connaissent pour m'avoir vue de temps à autre. Le premier-né,
Robert, 23 ans, manque à l'appel: il est au S.T.O* depuis
1943. La seconde, Nelly, est décédée depuis 10 ans. La
suivante, Roberte, a 17 ans, et Berthe, 14 ans. Viennent
ensuite: Danielle 10 ans, Marc 8 ans et moi. Qyant à la petite
dernière, Yvette, le bébé qui retient l'attention de tous, elle
trottine résolument vers ses trois ans.
La situation est nouvelle pour chacun de nous: il convient de
nous apprivoiser et d'apprendre à vivre ensemble au sein de
cette grande fratrie, de surcroît en nous serrant à deux ou
trois dans le même lit... Mais le temps passe et nous permet de
trouver un certain équilibre. Naît alors une grande complicité
entre Marc, Yvette et moi, faite de spontanéité, rires et bêtises.
Nous nous entendons comme larrons en foire. Cette relation
triangulaire marque mon enfance de ses plus beaux souvenirs.
Comme nous sommes les plus jeunes et que nous ne pouvons
nous débrouiller seuls en l'absence de notre mère au travail,
c'est Berthe qui hérite de la charge de s'occuper de nous. Elle
s'en serait sûrement bien passée, car pour une jeune fille
~.Service de travail obligatoire en Allemagne.
17de quatorze ans, la tâche est ardue. Avec moi, très vite, les
choses tournent mal. Je n'obéis pas et les punitions tombent.
Après les taloches généreusement distribuées, vient l'ultime
châtiment: elle m'attache à une chaise ou m'enferme dans la
cave. M'y conduire n'est pas chose aisée car je me démène
comme un beau diable. À peine enfermée, je martèle la porte
de mes poings serrés en hurlant ma révolte et ma peur.
Mes relations avec les aînés sont bien différentes de celles qui
m'unissent à Marc et Yvette. Nous apprenons bon an mal an
à vivre ensemble, probablement aussi à nous aimer...
Comment le savoir? Il n'est guère d'usage à cette époque de
laisser parler les sentiments. Toujours est-il que je souffre de
leur indifférence et souvent de leurs railleries. Ils se moquent
de moi parce que je suis fière, disent-ils. Le suis-je? Il est vrai
que très tôt je manifeste le souci de mon apparence. Je dois
être propre, nette, bien débarbouillée et bien coiffée. C'est
avec beaucoup de plaisir que je porte les beaux habits du
dimanche, très heureuse de partager avec ma mère ce rituel
dominical. Mais de leurs railleries germe au fond de moi une
étrange certitude: « Je ne suis pas pareille.» Je me sens
différente, à part, isolée...
Puisqu'une partie de la fratrie m'accorde peu d'attention, je
tente, auprès de ma mère, de trouver du réconfort. Hélas,
mon besoin d'attention et d'amour reste entier. Elle est si
lointaine, si occupée, qu'elle me semble inaccessible...
L'unique occasion de l'avoir pour moi toute seule est d'être
malade. Enfin elle s'intéresse à moi, me prend dans ses bras,
me cuit un tournedos (un luxe exceptionnel!) pour me
donner des forces et, délice suprême, me porte dans mon lit, à
l'étage. Je savoure cette ascension à chaque marche, enfin
serrée dans les bras de cette mère tant désirée.
Pour renouveler ces bonheurs, j'ai certainement été malade
plus que de raison. Pourtant, je ne fais pas semblant. J'ai des
fièvres terribles, je sens de grandes roues tourner dans ma tête,
les murs se rapprochent, je m'enfonce dans un espace
18cotonneux. Je vais mourir! Q!1'en sais-je? Je ne connais de la
mort que celle des oiseaux, délicatement couchés sur un lit de
coton au fond d'une boîte d'allumettes, que Marc, Yvette et
moi enterrons en grande pompe.
Q!1and je reviens à moi, ça bourdonne très fort dans mes
oreilles avant que les sons, petit à petit, ne me parviennent.
Encore étourdie, je me sens faible, si faible...
« Maman! Maman !... »
Parfois, mes appels restent vains. Le manque dont je souffre,
je cherche à le combler différemment. Tandis que ma mère
partage son temps et son amour en sept, moi je multiplie mes
chances d'avoir une mère rien que pour moi, en me
rapprochant d'autres femmes. Elles sont mes mères. J'en
compte dix; c'est un chiffre tout juste suffisant pour pallier
mes besoins affectifs... Ces mères, je ne les invente pas, elles
existent. Ce sont souvent des femmes du voisinage vers
lesquelles je me dirige d'instinct pour gagner un peu de leur
attention. Chaque jour, sur notre boulevard, je vais au-devant
de celles qui travaillent et dont j'ai repéré les horaires. Je les
attends pour faire un brin de causette et les accompagne
jusque chez elles. Je ne partage pas une grande intimité avec
elles, nos relations se limitent le plus souvent à ce bavardage
anodin sur le chemin du retour. Pourtant, le soir venu,
allongée dans mon lit, je recompte ces mères, et les fais
défiler, une à une, sous mes paupières closes. Toutes ignorent
leur importance, mais elles sont mon petit trésor!
Avec «la demoiselle du 41» je noue une relation plus
profonde. Le 41, c'est un très bel immeuble moderne, proche
de chez nous. A la différence de mes autres mères, cette dame
qui a beaucoup de distinction, m'accueille chez elle. C'est
«beau... beau... beau 0 0 o... !!!!» C est tout ce que je trouve à
en dire. Je la vénère de vivre dans un si bel appartement. Il
ouvre sur une vaste entrée, très différente du long couloir
borgne et étroit de notre maison. Pas de peinture terne et
écaillée sur les murs comme chez nous, mais un beau papier
19fleuri, doux au toucher. Les pieds posés sur les patinettes de
feutre, je glisse sur le parquet avec délice. Je vais d'un tableau
à l'autre, caressant au passage les meubles sentant bon la cire.
J'admire chaque bibelot. Les petites lampes, aux abat-jour de
soie plissée, créent une ambiance chaude et intime. J'aime être
là. C'est calme et paisible. Nous pouvons bavarder tout à
loisir, sans être dérangées par quiconque.
Dès l'école maternelle, j'ai pris conscience de la particularité
de notre famille. Nous ne sommes pas des enfants comme les
autres, nous n'avons pas de papa. Or, les gamins dans la cour
de l'école, en ont plein la bouche, de leur papa!
« Et to~ qu~est-cequy fait, ton papa? Cette question me rend
muette.
Très vite, je finis par répliquer:
- Eh! bien mo~ J.~aidix mères!
- Dix mères! Ça n~existe pas!
J.~en ai dix que j~te dis. »- S~
Ces répliques finissent par attirer l'attention de l'institutrice.
Elle tranche:
« Dix mères~ça n~existepas. » Vlan! Je suis au banc de l'infamie.
« Hou! Simone la menteuse~hou ! T~aspas depapa~ hou~hou! »
J'en entends des hou! Et ne pas avoir de père commence à me
préoccuper. Le malaise s'accroît. Un jour, la maîtresse appelle
à son bureau une petite camarade de classe qui, comme moi,
n'a pas de père. Le sien est mort à la guerre. Elle est donc
désignée à notre compassion pour cette absence héroïque.
Moi, je me tasse sur mon banc. Pourquoi je ne peux pas en
dire autant? Où est-il mon papa? Q!Ii est-il? Le silence
nébuleux qui pèse sur la question ne me laisse pas le choix:
en parler avec ma mère est impossible. Tout ce que je dois en
savoir et en dire se résume en quelques mots: ma maman est
veuve. Sorte de phrase magique destinée à étouffer les
rumeurs, calmer les esprits et offrir à notre famille le
confortable anonymat du rang. Mais, toute enfant que je suis,
20je commence à sentir peser sur mes petites épaules un poids
désagréable que je ne m'explique pas... Le poids du silence, du
secret, me marque de son sceau. Une machinerie inconsciente
et bien huilée, lentement fait son œuvre et m'écrase...
Il n'est pas dit que je m'y abandonnerai... Puisque je n'ai pas
le droit d'invoquer mes dix mères, je m'invente un lien
paternel et me choisis un substitut de père. C'est un proche
de notre famille. Je lui saute au cou en disant: « To~tu esmon
papa! » Hélas, à peine âgée de huit ans, j'ai la douloureuse
surprise de comprendre que son intérêt n'est pas lié à ma
seule affection. Il ose mettre ses sales pattes sur moi... J'en suis
profondément meurtrie, mais n'en souffle mot à personne.
Trahie dans ma confiance et mon affectivité, je suis désormais
sur mes gardes et fuis le personnage... C'est ainsi que
brutalement, le père de remplacement que je me suis choisi
disparaît, et que l'absence de père me semble encore plus
cruelle. Papa où es-tu? Pourquoi ne viens-tu pas me chercher ?..
Un peu plus tard, et pour d'autres raisons que les miennes,
ma mère se charge de me trouver un père. La recrue a la
cinquantaine alcoolique, le vin mauvais et la main leste. Ma
mère ne peut l'ignorer, pourtant elle l'épouse, et grâce à ce
second mariage, en prime, nous gratifie, Yvette et moi, d'un
père. En effet, pour des raisons qui m'échaI?pent alors, elle
demande à son mari de nous reconnaître. A dix ans, mon
sort, entre ses mains, est désormais scellé.
Peu après son arrivée dans notre foyer, je suis victime de son
désir et de ses tentatives d'attouchements. Je m'en plains à ma
mère et il cesse ses manigances. Mais il devient hostile et
sournois à mon égard. Il use de son pouvoir de faux père et
menace de me mettre à l'orphelinat, ce qui m'effraie au plus
haut point. Mais il est sans doute trop veule pour exécuter
son sinistre projet; jouir de ma frousse est bien plus excitant.
À cette menace permanente, s'ajoutent des injures, des gestes
21obscènes ou des claques qui tombent sans raison. Son côté
imprévisible me tourmente et il jubile de son pouvoir. Au
moment de partir en classe, il cache mon sac d'école, mes
chaussures ou mon manteau. Tyrannique, il m'empêche de
faire mes devoirs, et bouge mes cahiers lorsque j'écris. Il jette
même mes livres par terre. Je suis constamment sur la
défensive. Parfois, lorsque nous nous regroupons entre
copains à la porte de notre H.L.M, je le vois venir vers nous
en titubant. Immédiatement, j'ai le ventre qui se noue. Q!1e
va-t-il encore inventer pour m'humilier? Va-t-il m'insulter ou
me donner une magistrale paire de gifles, sans dire un mot?
Q!1oi qu'il fasse, j'ai peur et honte, tellement honte!
Par compensation sans doute, je me demande qui est mon
père. Est-ce un abruti du genre de celui-là? De tout mon
cœur, je veux croire que non, et je rêve..., je rêve Il va venir,
c'est sûr, il me cherche. Il me sortira des griffes de ce
misérable..., il me protégera... Et c'est ainsi, qu'au gré de ces
mésaventures, la place de mon père se fait plus béante. Alors,
je l'imagine, je le fantasme... C'est sûr, il est grand, fort,
puissant. C'est un monsieur en costume, très beau, très classe.
Il est évident qu'il sort du lot puisqu'il viendra me chercher et
m'offrira une autre vie... Ainsi, homme idéal ou véritable
Dieu, l'idée que je me fais de mon père m'apaise. D'ailleurs, je
suis convaincue de le retrouver un jour, si bien que
quelquefois, quand je croise un homme un peu distingué et
étranger à notre quartier, j'espère: « Si c'était lui qui venait me
chercher? » Je le regarde alors avancer, le cœur battant. Mais
lorsqu'il continue son chemin, je le suis longtemps du regard,
l'espoir en berne.
À douze ans j'ai, sur ma naissance, une étrange intuition. Une
photo a été prise à une fête champêtre. Au premier plan, se
trouve le profil d'une jeune femme du quartier. Elle est
d'origine étrangère, maghrébine ou espagnole. Je suis au
second plan, également de profil. En regardant ce cliché,
22j'ai un coup au cœur. Entre elle et moi, il y a un point
commun: nous sommes pareillement typées. Brutalement,
«Je ne suis pas française» s'impose à moi. A mon grand
désarroi, ma différence s'affiche au sein de la fratrie. Je l'avais
bien remarquée. Ces cheveux d'ébène, bouclés, associés à ma
peau mate, ne sont partagés par aucun d'eux.
Je tais ces constatations, car même si chacun connaît les
particularités de sa naissance, pas un des enfants n'aborde le
sujet. Nous sommes estampillés: « Secretinviolable.» Et le
second mariage de notre mère, qui légitime les deux dernières
naissances, dont la mienne, efface les traces de la fille mère
qu'elle a été. Ainsi assimilés à la norme, nous faisons
« comme si» conscients que le silence, imposé entre elle et
nous, relègue une partie de nos existences à l'impénétrable.
D'ailleurs, avec notre mère, des secrets il semble y en avoir
partout, les serrures qui verrouillent armoires et tiroirs en
témoignent. Q!1'a-t-elle à cacher? Du linge, des gâteaux, du
chocolat et autres petites provisions de luxe ?.. Q!1'en sais-je?
Toujours est-il qu'elle se promène en permanence avec un
lourd trousseau de clés dans la poche de son tablier. Des
choses sont dissimulées à nos yeux... elles entretiennent le
secret; celui qui n'en finit pas de me hanter...
À quinze ans, j'eus une semi-révélation. Je visite la cité de
Carcassonne en compagnie d'amis, dont François, un
Espagnol. Un prêtre s'approche de moi et commence à me
parler dans une langue inconnue. Mes yeux s'arrondissent de
surprise. Q!1e pouvais-je répliquer? François, à quelques pas
devant moi, répond en espagnol.
« Elle ne vous comprendpas et nepeut vous répondre.
-2Por qué?
- Parce qu~elle estfrançaise et ne parle pas l~espagnoL
- jFrancesa ! »
Un profond étonnement marque son visage. Eh bien! Mon
origine étrangère ne fait plus de doute. Suis-je espagnole? La
certitude de l'homme en soutane m'ébranle. Je ressens un
23certain malaise, soudain pointée du doigt comme usurpatrice
d'une identité qui ne serait pas la mienne. Le secret, comme
une bombe, m'éclate à nouveau au visage. Q!Iand bien même
je voudrais l'oublier, les faits se chargent de me rappeler le
mystère de mon origine... Une fois encore, c'est sur mon père
que vient buter ma jeune existence...
À l'école, je suis très bonne élève, mais ma condition d'enfant
de classe défavorisée m'arrache aux études à quatorze ans. Par
chance, la bienveillance de mon institutrice ne m'abandonne
pas à ma situation. Elle se charge de me trouver un emploi et
m'épargnera ainsi le sort banal de bonne à tout faire ou de
petite ouvrière dans une chemiserie de la région. Car l'emploi
trouvé n'est pas n'importe lequel: apprentie vendeuse dans la
plus grande bijouterie-orfèvrerie de Châteauroux. C'est pour
moi une bénédiction, malgré des employeurs plutôt rudes et
exigeants. Mais je pénètre au quotidien dans le monde du
« beau» et me hausse dans le scintillement des diamants, du
cristal et de l'orfèvrerie... que j'astique chaque jour. Mais en
dépit de cette bonne fortune, ma vie reste pesante, enchaînée à
ce beau-père dont je ne peux me défaire. A cette époque la
majorité est à 21 ans. Et je reste en souffrance, en manque de
ces années vécues sans père.
Le temps passe, et c'est de la sorte que de jeune fille, je deviens
une jeune femme. Mais la chance ne m'a pas plus favorisée
avec mon premier mari, qu'elle ne l'a fait avec mon beau-père.
C'est une histoire sordide à un point tel, qu'à vingt-deux ans
je veux en mourir. Q!Iand je me réveille à l'hôpital, l'unique
phrase de consolation qu'on soupire à mes oreilles est
affligeante et totalement conforme à l'héritage familial: « C!Jest
ton mar~ tu dois rester avec lui. »Ainsi suis-je condamnée par
ma propre famille à subir mon sort. Anéantie, résigné~ je
reste figée dans le malheur, incapable de trouver la force de
me ressaisir. C'est le bagne conjugal, duquel je m'évade
24en rêvant à mon père... Il vient me chercher...Il m!1enlèveà toute
cette laideur. Il me redonne la vi~ cette vie qu!1onme vol~ année
après année... Et sans fin, je fais et refais, le film de cette
nouvelle existence.
Mon seul bonheur est la naissance de ma fille. Elle parviendra
lentement à me faire émerger de cette immense détresse... Puis
les années s'égrènent. Ma mère est retranchée dans son silence
et je n'ose braver sa toute-puissance pour évoquer l'énigme qui
me hante toujours: Qgi est mon père?
Pourtant, à 27 ans, l'arrivée de mon second enfant me
rappelle que les origines de ma venue au monde ne sont pas
encore éclaircies. Il est temps pour moi de trouver le courage
d'en parler, d'autant plus qu'avec les années, je redoute que ce
secret ne disparaisse avec celle qui le détient. Je profite de
mon éloignement géographique pour aborder le sujet par
écrit, et ce, malgré les craintes qui m'étreignent et font
trembler mon stylo sur la feuille...
Il me faudra un an et demi de patience, assortie de plaidoyers
successifs, pour vaincre ses résistances. En mars 1970, j'ai alors
29 ans, ma mère se décide enfin à me livrer un nom:
Antonio Morales
Elle l'accompagne de quelques commentaires, mais ne
souhaite pas s'étendre sur la question. « ... C!1était un réfugié
espagnol Ce n !1était pas un homme pour mo~ il avait unefàmille à
nourrir et autre choseà fàire que de s!1occuper de moi. Je ne lui ai
même pas parlé de ma situation (grossesse) Je me suis dit que Je
!1enm tirerai bien toute seule... » Elle ajoute qu'elle l'a rencontré à
l'hôpital où elle travaillait, alors qu'il était malade. Rien de
plus. Le sujet la fâche, et je suis priée de ne plus en parler.
Cet ultime aveu alimente une forte émotion qui m'embrase.
La gorge nouée, mes yeux embués ne peuvent se détacher ce
patronyme: « Antonio Morales ». Mon père a enfin un nom!
25Je suis bien espagnole, mes intuitions ne m'ont pas trompée.
Ce papa que j'aimais tant déjà, vient d'être lavé d'un doute
affreux: il ne m'a pas abandonnée; il ignorait tout
simplement mon existence. C'est un grand soulagement,
porteur de grands espoirs.
Je m'empresse alors d'écrire à l'hôpital de Châteauroux pour
interroger le bureau des entrées des personnes malades. En
retour je reçois une copie de la page où est enregistrée
l'hospitalisation de mon père. Mes doigts tremblent à
l'ouverture de l'enveloppe qui contient le précieux document.
Je le déplie avec l'excitation d'une aventurière à la lecture
d'une carte au trésor. Le ton lapidaire des questionnaires
administratifs me paraît soudain d'une grande richesse, une
branche de mon arbre généalogique n'est-elle pas ici,
dissimulée sous la rigueur d'une typographie anonyme? Les
clefs de mon passé sont peut-être là, et mon histoire familiale
suspendue à ces quelques lignes...
Le 7 novembre 1940
Antonio Morales est admis à {'hôpital pour congestion pulmonaire.
Il demeure... (Figure l'adresse de ma mère).
1erIl est né le mars 1888 à Malaga (Espagne).
Il est lefils d~ntonio et de Becerla Isabelle.
Veuf de Martine Encarnacion.
Sorti le 3 décembre 1940.
Cette fiche d'admission est suivie d'un numéro de sécurité
sociale.
Mon père prend forme. Je réalise qu'il a 82 ans et est plus âgé
que je ne l'avais imaginé. Mais je refuse l'hypothèse qu'il
puisse être mort et je me cramponne à l'urgence de le
retrouver.
Ma famille paternelle s'agrandit au-delà de mes espérances,
puisque père et grands-parents se dévoilent d'un seul regard.
J'ai le sentiment de faire un très grand bond vers eux et,
26si j'ignore encore le lieu où ils se trouvent, je connais au
moins leurs origines. Mon cœur, chargé d'émotion se tourne
vers l'Espagne... Ce premier jalon, posé sur ma route alimente
mon impatience et, gonflée d'optimisme, je me remets en
chasse.
Je m'adresse, d'abord, à la Police nationale, à l'OFPRA (Office
français de protection des réfugiés et apatrides) et à la
CroixRouge française. Les réponses tardent... Pour tromper mon
impatience, j'écris aussi à la mairie de Châteauroux, en quête
d'un éventuel fichier de réfugiés espagnols, mais j'oublie
d'interroger la préfecture. Y aurais-je eu plus de chance?
Comment le savoir? Je manque grandement d'expérience et
d'informations, et ne sais où chercher... C'est ainsi que la
trace de mon père, à peine entrevue, se perd. Car mes piètres
investigations, mal dirigées, font, toutes, chou blanc! Malgré
mon désir impérieux d'aboutir, je suis impuissante et ne
trouve pas le moyen d'esquisser un pas de plus... Alors je
laisse le quotidien reprendre le dessus: les enfants, la maison,
les obstacles d'une situation conjugale conflictuelle...
Les années passent et l'image de mon père se dilue dans une
existence sombre...
Par chance, je suis enfin tirée du désespoir tranquille où
stagne ma vie, par une voix. C'est celle de Menie Grégoire, à
la T.S.F, sur Radio Luxembourg. Tous les jours, elle permet à
ceux qui lui écrivent ou lui téléphonent de confier leur secret,
leur douleur, ou espoir d'une vie meilleure...
Les réponses qu'elle donne aux auditeurs, avec empathie et
justesse, m'ébahissent. ...Comment ?.. On peut tout remettre
en cause... Il n'est jamais trop tard... On peut se prendre en
charge... On peut rompre des liens qu'on croyait
indissolubles... On peut préparer sa sortie ? On peut L.. On
., f\, Ipeut '<!leIles reve1atlons......" "
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