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Chroniques des Arcanes (Tome 1) - Princesse vénéneuse

De
480 pages
"Je m’appelle Evie, et je pensais mener une vie normale – si l’on excepte une attirance absurde pour Jackson Deveaux, ce grossier personnage venu tout droit du bayou, et mes nuits hantées par des cauchemars sans nom. Le jour où ces visions ont pris le pas sur la réalité, j’ai cru devenir folle ; je me suis trompée. Si je m’étais fiée à ces prémonitions, j’aurais su que le Flash qui s’abattrait sur nous détruirait tout sur son passage, qu’après cette apocalypse, je ne serais plus jamais la même. Car j’ignore encore ce qui nous attend, mais je suis convaincue d’une chose : l’avenir sera terrible, et les cartes qui en décident n’ont pas dit leur dernier mot…"
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PrincessevénéneuseDu même auteur
aux Éditions J’ai lu
Danslacollection
Crépuscule
LESOMBRESDELANUIT
1 – Morsure secrète
Nº 9215
2 – La Valkyrie sans cœur
Nº 9314
3–Charmes
Nº 9390
4 – Âme damnée
Nº 9554
5 – Amour démoniaque
Nº 9615
6 – Le baiser du roi démon
Nº 9714
7–Leplaisird’unprince
Nº 9888
8 – Le démon des ténèbres
Nº 10144
9 – La prophétie du guerrier
Nº 10521
La Convoitée et l’Intouchable
Nº 10228
Danslacollection
AventuresetPassions
LESFRÈRESMACCARRICK
1 – Si tu oses
Nº 10621KRESLEY
COLE
CHRONIQUESDESARCANES–1
Princessevénéneuse
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Tiphaine ScheuerTitre original :
POISON PRINCESS
Éditeur original :
Simon & Schuster Children’s Publishing Division
© Kresley Cole, 2012
Pour la traduction française :
© Éditions J’ai lu, 2014ÀZareenJaffery,monincroyableagentpourjeunesadultes,
pourtonaideavecPrincessevénéneuse.
Tuasfaittouteladifférencesurcelivre!Remerciements
Merci à mes amis et ma famille de Louisiane, qui m’ont
aidée à donner saveur et relief à ce livre (et
particulièrement à Jonah T. pour son aide avec la culture cajun). Je
n’auraisrienpufairesansvous!
Un grand merci à Lauren McKenna pour ses fabuleuses
idéesettaperspicacité.
Toute ma reconnaissance va aux brillantes sœurs
médecins,BridgetetBeth,pourleurexpertisetechnique.
Merci à mon merveilleux agent, Robin Rue, pour
l’enthousiasme dont il a fait preuve envers ce projet, et
pourluiavoirtrouvélemeilleurdesfoyers.
Etmerciàvous,lecteurs,defairelegrandsautavecmoi
danslemondedesChroniquesdesArcanes!TAROT : n.m. jeu spécialisé de cartes illustrées,
aujourd’hui principalement utilisé pour la cartomancie et
souventassociéàl’occulteetausurnaturel.Lesvingt-deux
atoutsdujeu,lesArcanesMajeurs,évoquentdessymboles
distinctsetreprésententdesscènesetdespersonnagesdes
tempsanciens.Prologue
Jour246aprèsleFlash
Requiem,Tennessee
ContrefortsdesSmokyMountains
Elle est si jolie, si fragile. Ces yeux hantés. Ces lèvres
roses…Ellescrierontsidélicieusement.
Jeregardeparlejudasdemaported’entrée,j’attendsque
lafilleapproche.Unefemellesiproche!Viensjusqu’àmoi.
Dans le crépuscule de cendres, elle marche à pas
mesurés sur le trottoir devant ma maison victorienne
carbonisée,hésitantàs’avancer.
Les vents glacés agitent son épaisse crinière de cheveux
blonds. Elle porte un jean effiloché et des chaussures de
marche usées ; ses mains sont enfoncées dans les
poches
d’unsweatàcapucheélimé.
Sesvêtementsnesontpasadaptésàlatempératureextérieure, qui n’est tombée que récemment après la chaleur
infernale que nous avons eue pendant tout l’hiver. Le
tempssedétérioreàlavenuedel’été…
Elle lève les yeux. A-t-elle perçu les odeurs de nourriture
qui proviennent de chez moi ? Un ragoût de bœuf en
conserve mijote sur mon poêle à bois. A-t-elle remarqué la
fuméequis’échappeentourbillonnantdemacheminée?
Elle semble affamée ; après le Flash, ils sont toujours
affamés.
13Tout,dansmonrepaire,estdestinéàl’attirerversmoi.Si
le vif éclat de la lampe à pétrole n’est pas une balise
suffisante pour les voyageurs, j’ai cloué un panneau sur ma
porte, que j’ai recouvert de plastique et sur lequel j’ai écrit
aumarqueur:
LESVOIXDUFLASH
REPAS CHAUDS ET ABRI SÛR EN ÉCHANGE DE
VOTRERÉCITDEL’APOCALYPSE
Ma maison est idéalement située à un carrefour de cette
villefantôme.Laplupartdemeshôtesmeconfientqu’ilsse
trouvent également à un carrefour de leur vie. C’est
manifestementlecasdecettefilleaussi.
Un peu plus tôt, elle m’avait suivi à distance et m’avait
regardé élaguer la végétation ravagée qui recouvrait le
panneau de bienvenue roussi de la ville. Requiem,
Tennessee,1212habitants.
Le Flash a réduit ce nombre à un seul chiffre.
Mainte-
nant,iln’yaplusquemoietmoiseul.
Pendantcetemps,j’avaissifflotéunairenjouépourdonner le change. Pour qu’elle pense que je suis un brave type
quiessaiederetrouverunsemblantdenormalité.
Maintenant, elle s’immobilise, regarde la porte. Sa
déci-
sionestprise.Jelevoisàlapositiondesesfrêlesépaules.
Alorsqu’ellesedirigeverslaported’entrée,j’arriveàdistinguer ses traits plus nettement. Elle doit faire un petit
mètre soixante. D’après sa silhouette svelte et son visage
délicat, je ne lui donne pas plus de seize ans. Mais les
courbes féminines que je devine sous ce sweat à capuche
m’indiquentqu’elleestcertainementplusâgée.
Ses yeux de la couleur des bleuets tranchent contre ses
joues pâles; elle semble désespérée. Cette enfant égarée a
connulaperte.
Quinel’apasconnuedepuisl’apocalypse?
Elleestsurlepointd’enéprouverplusencore.Approche.
Elle hésite à poser le pied sur le perron. Non, viens
jusqu’à moi ! Après avoir pris une profonde inspiration,
elle parvient à ma porte; je frissonne d’excitation, comme
unearaignéesuspenduesursatoile.
14Je ressens déjà une connexion avec cettefille. Je l’ai déjà
ditparlepassé–etd’autrescommemoiontdéjàparléd’un
tel lien avec leurs sujets – mais, cette fois-ci, j’éprouve une
tensionsansprécédent.
Je veux tellement la posséder que je peine à étouffer un
gémissement.
Si j’arrive à l’attirer à l’intérieur, elle sera prise au piège.
Lapoignéedeportedemoncôtéaétéretirée;leseul
moyen d’ouvrir, c’est avec mes tenailles. Les fenêtres sont
des bâches en plastique transparent, qui résistent à tout.
Toutes les autres issues donnant sur l’extérieur sont
murées.
Elle lève la main et donne un coup léger sur la porte,
avant de reculer d’un pas incertain. J’attends quelques
secondes – une éternité – avant de piétiner d’un pas lourd
commesij’approchais.
Quand j’ouvre le battant avec un large sourire, elle se
détend légèrement. Elle ne s’attendait pas à quelqu’un
comme moi. Je ne parais pas beaucoup plus vieux que ma
petitevingtaine.
En réalité, je suis plus jeune. Presque de son âge,
j’imagine. Mais le Flash a causé des dommages à ma peau. De
mêmequemesexpériences.
Pourtant, les filles en bas, mes petits rats, me certifient
que je suis le plus beau garçon qu’elles aient jamais vu. Je
n’aiaucuneraisondepenserdifféremment.
Ah, mais mon esprit se sent ancien. Un homme érudit
souslestraitsd’unjeunegarçon.
— Entre donc te mettre à l’abri du froid, je t’en prie, lui
dis-jeendéployantunbras.Regarde-toi,tudoisêtregelée!
Elle jette un coup d’œil prudent à l’intérieur, son regard
va d’un mur à l’autre. L’intérieur est gai, éclairé aux
chandelles. Une couverture cousue main est étalée sur un
accoudoir du canapé. Un fauteuil à bascule est placé juste
devantlefeuquicrépitedanslacheminée.
Mon repaire est rassurant, chaleureux, comme chez
votre grand-mère. Et pour cause ; c’est une vieille femme
15qui vivait ici avant que je ne la tue pour m’approprier sa
maison.
La fille observe le fauteuil et le feu avec envie, et
pourtant,sesmusclessonttoujourstendusàl’extrême.
Feignantlatristesse,jeluidis:
— J’aibienpeurd’êtretoutseul.AprèsleFlash…
Je ne finis pas ma phrase, la laissant supposer que j’ai
perdumesprochesdansl’apocalypse.
Aie pitié de moi. Jusqu’à ce que tu poses les yeux sur ton
nouveaucollier.
Enfin, elle passe le seuil ! Pour m’empêcher de grogner
de plaisir, je me mords l’intérieur de la joue jusqu’à sentir
lesangsurmalangue.
D’une manière ou d’une autre, je parviens à lui dire d’un
tonégal:
— Je m’appelle Arthur. Je t’en prie, installe-toi près du
feu.
Elle tremble de tout son corps frêle et lève vers moi un
regardperdu.
— M-merci. (Elle se dirige vers le fauteuil à bascule.) Je
m’appelleEvangeline.Evie.
Derrière elle, je sors furtivement mes tenailles et
verrouillelaporte.Jesourisenentendantlecliquetis.
Elleestàmoi.Ellenequitterajamaiscettemaison.
Sasurviedépendrad’elle.
— Tu as faim, Evie? J’ai un ragoût sur le feu. Et
peutêtreunetassedechocolatchaud?
Jepeuxpresquel’entendresaliver.
— Oui, s-s’il-te-plaît, si ça ne te dérange pas. (Elle
s’assoitettendlesmainsverslefeu.)Jemeursdefaim.
— Jerevienstoutdesuite.
Àlacuisine,jeverseduragoûtdansunboletdisposeson
dîner avec soin sur un plateau. C’est son premier repas
avec moi. Il doit être parfait. Pour ce genre de choses, je
suis méticuleux. Mes vêtements sont impeccables, mes
cheveux soigneusement peignés. Ma batterie de scalpels
est rangée dans la poche de ma veste. Quand elle sera au
cachot,enrevanche,ceserauneautrehistoire.
16Je pose à côté du bol une tasse de cacao fumante, faite
sur mes réserves d’eau déclinantes. Je prends une cuillère
de poudre blanche dans le sucrier – mais ce n’est pas du
sucre. À chaque gorgée de son chocolat, elle va se
détendre un peu plus jusqu’à ce que ses muscles l’abandonnent
complètement.Cependant,elleresteraéveillée.
Immobilisée mais consciente. Il est important qu’elle
éprouve pleinement notre communion. Mes préparations
maisonnemefontjamaisdéfaut.
D’ailleurs, il est l’heure de mon propre élixir. Je
m’empared’unpetitflacondansmonplacardetenavalele
contenu transparent et acide. Mes pensées se recentrent
plusencoreetmaconcentrations’aiguise.
— Et voilà, dis-je en revenant au salon. (Ses yeux
s’agrandissent devant ma générosité. Quand elle lèche sa
lèvre inférieure charnue, le plateau tremble dans mes
mains.)Situveuxbienprendreleplateau…
Elle se précipite carrément pour m’aider à le poser et,
une seconde plus tard, elle se jette sur la nourriture. Je
m’assois sur le canapé, pas trop près d’elle, prenant garde
denepasl’envahir.
— Alors,Evie,jesuissûrquetuasvulepanneaudevant.
(Elle hoche la tête, trop occupée à mâcher pour formuler
une réponse.) Je veux que tu saches que je suis ravi de
t’aider. Tout ce que je te demande, c’est de partager
certainesinformationsavecmoi.(Etquetupleuresquandjete
touche, que tu tressailles quand je m’approche de toi.)
J’archivelesrécitsdesgens,pouressayerdelesrassembler
pourl’avenir.Ilnousfautécrirecommentlaviedechacun
aétébouleverséeparcettecatastrophe.
Fondamentalement, c’est vrai. J’enregistre les récits de
mes filles – l’historique de mes sujets – et, plus tard, leurs
cris.
— Çateditd’enparler?
Ellem’observeavecréticenceenfinissantsonragoût.
— Quevoudrais-tusavoir?
— Je voudrais que tu me dises ce qu’il s’est passé au
coursdesjoursquiontconduitauFlash.Etcommenttuas
17fait face au lendemain. J’aimerais t’enregistrer avec ça. (Je
luidésigne un dictaphoneà cassette quifonctionneàpiles
et qui est posé sur la table basse ; je souris d’un air
penaud.)Oui,jesais,àl’ancienne.
Elletendlamainverssatasse,lasoulèveetsoufflesurla
surface.
Bois,petitefille.
Quand elle avale sa première gorgée, j’exhale un grand
coup.Elleporteuntoastàsapropreperte,ànotredébut.
— Alorstuvasseulementenregistrercequejetedis?

C’estça.
Quandjemelèvepourretirerleplateau,elleattrapevivementsatasseetlaportecontresapoitrine.
— Evie,j’enaiencoredanslacuisine.Jevaisteramener
lacasserole.
Quand je reparais avec la casserole et une tasse pour
moi,elleafinilasienne.Elleaenroulésonsweatautourde
sa taille et, alors qu’elle attise le feu, j’observe ses seins
moulésdanssontee-shirtàmanchescourtes.
Je serre si fort la poignée de ma tasse que j’ai peur de la
briser.Puisjefroncelessourcils.D’habitude,jenesuispas
aussi avide de mes sujets. Mélanger le travail et le plaisir
c’est…lebazar.Maissaprésenceestenivrante.
Plus tôt, en ville, quand je l’ai vue pour la première fois,
jel’aidésirée,l’imaginantdansmonlit,lesbrastendusvers
moi.
Sepourrait-ilqu’ellesoitlabonne?
Elleretournes’asseoir,meramenantauprésent.
— Pourquoiveux-tusavoirçaàproposdemoi?
Elle a un accent traînant du Sud. Je me racle la gorge
avantderépondre:

Tousceuxquiatterrissenticiontunrécitdeleursurvie à raconter. Toi y compris. (Je m’assieds à la même
place sur le canapé.) Je veux connaître ta vie. Avant et
aprèsleFlash.
— Pourquoiavant?
Pour me faire une idée de l’historique de mon nouveau
sujetdetest.Maisàlaplace,jeréponds:
18— L’apocalypse a bouleversé la vie de tout le monde, a
transformé les gens. Pour survivre, ils ont dû faire des
chosesdontilsneseseraientjamaiscruscapables.Jeveux
autantdedétailsquepossible…Siçatemetplusàl’aise,tu
n’aspasbesoindemedonnertonnomdefamille.
— Ma vie était déjà dévastée bien avant le Flash,
murmure-t-ellepar-dessuslereborddesatasse.
— Queveux-tudire?
Je me penche en avant et enclenche le dictaphone. Elle
nesemblepass’ensoucier.
— Quelques semaines avant le Flash, je venais de
rentrer à la maison après avoir passé l’été ailleurs. Et la
situationétaittendue.
— Où habitais-tu? demandé-je en réprimant un soupir
rêveur.
Ses paupières commencent à s’alourdir et les vagues
blondesdesescheveuxscintillentdanslalueurdufeudans
la cheminée. Elle lisse les mèches sur son épaule et je
perçoisunelégèretouchedesonparfum–fleuri,sublime.
Même huit mois après le Flash, avec tous les lacs et
touteslesrivièresàsec,elleparvientàsentiraussibonque
si elle sortait d’un bain. Stupéfiant. Contrairement aux
petitsratsfétidesdanslecachot.
— J’habitais en Louisiane, dans une superbe ferme de
canneàsucreappeléeHaven.
Elle s’enfonce dans son fauteuil et regarde le plafond,
perduedanssessouvenirs.
— Nousétionsentourésparunemerdecanneverdoyante
quis’étiraitàl’infini.
Soudain, il me paraît absolument impératif de tout
connaître de cette fille. Pourquoi est-elle seule? Comment
a-t-elle pu aller si loin au nord sans homme pour la
protéger ? Si les Épouvantails l’ont ratée, les marchands
d’esclavesoulesmiliciensauraientdûl’avoir.
Je comprends alors qu’elle a dû perdre son protecteur
récemment – voilà la raison pour laquelle une telle fille
pourraitêtreseule.
Uneaubainepourmoi.
19— Commentça,c’étaittenduàlamaison?
Serait-il question d’un conflit avec ses parents, d’une
punition pour n’avoir pas respecté le couvre-feu, ou d’une
ruptureaveclebeaugossedel’école?
— Tupeuxmeledire.
Jeluiadresseunsignedetêtesincère.
Elle prend une profonde inspiration et se mordille
la lèvre. À cet instant, je sais qu’elle a décidé de tout me
confier.
— Arthur, je… je viens de sortir d’une clinique
psychiatrique.
Elle me regarde sous ses cils, guettant ma réaction tout
enparaissantlaredouter.
J’empêchemamâchoiredetomber.
— D’unecliniquepsychiatrique?
— J’ai été malade pendant tout le dernier trimestre de
ma deuxième année de lycée, alors ma mère m’a envoyée
dansunecliniqueàAtlanta.
Cette fille est un cadeau du ciel ! Moi aussi, j’avais été
malade. Jusqu’à ce que je teste mes préparations sur
moimêmeetquejedécouvreunremède.
Sa perception de la maladie devait différer
dramatiquement de la mienne… mais je pourrais lui apprendre à
s’abandonnerànotrenoirceuretàl’accepter.
— Je n’arrive pas à croire que je sois en train de confier
ça. (Elle fronce les sourcils, puis murmure :) À lui, je ne
pouvaispasluiracontermessecrets.
Lui – son précédent protecteur? Il faut que je connaisse
cessecrets!
Ellem’adresseunsouriredoux.
— Pourquoiest-cequejemesensaussiàl’aiseavectoi?
Parcequ’unedrogueestentraind’agirencemoment,pour
tedétendre.
— Jet’enprie,continue.
— Je n’étais revenue à la maison que depuis deux
semaines quand des choses étranges ont recommencé à se
produire. Je perdais la notion du temps, je faisais des
cauchemars et j’avais des hallucinations tellement réalistes
20que j’étais incapable de savoir si je dormais ou si j’étais
éveillée.
Cette fille tourmentée est aussi fragile mentalement que
physiquement. Elle est à moi. Un don du ciel. Je sais que je
peux faire naître une véritable démence à partir de la
moindre étincelle de folie. Je commence à transpirer tant
j’aidumalàcontenirmonagressivité.
Elle ne s’en aperçoit pas parce qu’elle regarde de
nouveauleplafond,pensive.
— Une semaine avant le Flash, ça aurait été la rentrée
scolaire,septjoursavantmesseizeans.
— Ton anniversaire était le lendemain du Flash ?
demandé-je,nepouvantcontenirl’excitationdansmavoix.
(Ellehochelatête.)Qu’est-ilarrivéensuite?
Ramenantunpiedsousellesurlefauteuil,ellesesertde
l’autrepoursebalancerdoucement.
— Je me revois en train de m’habiller pour l’école le
lundimatin–mamèreavaitpeurquejenesoispasprêteà
yretourner.(Ellesoupire.)Mamanavaitraison.
— Pourquoi?
Eviecroisemonregard.
— Je te raconterai. Toute mon histoire. Et j’essaierai de
mesouvenird’unmaximumdechoses.Mais,Arthur…
— Oui?
Ses yeux brillent d’une expression honteuse. Si
délicieusementmisérable.
— Ce qui est arrivé selon moi, ce n’est peut-être pas ce
quiestréellementarrivé.1
Jour6avantleFlash
Sterling,Louisiane
— Comment te sens-tu? me demanda ma mère avec un
regardinquiet.Tuessûred’êtreprête?
J’apportai la touche finale à mes cheveux, plaquai un
souriresurmonvisageetmentis,lesdentsserrées:
— Complètement. (Même si nous en avions déjà parlé,
jerépétaipatiemment:)Lesmédecinsontditqueceserait
bonpourmoidereprendremaroutine.
Du moins, c’était ce que m’avaient dit trois de mes cinq
psychiatres.
Les autres avaient seulement souligné que j’étais
toujoursinstable.Unevraiebombeàretardement.
— J’ai juste besoin de retourner à l’école, avec tous mes
amis.
Chaque fois que je mentionnais les psychiatres, Maman
sedétendaitunpeu,commesic’étaitlàlapreuvequejeles
avaisvraimentécoutés.
Je me rappelais en grande partie ce que me disaient les
médecins,parcequ’ilsm’avaientfaitoublierpratiquement
toutdemavieavantlaclinique.
Les mains jointes dans le dos, Maman se mit à arpenter
machambre,parcourantmesaffairesduregard–unejolie
23Sherlock Holmes blonde à l’affût de secrets dont elle
n’auraitpasencoreconnaissance.
Elle ne trouverait rien; j’avais déjà caché ma
contrebandedansmoncartable.
— Tuasfaituncauchemarcettenuit?
M’avait-elleentenduemeréveillerensursautetcrier?
— Ehnon.
— Quand tu as revu tes amis, est-ce que tu as révélé à
l’und’euxoùtuétaisenréalité?
Maman et moi avions dit à tout le monde que j’avais été
envoyée dans une école spéciale où l’on vous enseignait
l’étiquette et les « bonnes manières ». Après tout, on ne
prépare jamais assez tôt sa fille à la compétition des
sororitésduSud.
En réalité, j’avais été enfermée au Centre
d’Apprentissage pour Enfants, une clinique comportementale pour
jeunes.AussiappeléeCentredelaDernièreChance.
— Je ne l’ai dit à personne pour le CAE, dis-je, horrifiée
par l’idée que mes copains, ou mon petit ami, découvrent
lavérité.
Surtout lui. Brandon Radcliffe. Avec ses yeux noisette,
son sourire de star de cinéma, ses cheveux brun clair et
bouclés.
— Bien.Çaneregardequenous.
Elle s’arrêta devant l’immense peinture murale qui
recouvrait toute une cloison de ma chambre et pencha la
tête, mal à l’aise. À la place d’une aquarelle ou d’un dessin
rétro-funk,j’avaispeintunpaysagedevignesenchevêtrées
etdechênesobscurssousuncielsombrequipesaitsurdes
collines de canne à sucre. C’était sinistre. Je savais qu’elle
avait envisagé de repeindre par-dessus mais qu’elle avait
craintquejen’atteignemeslimitesetquejenemerévolte.
— Tuaspristontraitementcematin?
— Commetoujours,Maman.
Même si je ne pouvais pas dire que les petites pilules
amères avaient fait grand-chose concernant mes
cauchemars, elles avaient bel et bien dissipé les illusions qui
m’avaienttourmentéeauprintempsprécédent.
24Ces terribles hallucinations étaient si réalistes qu’elles
m’avaient temporairement rendue aveugle au monde qui
m’entourait. J’avais à peine achevé ma seconde année de
lycée,essayantd’ignorermesvisions,m’entraînantàréagir
commesitoutallaitbien.
Dans l’une d’elles, j’avais vu un feu s’élever dans le
ciel
nocturne.Devantlesvaguesdeflammes,lesratsetlesser-
pentsfuyaientverslapelousedelaferme,jusqu’àcequele
solsemblesemettreàonduler.
Dansuneautre,lesoleilétaitapparuenpleinenuit,brûlant les yeux des gens jusqu’à en faire sortir du pus,
transformant les corps et faisant pourrir les cerveaux.
Ils
mutaientenzombiesbuveursdesangetleurpeauressemblaitàdessacsenpapierfroissés,suintantunebouefétide.
Jelesappelaislescroquemitaines…
Monbutàcourttermeétaitsimple:nepasretournerau
CAE. Mon but à long terme représentait un défi plus
grand : survivre à la fin du lycée pour pouvoir m’enfuir à
l’université.
— EtBrandonettoi,c’esttoujoursd’actualité?
Maman semblait presque incrédule, comme si elle ne
comprenait pas pourquoi il sortirait toujours avec moi
aprèsmestroismoisd’absence.
— Ilserabientôtlà,répondis-jed’untonpressant.
Voilàqu’ellem’avaitrenduenerveuse.
Non, non. Il fidèlement envoyé des messages
toutl’été,mêmesijen’étaisautoriséeàrépondrequedeux
fois par mois. Et depuis mon retour la semaine passée, il
s’était montré merveilleux – mon petit ami joyeux et
souriantquim’offraitdesfleursetm’emmenaitaucinéma.
— J’aime bien Brandon. C’est vraiment un bon garçon.
(Maman mettait enfin un terme à son interrogatoire
matinal.) Je suis ravie que tu sois de retour, ma chérie. C’était
tellementcalmeàHaven,sanstoi.
Calme? Jemouraisd’enviedeluirépondre:«Vraiment,
Karen?Tusaiscequ’ilyadepirequelecalme?Desnéons
fluorescents qui crépitent vingt-quatre heures sur
vingtquatre au centre. Ou peut-être le son de ma voisine de
25chambrequipleuraitenseplantantunefourchettedansla
cuisse ? Ou bien l’écho d’un rire complètement insensé,
sansraisonnifin?»
Maisbon,ça,c’étaitlemien.
Finalement,jen’évoquaipaslecentre.Plus que deux ans
etjesuissauvée.
— Maman,jevaisavoirunegrossejournée.(Jemismon
sac sur mon dos.) Et je veux être dehors quand Brand
arrivera.
Jel’avaisdéjàfaitattendretoutl’été.
— Oh,biensûr.
Elle me précéda dans la cage d’escalier, nos pas
résonnant à l’unisson. Devant la porte d’entrée, elle repoussa
mes cheveux derrière mes oreilles et me déposa un baiser
surlefront,commesij’étaisunepetitefille.
— Tes cheveux sentent bon – je vais peut-être
t’empruntertonshampooing.
— Biensûr.
Je m’efforçai de sourire une dernière fois et sortis. L’air
brumeux était totalement silencieux, comme si la terre
avaitexhalépuisoubliéd’inspirerdenouveau.
Je descendis les marches et me retournai vers la bâtisse
imposantequim’avaittantmanqué.
La Maison Haven était un manoir de vingt-deux pièces
avec une façade ornée de douze colonnes majestueuses.
Ses couleurs n’avaient pas bougé depuis ses origines,
quand la demeure avait été construite pour mon
arrièrearrière-arrière-arrière-grand-mère. La charpente était
d’une teinte crème des plus légères et les volets
anti-ouraganduvertleplusfoncéquisoit.
Unedouzainedechênesmassifsentouraientlebâtiment.
Leurs branches tentaculaires avaient grandi ensemble,
commedeshydresdecenttonnesquipiègentleurproie.
Les gens du coin pensaient que la Maison Haven était
hantée. À la voir ainsi noyée dans le brouillard, je devais
bienavouerquejelescomprenais.
En attendant, je traversai la pelouse sans me presser
pour me diriger vers la rangée de canne à sucre la plus
26proche.Jemepenchaipoursentirunetigepourpre.
Piquantmaisdoux.L’unedesfeuillesvertes,légèrecomme
une plume, était enroulée sur elle-même et semblait venir
enlacermamain.Cettepenséemefitsourire.
— Vous aurez bientôt de la pluie, murmurai-je en
espérantquelafindelasécheresseàSterlingseraitimminente.
Mon sourire s’agrandit quand je vis une Porsche rouge
décapotablequiremontaitl’alléeenfragmentsdecoquilles
d’huîtres. Brandon. Le parti le plus enviable de notre
paroisse.Endernièreannée.Quarterback.Riche.Letiercé
gagnantdespetitscopains.
Quand il se gara, j’ouvris la portière côté passager avec
unsourire.
— Salut,toi.
Ilfronçalessourcils.
— Tuasl’air…fatiguée.
— Je me suis couchée tard, répondis-je en lançant un
dernierregardpar-dessusmonépauleetenjetantmonsac
surlaminusculebanquettearrière.
Quand le rideau de la cuisine s’agita, je m’empêchai de
leverlesyeuxauciel.Deuxansetjesuissauvée…
— Tu te sens bien? (Son regard était empli
d’inquiétude.)Onpeuts’arrêterprendreuncaféenchemin.
Jerefermailaportièrederrièremoi.
— Biensûr.Peuimporte.
Il n’avait complimenté ni ma tenue ni ma coiffure – ma
robe sans manches bleu pastel de chez Chloé, avec l’ourlet
plus court d’une dizaine de centimètres au-dessus du
genouparrapportaurèglementintérieur,lerubanensoie
noirequiretenaitmescheveuxenqueuedechevalbouclée
et mes talons assortis, avec une bride à la cheville de chez
MiuMiu.
Mes seuls bijoux consistaient en une paire de boucles
d’oreilleendiamantsetunemontrePatekPhilippe.
J’avais passé des semaines à élaborer cette tenue, deux
jours à Atlanta pour me la procurer, et la dernière heure à
meconvaincrequejen’avaisjamaisétéaussijolie.
27Ilhaussaseslargesépaules,laquestionoubliée,etreprit
l’allée en sens inverse, envoyant valser des fragments de
coquilles tandis que nous dépassions à vive allure des
milliersetdesmilliersdemètrescarrésdecanneàsucre.
Quand nous atteignîmes la nationale, un tronçon
cahoteuxd’unevieilleroutedeLouisiane,ildit:
— Tuesbiensilencieusecematin.
— J’aifaitdesrêvesbizarrescettenuit.
Descauchemars.Riendenouveaulà-dedans.
Sans surprise, mes rêves agréables étaient remplis de
plantes. J’y voyais du lierre et des roses pousser sous mes
yeux,oudesculturesgermertoutautourdemoi.
Mais dernièrement, dans mes cauchemars, une femme
roussedémenteauxyeuxvertsétincelantsseservaitdeces
mêmes plantes pour… blesser les gens, de manière
horrible. Et quand ses victimes imploraient sa pitié, elle
caque-
taitdeplaisir.
Elleétaitmasquéeetàmoitiédissimuléesousunecapuche,sibienquejenedistinguaispasnettementsonvisage,
maiselleavaitlapeaupâle,etdestatouagesquiévoquaient
dulierrecouraientsursesdeuxjoues.Sescheveuxrouxen
batailleétaientparsemésdefeuilles.
Jel’avaissurnomméelasorcièrerousse.
— Désolée, dis-je avec un frisson. Ils me fichent un peu
latrouille.
— Oh.
À son attitude, je compris qu’il se sentait dépassé. Je lui
avais demandé une fois s’il faisait des cauchemars, et il
m’avait regardé sans expression, incapable de se souvenir
d’unseul.
VoilàquiétaitBrandon:legarçonleplusinsouciantque
j’eusse jamais rencontré. Même s’il était bâti comme
un
ours–oucommeunfootballeurprofessionnel–soncaractère ressemblait plus à celui d’un adorable chiot qu’à celui
d’ungrizzly.
Secrètement, j’attendais beaucoup de lui, espérant que
sa normalité allait me sortir de mon abîme de visions de
terres dévastées. Voilà pourquoi j’avais redouté qu’il ne
28trouve quelqu’un d’autre et ne rompe avec moi pendant
quej’étaisenferméeauCAE.
Il semblait maintenant qu’au moins une chose allait
fonctionner. Brandon m’était resté fidèle. Au fur et à
mesure que nous nous éloignions de Haven, le soleil
brillaitplusfortetlebrouillardsedissipait.
— Bon, je sais comment remonter le moral de ma
copine.
Ilm’adressaunsouriremalicieux.
J’étaisbienincapabled’yrésister.
— Ahoui?Etcomment?
Il quitta la route pour se garer à l’ombre d’un pacanier,
lespneusécrasantlesnoixdepécantombéesausol.Après
avoir attendu que la poussière retombe, il appuya sur un
boutonetabaissalacapotedelavoiture.
— Àquellevitessetuveuxaller,Evie?
Peu de choses me rendaient aussi euphorique que de
parcourir la nationale à toute allure, les cheveux au vent.
Pendantuneinfimeseconde,jeréfléchisàlamanièredont
je pourrais remédier à l’anéantissement total de ma
coiffure–unetresselâchesuruneépaule–avantdeluidire:
— Montre-moicequ’elleadansleventre.
Il fit rugir le moteur et démarra en trombe. Je levai les
mains,renversailatêteenarrièreetcriai:
— Plusvite!
À chaque embrayage, il laissait la flèche aller dans le
rougeavantdechangerdevitesse,jusqu’àcequelavoiture
atteigneunevitessemaximale.Jememisàriredeplaisir
envoyantlesmaisonsdéfilersurlescôtésensifflant.
En comparaison, les mois précédents n’étaient plus
qu’un vague souvenir – le soleil, le vent, Brandon qui me
glissait des sourires exaltés. Il avait raison; c’était
exactementcedontj’avaisbesoin.
Je pouvais faire confiance à mon nounours de
footballeur pour me rendre de nouveau insouciante et saine
d’esprit.
Est-cequeçaneméritaitpasunbaiser?
29Je débouclai ma ceinture de sécurité, me hissai sur un
genou et tirai ma robe de quelques centimètres pour
pou-
voirmepencherverslui.Jeposaileslèvressursajouefraîchementrasée.
— C’estcequelemédecinaprescrit,Brand.
— Situledis!
J’embrassai sa mâchoire carrée, puis, comme ma
meilleure amie plus expérimentée Melissa me l’avait appris, je
luichatouillail’oreilleenluifaisantsentirmonsouffle.
— Ah, Evie, fit-il dans un râle. Tu me rends fou, tu sais
ça?
Je commençais à en avoir une petite idée, oui. Je savais
que je jouais avec le feu en l’allumant de cette manière. Il
m’avaitdéjàrappelélapromessequejeluiavaisfaitejuste
avant de partir pour « l’école de bonnes manières » ; si
nous sortions toujours ensemble à mes seize ans, je lui
offrirais ma virginité. Mon anniversaire avait lieu lundi
prochain…
— Qu’est-ce qu’il veut, ce type, bon sang?
s’exclama-t-il
soudain.
Jetournailatêteversluietm’aperçusqu’ilregardaitderrièremoi.Jejetaiuncoupd’œiletmonestomacseserra.
Un type à moto s’était rangé juste à côté de nous et
suivait notre rythme en me regardant. Son casque avait une
visière teintée, je ne voyais donc pas son visage, mais je
savaisqu’ilmataitmoncul.
Mon premier instinct ? Reposer mes fesses sur le siège
en souhaitant pouvoir faire disparaître mon corps dans le
rembourrage. Mon second instinct? Rester exactement là
où j’étais et jeter un long regard au pervers. C’était ma
matinée, mon divertissement, ma course folle dans la
voi-
turedesportdemonpetitcopain.
Aprèsavoirpassél’étédansunenferfluorescent,jeméritaiscemoment.
Quand je me tordis pour regarder par-dessus mon
épaule, je vis que le type avait relevé sa visière et que son
attention était bel et bien concentrée sur mon postérieur.
30Puis il leva lentement la tête, comme s’il balayait mon
corpsduregard,centimètreparcentimètre.
J’eus l’impression que des heures entières s’écoulèrent
avantqu’ilatteignemesyeux.Jerepoussaimescheveuxde
mon visage, et nous nous dévisageâmes pendant si
longtemps que je me demandai quand il allait finir par quitter
laroute.
Puis il m’adressa un bref hochement de tête et accéléra
pour nous dépasser, évitant habilement un nid-de-poule.
Deux autres motos suivirent, chacune avec deux individus
à bord.Ils klaxonnèrentennousacclamant,etlevisage
de
Brandondevintaussicramoisiquesavoiture.
Jemeconsolaienmedisantquejenelesreverraisprobablementjamaisplus.2
Pour préserver sa peinture, Brand se gara au fond du
parking du lycée de Sterling. Même entourée de Mercedes
etdeBMW,savoitureattiraitl’attention.
Je descendis et attrapai mon sac en geignant sous son
poids, dans l’espoir que Brand saisisse l’allusion. Ce ne fut
pas le cas. Donc, par une matinée déjà étouffante, j’allais
devoirmetrimballermespropresaffaires.
Je me dis alors que j’appréciais finalement qu’il ne
m’aide pas à porter mes livres. Brand était un homme
moderne,quimetraitaitenégale.Jedusmelerépétertout
lelongdenotrelongpéripleversl’entréedulycée.
C’était probablement aussi bien. J’avais mon carnet
de
croquissecretdansmonsac,etj’avaisapprisàmesdépens
ànejamaisl’égarer.
Quandnousatteignîmeslacourcarréerécemmentarrosée, quelqu’un sortit un ballon de foot et Brand le fixa des
yeux comme le ferait un chien d’arrêt. Or, il arracha son
regard, bien élevé, pour me regarder avec une expression
interrogative.
Jesoupiraienlissantmescheveux–quej’avaisvivement
tressésenarrivantàSterling.
— Vas-y.Jeteretrouveàl’intérieur.
— T’es la meilleure, Evie. (Il me sourit ; ses fossettes
apparurent et ses yeux noisette se mirent à briller.)
J’imaginequemêmetoitudevraisyarrivertouteseule.
32J’avais effectivement un mauvais sens de l’orientation.
Pourquelqu’unquin’avaitpasuneoncedeméchancetéen
lui,ilavaittendanceàlancerquelquespiques.
Je m’efforçai de me rappeler que Brandon avait bon
cœur. Il ne se rendait simplement pas compte de l’impact
desesparoles.J’avaiscommencéàcomprendrequec’était
unbongarçon,maispasencoreuntypegénial.
Peut-êtrepourrais-jel’aideràfranchircecap.
Il déposa un doux baiser sur mes lèvres et s’éloigna en
trottinant,unemainlevéepourdemanderlaballe.
Enmedirigeantverslesportesd’entrée,jepassaidevant
un rosier d’un rouge éclatant – ma couleur préférée. Une
petite brise souffla et les fleurs parurent osciller pour se
tournerversmoi.
Du plus loin qu’il m’en souvienne, j’avais toujours adoré
la flore. Je dessinais compulsivement des roses, des
chênes,desvignesetdesbaiesderonce,fascinéeparleurs
formes,leursfleurs,leursdéfenses…
Mes paupières s’alourdissaient quand je sentais le
parfumdepâturagesfraîchementlabourés.
Ce qui faisait partie de mon problème ! Je n’étais pas
normale.
Les adolescentes étaient obsédées par les fringues et les
garçons, pas par l’odeur de la terre ou par l’admirable
tortuositéd’unbuissonderonces.
Approche,touche…maistuenpaierasleprix.
Une BMW bleu métallique s’arrêta à quelques mètres
dans un brouhaha de crissement de pneus et de coups de
klaxon.
Melissa Warren, ma meilleure amie, que je considérais
commeunevéritablesœur.
Mel était une enfant sauvage et hyperactive, étrangère à
toute forme de honte ou d’embarras. Et elle agissait
toujours avant de réfléchir. En réalité, j’étais surprise qu’elle
aitsurvécuàsonétéàl’étrangersansmoi.
Nous étions meilleures amies depuis une dizaine
d’années – mais c’était moi le cerveau des opérations, sans
lemoindredoute.
33Ellen’auraitpaspumemanquerdavantage.
Melissa bondit de sa voiture à une vitesse surprenante
pour son mètre quatre-vingts et leva les bras au-dessus de
satêteenclaquantdesdoigts.
— Voilàcommentongareunevoiture,pétasse.
Ces derniers temps, Mel traversait une phase où elle
appelaittoutlemonde«pétasse».
Sa mère était la conseillère d’orientation du lycée, parce
que le père de Mel avait financé la construction de la
nouvellebibliothèque–etparcequeMmeWarrenavaitbesoin
d’un passe-temps. La plupart des parents pensaientque, si
Melissa Warren était le produit des compétences
familiales,alorsilnefallaitpasmisergrand-chosesurcellesde
MmeWarrenenmatièred’orientation.
Aujourd’hui, Mel portait une jupe bleu marine et un
teeshirt rouge moulant qui avait dû coûter cinq cents dollars
etqu’elleneremettraitplusjamais.SonrougeàlèvresDior
était de la même couleur carmin et ses cheveux auburn
étaientretenusparunrubanbleu.Lookétudiantechic.
Enpeudetemps,elleouvritsoncoffre,récupérasonsac
decréateuretfittournerlaclédanslaserrure.
Ellemerejoignitavecunhaussementd’épaules.
— Hé, regarde derrière moi. Est-ce que c’est Spencer
danslacouravecBrand?
Spencer Stephens III, le meilleur ami de Brand. Je
hochailatêteetellereprit:
— Ilm’observelà,non?Ilestscotché,pasvrai?
Iln’accordaitaucuneattentionàMel.
— Cette année, je compte donner une nouvelle
dimension à notre flirt, me prévint-elle. Il faut juste le pousser
danslabonnedirection.
Malheureusement, Mel ne savait pas pousser
délicatement dans la bonne direction. Elle frappait fort,
compliquait souvent les choses inutilement et n’était pas à l’abri
devousprendrelatêteàl’occasion.Etça,c’étaitquandelle
vousaimaitbien.
Elleajouta,suruntonénervé:
34— Peut-êtrequesitonpetitcopainsedécidait–enfin–à
nousarrangerlecoup…
Ladernièrefoisquejeluienavaisparlé,Brandavaitriet
dit:
— Dèsquetul’aurasdomestiquée.
Note pour moi-même : faire une nouvelle tentative
aujourd’hui.
Deux autres de nos amies nous aperçurent. Grace Anne
portait une robe en satin doré qui s’accordait avec sa
1sublime peau café-au-lait . Les bijoux de Catherine Ashley
étincelaientàdeskilomètresàlaronde.
À nous quatre, nous formions un groupe de pom-pom
girlspopulairesetécervelées.Etj’enétaisfière.
Elles sourirent et firent de grands gestes enthousiastes
comme si nous n’avions pas passé tous les jours de la
semaine précédente ensemble à nous raconter nos
vacances en détail. Mel avait été mannequin à Paris,
Grace était allée à Hawaï et Catherine avait visité la
Nouvelle-Zélande.
Quand j’avais répété inlassablement que mon été avait
été d’un ennui mortel, elles avaient cessé de me poser des
questions. Je n’avais aucune photo, pas une seule dans
montéléphonedepuistroismois,rienàleurenvoyer.
C’étaitcommesijen’avaispasexisté.
Maisj’avaisconsciencieusementpousséles«Ohh»etles
«Ahh» requis devant les clichés flous et mal cadrés de la
tourEiffelettoutlereste.
LesphotosdeBrand–entraindesourire,àlaplage,aux
soirées mondaines de ses parents, sur un yacht dans la
Côte du Golfe – avaient été comme un poignard dans le
cœur, parce que j’aurais dû moi aussi me trouver sur
chacuned’entreelles.
C’est ce qui s’était passé au printemps dernier. Il avait
dans son téléphone un dossier complet de photos et de
vidéosdenousentraindefairelesandouilles.
1.Enfrançaisdansletexte.(N.d.T.)
35— Superbe,tarobe,Evie,ditCatherineAshley.
GraceAnnem’examinaitdelatêteauxpieds.
— Superbe,letout.Tressebohème,robesansfioritures,
talonssexy.Joliensemble.
Avecunsoupir,jelataquinai:

Siseulementmesamiessavaientaussis’habiller.
Nousprîmesladirectiondel’entrée.Lesélèvesseretournaient sur notre passage, les filles pour observer nos
tenues, les garçons pour voir si des formes avaient poussé
pendantl’été.
Ce qui était drôle dans notre école, c’était qu’il n’y avait
pas de clans distincts comme dans les séries télé,
seulementdesdegrésdepopularité.
Je fis signe à plusieurs personnes, au grand amusement
demescopinespom-pomgirls.J’étaisamieavecàpeuprès
toutlemonde.
Avecmoi,personnenerestaitassistoutseulpendantma
pause déjeuner, aucune fille ne déambulait dans le lycée
avecunvêtementdetravers.J’avaismêmemisuntermeau
bizutagedesnouveauxl’annéeprécédente.
Quand nous arrivâmes devant l’entrée du bâtiment en
stuc blanc, je réalisai que l’école était exactement ce dont
j’avais besoin. Les habitudes, les amis, la normalité.Ici,je
pouvais oublier toute la folie, tous ces cauchemars. C’était
ça,monmonde,monpetitroyaume…
Soudain, un grondement de motos fit régner le silence
parmilesélèves,commeunerayuresurunvieuxdisque.
Impossible qu’il s’agisse des types louches croisés sur
la route. Ce groupe avait semblé trop âgé pour fréquenter
le lycée. Et sinon, ne les aurait-on pas dépassés sur la
route?
En même temps, ce n’était pas comme si les motards
couraient les rues dans la petite ville chic de Sterling. Je
jetai un coup d’œil derrière moi et vis les cinq mêmes
jeunesquesurlaroute.
Maintenant j’étais prête à me fondre dans le
rembourraged’unsiègeauto.
36Ilsétaienttousvêtusdesombre;aumilieudukakietdes
couleurs vives omniprésentes des lycéens, ils faisaient
tache.
Le plus grand d’entre eux – celui qui m’avait reluquée –
monta sur le trottoir qui bordait la cour et s’arrêta à
la
limiteduparking.Lesautresl’imitèrent.Jeremarquaique
tousleursenginsavaientdespiècesdépareillées.Certainementvolées.
— C’est qui, ça ? demandai-je. Est-ce qu’ils viennent
chercherlesembrouilles?
— Tun’enaspasentenduparler?C’estungroupede
petitesfrappesdulycéeduBassin.
Le lycée du Bassin? Il se trouvait dans un comté
totalementdifférent,del’autrecôtédeladigue.Bassinéquivalait
àCajun.
— Maisquefont-ilsici?
— Ils suivent les cours à Sterling ! déclara Catherine.
À cause du nouveau pont construit en travers de la digue,
les lycéens qui habitent sur le bord extérieur du Bassin
sont maintenant plus près de nous que de leur ancienne
école.
Avant ce pont, ces Cajuns devaient faire tout le tour du
marais pour venir ici – il y avait au moins quatre-vingts
kilomètres.
Jusqu’à la dernière décennie environ, les gens du bayou,
là-bas,avaientvécuisolés.Ilsparlaienttoujourslefrançais
cajunetmangeaientdescuissesdegrenouille.
Même si je n’étais jamais allée dans la ville du Bassin,
touslesemployésdelafermedeHavenvenaientdelà-bas,
et ma vieille folle de grand-mère y avait encore des amis.
J’enconnaissaisunpaquetsurcetendroit,réputépourêtre
remplidefemmesausangchaud,d’hommesbagarreurset
d’unepauvretéincroyable.
— Hier soir, ma mère a dû aller à une réunion de
dernièreminutepourdéciderquelleétaitlameilleuremanière
de les «acclimater», ou quelque chose comme ça, déclara
Mel.
37J’éprouvais presque de la peine pour ces jeunes. Quitter
leur paroisse cajun – pauvre et strictement catholique –
pournotrerichevilledeprotestantsdeLouisiane…?
Lechocdescultures,premierround.
Ce n’était pas une blague. Non seulement j’allais être
obligée de croiser de nouveau le type qui m’avait matée
sansvergogne,maisjeseraisdanslemêmelycéequelui.
Je plissai les yeux, impatiente qu’il enlève son casque. Il
avaitl’avantagesurmoietçanemeplaisaitpas.
Il se leva, déroulant sa grande silhouette. Il devait faire
plus d’un mètre quatre-vingts, encore plus grand que
Brand.Il portait des chaussuresusées,unjeanéliméetun
tee-shirtnoirmoulant.
Àcôtédelui,uncouplesetenaitsurunemoto–legarçon
en pantalon de camouflage, et la fille en minijupe en cuir
synthétique. Il l’aida à descendre de la moto, la soulevant
sanspeine…
— Ehbien,fitCatherine,c’estbondesavoirqu’elleporte
une culotte rose fluo. Je suis même choquée qu’elle en
porteune,àvraidire.Lagrandeclasse.
Melhochalatêtepensivement.
— Je comprends enfin qui achète les kits de strass à
pubis.
Grace Anne, qui prônait fièrement la virginité jusqu’au
mariage,fitunegrimacededégoût.
— Elle va sûrementsefairerenvoyerchezelle, avecune
jupeaussicourte.
Sans parler de son tee-shirt qui dévoilait son ventre et
sur lequel était inscrit : «J’me suis Bourbon la gueule rue
Bourrée».
Quand il eut enfin reposé la fille sur ses pieds, cette
dernièreôtasoncasque,révélantunelonguechevelurebrune,
un visage maquillé si outrageusement que c’en était
gênant,etunrougeàlèvresfuchsiaetfluorescent.
Le garçon maigre qui l’avait emmenée retira son casque
à son tour. Il avait des cheveux blond foncé et un visage
allongé qui n’était pas disgracieux mais qui me rappelait
malgrétoutceluid’unrenard.
38Il fit rugir sa moto, ce qui fit sursauter quelques
pas-
sants,etsesamissemirentàrire.
Ouplutôtunefouine.Autempspourlapeinequej’éprouvaispoureux.
Enfin, le plus grand porta la main à son casque.
J’attendis. Il le retira, secoua ses cheveux et releva la tête.
Meslèvress’entrouvrirent.
Melformulatouthautcequejepensais:
— Jenem’attendaispasvraimentàça.
Un amas de cheveux d’un noir de jais retomba sur son
front, avec des mèches ébouriffées au-dessus de ses
oreilles. Sa peau était très bronzée, avec des joues creuses
etunmentonprononcé.
Il semblait avoir plus de dix-huit ans. L’ensemble de ses
traitsétaitplaisant,mêmesuperbe.Bienqu’iln’arrivâtpas
à la cheville du look Abercrombie de Brand, il était
séduisant,àsamanièreunpeurude.
— Il est sublime, dit Catherine, les yeux
brillant
d’intérêt.
Onl’appelaitlaCartogramme,parcequ’elleétaitincapable de masquer ses réactions, qui s’affichaient aux yeux de
tous.
Des élèves passèrent près de nous en spéculant sur les
nouveauxarrivants.
— Ma femme de ménage vient du Bassin. Elle dit que,
touslescinq,cesontdesdélinquantsavecdescasiers.
— J’ai entendu dire que le plus grand a poignardé deux
types dans le Quartier Français. Il vient de sortir après
avoir passé un an dans un centre de détention
correctionnelle.
— Leblondtriplesadeuxièmeannée…
La Fouine et le grand se dirigèrent vers les portes,
laissant les deux autres et la fille fumer une cigarette, à la vue
detous.
Le plus grand sortit une flasque de la poche arrière de
son jean. Au sein de l’école ? Je remarquai qu’il avait des
petitsbandagesblancsd’hôpitalautourdesdoigts.
39TandisquelaFouinericanaitentoisantlesélèvesautour
de lui, son ami se contentait de plisser les yeux avec une
hostilité déconcertante, comme si les étudiants de ce lycée
ledégoûtaient.
Quand ils approchèrent, je distinguai certaines de leurs
paroles.Ilsparlaientenfrançaiscajun.
Ma grand-mère m’avait appris la langue – avant qu’on la
placeloindecheznous–etj’avaisentendulesemployésde
la ferme le parler pendant des années. Quand ils
arpentaient les champs de Haven avec leurs lourdes bottes, je
suivais avec les mêmes en miniature pour écouter avec
délectation leurs contes incroyables de la vie dans
le
bayou.
Jemaîtrisaisbienledialecte.Mêmesicen’étaitpasquelquechosedontonpouvaitsevanterpuisquejecomprenais
àpeinelefrançaisacadémique.
Je vis la Fouine jeter un regard noir à un groupe de
quatre pom-pom girls junior; à leur approche, les filles
devinrent de plus en plus nerveuses. Quand il arriva à leur
hauteur, il lança un «BOUH!» et elles crièrent toutes de
peur.
La Fouine ricana devant leur réaction, mais l’autre
garçonsecontentadelesfixerenfronçantlessourcilspuisen
1murmurant : «Couillonnes », qu’il prononça avec l’accent
français.
Mes dernières inclinations à tenter une approche
amicale vers les nouveaux arrivants – comme je le faisais
toujours – s’évanouirent. C’était dans ma tribu qu’ils venaient
chercherlesembrouilles.
Alors la Fouine me pointa du doigt avec un petit sourire
narquois.
2— C’étaitpastoi,lajolie filledansc’tePorsche?
Son accent cajun était le plus prononcé que j’aie jamais
entendu.
1.Enfrançaisdansletexte.(N.d.T.)
2.Endansle()
40— Tourne-toi, pour voir, et remonte cette robe,
que
j’puisseêtresûr.
Jeredressailesépaulesenvoyantlesexpressionsscandalisées de mes amies, refusant de me laisser intimider par
ces mecs. Ils débarquaient sur notre territoire comme s’ils
étaientchezeux.Avecunsourirerayonnant,jeleurdis:
— Bienvenue dans notre école. (Mon ton était moitié
pétillant, moitié tranchant, un mélange de douceur et de
sarcasme si dosé que j’aurais dû penser à en déposer la
marque.) Je m’appelle Evie. Si vous avez besoin d’aide
pourtrouvervosmarquesdansnotrebahut,demandez…à
quelqu’und’autre.
Si c’était possible, le regard lubrique de la Fouine
s’accentuaencore.
— Eh ben, comme t’es charmante, Evie. Je suis Lionel.
Et ça, c’est mon pote, Jackson Deveaux, aussi connu sous
lenomdeJackDaniels.
Àcausedelaflasque?Çapromettait.
Jackson avait des yeux d’un gris étincelant, qui
contrastait avec la couleur de sa peau, et il parcourait mon visage
et ma silhouette comme s’il n’avait pas vu de fille depuis
des années – ou qu’il ne m’avait pas vue, moi,quelques
minutesplustôt.
— On n’a pas besoin de toi pour trouver nos marques,
non,maisyad’autrestrucspourlesquelsj’auraisbesoinde
tes«ser-vices»…
Jack donna un coup d’épaule dans le dos de Lionel pour
l’inciter à continuer leur chemin. Tandis qu’ils
s’éloignaient, le grand Cajun marmonna dans sa barbe d’un
ton cassant : « Couillon, tu vas pas draguer ces putes
1inutiles? »
J’écarquillailesyeuxencomprenant.
— VousavezvucommentcegarçonaregardéEvie?dit
Catherine.
1.Enfrançaisdansletexte.(N.d.T.)
41— Je n’ai pas compris un traître mot de leur charabia,
ajoutaMel.EtjerevienstoutjustedeParis.(Ellesetourna
versmoi.)Alors,qu’est-cequ’iladit,leplusgrand?
— Tuparleslecajun,toi?demandaGrace.
— Unpeu.
Beaucoup.Mêmesijenesouhaitaispasparticulièrement
que tout le monde sache que je parlais la «langue du
Bassin»,jeleurtraduisislittéralement.
— Tumens,fitCatherineavecunhoquet.
En regardant Jackson s’éloigner dans le couloir, je
remarquai avec stupeur qu’il ne cachait pas que sa flasque
danslespochesarrièredesonjean.
Je distinguai nettement les contours d’un couteau, une
lamerepliée,danssonjeandélavé.
Puis je fronçai les sourcils. Est-ce qu’il se dirigeait vers
masalledecours?
— Attends une seconde, reprit Grace. Qu’est-ce que
c’était que cette histoire de robe remontée dans une
Porsche?3
Jour5avantleFlash
Pendant la pause déjeuner, Mel et moi étions allongées
sur une couverture dans un coin ensoleillé de la Cour
d’Éden, les manches et les jupes retroussées. Tout
autour
denous,lesrosesetlesgardéniasétaientenfleurs.Lemurmure d’une fontaine en marbre parvenait jusqu’à nous.
Brand et Spencer faisaient un match improvisé dans la
couradjacente,riantauxéclatssouslecielbleu.
EtJacksonDeveaux?
Il traînait avec les autres Cajuns juste à l’extérieur de
notre cour, sirotant sa flasque tandis que les autres
fumaient.Etilnemequittaitpasdesyeux.
Ignore-le. J’étais bien décidée à profiter du reste de ma
pause déjeuner et à me détendre avec ma meilleure amie;
plus jamais je ne prendrais pour acquis cette précieuse
liberté.
Je soupirai. D’accord, je n’étais peut-être pas
exactement en train de me détendre. J’étais sur les nerfs depuis
mon réveil après un nouveau cauchemar sur la sorcière
rousse.
Dans chacun d’eux, j’avais l’impression d’être présente à
ses côtés, forcée d’assister, à quelque distance, à ses actes
démoniaques. La nuit précédente, elle se trouvait dans
un magnifique champ doré, entourée d’un groupe de
43personnes masquées, toutes à genoux. Elle était grande et
dominaitleurstêtesbaissées.
Avec un rire, elle avait éparpillé des graines
ensanglantées devant eux, leur ordonnant de les laper, sans quoi elle
promettait de « découper leur chair en rubans et de
les
étoufferavecdulierre».
Quandelleavaitsortisesgriffes,desgriffessinistrescouleur pourpre qui ressemblaient à des épines de roses, ses
victimes avaient imploré sa pitié. Elle ne leur en avait
accordéaucune.
Au final, leur chair avait effectivement ressemblé à des
rubans…
Pour me changer les idées, je me tournai vers Mel, mais
elle avait mis ses écouteurs et fredonnait distraitement un
air de rock féminin énervé. Elle adorait chanter ; sa
voix
ressemblaitaucridedeuxchatsenchaleurquisedisputeraientsousuncônedesignalisationroutière.
Aveclebonmaquillageetlabonnelumière,elleavaitun
visage fantastique, des pommettes hautaines et une peau
parfaite. À cet instant, elle était mignonne, avec une
boucheetdesyeuxjusteunpeutropgrands,etsesexpressions
étaientpluscomiquesqueséduisantes.
Nous étions amies depuis le jardin d’enfants. Un jour où
un petit morveux m’avait donné un coup de pied dans le
tibia, Mel avait rappliqué immédiatement. Zézayant à
cause de la dent de devant qui lui manquait, elle m’avait
demandé:
— Est-fequ’ilt’embête?
J’avais hoché la tête tout en espérant qu’elle me serre
gentiment dans ses bras. Mais elle s’était éloignée
pour
allerbotterlesfessesdugarçonnet.
Ellesehissasuruncoudeetretirasesécouteursenfronçantlessourcils.
— D’accord, on ne m’a jamais dit que j’étais
perspicace
ouquoiquecesoit,maismêmemoi,jesuiscapabledesentirceCajunquitefixe.
Etilenallaitainsidepuisunjouretdemidéjà.
— Imaginequetuaiestroiscoursaveclui.
44Anglais, histoire et SVT. Sans compter que Jackson et
moiétionsvoisinsdecasiers.
— Etlasalled’appel.
Melétaittoujoursfurieusequel’onnesoitpasensemble,
quel’onm’aitisoléedetousmesamis.
Mais,commeparhasard,jemecoltinaisàlafoisJackson
et Clotile Declouet, la fille cajun. Je me redressai et
enroulai une mèche de cheveux autour de mon doigt, puis
glissaiunregardsurlecôté.Unenouvellefois,jemeretrouvai
dans sa ligne de mire. Il était assis sur une table en métal,
ses chaussures usées posées sur le banc cloué au sol ; ses
amisrassemblésautourdelui.
Jacksonavaitlescoudesposéssursesgenouxetleregard
rivé dans ma direction, même quand il parlait en français
aveclesautres.Detempsentemps,Clotilesepenchaitvers
luipourluimurmurerquelquechoseàl’oreille.
— Tu penses que c’est sa copine ? demandai-je, et je le
regrettai immédiatement quand Mel posa sa main
audessus de ses yeux pour se protéger du soleil et observer
ouvertementlepetitgroupe.
— En théorie, je dirais qu’ils sont parfaits l’un pour
l’autre.
Quandlavulgaritérencontrelabeauténaturelle.
— Mais s’ils sont ensemble, reprit-elle, alors pourquoi il
n’arrête pas de te mater ? Comme s’il n’avait pas encore
enregistré assez d’images de toi pour sa banque de
fantasmes.
— Mel,tunemerassurespasvraiment,là.
— Dequoiparlent-ils?
Elle avait été ravie que je découvre toutes sortes de
saletéssurlescharmantsnouveaux.
Même si je ne m’étais jamais considérée comme une
commère, je ne pouvais pas me débarrasser de mes
connaissances en français, et les Cajuns ne cessaient de
parlerdevantmoi,imprudents,sanssedouterderien.
— Ils essaient de décider s’ils vont laisser leurs
ordinateursportablesengage.
Melricanaavantderedevenirsérieuse.
45— Combientucroisqu’ilsendemanderaient…?
Dans notre salle d’appel, aujourd’hui, quand un
assistant chargé des travaux dirigés avait distribué les
ordinateurs,ClotileetJackavaientouvertdegrandsyeuxébahis;
puis Clotile s’était frotté les mains et avait murmuré d’un
1ton rêveur : « Quelle jolie chose .» Comme s’il s’agissait là
del’objetleplusprécieuxqu’elleaitjamaispossédé.
Avec un pincement de cœur involontaire, je me rendis
compte que c’était certainement le cas. Au fond, sa ville
était un grand marécage rempli de cabanes aux toits qui
fuyaient,etdontbeaucoupn’avaientpasl’électricité.
Siahurissantquecelapûtmeparaître,cesadosn’avaient
pasd’ordinateurs–encoremoinsunordinateur personnel.
Quand j’avais compris combien il devait être difficile pour
elle de s’adapter à son nouveau lycée, j’avais capté son
regard et lui avais mimé «salut» du bout des lèvres, avec
unsourire.
Elle avait froncé les sourcils, puis s’était tournée vers
Jack,quiavaitpenchélatête,perplexe…
— Alors, quel est le verdict ? demanda Mel. Ils vont les
mettreengageoupas?
— LioneletGastonprévoientdetoucherl’argenttoutde
2suite . Clotile et Tee-Bo vont attendre. Jackson s’inquiète
desalibertéconditionnelle.
— Je savais bien que les rumeurs qui courent sur lui
étaientvraies!
Quand ils eurent fini de boire, de fumer et de traîner,
l’attentiondeMelfinitparsereportersurSpencer.
— Ilm’aimevraiment.Jeteledis.
— Hum,hum,c’estsûr.
J’allaisdenouveaudemanderàBranddeleurarrangerle
coup,neserait-cequ’unesortieàquatre.

C’estévident,reprit-elle.PourquoiSpencenem’aimerait-ilpas?
1.Enfrançaisdansletexte.(N.d.T.)
2.Endansle()
46Parfois, quand elle disait des choses comme ça, je ne
savaispassielleplaisantaitounon.
— Alors, qu’est-ce que tu vas faire pour Brandon et sa
chasseàl’hymen?
— Jen’enaiaucuneidée.
J’étais certaine que tout le monde à l’école se posait la
question – mon seizième anniversaire arrivait et j’avais
un
petitamiplusâgéetbienplusexpérimenté.
Commel’avaitsibienrésuméMel:«Unefoisqu’uncheval de course a appris à courir, tu ne peux pas l’entraver
éternellement.»
J’observai Brand, qui riait avec des amis, son visage un
peu empourpré contrastant avec sa chemise blanche. Il
étaitabsolumentsublime.
Et pourtant, je n’éprouvais pas une folle envie de
découvrir le sexe avec Brand, ni une curiosité dévorante pour
l’acte en lui-même. Le sujet ne m’inspirait que de
l’indifférence,maisjenevoulaispasperdremoncopain.
Ilfaudrabienqueçaarriveunjouroul’autre.

C’estjustequejen’aimepasêtresouspression.
Pourtantc’étaitmoiquienavaisfaitlapromesseenpremier. Mais à ce moment-là, je cherchais désespérément à
cequ’ilmerestefidèlependantl’été!
— Je… j’y réfléchirai plus tard, ajoutai-je d’un ton
abattu,aveclasensationd’êtreencoreplusépuisée.
— Qu’est-cequit’arrive?D’habitude,tuasdel’énergieà
revendre.
Je haussai les épaules, incapable de lui dire que mes
pilulesmevidaientdetoutecetteénergie.
— Si tu comptes dépérir ici, moi je vais aller tourner un
peuautourdeSpencer.
— Amuse-toi bien, murmurai-je. Ne touche qu’avec les
yeux.Réveille-moiavantlasonnerie.
Elle s’éloigna furtivement, et je l’entendis bientôt éclater
d’unrirethéâtralàl’unedesblaguesdeSpencer.
De mon côté, je n’arrivais pas à me laisser aller, j’avais
toujours l’impression d’être observée. Je parcourus de
47nouveaulesalentoursduregard.Toutlemondedéjeunait,
commed’habitude.
Jerefermailesyeux.
Arrête d’être parano, Evie. Profite de cet endroit,
des
fleurs…
LeurparfummerappelaitlesrosierschérisdemagrandmèreàHaven.Ellelesavaitplantéssousl’unedespompes
à eau du moulin à vent et les avait entretenus
religieusementjusqu’àsadépressionnerveuse.
Je ne me rappelais pas beaucoup ma grand-mère, mais
depuis mon retour à la maison je pensais de plus en plus à
elle.J’avaishuitansladernièrefoisquejel’avaisvue.Parun
jour d’été étouffant de Louisiane, elle m’avait dit que nous
allionschercherdelacrèmeglacée.Jemesouvenaisd’avoir
penséqueçadevaitêtrelameilleureglacedumonde,parce
quenousavionsroulélongtemps,longtemps…
Jefronçailessourcils.Leparfumdesrosesdevenaitplus
fort, entêtant. Est-ce que quelqu’un en tenait une juste
sousmonnez?Brand?
J’entrouvris les yeux et clignai des paupières, confuse.
Deux tiges de roses s’étaient étirées vers moi, deux fleurs
délicates de chaque côté de ma tête. Sous mon regard
sidéré, elles se rapprochèrent encore de mon visage
pour
venirmetoucherlesjoues.
Despétalesdouxetfraismecaressèrentquandmoncerveaubasculaetquejesentisuncrimonter…

Ahhh!
Jemeremisdeboutprécipitamment.Lesfleursserétractèrent tout aussi rapidement. Comme si elles avaient eu
peur…demoi.
Je relevai les yeux. Vis les étudiants qui me
dévisageaient.Melmejetaunregardperplexe.
— Il…ilyavait…uneabeille!
Oh,monDieu,oh,monDieu!Jeramassaimonsacetme
ruaiàl’intérieurendirectiondestoilettes.
Dans le couloir, les bruits semblaient étouffés. Je
dépassai les gens sans leur parler, ignorant tous ceux qui
m’approchaient.
48Composition
FACOMPO
Achevé d’imprimer en Espagne (Barcelone)
par BLACK PRINT CPI
Le 13 janvier 2014
Dépôt légal : janvier 2014
EAN9782290081259
L21EDDN000411N001
ÉDITIONS J’AI LU
87, quai Panhard-et-Levassor, 75013 Paris
Diffusion France et étranger : Flammarion