Cora, ou l'esclavage

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Belle, gracieuse, éduquée et fêtée en France, Cora Gérard, fille d'un planteur louisianais et d'une de ses esclaves, quitte Paris pour la Louisiane et voit sa vie complétement transformée par les lois et usages racistes de son pays natal. En arrière-plan, cette réédition, basée sur des documents inédits, permet de découvrir un aspect peu connu de la réponse française à la guerre de Sécession aux Etats-Unis.
Publié le : dimanche 1 octobre 2006
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EAN13 : 9782296158009
Nombre de pages : 274
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CORA, ou L'ESCLAVAGE

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous forme de roman, nouvelles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Jules Barbier

CORA, ou
L'ESCLA V AGE
DRAME EN CINQ ACTESET SEPT TABLEAUX

Présentation

de

Barbara T. Cooper

L'Hannattan

Portrait de la couverture: Jules Barbier (coll. part.)

~ L'HARMATTAN,

2006
75005 Paris

5-7, rue de l'École polytechnique;

L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
L'HARMATTAN L'HARMATTAN HONGRIE BURKINA FASO

Kônyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16; 1053 Budapest 1200 logements villa 96; 12B2260; Ouagadougou 12
ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC http://www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-01575-1 EAN : 9782296015753

INTRODUCTION par Barbara T. Cooper

Autres écrits de Barbara T. Cooper
Dictionary ofLiterary Biography, t. 192: French Dramatists, 1789-1914. Sous la direction de Barbara T. Cooper. Detroit: Gale Research Press, 1998 Moving Forward, Holding Fast: The Dynamics of 19th-Century French Culture. Sous la dir. de Barbara T. Cooper et Mary Donaldson-Evans. Amsterdam & Atlanta: Eds. Rodopi, 1997 Modernity and Revolution in Late Nineteenth-Century France. Sous la dir. de Barbara T. Cooper et Mary Donaldson-Evans. Newark, DE : U of Delaware P, 1992 The Man in the Iron Mask, d'Alexandre Dumas. Présentation de Barbara T. Cooper. New York: Barnes & Noble Classics, 2005 The Three Musketeers, d'Alexandre Dumas. Présentation de Barbara T. Cooper. New York: Barnes & Noble Classics, 2004 "Le Docteur noir: A French Romantic Drama in Blackface", French Forum, 28.1 (2003): 77-90 "Hospitalité et marginalité au théâtre français du milieu du dixneuvième siècle: Le Docteur noir (1846) et Cora, ou l'Esclavage (1861) ". ln L 'Hospitalité au théâtre. Sous la dir. d'Alain Montandon. Clermont-Ferrand: Presses Univ. BlaisePascal, 2003 : 195-208 "Jules Barbier's Cora, ou l'Esclavage (1861): A French AntiSlaveIY Drama Set Against the Backdrop of the American Civil War", CLAJournal, 45.3 (2002): 360-78 "Beginning Cora". ln French Literature Series. Sous la dir. de Freeman G. Henry. Amsterdam & Atlanta: Eds. Rodopi, 2002, 29: 91-102 "Staging Ourika and the Spectacle of Difference". In French Literature Series. Sous la dir. de Buford Norman. Amsterdam & Atlanta: Eds. Rodopi, 1996, 23 : 97-114

INTRODUCTION Au dix-neuvième siècle, peu d'auteurs dramatiques français ont choisi les États-Unis comme cadre deleurs pièces sur l'esclavage. Hippolyte Monpou et Henri de Saint-Georges ont bien composé un opéra-comique, Le Planteur (1839), dont l'action se situe en Louisiane. Puis, quatorze ans plus tard, deux autres paires d'écrivains ont écrit des adaptations théâtrales du roman de Harriet Beecher Stowe, La Case de l'oncle Tom, pour la scène ftançaisel. Mais c'est tout, jusqu'à ce que Jules Barbier écrive Cora ou l'Esclavage en 1861, pièce dont l'action et la première représentation coïncident avec le.début de la guerre de Sécession aux ÉtatsUnis.

Jules Barbier et Cora
Paul-Jules, dit Jules, Barbier naît à Paris le 9 mars 1825 et y meurt le 16 janvier 1901. Si l'on connaît encore son nom aujourd'hui, c'est surtout à cause des opéras dont il fut le librettiste, le plus souvent en collaboration avec Michel Carré2. Certaines histoires littéraires, certains dictionnaires biographiques de son époque, comme quelques articles nécrologiques publiés à sa mort, ne font qu'imprimer la liste de ses livrets et œuvres dramatiques, passant

Hippolyte Monpou et Henri de Saint-Georges. Le Planteur (paris : Barba, 1839). Les pièces de Philippe Dumanoir et Adolphe d'Ennery, La Case de l'oncle Tom et d'Edmond Texier et Uon de Wailly, L'Oncle Tom, sont toutes deux publiées à Paris, chez Michel Uvy frères, en 1853. 2 Parmi les plus célèbres de ces opéras, il y a Faust et Roméo et Juliette de Charles Gounod, Les Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach et Hamlet et Mignon d'Ambroise Thomas. Sur cet aspect de la carrière de Barbier, voir, entre autres, Patrick Bennier, "Barbier, Berlioz, Mozart et Carré: Deux comédies de Shakespeare à l'Opéra en 1863", Revue d'Histoire de Thédtre (2003), 8186 et Karin Pendle, "Eugène Scribe and the French Opera of the Nineteenth Century", The Musical Quarterly, 57.4 (1971), 535-561 (Barbier est mentionné pp. 560-561).

I

vu

sous silence les détails de sa vie personnellel. Seul Théophile Lamathière, dans son Panthéon de la Légion d'honneur, précise que Barbier fut le fils du peintre Nicolas-Alexandre Barbier et le cousin d'Auguste Barbier, auteur des Iambes. Lamathière note aussi que Jules étudia au collège (aujourd'hui lycée) Henri IV et que, plus tard, il fit souvent partie de la. commission des auteurs dramatiques. TI indique également que Barbier fut officier de la Légion d'honneur et commandeur de Charles ne. On sait par ailleurs que l'auteur fut marié et père de famille3. De 1852 à 1901, Barbier et sa famille habitèrent une partie du temps une belle maison entourée d'un vaste parc que le dramaturge-librettiste, enrichi par le succès de ses œuvres, a pu acquérir à ChâtenayMalabry4. Jules Barbier repose aujourd'hui dans le cimetière de Châtenay-Malabry où sa tombe est ornée d'un portrait en bas-relief sculpté par Georges Bigeard en 1931. Ecrivain prolifique, Barbier voit jouer ses premières pièces à la Comédie-Française en 1847. Un Poète, drame en cinq actes et en vers, y est représenté le 16 avril de cette année. L'ouvrage, dédié "A Mgr le duc de Montpensier, [par] son ancien condisciple" et dont "la scène est à Paris, de nos jours", raconte l'histoire de Richard, un jeune poète endetté, et de Murray, homme ambitieux

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Frédéric

GodefToy, Histoire

de la littérature

française

depuis le

xvr

siècle

jusqu'à nos jours. JaJr siècle. Poètes, tome I (paris, 1878; Nendeln : Kraus Reprint, 1967), pp. 379-383; Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du JaJr siècle (Paris: Librairie Classique Larousse, 1867), II: 220-221; Gustave Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains (Paris: Librairie L. Hachette & Cie, 1858), I: 103-104; Émile Brun, "Jules Barbier", Revue d'art dramatique, t. Il Ganvier 1901),210-213. 2 Théophile Lamathière, Panthéon de la Légion d'honneur; dictionnaire biographique des hommes du JaJr siècle (paris: imprimeries réunies, 1874), VI: 368-369. Charles Monselet, dans De A à Z; portraits contemporains (pais: G. Charpentier, 1888), p. 124 rappelle que "Edouard Foussier [auteur dramatique] était [..,] membre d'un petit cénacle composé d'Émile Augier [auteur dramatique], du comédien [Edmond] Got, du compositeur [Edmond] Membrée, d'Edmond Cottinet [auteur dramatique] et de Jules Barbier". 3 Un article nécrologique sur son épouse, Marie, parut dans The Musical Times and Singing Class Circular, 38.565 (1er octobre 1897), p. 696. Barbier collaborera avec son fils, Pierre, à la rédaction de certains de ses derniers livrets.
4 Sur cette maison, voir www.chatenay-malabry.fT/maisons

Vlll

qui ne pense qu'à l'argent et au pouvoir1. Pour nous, l'intérêt principal de cette œuvre de jeunesse réside dans le fait que, comme plus tard dans Cora (1861), il y a des personnages américains parmi les dramatis personae. Aussi Murray parle-t-il "d'une mienne cousine, / Héritière et créole" dont "le père en Amérique est un colon puissant" (Acte 1er, scène i, p. 3Si. Or, au moment de l'action, cette cousine, Lœtice, se trouve à Paris où elle est accompagnée de Zobéide, sa nourrice et "femme de couleur". Murray aussi a un serviteur, José, désigné dans la liste des personnages comme "Américain" et qui "porte un costume de montagnard américain" (1.ii.36). José, qui "arrive du pays", annonce à Murray que là-bas "Tour à tour on y joue, on y dort, on y tue ; / La race blanche y bat, et la noire est battue; / La foule s'accoutume à ces distractions, / Et chaque jour y voit des révolutions" (I.ii.37t Murray espère s'accaparer du pouvoir au milieu de ce désordre et compte s'enrichir grâce au mariage avec sa cousine, mais il découvre que la jeune femme est amoureuse d'un autre. Après avoir donné l'ordre à José de tuer son heureux rival, Murray apprend que l'homme aimé de sa cousine est son ami, Richard. Il ne renonce pas pour autant à son projet. Mais, quoique armé d'un "poignard indien" (III.ii.74), José rate son coup car un passant survient juste au moment où il va achever sa victime. Zobéide, qui entend les cris provenant de la rue et voit rentrer José, devine ce qui s'est passé, mais Murray, qui est le maître de son fils, lui fait savoir qu'elle ne pourra rien dire sans mettre son enfant en danger4.
Jules Barbier, Thé4tre en vers de Jules Barbier (Paris: CaImann Lévy, 1879),1 : [pp. 27, 28J. Le texte d'Un Poète se trouve pp. [25]-136. Richard doit une forte somme à Mumy, qui lui a prêté de l'argent au moment de la dernière maladie de sa mère. 2 Désormais, tout renvoi à cette pièce sera noté entre parenthèses dans mon texte ainsi : (I. i.3~), la page indiquée étant celle de l'édition originale. 3 Si les mots "Américain" et "montagnard" pourràient bien décrire un habitant des Rocheuses, le mot "révolutions" ne s'applique pas du tout aux États-Unis des années 1840. Selon A. de Pontmartin, "Rewe littéraire. Le Théâtre. - Les livres", RDDM (lor mai 1847), p. 567, Murray voudrait "[...] être président d'une république mexicaine" et «le maître d'un certain nombre de nègres et de mulâtres". 4 Murray lui dit, "Écoute, Zobéide ! il est certain métis / Que j'ai laissé là-bas, mon esclave, ton fils ! / [...J / Ton f1ls me répondra de toi" (II.vüi.71-72).
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IX

La pièce ne mérite pas qu'on s'y attarde davantage. Si Un Poète témoigne bien du premier emploi que Barbier fait de personnages américains et du thème de l'esclavage, ces éléments sont tout à fait secondaires à l'intrigue et il est évident que le dramaturge n'est pas encore maître de la matière. On est tout de même tenté de voir en José et Murray des prédécesseurs de Bill et Kraig, personnages américains qui figureront dans Coral. Quelle est donc cette œuvre qu'on va découvrir ici? Cora ou l'Esclavage, joué pour la première fois le 21 août 1861 au Théâtre de l'Ambigu-Comique, est un drame en cinq actes et sept tableaux dont l'action se passe "de nos jours" (soit en 1861). Le premier acte a lieu à Paris; les quatre autres en Louisiane. Nous verrons plus loin l'intérêt que ces précisions sur le temps et le cadre de l'action auront pour la réception de la pièce. Il suffit de rappeler ici que la guerre de Sécession aux États-Unis a commencé en avril 1861 et que parler de l'esclavage en Louisiane "de nos jours" revient à insister sur les rapports du drame avec l'actualité. Si Cora s'insère dans l'actualité, Barbier ne cherchera tout de même pas à offrir à son public un drame historique contemporain2. Il va plutôt exposer, à sa façon, l'une des causes de la guerre de Sécession: l'esclavage. À travers le personnage (fictif) de Cora, fille naturelle d'un planteur louisianais nommé Gérard et d'une

Zobéide sait qu'en mettant le pied sur le sol ftançais elle est devenue une femme libre (II.vü.69), mais elle ne risquera pas la vie de son fils pour raconter ce qu'elle sait à Lœtice. 1 Sur ces derniers personnages, l'un West-man (homme de l'ouest des États-Unis) et l'autre planteur louisianais et homme de loi véreux, voir la partie de cette introduction consacrée à Barbier et ses sources. 2 Curtis fera allusion à l'actualité dans le texte même de la pièce quand il dit à Georges: "depuis notre rupture avec les États libres, il n'y a pas d'iniquités dont notre malheureuse Louisiane ne soit le théâtre. Le rôle que j'ai joué dans votre duel avec Johnson m'a mis au ban de l'opinion publique, et je m'étonne de n'avoir pas encore été emplumé, sinon brûlé vif, pour la plus grande édification des abolitionnistes" (IV.i.117). Barbier composera des drames historiques sur des sujets ftançais: André Chénier ou 90, 92, 94 (1849), La Sorcière, ou les Êtats de Blois (1863, avec Auguste Anicet-Bourgeois) et surtout Jeanne d'Arc (1869). André Chénier est composé au moment de la Révolution de 1848 pour mettre le public en garde sur les conséquences des excès révolutionnaires.

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mulâtresse décédéel, Francilia, il va montrer les effets néfastes de l'esclavage et du racisme en Louisiane2. Mais au lieu de recourir à des scènes de violence telles qu'on a pu en voir dans les adaptations théâtrales de La Case de l'oncle Tom, ou d'Afar Gu//, d'Eugène Sue, Barbier préférera susciter la compassion des spectateurs par des scènes de souffrances plus intimes et plus respectueuses des bienséances3. Belle, gracieuse et éduquée en France depuis r âge de quatre ans, Cora Gérard, dont "[le] teint est d'une blancheur éblouissante", ignore qu'elle "a dans les veines une goutte de sang afiicain qui en ferait là-bas la plus humble des esclaves, ou qui la réduirait tout au moins à la condition abjecte des plus viles créatures" (Li.4-

st. Cette ignorance de ses origines, qui est au cœur même du
drame de Barbier, serait sans conséquences si, comme le voudrait son père, Cora restait en France où il espère bientôt la rejoindre. Mais quand la jeune femme apprend que son père a été blessé dans une révolte de ses esclaves et que sa situation fmancière est telle qu'il doit reporter son voyage en Europe', elle décide de rentrer à la Nouvelle-Orléans par le même bateau qui va y transporter sa meilleure amie de pensionnat, Lucy, sœur du planteur Williams
I Barbier désigne Francilia comme mulâtresse dans une version manuscrite de la pièce, mais quarteronne dans le texte imprimé, ce qui entraîne une certaine confusion, puisque Cora aussi est quarteronne, soit la fille d'une mulâtresse et d'un Blanc. 2 Le roman de Guslave de Beaumont, Marie. ou l'Esclavage aux États-Unis: tableau de mœurs américaines (paris: C. Gosselin, 1835) part de données semblables. Voir aussi« Paris »,Joumal des Débats (17 mars 1853), p. 2 pour un fait divers dont les données sont similaires. Ce dernier texte se trouve en appendice. 3 Le respect des bienséances (c.-à-d. de la sensibilité du public) n'est cependant pas chose ftéquente dans les mélodrames. (Voir plus loin notre discussion de la réception de la pièce.) Si Barbier ne montre pas de scènes de violence directement, il fuit raconter les horreurs de r esclavage par ses personnages. Il y a donc des récits sur le viol et le suicide de Francilia, sur la séparation involonlaire des familles esclaves el sur les mauvaises conditions-de-vie-et"de travail imposées aux esclaves. Les violences dont Toby et Méala, tous deux

esclaves,sontmenacéessurscènesontaussitrès suggestives.
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Tout renvoi à cette pièce sera noté entre parenthèses dans mon texte en signalant ainsi l'acte, la scène ~ la page de la .presente édition. S Sa situation a empiré non seulement parce que cette révolte lui a fait perdre des esclaves, mais aussi parce que Gérard se voit obligé de rembourser des dettes restées impayées par son associé, de Mersay, décédé depuis 'peu.

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Johnson et fiancée de Curtis, qui est à la fois l'associé de Johnson et son cousin. La vie de Cora sera, par la suite, complètement transformée. Après avoir été admirée et courtisée en France, Cora se verra exclue de la société louisianaise et abandonnée par Lucy une fois rentrée à la Nouvelle-Orléans. Non seulement Lucy y apprendra que Cora est quarteronne mais elle lui jalousera aussi l'amour de Georges Bessières, ingénieur français qui a rencontré Cora pour la première fois la veille de son départ et qui est tout de suite tombé amoureux d'elle. Cora, aussi, apprendra enfin le secret de sa naissance que son père a toujours eu soin de lui cacher. Puis, plus tard, quand les biens de Gérard seront saisis pour payer ses dettes, la jeune femme sera vendue aux enchères avec les autres esclaves et possessions de son père. Il va sans dire qu'une pièce construite sur de telles bases a tout d'un mélodrame avec ses "bons" et ses "méchants". Barbier rangera du côté des méchants presque tous les personnages américains de son drame. Seuls feront exception à cette règle Curtis et Lucy qui auraient appris à chérir les principes de liberté, égalité et fraternité parce qu'ils ont été éduqués en France, et puis Mistress Bradley, la tante new-yorkaise et abolitionniste de Lucy, Curtis et Johnson'. Curtis, Lucy et Mistress Bradley vont néanmoins se conformer, pendant un temps, aux usages de la Louisiane avant de revenir dans le droit chemin humanitaire. Georges Bessières, Français de naissance et homme de science et d'avenir par sa profession, est le véritable héros de la pièce et le seul à ne jamais être infidèle à ses principes. Il partira aux États-Unis dans l'intention d'y faire adopter des machines agricoles qui pourront remplacer les esclaves ou du moins diminuer leurs fatigues. Mais peu après son arrivée à la Nouvelle-Orléans, il abandonnera ce projet pour se faire le défenseur de Cora. Cora elle-même se montrera presque toujours courageuse et acceptera sans hésitation de reconnaître et d'honorer cette mère esclave qu'elle n'a pas vraiment connue.

1

Ces trois derniers sont cousins; seul Williams, éduqué aux États-Unis, est
résolument esclavagiste.

xu

Relire Cora aujourd'hui On devine facilement, à lire ce résumé, que la pièce de Barbier a fait couler des larmes en 1861, mais quel intérêt y aurait-il à lire Cora ou l'Esclavage aujourd'hui? Après tout, le style du drame est démodé, boursouflé et les actions quelque peu exagérées. Le tableau de la vie louisianaise qu'on y trace est empreint d'une
couleur locale convenue

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il est question de Bowie-knives, cara-

bines, bateaux à vapeur, gin slings et bois de magnoliers, par exemple - et presque tous les personnages correspondent à des
stéréotypesl. Enfin le dénouement, qui annonce le mariage de Georges et Cora après leur retour en France, est tout à fait prévisible. Ce qui est peu banal et qui recommande Cora à notre attention, c'est l'accusation de complicité dans l'esclavage américain que Barbier lance, par personnage interposé, contre tous ceux qui persistent à consommer certains produits qui dépendent d'une main-d'œuvre bon marché (I.i.6-7f C'est aussi l'idée que la science et la technologie, qui avaient déjà amélioré la vie des paysans fIançais, pourraient également servir la cause de

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Voir Simon Jeune, De Graindorgeà Bamabooth: Les types américainsdans le

roman et le thédtrefrançais.1861-1917(paris: Didier, 1963),passim. Dans Cora, ce sont surtout les passagers et l'équipage du steamer qui sont caricaturés, mais Bill et Kraig ont aussi un côté caricatural ainsi que Mistress Bradley et Williams Johnson. 2 "CURTIS. [...] si la grande majorité des planteurs entend, comme Johnson, jllStifier la pratique par la théorie, il en est quelques-uns, comme moi, chez qui la théorie ne peut se mettre d'accord avec la pratique. L'habitude prise, la routine, et par-desSllS tout la nécessité, nollS font les complices d'un mal auquel DOllSne voyons pIllS de remède; en d'autres termes, nous avons été élevés à nous vêtir de cotonnade, à fumer des puros [c.-à-d., des cigares], à boire du café et à manger des confitures; et, pour alléger un peu notre conscience, nous nous bornons à gémir comme Candide devant un vieux nègre estropié, sans avoir le courage de nous priver de sucre, de café, de tabac ni de coton. J'ajoute qu'à ce point de vuele vieux monde a largement sa part de complicité dans le crime, et qu'il ne peut DOllSopposer qu'un véritable ennemi de l'esclavage, qui est la betterave." Sur cette question, voir Anne Farrow, Joel Lang et Jennifer Frank, Complicity: How The North Promoted, Prolonged, and Profited from Slavery (New Yorle : Ballantine Books, 2005).
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rabolitionnismel. C'est également le respect que Barbier montre pour ses personnages noirs en refusant de leur attribuer un langage dialectal, généralement signe d'infériorité. C'est enfin le sérieux avec lequel Barbier s'est documenté sur la vie louisianaise (il cite bon nombre de ses sources dans sa pièce) et la multiplicité de détails géographiques, sociologiques et juridiques insérés dans son drame qui, en dépit des clichés et des stéréotypes, étoffent les personnages et ajoutent au "réalisme" du monde américain représenté. Les rapports entre Cora et d'autres textes (tant français qu'américains) sont ainsi mis en valeur et la vocation didactique de la pièce est soulignée. En effet, avec Cora, Barbier participe à une vaste "conversation" contemporaine sur l'esclavage et cherche à faire comprendre à ses lecteurs/spectateurs les conséquences de l'esclavage pour l'esclave et pour le maitre. Pour ce faire, il choisit une héroïne qui ressemble, à s'y méprendre, à une femme blanche, mais qui est la fille d'un Français (Gérard) et d'une esclave2. Le teint pâle de Cora satisfait la vanité des actrices qui, en général, ne voulaient pas se grimer en nou-J en même temps qu'il remet en question la définition de l'Autre et de l' altérité4. Que Barbier rut conscient de
l

"GEORGES. Accuserez-vous l'inventeur de nos moissonneuses d'être l'ennemi
du laboureur '1 Eh bien! ce qu'on fait ici pour le blé, ne peut-on le faire chez vous pour l'abattage de la canne '1 - Ne peut-on surtout recourir à la vapeur

-

pour ce travailsurhumainde la roulaison qui imposeà vos esclavesun labeur de seize à dix.huit heures par joUr I" (U8). 2 Gérard est né et a été élevé en France. 3 Sylvie Chalaye, Du Noir au nègre (Paris: L'Harmattan, 1998), p. 215: "Comédiens et comédiennes avaient toujours beaucoup de réticence à se noircir". Dans Cora, tous les personnages "noirs" paraissent blancs. Selon Achille Denis, "Premières Représentations", Revue et gazette des thédtres, 32° année, n° 3419 (25 août 1861), p. 2 : "M. Jules Barbier a eu l'ingénieuse adresse de ne pas mettre de nègres dans son drame. On n'y voit que des blancs. Nous ne comptons pas pour un nègre M. Machanette, bon esclave à petite maîtresse, qui n'est qu'un simple quarteron, dont la figure est celle d'un homme qui aurait seulement attrapé un fort coup de soleil, et qui a reçu une excellente éducation pour son état." .. Barbier semble se moquer du déterminisme biologique (voir la thèse déterministe avancée par Curtis [II.ü.38-39] qui parle sur un ton ironique qui mine ses dires). Par contre, le dramaturge insiste beaucoup sur l'influence des mœurs et des lois dans la définition de l'Autre. Sur le rôle de la loi en Louisiane dans la définition de l'identité raciale d'une personne réelle, on peut consulter l'article de Walter Johnson, "The Slave Trader, the White Slave, and

XIV

la sympathie qu'inspirerait une victime des lois et des préjugés aussi "intéressante" que Cora me semble évident. n suffit de lire cet échange à la fin du premier acte de la pièce pour s'en persuader: "CURTIS,souriant. Avouez que si cette belle jeune fille n'avait pas la peau si blanche vous y prendriez moins d'intérêt. GEORGES.C'est possible. Si juste qu'elle soit, une cause gagne toujours à avoir pour défenseurs la grâce et la beauté" (I.x.32). La grâce, la beauté et le comportement distingué et modeste de Cora effacent les composantes visibles de sa différence raciale et lui attirent la sympathie du public aussi bien que l'admiration et l'amour de Georges. Mais tout le monde ne voit pas la jeune femme du même œil. "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur audelà", a dit Pascal dans un autre contexte. Barbier remplace les Pyrénées par l'océan Atlantique pour insister sur la relativité des mœurs et des lois concernant le statut des Noirs. Comme Curtis l'annonce dès la première scène de la pièce, en Louisiane, on posera un autre regard sur Cora, un regard méprisant et/ou concupiscent qui la rabaissera au niveau d'un animal ou d'une chose. Cette attitude est (ou devrait être) tout simplement scandaleuse aux yeux des lecteurs/spectateurs français de la pièce ainsi qu'il l'est pour Georges et Curtis. Pour les personnages américains, cependant, le scandale se trouve dans le fait que Cora ose se croire l'amie d'une femme blanche, prétend être la fille (et non l'esclave) de Gérard et demande à être traitée avec des égards). Barbier n'est certes ni le premier auteur à faire du corps noir l'objet du regard ni le seul à signaler les variations locales ou nationales dans ce regard, mais il se distingue de beaucoup d'autres écrivains en accordant à Cora le droit de s'affirmer comme sujet, de regarder, juger et agir à son tour pour se forger un destin et une identité.
the Politics of Racial Determination in the 1850s", The Journal of American History, 87.1 (2000) : 13-38. Gary A. Richardson, "Boucicaulfs The Octoroon and American Law", Theatre Journal, 34.2 (1982), 155-164, analyse Ie rôle que joue la loi en Louisiane dans une pièce américaine écrite en 1859. Voir Gobineau et Poussielgue, cités dans notre bibliographie, pour des arguments basés sur le déterminisme biologique. 1 Voir mon article, "Hospitalité et marginalité au théâtre fiançais du milieu du dixneuvième siècle: Le Docteur noir (1846) et Cora, ou l'Esclavage (1861)" in L 'Hospitalité au thédtre, sous la dir. d'Alain Montandon (Clermont-Ferrand: Presses Univ. Blaise-Pascal, 2003), pp. 195-208.

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personnage qui se sert de l'ironie à des fins positives. Ici, c'est Curtis qui dit souvent le contraire de ce qu'il pense et qui montre bien qu'il n'est pas d'accord avec ce qu'il dit. L'ironie a au moins deux buts dans ce cas. Composante essentielle de la personnalité de Curtis, l'ironie permet de le distinguer des autres planteurs américains de la pièce et de montrer à quel point il est tiraillé entre ses principes humanitaires d'un côté et son intérêt financier et les usages de son milieu de l'autre. Les choix que Curtis fera au cours de la pièce - servir de second à Georges dans son duel avec Williams Johnson, quitter la Nouvelle-Orléans pour New York après avoir renoncé aux bénéfices qu'il tire de la plantation dont il est propriétaire avec Johnson, par exemple - gagneront alors en logique et sembleront conséquents avec des principes qui, s'ils n'ont pas toujours coïncidés avec ses actions, existent chez lui depuis longtemps. L'ironie permet aussi à Barbier d'exposer et de dénoncer en même temps les lois esclavagistes et les convictions racistes américaines que son public ftançais pouvait ignorer, mais. qu'il a besoin de connaître pour bien saisir la portée de la pièce. Certes, le dramaturge aurait pu laisser aux seuls "méchants" le soin d'expliciter ces notions, ce qu'il ne manque pas de faire quand il s'agit de citer le Code noir, par exemple. Mais faire signaler certaines idées et croyances par Curtis permet à Barbier de ne pas charger à l'excès le portrait qu'il trace des planteurs américains. La pièce y gagne un peu en subtilité. Il aurait sans doute été intéressant de se pencher ici sur d'autres aspects de Cora - par exemple, sur le rôle des gestes et des

accessoires dans la pièce ou sur le caractère de Toby, esclave amoureux de Francilia et rival impuissantde son maître. Mais nous avons des documents inédits, écrits de la main de Barbier, à
consulter afin de bien déceler sa pensée. Témoignages authentiques

du travail du dramaturge, ces pages manuscrites vont nous renseigner sur les rapports entre Cora et d'autres écrits sur l'esclavage américain au dix-neuvième siècle ainsi que sur la rédaction de la pièce de Barbier. Dans les pages qui suivent, nous tournerons notre attention donc aux sources que Barbier a consultées pour préparer Cora, puis nous étudierons les versions manuscrites de son drame. Enfin, nous considérerons la réception de Cora dans la presse de l'époque afin de mesurer et comprendre le succès de l'ouvrage auprès de son public original. XVI

de Cora dans la presse de l'époque afin de mesurer et comprendre le succès de l'ouvrage auprès de son public original.

Barbier et ses sources
Le livre de madame Beecher Stowe, la Cabane de L'Oncle Tom, a tout à coup appelé l'attention du monde sur l'esclavage aux ÉtatsUnis; l'impression a été des plus vives dans toute l'Europe; puis, peu à peu l'écho s'est affaibli, le silence s'est fait, et on est retombé dans l'indifférence pour une question qui semble ne toucher que l'Amérique. C'est là le défaut des romans; comme ils s'adressent au cœur et cherchent surtout à émouvoir, leur premier effet est irrésistible; mais bientôt la critique arrive, on conteste la vérité du tableau, on ne veut voir que des exceptions dans les faits allégués par l'auteur; le charme s'envole, et l'on oublie. Édouard Laboulayel

Jules Barbier craignait-il le scepticisme, voire l'incrédulité des critiques et du public devant son tableau de l'esclavage américain2? Une belle mise.eJi scène et de bons acteurs pourraient certes séduire et entrainer l'adhésion des spectateurs de la pièce mais après, comment persuader les lecteurs? Les renvois que Barbier a placés au bas de certaines pages de Cora semblent destinés à. prouver à cet autre public que son tableau de l'oppression et du racisme dans les États à esclaves aux États-Unis n'était pas une simple fantaisie3.
1 Édouard Laboulaye, Études morales et politiques (paris: Cluupentier, 1862), p. 186. Cette citation est tirée d'un essai intitulé "L'Esclavage aux États-Unis" qui a d'abord paru en 1855 en tête de la traduction des Œuvres de W. E. Channing. De l'esclavage (paris: Lacroix-Comon). Pour une critique contemporaine du roman de Mme Stowe, voir Émile Montégut, "Le Roman abolitionniste en Amérique", RDDM (1'" oct. 1852), pp. 155-185 et George Sand, "Harriett [sic] Beecher Stowe: La Case de l'Oncle Tom", article recueilli dans Autour de la table (paris : Dentu, 1862), ch. VI, mais qui a paru dans La Presse en décembre 1852. 2 Voir ces remarques que Barbier met dans la bouche de Cwtis (ll.ii.39) : "Je suis heureux d'obtenir l'approbation d'un homme aussi compétent que M. Kraig. Ses éloges répondent d'avance au reproche qu'on poUlTaitm'adresser d'avoir fait de l'esclavage un tableau de fantaisie:' 3 Au XIXC siècle, les pièces de théâtre ne sont pas typiquementaccompagnéesde notes destinées à confirmer l'authenticité d'une action, d'un discours ou d'un
XVll

Quelles sont les sources sur lesquelles le dramaturge s'appuie en composant son œuvre? Dans les notes insérées dans sa pièce, Barbier renvoie aux écrits de Jean-Jacques Ampère, Michel Chevalier, Xavier Eyma, Richard Hildreth, A. Malespine, PierreVictor Malouet, Thomas Mayne Reid, Harriet Beecher Stowe et Alexis de Tocqueville. TIy désigne également le Code noir de la Louisiane et un fait divers publié dans le Journal des Débats le 17 mars 1853 (voir ce texte en appendice)'. Or, à l'exception de la Promenade en Amérique d'Ampère, le dramaturge ne précise pas le titre des textes qu'il cite. Les noms de ces auteurs semblent donc avoir été suffisamment connus pour faire autorité sur la question des mœurs américaines et de l'esclavage aux États-Unis. Mais ce qui était vrai en 1861 n'est plus forcément le cas aujourd'hui. Certes, il n'est point nécessaire de présenter Alexis de Tocqueville, dont le livre De la démocratie en Amérique (1835) connaît encore de nos jours de multiples éditions et de nombreux commentaires. TI en va de même pour Harriet Beecher Stowe, auteur de La Case de l'oncle Tom, roman sentimental et polémique traduit en ftançais, puis adapté à la scène, peu après sa parution aux États-Unis en 18522. Bien moins célèbre aujourd'hui, Richard Hildreth, lui aussi américain et abolitionniste comme Stowe, était surtout connu en France pour son roman L'Esclave blanc (1853 ; titre original: The Slave, 1836, puis The White Slave, 1852). Le capitaine Thomas Mayne Reid, aventurier et romancier d'origine irlandaise, a longtemps vécu aux États-Unis. Son roman The Quadroon; or, A Lover's Adventures in Louisiana fut traduit en ftançais sous le titre La Quarteronne et publié à Paris en 18603. A.
historique, suivi de poésies fugitives et de notes (Paris: Maillet-Schmitz, 1856; réimpression Nendeln: Kraus, 1970). 1 n fait aussi une allusion au Candide de Voltaire. 2 Edith E. Lucas, La Littérature antiesclavagiste au dix-neuvième siècle. Étude sur Madame Beecher Stowe et son influence en France (paris: E. de Broccard, 1930) et Anna Brickhouse, "The Writing of Haiti: Pierre Faubert, Harriet Beecher Stowe, and Beyond", American Literary History, 13.3 (2001) : 407444, entre autres, analysent l'influence de Stowe dans le monde francophone. 3 Dans son introduction à une édition récente du roman de Stowe, Jean Fagan Yellin note que Hildreth a lu le roman Marie, ou l'Esclavage aux États-Unis, de G. de Beaumont, et s'en est servi comme modèle pour L'Esclave blanc (voir Uncle Tom 's Cabin [Oxford & New York: Oxford University Press, 1998], p. xiii). Cet exemple de la circulation transatlantique de textes et XVlll

Malespine était journaliste à l'Opinion nationale, quotidien parisien dont le premier numéro parut le 1er septembre 1859. Malespine y publiait régulièrement des nouvelles de la vie politique américaine. D'après une note biographique de l'époque, avant de collaborer à ce journal, Malespine a vécu pendant sept ans aux États-Unis et "a approfondi la question de l'esclavage pendant un séjour d'un an sur une plantation dans l'intérieur de la Louisiane".. Pierre-Victor Malouet a publié en 1788 un Mémoire sur l'esclavage des nègres dans lequel on discute les motifs proposés pour leur affranchissement, ceux qui s JI opposent et les moyens praticables pour améliorer leur sort. Michel Chevalier a passé les années 1833-1835 aux États-Unis et a publié des Lettres sur l'Amérique du Nord à son retour (1836). Ingénieur de formation, il a vite abandonné cette profession pour se consacrer à l'économie politique et se voit nommé à la chaire d'économie politique au Collège de France en 1840. Ses idées libérales sur le commerce, l'industrie, le libre-échange et la vie politique sont largement diffusées dans la presse périodique. Aussi a-t-il publié, entre autres, ses réflexions sur "La Liberté aux ÉtatsUnis" dans la Revue des Deux Mondes en juillet 1849 avant de les faire paraître en volume la même année. Xavier Eyma, originaire de la Martinique, a aussi beaucoup voyagé au Nouveau Monde et a composé de nombreux textes sur la vie américaine. Les Femmes du Nouveau-Monde (1853), Les Peaux noires, scènes de la vie des esclaves (1857) et La République américaine: ses institutions, ses hommes (1861) sont quelques-uns de ses écrits que Barbier aurait pu connaître. Professeur d'histoire de la littérature fÏ'ançaise au Collège de France, Jean-Jacques

d'idées est loin d'être unique. Voir à ce propos Joseph Roach, Cities of the Dead: Circum-Atlantic Performance (New York: Columbia University Press, 1996). 1 Voir Jules Brisson et Félix Ribeyre, Les Grands Journaux de France (Paris: impr. Jouaust père et fils, 1862), pp. 160-169 sur l'histoire et le tirage de l'Opinion nationale et p. 180 pour la citation sur Malespine. Sur la part que Malespine a prise peu après dans la propagande en faveur de l'Union américaine voir John 1. Carter, Covert Operations as a Tool of Presidential Foreign Policy in American History from 1800-1920: Foreign Policy in the Shadows (Lewiston., NY: Edwin Mellen Press, 2000), p. 101-102.

XIX

Ampère a voya~é aux États-Unis en 1851 et a publié sa Promenade en Amérique : Etats-Unis, Cuba, Mexique en 1855. Si cette présentation sommaire des auteurs cités par Barbier est aujourd'hui indispensable, elle ne nous renseigne pas sur le renom dont ces voyageurs et essayistes jouissaient auprès du public. Leur réputation était cependant bien réelle, parfois même internationale, comme l'attestent certaines des études modernes signalées dans notre bibliographie!. Ce qui ressort sans ambiguïté de cette présentation est l'expérience vécue de ces écrivains, leur connaissance personnelle de la vie américaine. Nous verrons dans un instant ce que Barbier tire des divers ouvrages qu'il a consultés mais, en attendant, on ne manquera pas de reconnaître le caractère hétéroclite de ses sources (romans et nouvelles, récits de voyage, études sociopolitiques, etc.). Ce mélange de textes fictifs et non fictifs étonne peut-être aujourd'hui, mais ne semble pas avoir troublé les lecteurs de l'époque. Sans doute y voyaient-ils, sous des formes disparates, la distillation de connaissances acquises "sur le terrain" - connaissances qui se recoupaient et se vérifiaient par la répétition. Après tout, le roman Marie, ou L'esclavage aux États-Unis: tableau de mœurs américaines de Gustave de Beaumont (1835) n'était-il pas publié la même année et chez le même éditeur que De la démocratie en Amérique de son ami et compagnon de voyage, Alexis de Tocqueville, et ne s'accompagnait-il pas d'un appendice qui comprenait, entre autres choses, une "Note sur la condition sociale et politique des nègres esclaves et des gens de couleur affi'anchis,,2 ? En plus des sources que Barbier désigne nommément dans Cora, beaucoup d'autres documents sur l'esclavage et les mœurs américains témoignent de l'intérêt et de la curiosité de ses contemporains pour les États-Unis. Théodore Pavie a fait paraître ses Souvenirs atlantiques. Voyage aux États-Unis et au Canada en 1833. Adolphe (kanier de Cassagnac a publié son Voyage aux Anti//es françaises, anglaises, danoises, espagnoles, à St-Domingue et aux États-Unis d'Amérique en 1842-1844. En 1857, Oscar Comettant a écrit Trois ans aux États-Unis: étude des mœurs et
1

2 Consulter, sur Beaumont, Tocqueville et l'esclavage Clignet et de Kern cités dans notre bibliographie.

Voit les textes de Chardack, Gray et Walsh dans notre bibliographie.
américain, les articles de

xx

coutumes américaines. Alfred Assollant, avec qui Barbier allait collaborer dans la rédaction de la pièce Le Dieu dollar en 1872, a connu un très grand succès de librairie avec ses Scènes de la vie des États-Unis parues en 1859. Enfin, Xavier Marmier a fait imprimer En Amérique et en Europe en 1860 à la suite d'un voyage aux États-Unis, Canada et Cuba (1848-50). Cette liste est loin d'être exhaustive et ne tient pas compte d'œuvres plus philosophiques ou savantes écrites par Laboulaye, Cochin, Giraud, Gasparinet Poussielgue, pas plus qu'elle ne catalogue les nombreux articles parus dans la presse, notamment dans la Revue des Deux Mondes. Là, sous la plume d'Émile Montégut, Élisée Reclus, Philarète Chasles, Casimir Leconte et Annand de Quatrefages, entre autres, on parlait souvent des ÉtatsUnis, de l'esclavage et de la science des races. (Voir la bibliographie placée à la fm de cette introduction.) Mais pour savoir au juste quels textes Barbier a consultés en composant Cora et ce qu'il en a tiré, nous disposons de documents manuscrits inédits. Contenant les notes de lecture de Barbier, ainsi que plusieurs versions de la pièce, ces feuilles sont conservées à la Bibliothèque de l'Opéra sous la cote Fonds Barbier-42 (carton 4). Malheureusement, il manque de nombreuses pages à ce dossier. Cela est évident puisque Barbier numérote chacun de ses paragraphes avec un chiffre romain et qu'il y a maintes lacunes dans la série. Ainsi, par exemple, on passe sans transition des paragraphes II et III (sur le Code noir) jusqu'à la fin du paragraphe VIII(amputé de son début). Puis, le texte continue sans interruption du paragraphe IX jusqu'au paragraphe XIX. Les notes contenues dans ce XIX' paragraphe, de toute évidence tronqué, s'étendent sur plusieurs pages et renvoient à La République américaine: ses institutions, ses hommes, de Xavier Eymal. Une nouvelle lacune sépare les pages du paragraphe XIXrestées au dossier des paragraphes XLVIII à L. Ces trois derniers paragraphes sont tous marqués idem avec l'indication des pages du texte-source, mais sans mention du titre de cet ouvrage ni de son
1

C'est en juxtaposant ces notes avec le texte d'Eyma que j'ai pu en déterminer la source car la page où l'œuvre devait être indiquée manque au dossier. Il est impossible de savoir combien de pages, aujourd'hui disparues, ont suivies celles qui font état de la lecture par Barbier de La République américaine.

XXI

texte-source, mais sans mention du titre de cet ouvrage ni de son auteur. Or, quelques détails nous permettent d'affirmer que ces notes sont basées sur une lecture de La Quarteronne de Thomas Mayne Reid. Est-ce qu'il y avait dans l'intervalle entre les paragraphes XIXet XLVIIId'autres pages contenant des citations du roman de Reid et du livre d'Eyma sur La République américaine? Cela me semble certain, mais n'exclut pas la possibilité qu'il y avait aussi des citations tirées d'autres livres dont il ne reste plus de trace 1. Il Y a encore d'autres lacunes entre les paragraphes UV et LVIII et entre les paragraphes LXVI et LXIX, après lesquels le texte continue sans interruption jusqu'au paragraphe LXXXIV. Une nouvelle coupure se manifeste entre le paragraphe LXXXIV et la fin du paragraphe CI, puis entre ce dernier paragraphe et le paragraphe CIII.Il y a tout lieu de croire que les paragraphes qui manquent ici citaient ou résumaient La Case de l'oncle Tom, de Mme Stowe. Certes, on peut déplorer la perte des pages qui manquent au dossier, mais avec les notes qui nous restent, il est tout de même possible d'observer l'écrivain au travail. Nous allons donc considérer quelques exemples des emprunts que Barbier fait à ses sources. Dans les premières pages des notes de Barbier réunies dans ce dossier, nous découvrons des résumés ou des citations tirées des Peaux noires, scènes de la vie des esclaves, de Xavier Eyma. Barbier y relève, entre autres choses, cette observation: "Madeleine n'avait en fait de signes extérieurs qui puissent laisser croire qu'elle avait dans les veines du sang mêlé que ceux qu'il faut une grande habitude pour reconnaître et constater". Or, dans Cora, le dramaturge reprend cette idée que seuls ceux qui en avaient I'habitude pouvaient discerner les traces de "sang africain" chez certaines personnes dont la peau paraissait blanche. fi en fait même un élément essentiel de son œuvre, une explication de l'ignorance ou de la reconnaissance des origines de Cora par divers personnages2. S'il ne cite pas Eyma dans sa pièce à ce propos, c'est
1

Ici et là dans le dossier, on trouve quelques citations ou résumés épars d'autres
ouvrages

- d'Assollant,

de Comettant,

de Dufau et de Marmier, par exemple

-

que Barbier a consultés. 2 Voir, par exemple, ce qu'en dit Georges (III.iv.89-90). Werner Sollers consacre un chapitre à ce thème dans Neither Black nor White Yet Both: Thematic

XXII

probablement parce que l'opinion était largement répandue à l'époque. Plus loin dans ses notes sur les Peaux noires, Barbier retient
trois "noms créoles

- Cora,

Lisa, Franci1ia". Voilà ce qui nous fixe

sur la source du nom du personnage éponyme de son drame ainsi que sur celui de la mère de 1'héroIne. Le dramaturge aurait probablement adopté ces deux prénoms féminins à cause de leur "authenticité", leur caractère "exotique" ayant été attesté par un auteur lui-même d'origine créolel. Barbier reproduit aussi certains passages de la Promenade en Amérique que Jean-Jacques Ampère a publiée peu après son voyage aux États-Unis. Par exemple, le dramaturge note le fait, constatée par Ampère, que "La loi défend d'apprendre à lire ou à écrire aux esclaves et punit le maître s'il désobéit,,2. TI transcrit aussi les phrases: "Qu'ils diffèrent par la couleur, par la conformation de la peau, par la forme du crâne, par le volume du cerveau, par un os du talon - qu'importe! Les noirs pensent, ils veulent, ce ne sont pas des choses, puisque Dieu en a fait des personnes,,3 et "Si les nègres ont moins d'énergie et de volonté que les blancs, s'ils ressemblent à des enfants, si Toussaint Louverture est chez eux une exception, les mulâtres sont énergiques et intelligents''''. TIrelève également cette autre observation consignée par Ampère dans son livre: "Par des mariages au bout de quelques générations la race noire s'absorberait dans la race blanche. Les dames abolitionnistes n'auront pas à cet égard le courage de leur
Explorations of Interracial literature (New York: Oxford University Press, 1997). 1 C'est aussi chez Eyma, mais dans Les Femmes du Nouveau-Monde (Paris: Giraud, 1853), que Barbier découvrira le nom de Méala. Les noms de Kraig, Bradley, Persifer, Buthert1.y et... une autre Cora (blanche) se trouvent chez AssoIlant. C'est de La Quarteronne de Reid que le dramaturge prendra le nom de Scipion, nom employé dans une version manuscrite de la pièce à la place de celui de Toby. Les noms de Johnson et Curtis figurent dans L'Esclave blanc de Hildreth. 2 Voir Il.ii.38. Pour légitimer une phrase dans le dialogue faisant allusion à cette interdiction, Barbier cite, au bas de la page, Ampère et Hildreth. 3 Voir n.ü.39 où Curtis reprend la première de ces deux phrases sur un ton ironique, sans admettre ouvertement que les Noirs sont des personnes et non des choses. Barbier reconnaît cet emprunt par moyen d'un renvoi. 4 Voir I.i.5 où Georges parle de la supériorité des mulâtres par rapport aux Noirs. Barbier ne précise pas la source de cette idée dans son texte. XXlll

opinion"l. Toutes ces précisions, à peine modifiées, trouveront leur place dans le drame de Barbier, comme on peut le voir en consultant les répliques de Cora citées dans les renvois que nous avons joints à ce paragraphe. Dans ses notes, Barbier résume aussi des pages entières de La République américaine: ses institutions, ses hommes, de Xavier Eyma. Si l'on compare la description de Bill qui se trouve dans une indication scénique à la scène v de l'Acte II de Cora ("Bill entre en scène. - 1/porte un habit de drap épais, la cravate lâche, de gros souliers ferrés et un chapeau de paille à larges bords") à ces phrases tirées de La République américaine que Barbier transcrit: "Le West-man est peu soigneux de sa mise, mais ce n'est pas comme le Yankee. TIs'habille comme les fermiers de drap épaisgros souliers ferrés - cravate lâche - chapeau de paille ou de feutre à larges bords", l'on découvrira un des emprunts que le dramaturge fait à ce texte, sans le signalet'. C'est aussi dans La République américaine que Barbier a trouvé les phrases suivantes: "- Aujourd'hui encore l'homme de l'ouest est sans gêne, rude, grossier, indépendant. Fier de son individualité et pourtant familier à l'excès. On a défini le Kentuckien qui est le type de ces sauvages à demi-civilisé moitié cheval moitié crocodile". Or, dans Cora, Kraig déclare: "M. Bill est un véritable West-man, mademoiselle; moitié cheval et moitié crocodile, comme on dit" (Il.vi.S2). Barbier attribue bien cette description fort imagée (et dont il aurait sans doute été difficile de déguiser l'emprunt) à X. Eyma, mais il ne mentionne pas le titre de l'œuvre dont il l'a tiré. "C'est une atteinte grave au devoir de propriété, un crime
1 Voir Lü.l3 où Curtis suggère à Mistress Bradley, sa tante new-yorkaise et abolitionniste, qu'elle épouse un mulâtre en secondes noces. Elle rejette absolument l'idée, ce qui incite Curtis à prononcer une phrase inspirée par celle d'Ampère. Barbier ne signale pas la source de cette réflexion dans sa pièce. 2 Voir aussi Oscar Comettant, Trois ans aux États-Unis: Étude des mœurs et coutumes américaines (paris: Pagnerre, 1857), p. 317: "Le Westman est en général peu soigneux de sa personne. [...]. Contrairement au Yankee, il dédaigne l'habit noir et s'habille, comme les fermiers, de draps épais. Il porte des grosses bottes à solides semelles, et à la manière dont il attache à son coup le ruban qui lui sert de cravate, il est évident qu'il n'a jamais lu l'Art de mettre sa cravate [...]". XXIV

presqu'impardonnable [sic] chez un père, non pas même de reconnaître les malheureux fruits de son sang mais de les distinguer, de leur témoigner un intérêt particulier. L'usage impérieux exige qu'il les traite comme les autres esclaves. Etc. etc." En marge de cette citation qu'il transcrit de L'Esclave blanc de Hildreth, Barbier met la mention: "2e acte ou 4°, Curtis". Or, à l'acte II de Cora Curtis dit: "Qu'un père vende ses enfants de sang mêlé, que ses fils demeurent ses esclaves, ou que ses filles même éveillent dans son cœur d'autres sentiments que les sentiments paternels, il n'y a rien à dire 1... Mais qu'il ait l'audace de les reconnaître, de les aimer!... voilà un scandale dont rien n'approche, un attentat au droit de propriété, un crime qui ne mérite pas de pardon!..." (II.ü.38). Dans une note placée après la première phrase de Curtis citée ici, Barbier reconnaît l'emprunt qu'il fait à Hildreth. On peut se demander alors pourquoi la deuxième phrase, également inspirée par le texte de Hildreth, reste en dehors du renvoi. S'agit-il d'un désir de cacher les vraies dimensions du démarquage que Barbier fait de L'Esclave blanc ou d'une envie de faire passer la première phrase pour un "fait" et la deuxième pour l'expression d'une "émotion" propre à Curtis? Les deux hypothèses sont sans doute à retenir1. Des questions semblables peuvent se poser au sujet d'un autre emprunt fait à L'Esclave blanc de Hildreth. Dans ses notes sur ce roman, Barbier retient la phrase : "En Louisiane la teinte afiicaine est un indélébile stigmate - la plus imperceptible goutte de sang

noir même noyée dans un flot de sang blanc du pays suffit à réduire un homme à la condition abjecte de ces gens de couleur". Or, dans Cora (I.iA-5) on trouve cet échange:

1

Notons que pour Louis Becq de Fouquières,L'Art de la mise en scène: essai
d'esthétique thét1trale (paris : G. Charpentier, 1884), p. 98, "Tout ce qui n'est

pas concevablepour nous-mêmesn'est ni vrai ni vraisemblableà nos yeux".
Si l'on accepte cette généralisation, le renvoi de Barbier rendrait plausibles aux yeux du public les assertions "inconcevables" incorporées dans la première pbrase de Curtis citée ci-dessus. Le dramaturge pourrait ensuite espérer faire partager l'indignation exprimée dans la deuxième phrase de cette réplique dont le sens est infléchi par l'ironie de Curtis.

xxv

CURTIS. Il y a là un signe imperceptible qui n'en serait pas moins dans mon pays un stigmate indélébile... GEORGES. Un stigmate!... CURTIS, redescendant /a scène avec Georges. Je veux dire que cette charmante jeune fille, courtisée en France, adulée, entourée d'hommages, a dans les veines une goutte de sang africain qui en ferait là-bas la plus humble des esclaves, ou qui la réduirait tout au moins à la condition abjecte des plus viles créatures.

Cette fois-ci, Barbier se dispense de faire la moindre allusion à Hildreth quoique la reprise de certaines expressions (..stigmate indélébile", "condition abjecte") ne laisse pas de doute sur la source consultée. Le dramaturge a-t-il jugé qu'un renvoi placé ici nuirait au "naturel" du dialogue, à l'impression que Curtis parle d'expérience? Cela n'est pas impossible. Il est également vrai que l'idée exprimée dans ce passage se retrouve dans d'autres textes de l'époque, ce qui aurait peut-être persuadé Barbier qu'il pouvait se l'approprier! . Considérons enfin un dernier exemple, basé cette fois-ci sur la lecture que Barbier fait de La Quarteronne de Reid. Comme on le verra ailleurs, ce roman a beaucoup servi le dramaturge dans la rédaction d'une des versions manuscrites de Cora conservée dans le dossier de la bibliothèque de l'Opéra. Il reste toujours des traces de cette influence dans le texte imprimé. Ainsi, au paragraphe XLVIIIdes notes de Barbier on lit: "La rotonde, lieu où l'on vend
1

Voir Henryde Pène,"Théâtres",Revue européenne(31 août 1861),p. 186qui se
demande, "Le drame qu'il [Barbier] vient de nous donner est-il ou non, tiré d'Wle pièce américaine, comme je l'ai entendu affirmer? La question ne semble pas bien intéressante à résoudre. n s'agit d'Wl sujet qui n'est plus à personne, car il est tombé, depuis plusieurs années, dans le domaine public". Le drame américain auquel de Pène fait allusion est, selon toute probabilité, The Octoroon, de Dion BoucicauIt (1859). La pièce ne semble pas avoir été traduite en français et les notes de Barbier ne révèlent aUCWletrace d'Wle lecture de cette œuvre. L'attitude de de Pène vis-à-vis du plagiat, très différente de la nôtre, est assez généralement partagée à r époque, mais en 1847, dans son analyse d'Un Poète, A. de Pontmartin (op. cÎt., p. 568), n'a pas hésité à blâmer Barbier d'avoir "cru pouvoir s'enrichir sans scrupule" par des emprunts non attribués faits à d'autres auteurs.

XXVI

les esclaves - Aspect- Scène de la vente - enchères sur la quarteronne" et. dans la marge, cette mention: "récit de Kraig, Sc
acte". Or, dans Cora, on trouve ce récit que Kraig fait à Johnson de la vente de Cora (V.iü.14S) :
JOHNSON. [. . .] Mais qui donc enchérissait?

KRAIG.
Votre cousin Curtis. JOHNSON.

Ah I fort bien! KRAIG. C'est grâce à lui que le produit de la vente couvrira les dettes, car le reste a été donné pour rien. Mais ce que vous n'imaginez pas, c'est l'aspect de la Rotonde pendant l'enchère, et l'immense rumeur qui a couru dans la foule quand le bruit sec du marteau a retenti sur l'appui de la tribune! Franchement, j'en étais ému moi-même! TIme semblait que j'avais fait le marché pour mon compte.

Cet exemple d'une description rapportée (dont Barbier tait la source) est loin d'être unique. Comme dans la réplique où Bill parle d'avoir vu son ancien brick ancré dans le port de la NouvelleOrléans l, cette évocation d'un lieu et d'actions hors scène donne une certaine "épaisseur" au monde fictif(re)créé par Barbier dans sa pièce. Combinées avec les décors concrets du drame -le pont d'un bateau à vapeur, un bois de magnoliers, la terrasse d'une plantation
américaine donnant sur le lac Pontchartrain

-

et les accessoires (par

exemple, le journal Le Messager, qui a bien existé) et les costumes, de telles allusions contribuent à élargir l'horizon de l'univers que le dramaturge met en scène et à étoffer ses personnages. Cet examen des notes de lecture et des renvois insérés dans Cora montre clairement que Barbier a ressenti le besoin de se renseigner, de se documenter avant d'écrire sa pièce. Le fait que l'esclavage et le racisme aux États-Unis soient des sujets régulièrement abordés dans la presse et par des romanciers et voyageurs de
1 "(J]'avoue que tout à l'heW'e, en voyant se balancer gracieusement, le long des quais, la coque svelte et légère de mon ancien brick, la Mouette, qui dix fois m'a fidèlement ramené, avec ma cargaison, des côtes de Guinée,je n'ai pu me défendre d'un sentiment de regret poW' mon ancien métier" (II.v.47-48). XXVll

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