Dans le regard du loup

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Dans le palais de Marcari où on se prépare à célébrer un mariage princier, Lexie, photographe officielle, est en train de faire du repérage. Soudain, parmi les agents de protection du couple, elle aperçoit la silhouette familière d’un homme qui, comme s’il avait senti son regard posé sur lui, se retourne brusquement. Profondément troublée, Lexie reconnaît alors Faran. Faran dont elle est tombée amoureuse cinq ans auparavant et dont le souvenir, depuis, emplit ses nuits de rêveries sensuelles. Faran qu’elle a fui, paniquée, alors qu’il venait — pour la protéger — de se transformer en un loup immense et terrifiant…
Publié le : dimanche 1 mai 2016
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EAN13 : 9782280351768
Nombre de pages : 288
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1

Un craquement fit tressaillir Lexie.

Un peu désorientée, elle s’écarta de son Nikon placé sur un trépied. Elle était si absorbée par les photos de l’alliance d’Amélie qu’elle avait fait abstraction de son environnement. Elle jeta des regards autour d’elle, mais ses projecteurs plongeaient le reste de la salle dans l’obscurité. Au loin, elle vit son reflet dans l’immense baie vitrée que la nuit avait transformée en miroir.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-elle sans s’adresser à personne en particulier.

Ne recevant pas de réponse, elle hésita à se remettre au travail. Il était difficile de prendre de bonnes photos au milieu d’une telle foule, mais les têtes couronnées étaient de bons clients. Tout le monde n’approuvait pas sa présence, pourtant le couple princier l’avait engagée comme photographe pour le mariage. Elle était un juste compromis entre une foire d’empoigne médiatique et pas de photos du tout.

Voilà pourquoi elle se trouvait près de la fontaine en marbre, au centre de la grande rotonde du palais, en train de photographier l’alliance que les invités de cette soirée avaient découverte une demi-heure plus tôt. Pour faciliter son travail, on avait retiré la vitrine qui protégeait la bague, mais des gardes polis et contrariés la surveillaient de près. Le craquement les avait fait se raidir comme des chiens à l’arrêt.

Et ils n’étaient pas les seuls à l’avoir entendu. Les chuchotements se multipliaient autour d’elle. Subitement, les ambassadeurs et célébrités qu’on avait jugés dignes d’être invités au palais de Marcari n’étaient plus que des gens ordinaires apeurés. Seul le pianiste continuait à jouer comme si de rien n’était — mais les musiciens étaient entraînés à cela.

Un second craquement, plus fort que le premier, fit crier une invitée. Lexie s’empressa d’éteindre ses projecteurs. Trois des murs de la pièce octogonale étaient des panneaux vitrés qui permettaient de contempler les jardins. Celui du milieu était craquelé autour d’un petit trou. Son sang se glaça.

Une balle.

Quelqu’un avait tiré sur la vitre depuis l’extérieur.

Les gardes qui surveillaient l’alliance dégainèrent et rejoignirent ceux qui protégeaient le couple princier près de la fontaine.

Les invités se précipitèrent vers la sortie mais, dès que quelqu’un ouvrit la porte, on entendit des coups de feu dans le couloir. La panique s’accrut.

— Que se passe-t-il ? demanda sa meilleure amie, Chloé Anderson, qui venait d’apparaître à côté d’elle.

— Des gens tirent et je crois que nous sommes coincés dans cette salle, répondit Lexie d’une voix qui trahissait sa peur.

La pièce lui semblait beaucoup plus petite, tout à coup.

Chloé écarquilla les yeux. En tant qu’organisatrice du mariage royal, elle était chargée de s’assurer que tout se déroulait sans accroc — et des coups de feu en pleine mondanité étaient un gros accroc.

— Il doit y avoir une autre issue, balbutia-t-elle.

Lexie déglutit péniblement et se passa la main sur le visage. Elle devait garder son sang-froid.

Ressaisis-toi ! s’ordonna-t-elle.

— Comment faire pour empêcher tous ces gens de paniquer ? murmura-t-elle.

Elle n’était qu’une photographe, mais les fonctions importaient peu dans de pareils moments. Heureusement, elle n’était pas la seule à avoir gardé son calme. Le prince Kyle agita la main avec impatience pour inciter les gardes qui le protégeaient à s’occuper des tireurs. Ceux-ci portaient l’uniforme vert des gardes de Vidon. Ils s’écartèrent de mauvaise grâce du couple princier. Léo, le frère cadet de Kyle, semblait aussi contrarié qu’eux.

Un nouveau coup de feu traversa la vitre du panneau central et fit exploser l’un des chandeliers en cristal. Un instant plus tard, la vitre elle-même vola en éclats. La foule se mit à hurler. Lexie saisit le bras de Chloé et l’attira derrière le présentoir de l’alliance.

On entendait encore cliqueter les éclats de verre quand un énorme loup bondit dans la salle. Il atterrit à une dizaine de mètres d’elle et se retourna pour fixer en grognant la fenêtre brisée. Il avait des yeux dorés et un pelage qui présentait toutes les nuances du noir au blanc.

Il y avait des loups dans les montagnes de Marcari — ainsi que sur le blason de la famille royale —, mais un loup aussi gigantesque ne pouvait être qu’un loup-garou. Inexplicablement, Lexie sut que c’était Faran Kenyon — son ex-petit ami.

Un silence horrifié s’abattit sur la salle. Même le pianiste était pétrifié. Assaillie par ses souvenirs, Lexie perdit le souffle. Elle avait vu les crocs gigantesques de cette bête arracher le bras de quelqu’un.

Les gardes furent les premiers à réagir. Ils dégainèrent tous et pointèrent leurs armes sur la bête.

— Arrêtez ! s’écria-t-elle en se redressant d’un bond.

Tout le monde la regarda avec stupeur. Même le loup semblait surpris.

A vrai dire, elle l’était aussi.

Qu’est-ce qui me prend ? J’ai changé de continent pour le fuir.

A son grand désespoir, elle comprit subitement que toute la distance qu’elle avait mise entre eux n’avait pas brisé le lien profond qui les unissait.

— Sois prudente ! lui lança Chloé sans qu’elle sache si c’étaient les revolvers ou le loup qui l’inquiétaient.

— Je sais ce que je fais, répondit sèchement Lexie.

C’était un mensonge. Son cœur battait si vite que la tête lui tournait, mais cela ne l’empêcha pas de se placer entre les gardes et Faran pour lui faire un rempart de son corps. Alors elle se tourna vers lui. Le loup leva le museau et renifla. Se souvenait-il de son odeur ? Comment réagirait-il s’il la reconnaissait ? Elle ne savait pas quelle part de son humanité il conservait sous forme animale — et ils ne s’étaient pas quittés en très bons termes.

Des éclats de verre s’étaient accrochés à son pelage et il avait une blessure au flanc. Voilà où l’une des balles s’était logée…

— Non ! s’écria-t-elle quand il fit un pas vers elle. Reste où tu es et assieds-toi !

Faran s’assit, les oreilles collées au crâne pour exprimer sa contrariété. Il n’avait jamais aimé qu’on lui donne des ordres.

C’est bien dommage, songea Lexie avec un plaisir amer.

Assaillie par ses souvenirs, elle tremblait comme une feuille. Elle supportait assez bien la vue du sang, mais elle n’en avait jamais vu autant que ce soir-là. Et elle n’avait jamais entendu de cris aussi horribles. Elle n’avait même pas essayé d’accepter ces images. Il avait été bien plus simple de fuir.

Je savais qu’il risquait d’être à Marcari. Je n’aurais pas dû accepter ce contrat.

Mais elle avait d’autres souvenirs de Faran Kenyon. Il lui apportait du champagne au lit et l’écoutait parler de sa future carrière sans se lasser. Ils s’aimaient… jusqu’au jour où elle avait découvert ce qu’il était.

Leur histoire était douloureuse et compliquée, mais cet instant était d’une grande simplicité : elle ne voulait pas le voir mourir.

— Mademoiselle ! Ecartez-vous, s’il vous plaît, dit l’un des gardes.

— Sûrement pas, répondit-elle en essuyant ses mains moites sur son pantalon.

Faran grogna et commença à se redresser. Elle tendit la main pour lui ordonner de se rasseoir. Elle le savait capable de tout pour la protéger, mais il ne ferait qu’aggraver son cas.

Pourquoi était-il entré par la fenêtre ? Et qui avait essayé de l’abattre ?

— Ne tirez pas sur ce loup tant qu’il n’attaque pas ! ordonna la princesse Amélie de l’autre bout de la salle.

— Votre Altesse ! s’écria l’un des gardes en se tournant vers le prince Kyle. Vous courez bien assez de risques sans cela !

— Je vous prie d’obéir à la princesse, répondit Kyle sur un ton qui ne souffrait pas d’objection.

Le prince et la princesse connaissaient le secret de Faran.

Des murmures surpris et outragés s’élevèrent dans la foule. Les invités de cette soirée ne voyaient qu’un loup.

Lexie déglutit avec peine. Le regard de Faran était indéchiffrable et les gardes n’attendaient qu’un prétexte pour tirer. Que devait-elle faire ?

— Je crois que j’entends des chiens, dit Chloé, toujours accroupie derrière le présentoir.

Lexie les entendait aussi et les aboiements se rapprochaient. Elle inspira profondément.

— C’est une meute de chiens de chasse. Que fait-elle dans l’enceinte du palais ? demanda-t-elle avec le plus d’autorité possible.

— Je ne sais pas, mademoiselle, répondit l’un des gardes en soutenant son regard.

Comme Faran ne bougeait pas, l’homme s’approcha de la fenêtre avec deux autres gardes. Lexie les observa avec méfiance.

Qui sont ces gens ? se demanda-t-elle. Pourquoi traquent-ils un loup-garou ?

Faran fixait les jardins sans cesser de grogner. Les invités qui avaient fui par la fenêtre brisée revenaient en courant. Derrière eux, Lexie distingua une vingtaine de chiens qui tiraient furieusement sur leur laisse. Les hommes qui les tenaient portaient l’uniforme vert de Vidon.

— Oh ! murmura-t-elle.

— Que se passe-t-il ? lui demanda Chloé.

Lexie répondit en chuchotant.

— Les Vidonais ont-ils toujours un problème avec les créatures surnaturelles ?

Chloé hocha la tête et Faran poussa un grognement qui lui parut sarcastique.

Avant que Faran ne la fasse entrer dans la confidence, sa connaissance du monde surnaturel se limitait aux films d’horreur. Peu de gens savaient que le roi de Marcari avait des vampires à son service, et celui de Vidon une compagnie de chevaliers qui avaient juré de les exterminer.

Leur guerre, qui avait commencé à l’époque des croisades, durait encore. Le mariage de Kyle et d’Amélie était censé y mettre un terme. Voilà pourquoi cette soirée, cette alliance et les photos de Lexie étaient si importantes…

Sauf que l’on ne pouvait plus jurer de rien si les Vidonais chassaient un loup-garou dans le palais de Marcari.

Quand les chiens apparurent dans l’encadrement de la fenêtre, Faran se releva d’un bond pour se placer entre la meute et elle. Les gardes retinrent les molosses juste avant qu’ils n’entrent dans la pièce, pour qu’ils ne se blessent pas sur les éclats de verre. Les aboiements redoublèrent de fureur.

Faran fit face aux chiens et leur montra les crocs. Il protégeait Lexie.

La tension croissait d’instant en instant. Plusieurs des gardes semblaient prêts à tirer malgré l’interdiction de la princesse.

— Viens ici, loup ! ordonna-t-elle avec autant d’assurance que possible.

Faran lui jeta un regard qui la fit frémir.

— S’il te plaît…, ajouta-t-elle.

Il resta résolument où il était, mais il cessa de grogner.

— Qu’on emmène ces chiens ailleurs ! rugit le prince Kyle. Vous êtes dans un palais, pas dans un chenil !

Quand les portes de la salle s’ouvrirent brusquement, Lexie se rendit compte que les coups de feu avaient cessé. Un homme brun se planta dans l’embrasure de la porte, un fusil à la main. Il était calme, professionnel et très élégant dans son smoking noir.

— Sam ! s’écria Chloé.

Lexie réprima un soupir de soulagement. Sam était le fiancé de Chloé. Comme la plupart des membres de la Compagnie des morts, c’était un vampire. C’était aussi un guerrier redoutable sur lequel on pouvait compter — le genre d’homme qu’on aimait voir apparaître quand le monde sombrait dans le chaos.

Sam était l’un des gardes du corps de la princesse Amélie. Lexie fronça les sourcils. Pourquoi n’était-il pas là depuis le début ? Pourquoi la sécurité de cette soirée n’était-elle assurée que par des Vidonais ?

Sam s’était battu. Le col de sa veste était déchiré et il y avait une tache de terre sur sa chemise. Il entra lentement dans la pièce en observant le loup, les chiens, le couple princier, puis Chloé derrière le présentoir. D’autres hommes armés vêtus de noir apparurent derrière lui. A en juger par leur pâleur et la fluidité de leurs mouvements, c’étaient aussi des vampires.

La princesse Amélie les regarda approcher avec une expression grave que sa lumineuse robe de soirée jaune rendait encore plus saisissante. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux violets et une beauté délicate. Par réflexe protecteur, le prince Kyle gardait une main posée sur ses reins depuis le début de l’incident.

Les maîtres-chiens obéirent au prince et commencèrent à s’éloigner, mais il restait beaucoup d’uniformes verts dans la salle. Ils avancèrent avec des airs menaçants. Ils étaient moins gracieux que les vampires, mais nettement plus hostiles. L’un d’eux se détacha du lot et tendit la main pour ordonner aux autres de s’arrêter. C’était visiblement leur capitaine. Son attitude autoritaire n’était pas le seul indice qui permit à Lexie de le deviner : il avait un emblème formé d’un serpent et de poignards entrecroisés brodé au fil d’or sur la manche de sa veste.

Ce ne sont pas des gardes ordinaires, comprit subitement Lexie. Ce sont des chevaliers de Vidon !

Les deux camps qui s’affrontaient depuis des siècles se défiaient sous ses yeux.

Les chevaliers se trouvaient du côté de Kyle et de Léo, les vampires du côté d’Amélie. Les deux groupes semblaient vouloir séparer le couple princier. L’atmosphère était aussi lourde qu’avant un orage.

Sam s’agenouilla devant la princesse comme un guerrier d’autrefois — ce qu’il était. Un silence de mort s’abattit sur la salle.

Faran s’approcha de Lexie au point d’effleurer sa main. Sa présence la réconforta tant qu’elle cessa d’avoir peur pendant quelques instants. Elle en oublia presque qu’elle l’avait fui et pourquoi.

Alors Sam prit la parole.

— Nous avons été trahis, Votre Altesse.

Faran poussa un hurlement qui brisa le cœur de Lexie.

2

En observant les visages des chevaliers et des vampires, Lexie regretta de ne pas avoir son appareil photo à la main — et pas seulement pour immortaliser la scène. Elle avait l’impression de voir le monde plus clairement à travers un objectif et elle aurait vraiment aimé comprendre ce qui était en train de se passer.

Elle n’était pas la seule.

— Expliquez-vous ! rugit Amélie en regardant tour à tour Sam et le capitaine de sa garde.

Le prince était jeune, brun et athlétique. Il était plus facile de l’imaginer sur un terrain de football que sur un trône. Ses cheveux bouclés tombaient sur ses épaules, et sa bouche semblait toujours prête à rire — mais pas ce soir. Il était furieux.

— Pourquoi cette violence et ces accusations alors que la princesse et moi-même devrions célébrer un avenir de paix et de prospérité ? poursuivit-il.

Personne ne parla pendant quelques secondes. Les vampires étaient aussi immobiles que des statues de cire. Ce fut Faran qui brisa le silence par un aboiement avant de faire deux pas vers le couple princier. Brusquement paniquée, Lexie agrippa une poignée de poils de son dos. Faran s’arrêta et lui jeta un regard indéchiffrable par-dessus son épaule.

Elle l’avait quitté pour de bonnes raisons — qui n’étaient pas toutes liées à son double animal. Ses forces l’abandonnèrent subitement. Résignée, elle laissa retomber son bras.

Il ne risquait plus grand-chose, songea-t-elle pour se rassurer alors qu’il se rapprochait du couple. Il y avait tant de tension dans la pièce que personne ne tirerait sans une très bonne raison. Les convives s’écartèrent sur son passage.

Il alla s’asseoir à côté de Sam comme s’il voulait se joindre à la discussion. Le vampire posa sa main sur le dos du loup. Les convives pouvaient facilement prendre Faran pour l’animal de compagnie de Sam.

— Les chevaliers de Vidon ont attaqué les membres de la Compagnie, Votre Altesse, dit Sam à Amélie. Ils prétendent que notre présence dans le palais est un acte de trahison. Nous avons été contraints de nous défendre.

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