De la foi à la folie

De
Publié par

"...Celui qui a appuyé sur la gâchette ne pouvait être qu’un ancien délinquant, endoctriné par les islamistes pour en faire une machine à tuer. Je suis persuadé que ce tueur avait déjà dû commettre plusieurs vols et agressions dans sa vie, songea Amran. Si on lui avait appliqué cette charia qu’il revendiquait tant, il ne lui serait plus resté assez de membres après les amputations pour se servir d’une arme et courir dans la rue. Fier de sa sale besogne, ce monstre avait brandi son pistolet en criant : « Dieu est grand ! », mais de quel dieu s’agissait-il ?, se demanda Amran. Existerait-il un Dieu diabolique qui aurait besoin d’envoyer des délinquants tuer d’honnêtes gens ? Dans quel monde vivait-il, cet énergumène ? En entendant le mot « Dieu » sortir de sa bouche, même le croyant le plus dévoué s’appliquerait à faire l’éloge de l’athéisme..."

Les années 90 en Algérie sont des années de violence et de terreur. Pourtant l'amour va naître dans cet enfer. Par l'histoire d'Amran, jeune étudiant kabyle, c'est l'histoire de tout un pays qui défile.

Entre les deux femmes aimées, Sonia la libérée et Samra la voilée, ce sont deux visages de l'Algérie qui nous sont donnés à voir.


Publié le : vendredi 15 avril 2016
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334089364
Nombre de pages : 242
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-08934-0

 

© Edilivre, 2016

Première partie

1
Deux regards se croisèrent

L’automne, avec ses brises douces et agréables, venait enfin tempérer les journées que l’été avait rendues suffocantes. En levant ses yeux vers le ciel, le regard d’Amran fut attiré par une masse nuageuse voguant au-dessous de cette immensité bleue. Un intrus, ce nuage. Il venait comme pour lui rappeler que le mauvais temps n’était jamais très loin. D’ailleurs, ne ressemblait-il pas à ce satané doute qui l’habitait à cet instant précis, alimentant en lui une angoisse envahissante ?

Amran venait de finir ses études. Mais avec un diplôme sans grande utilité, que deviendrait-il ? Qu’adviendrait-il de lui dans un pays où les mèches d’une guerre civile étaient déjà allumées ? Lui fallait-il partir ? Continuer ses études ?

C’est ça ! Même le ciel nous envoie de mauvais signes !, pesta-t-il intérieurement.

Assis sur un banc dans la cour du complexe biomédical, il était seul, plongé dans ses pensées. Soudain, une silhouette familière vint l’en arracher. Son cœur se mit à battre très fort car il s’agissait de Samra, la belle, la douce Samra. Elle entra par le portail principal et emprunta tout de suite les escaliers sur la droite donnant sur une allée menant vers l’Institut d’Agronomie.

Un an auparavant. Jour pour jour.

Amran la remarqua, nouvelle élève voilée assise toute seule à la dernière table de la troisième rangée de sa classe, constituée d’une vingtaine d’étudiants préparant un ingéniorat en agronomie. Le voile, rare dans la région, était même mal perçu par la majorité de la population. D’ailleurs, il s’agissait de l’unique région du pays dans laquelle l’islamisme politique peinait à trouver des adeptes.

Ce jour-là, Amran arriva dix minutes en retard et tout en se dirigeant vers sa place, au fond de la deuxième rangée, son regard croisa les grands yeux noirs de l’inconnue. Malgré son voile, celle-ci semblait plutôt charmante, avec des formes généreuses et débordantes de féminité. Amran s’assit à la table qu’il partageait avec Lounès Adad, l’inconnue se trouvant alors juste à sa droite. Comme tous les samedis matins, ils suivaient un cours de pédologie avec le professeur Kezzal. Soudain, quelqu’un frappa à la porte, c’était un employé du secrétariat. Les deux hommes échangèrent quelques mots, puis le professeur sortit immédiatement en refermant la porte derrière lui.

« Qui c’est, la nouvelle ? chuchota Amran à l’oreille de Lounès.

– On dit qu’elle vient d’Alger, répondit ce dernier sur le même ton. Elle a fait un transfert de l’INA afin de poursuivre sa formation ici. »

L’INA, l’Institut National d’Agronomie, avait été construit dans la banlieue d’Alger à l’époque coloniale. La capitale ne se situait qu’à une centaine de kilomètres de Tizi Ouzou mais les contrastes territoriaux et culturels étaient énormes. Samra elle-même les perçut au travers de la langue, des habits et de l’énergie qui émanait des habitants. L’université vers laquelle elle avait fait son transfert s’étendait sur plusieurs hectares dans une zone à la périphérie de la ville. L’université Mouloud-Mammeri était scindée en deux parties, traversée par une route menant à la fois vers le centre-ville et la nouvelle ville, laquelle peinait à prendre forme à cause du laisser-aller et de l’anarchie régnante. Le complexe biomédical, où se situait une petite structure faisant office d’Institut d’Agronomie, constituait la partie gauche de l’université en venant du centre-ville.

De retour en classe, le professeur continua son cours jusqu’à 10 heures, puis il demanda à ses étudiants de prendre leur pause habituelle. Devant le hall d’entrée, des groupes se formèrent. Les filles s’agglutinèrent autour de l’inconnue comme un essaim d’abeilles autour de leur reine. Amran, une cigarette à la main, discutait avec Lounès et Kamel l’artiste. Il lança des regards furtifs vers cette fille voilée qu’il voyait à peine.

En scrutant la nouvelle arrivée, Amran fut frappé par la sensualité qui se dégageait de sa silhouette. Son voile la serrait tellement que l’on distinguait presque sans peine les différentes parties de son corps, rappelant curieusement à Amran les vieux portraits de femmes nues qu’il avait vus dans un musée à Paris. Des femmes fortes mais gracieuses, dont les formes généreuses leur conféraient une sensualité inégalable.

Amran se remémora alors les paroles tenues un jour par Mrizak, son colocataire :

« Tu sais, une fois, j’ai été sur une plage nudiste dans le sud de la France. Il y avait plein de filles toutes nues autour de moi, mais bizarrement, je n’ai ressenti aucun désir sexuel alors que j’ai vécu des situations excitantes rien qu’en voyant partiellement les seins d’une femme. Tu remarqueras que sur une plage normale, ce qui nous excite, ce sont les zones cachées de la femme. En conséquence, le sexe se réduit à ces parties. Je suis arrivé à la conclusion que plus une femme nous cache des parties de son corps, plus celles-ci deviennent des zones sexuelles et l’objet de nos fantasmes, si bien qu’une femme complètement voilée devient un sexe intégral. »

Il a de l’humour, Mrizak, dans sa façon d’analyser les choses, mais ce qu’il raconte n’est pas si bête, pensa Amran.

L’une des filles se détacha soudain du groupe et vint rejoindre Amran. Il s’agissait de Sonia Djoudi. Petite, souvent vêtue d’un pantalon, très dynamique et dotée d’une grande culture, elle était la fille d’un juge à la retraite.

« Alors, Amran, tu as lu le livre que je t’ai donné ? lui demanda Sonia.

– C’est très intéressant, répondit ce dernier. Je n’en suis qu’à la moitié. On en discutera quand je l’aurai fini, si tu veux, ajouta-t-il.

– Volontiers ! fit Sonia en ajustant son pantalon.

– Je vois que vous avez une nouvelle dans votre camp ! lança Amran.

– C’est une Algéroise, elle s’appelle Samra. Elle était étudiante à l’INA d’Alger. D’après ce qu’elle nous a raconté, elle vient achever sa formation ici à cause d’un déménagement de sa famille. Elle m’a l’air sympathique, à première vue. Son seul défaut… c’est son voile, trancha Sonia avec une grimace.

– C’est une 404 bâchée ! plaisanta Kamel l’artiste.

– Sincèrement, moi je suis outrée de voir des filles s’habiller ainsi à la fin du vingtième siècle, répliqua Sonia.

– Conviction religieuse ? tenta Lounès.

– Je ne suis pas d’accord, lui répondit Sonia. Il y a bien des millions de femmes musulmanes pratiquantes ne portant pas de voile, ça ne veut pas dire pour autant qu’elles ont moins de convictions religieuses que celles qui le portent.

– C’est vrai, approuva Amran, il faut savoir que le voile est un habit de la péninsule arabique qui existait bien avant l’avènement de l’islam. À l’origine, il a sûrement été conçu pour s’adapter aux conditions géographiques et climatiques particulières à cette région… »

Amran ne put finir sa phrase car le professeur interpella ses étudiants pour rejoindre la classe.

À la fin du cours, en atteignant la sortie, Amran se trouva au coude à coude avec Samra. Par galanterie, il recula d’un pas afin de lui laisser le passage. Elle lui sourit avant de le remercier d’un hochement de tête.

« Alors, elle te plaît, notre école ? fit Amran pour engager la conversation.

– Oui, elle n’est pas mal. Certes, elle est assez petite, comparée à celle que j’ai quittée, mais elle me semble bien plus calme. Le cadre de travail me convient très bien », lui répondit Samra en esquissant un joli sourire.

Amran fut subjugué par sa voix de velours.

Non seulement elle est mignonne physiquement, mais elle a aussi une voix magnifique, se dit-il au fond de lui-même.

Dès cet instant, et même s’il entendait toujours parler la jeune fille, il ne l’écouta plus.

Après avoir franchi la sortie principale du complexe biomédical, les deux jeunes gens tournèrent à droite en empruntant le chemin en pente menant vers le centre-ville. Une centaine de mètres plus loin, ils arrivèrent à la hauteur du portail donnant sur l’autre partie de l’université où se trouvaient les réfectoires. Remarquant dans son élan que Samra n’avait pas l’intention de traverser la route, Amran lui demanda :

« Tu ne déjeunes pas au resto ?

– Non, je vais chez moi, j’habite juste à côté du stade. Je te souhaite un bon appétit.

– Bon appétit à toi aussi, à tout à l’heure.

– Inch Allah ! » lui répondit-elle.

Samra continua sa montée, le stade était à cinq minutes de marche. Amran la contempla un instant avant de traverser la rue.

« Les athées draguent les voilées, dis-donc ! »

C’était Lounès, qui le rattrapa une fois atteint le portail donnant sur l’autre campus où cohabitaient blocs pédagogiques, réfectoires et cité universitaire.

Amran lui sourit.

« N’importe quoi ! lança-t-il à son ami. Tiens ! Je n’ai plus de tickets. Tu m’en donnes un ?

– Puisque tu m’as dépanné la dernière fois, prends ! répondit Lounès en lui tendant un ticket.

– Un dinar vingt, c’est dépanner ? rétorqua Amran.

– Un dinar vingt, ça fait manger !

– Nous, nous faisons semblant de payer. Et eux, ils font semblant de nous donner à manger.

– L’assistanat de l’État, mon ami, dit Lounès avec ironie. On nous tient en haleine. Jamais faim, jamais rassasiés. »

Après le déjeuner, Amran invita comme d’habitude Lounès à prendre un café dans sa chambre située dans le bâtiment C, au premier étage. Une chambre qu’il partageait avec trois autres colocataires : Mrizak, qui était en dernière année de médecine, Yidir, un étudiant en biologie et Akli, qui préparait un diplôme en informatique. C’étaient aussi des amis qu’il fréquentait depuis plusieurs années.

Lounès, grand garçon maigrichon qui portait des lunettes de vue, ne résidait pas à la cité universitaire. Il habitait dans le centre-ville de Tizi Ouzou, sur le boulevard principal, dans un appartement au-dessus d’une bijouterie appartenant à ses parents. Après avoir pris le café, les deux amis discutèrent de la meilleure façon de procéder pour mener à bien leur projet commun : réaliser, en binôme, leur thèse d’ingéniorat prévue pour le semestre suivant. Il ne leur restait que quelques mois avant cette échéance. Aux environs de 13 h 15, ils rejoignirent l’Institut pour un cours sur la chimie du sol. En entrant dans la classe, Amran remarqua que Samra était déjà à sa place. Il la salua d’un hochement de tête et elle l’imita, toujours un sourire aux lèvres, mais son regard était furtif et elle baissa vite les yeux. Une fois installé à sa table, Amran se tourna vers elle et lui dit :

« Je m’appelle Amran.

– Moi, c’est Samra », répondit-elle aimablement.

Le soir, après le dîner, Amran rentra dans sa chambre. Tous ses colocataires étaient là. Vers le milieu de la soirée, Mrizak le toubib, qui lisait un quotidien, allongé sur son lit, se leva brusquement, jeta son journal sur l’un des bureaux se trouvant au milieu de la pièce et s’adressa à ses amis :

« Vous savez, il faut que vous vous prépariez à une guerre civile ou à une dictature atroce instaurée par les intégristes. Aux élections législatives, dans trois mois, tous les analystes prédisent une victoire écrasante du Front Islamique du Salut…

– T’inquiète pas, docteur, le coupa Yidir. Le FLN est un expert du bourrage des urnes, il ne le laissera jamais gagner !

– Il y a trois ans, reprit Mrizak, quand ils ont eu la majorité des mairies, le FLN n’a rien pu faire. Même si le pouvoir décidait d’utiliser la fraude pour les stopper dans leur progression, ils ne se laisseraient pas faire, ces illuminés !

– C’est vrai, acquiesça Akli, l’informaticien. Il fallait les voir, au meeting qu’ils ont donné le week-end dernier au stade Oukil-Ramdan ! En allant dans le centre-ville, à un moment donné j’ai cru que j’étais à Kaboul, ou deux siècles en arrière ! En les observant, on voit bien que ce ne sont pas des enfants de chœur.

– Moi, je ne comprends pas, intervint Amran tout en se redressant sur son lit. Comment on a pu accepter un parti qui crie haut et fort qu’en arrivant au pouvoir, il supprimera la démocratie pour instaurer une théocratie ? Nous sommes les témoins d’une démocratie éphémère qui servira de piédestal à une dictature religieuse.

– Si le régime les a tolérés, poursuit Yidir, le biologiste, c’est qu’il a une idée derrière la tête. On dit bien « diviser pour mieux régner », non ? Et bien, grâce aux islamistes, la société sera divisée et en créant la zizanie, ils se referont une virginité à l’insu de tout le monde et reviendront aux affaires pour de longues années encore.

– Voilà ce que je n’arrive pas à comprendre, rétorqua Akli : comment se fait-il qu’il y ait autant de gens qui votent pour des illuminés pareils ?

– La réponse est dans notre école, lui fit remarquer Mrizak. Elle est tout sauf laïque. N’oublions pas que dans chaque quartier, il y a une mosquée, et à l’échelle nationale, elles se comptent par milliers. Des endroits qui sont devenus des lieux de propagande et d’endoctrinement à la solde des islamistes, ceux qui sont soutenus et financés par les monarchies du Golfe. L’Arabie Saoudite et consorts veulent propager leur propre vision rétrograde de la religion pour mieux contrôler les états musulmans et asseoir leur hégémonie, sans oublier que la démocratie fait très peur à ces pays…

– La démocratie chez nous fait aussi peur à quelques lobbies occidentaux, affirma Amran. Si nous étions des pays démocratiques, nos richesses seraient mieux préservées et équitablement distribuées, ce qui n’arrangerait pas certains hommes d’affaires véreux et notre régime à leur solde. »

La discussion se prolongea tard dans la soirée. Une fois dans son lit, les rideaux fermés et la lumière éteinte, Amran eut du mal à trouver le sommeil. La première image à jaillir dans son esprit fut celle de cette fille qu’il venait de rencontrer.

Une fille voilée ! Un voile, normalement c’est fait pour rendre une femme indésirable, mais cette fille a fait en sorte de rester toujours sensuelle et féminine, c’est bizarre ! songea-t-il.

Il se mit à se creuser la tête, s’immergeant dans les profondeurs de sa mémoire, faisant appel à tout son savoir et toutes ses connaissances pour comprendre ce que ses yeux lui rapportaient.

Après tout, quelles que soient nos croyances, la nature finit toujours par prendre le dessus. Comme on ne peut pas s’abstenir de respirer et de manger, on ne peut pas non plus s’abstenir d’aimer et de rêver, conclut le jeune homme.

Comme s’il était tombé dans un tourbillon de souvenirs, Amran se remémora alors des périodes clés de sa vie. Il était né vingt-cinq ans auparavant dans un petit village perché sur une colline, comme tous les autres villages kabyles, d’ailleurs. Ses ancêtres avaient préféré délaisser plaines et terres fertiles pour venir s’installer dans ce milieu peu accueillant, au vu de son relief et de la rudesse de son climat. Pour chercher de l’eau, ils devaient parcourir des kilomètres à pied, empruntant des routes étroites et escarpées où il ne fallait surtout pas avoir le vertige. Certains hivers, le manteau neigeux pouvait atteindre deux mètres d’épaisseur et les villageois restaient alors cloîtrés chez eux durant plusieurs jours. Pour bâtir leurs maisons, ils devaient ramener à dos d’âne tous les produits nécessaires (pratique qui se perpétuait jusqu’à présent pour la construction des villas modernes, qui prenaient de plus en plus la place des maisons traditionnelles). Comme autrefois, les routes étaient restées étroites à l’intérieur du village et la voie carrossable en voiture prenait fin sur la grande place où se trouvait la mosquée, un endroit qui abritait aussi les assemblées des villageois. Celles-ci s’occupaient de la gestion des affaires courantes et pendant ces réunions, tout le monde avait le droit de s’exprimer et de donner son avis de manière démocratique.

À l’âge de six ans, pour se rendre à l’école, Amran devait marcher plusieurs kilomètres jusqu’au village des Ait-Issoufa. C’était pire encore pour se rendre au collège : il fallait rejoindre à pied la route nationale située tout en bas de la vallée et prendre un bus qui passait très tôt le matin. Le seul collège de la région se trouvait à une vingtaine de kilomètres, dans la ville d’Azazga.

Avant d’accéder au collège, Amran avait eu le choix entre opter pour un cursus bilingue où les matières scientifiques étaient enseignées en français et les autres en langue arabe, ou bien suivre un enseignement dispensé exclusivement dans cette dernière. Amran avait choisi la première option. Tout petit déjà, il passait son temps à feuilleter les vieux livres de l’époque coloniale que Smail, son grand frère, avait minutieusement rangés dans une caisse en bois vétuste datant de cette période. Elle contenait des manuels illustrés destinés à l’enseignement des enfants ainsi que des œuvres de Molière, Voltaire, Rousseau et tous les grands classiques de la littérature française. Amran voyait en cette caisse une boîte magique, car à chaque fois qu’il l’ouvrait, il se retrouvait comme transporté dans un monde parallèle, digne des contes de fées, qui lui faisait presque oublier les rudesses de son quotidien fait de corvées dont il devait s’acquitter, tout comme l’ensemble des garçons de son âge.

Lors de sa troisième année de collège, Amran eut un nouveau professeur de langue arabe et d’éducation islamique. Il s’agissait de Cheikh Mahmoud, un exilé palestinien. Cinquantenaire trapu et chauve, ce dernier arborait de grosses moustaches rousses. C’était un orateur hors pair qui excellait dans son art. Grâce à sa voix rauque et imposante qui portait sa rhétorique, tous les élèves de sa classe étaient comme hypnotisés et l’écoutaient religieusement, tel un maître spirituel ou un prophète.

« Il y a un avant l’islam et un après, leur dit Cheikh Mahmoud. Avant, c’était l’ignorance, l’ère des ténèbres, des dépravations, de l’injustice et du mal. Grâce à l’islam et à notre Prophète – que le salut soit sur lui –, l’humanité a retrouvé la voix d’Allah, la voix de la lumière, de la justice et de la paix. »

Puis l’homme sauta sur l’estrade avec un bruit assourdissant et pointa son index vers la salle, comme s’il était entré en transes.

« Je sais que la majorité d’entre vous ne fait pas sa prière. Sachez que pour être musulman, il faut respecter les cinq piliers de l’islam. La prière en fait partie et malheur à vous, le jour du Jugement dernier ! Vous ne pourrez prétendre à aucune clémence et périrez en enfer. Réfléchissez et agissez maintenant, tant qu’il n’est pas trop tard ! »

Au bout d’un certain temps, Amran, tout comme le reste de sa classe, se mit à faire cinq prières par jour, une pratique rare pour les enfants de son âge, dans cette région. En effet, la prière se pratiquait généralement aux environs de la soixantaine et parfois au-delà, selon les individus. Elle était perçue par la société comme un dévouement, un stade de sagesse et d’apaisement.

Un soir, Amran s’assit sur un grand rocher au-dessus du village avec son ami Said Malek. Ils admiraient le paysage splendide qui s’offrait à eux. Ils venaient souvent dans cet endroit pour jouer de la guitare, chanter et discuter de tout et n’importe quoi. Ce jour-là, ils n’avaient pas pris leur instrument. Ils étaient plus silencieux que d’habitude, comme deux moines bouddhistes en pleine séance de méditation. Ils avaient à peine seize ans.

« Finalement, dit Said, la vie ne vaut rien. Elle n’est qu’un passage éphémère, elle peut durer au maximum un siècle ou plus, mais on finira tôt ou tard dans un trou. L’éternité est dans l’au-delà. En nous abstenant de pécher pendant les quelques années de notre existence, nous aurons en contrepartie un bonheur infini après la mort. Ce que nous a dit Cheikh Mahmoud aujourd’hui est vrai. Si les Occidentaux ont une belle vie, joyeuse, avec une sexualité débridée et de l’alcool qui coule à flots, c’est que le bon Dieu leur a laissé un moment de répit dans ce bas monde, avant qu’ils ne reçoivent le châtiment éternel. »

Au fil des jours, Cheikh Mahmoud affûtait la mentalité de ses disciples. Profitant de leur crédulité et de leur ignorance, ceux-ci étaient à ses pieds, dociles et obéissants. On aurait dit de la pâte à modeler entre les mains d’un enfant doué dans la reproduction de formes géométriques. Le Cheikh se délectait de sa mission prophétique dans cette région que Satan n’avait pas encore quittée.

Durant un cours de sciences naturelles, les élèves s’élevèrent contre leur enseignant pour lui faire remarquer que ce qu’il racontait était complètement faux. Celui-ci venait de leur expliquer l’origine des tremblements de terre en citant des phénomènes géologiques connus, tels que le mouvement des plaques continentales, les failles et la tectonique des plaques en général. Le professeur fut surpris par ce rejet en bloc de son interprétation scientifique. Plusieurs de ses élèves, même ceux qui étaient habituellement silencieux, s’exprimèrent alors bruyamment pour lui faire savoir, en se référant au Coran, que les secousses sismiques étaient en fait des signes divins.

La goutte qui fit déborder le vase arriva vers la fin de l’année scolaire quand le Cheikh s’aventura sur un terrain très sensible, notamment aux yeux d’Amran et de Said. En marge d’un cours sur la grammaire arabe, il s’adressa ainsi à ses élèves :

« La langue arabe est la plus belle de toutes les langues. Le bon Dieu l’a choisie pour propager l’islam dans le monde et il fera d’elle la langue du paradis. »

Amran et Said se regardèrent alors bizarrement : ils venaient de découvrir l’envers du décor. Après le cours, en rentrant dans leur village, ils ne prononcèrent pas un seul mot et ce ne fut que le lendemain, sur le grand rocher, que leurs langues commencèrent à se délier.

« Comment ça se fait ? s’exclama Said. D’après le professeur, même le bon Dieu est raciste, puisqu’il a choisi pour le paradis une langue au détriment des autres !

– On nous empêche déjà de pratiquer notre langue dans notre existence, dit Amran, voilà maintenant qu’on veut nous faire croire que cette interdiction se perpétuera, même dans l’au-delà ! »

À partir de ce jour-là, Amran et son ami commencèrent à s’éloigner progressivement de la religion. Se réfugiant tout d’abord dans la musique, ils passèrent leur temps libre à apprendre à jouer de la guitare et à chanter dans leur langue maternelle. C’était une façon pour eux de se sentir utiles à leur culture, à laquelle ils tenaient beaucoup et dont ils étaient fiers.

Une fois au lycée, ils firent la connaissance de Saddek, un syndicaliste, fonctionnaire travaillant au sein du centre culturel d’Azazga, où Amran et Said faisaient de la musique tous les lundis après-midi. Celui-ci les invitait souvent à prendre un café dans son bureau et durant ces entrevues, il leur parlait de la lutte des classes, de la révolution permanente et de la nécessité d’agir pour changer la société.

« Les hommes préhistoriques subsistaient grâce à la chasse et vivaient en harmonie avec la nature. À cette époque, il n’y avait aucune forme d’exploitation. C’est avec l’apparition de la propriété et des religions que des hommes ont été condamnés à la servitude par d’autres hommes qui se sont donné le titre de « maîtres ». C’est ce qu’on appelle le féodalisme. Cette période a pris fin avec l’avènement du capitalisme et de la révolution industrielle. Les seigneurs ont été remplacés par les bourgeois et les serfs par les ouvriers, ainsi l’exploitation de l’homme par l’homme se perpétue, mais ceci n’est qu’une phase de l’Histoire que la société surpassera un jour, car la lutte des classes n’est pas encore finie. Elle s’arrêtera le jour de l’abolition de cette injustice et d’une répartition équitable des richesses. Après la révolution bolchevique, d’autres sont en phase de gestation dans différents endroits du monde, leur expliqua Saddek.

– Alors, finalement, lui demanda Amran, les religions ne sont que des créations de l’homme ? Elles ne se sont jamais préoccupées de la vraie justice sociale ?

– La religion, répondit Saddek en le regardant droit dans les yeux, c’est l’opium du peuple, d’après Marx. Ce n’est qu’une vision idéaliste du monde, loin de la réalité. Toutes les religions ont été utilisées pour justifier et asseoir des systèmes engendrant l’exploitation et la servitude d’une grande partie de la société. Ces derniers, profitant de l’ignorance des hommes, ont régné plusieurs siècles et leur déchéance a débuté avec le développement du savoir. Le progrès scientifique a éveillé les consciences. »

Ce fut ainsi qu’Amran et son ami se retrouvèrent dans le camp des communistes. En l’espace de quelques années, ils passèrent de Mahomet à Marx, séduits par ce discours égalitaire. Ils étaient convaincus que si tous les citoyens étaient logés à la même enseigne, sans inégalités sociales et sans notion de classes, la société n’en serait que plus paisible. Au lieu de se faire la guerre entre eux, les hommes iraient plutôt unir leurs forces pour lutter contre les aléas de la nature afin d’améliorer leur quotidien et leur train de vie en général.

En fait, Saddek le syndicaliste était un militant du parti communiste entré en clandestinité depuis l’indépendance du pays. Les deux lycéens trouvaient l’expérience très excitante, surtout le fait de braver l’interdit en adhérant à une organisation illégale.

« Bienvenue dans la lutte, camarades ! » les congratula Saddek, fier de son pouvoir de persuasion.

*
*       *

Amran peina à se réveiller le lendemain matin mais après avoir rassemblé toutes ses forces, il se glissa hors de son lit. Il avait un cours à 10 heures, mais il lui faudrait d’abord se rendre à un rendez-vous fixé par Sonia, quelques jours auparavant. Depuis deux ans, celle-ci était à la tête d’une association de défense des droits des femmes nommée « TAFAT », ce qui signifiait « lumière ». C’était l’une des associations les plus actives dans la région, réalisant souvent diverses expositions sur la condition et les préoccupations féminines. Elle invitait des intellectuels et des écrivains pour animer des conférences sur de multiples sujets ayant des liens directs ou indirects avec la situation de la femme dans la société. En son siège, des bénévoles donnaient des cours d’alphabétisation aux femmes au foyer, lesquelles avaient été spoliées du droit fondamental d’étudier.

Juste au moment où Amran franchissait le portail du complexe biomédical, la voix de Sonia résonna au loin. La jeune fille était assise sur un banc au fond de la cour, du côté gauche, et l’appelait tout en lui faisant signe de ses deux mains levées. Elle était vêtue d’un tailleur-pantalon rose, sa chevelure abondante et bouclée lui tombant sur les yeux.

« Pour une fois, tu arrives à l’heure ! s’exclama Sonia.

– Qu’est-ce que tu es belle, aujourd’hui !

– Devrais-je comprendre que je ne suis pas belle les autres jours ?

– Ah non ! Je n’ai pas dit ça ! la reprit aussitôt Amran. Alors, de quoi voulais-tu me parler ?

– À l’association, nous avons décidé d’organiser une exposition sur le travail artisanal des femmes en Kabylie, ce sera à la Maison de la culture le 5 octobre prochain. Nous avons besoin de bénévoles pour assurer le bon déroulement de l’exposition et j’aimerais savoir si tu pourrais venir nous aider dans cette mission.

– C’est tout ? Tu sais très bien que je ne peux rien te refuser…

– Oui, le coupa Sonia, mais je voulais surtout savoir si tu n’avais pas quelque chose de prévu ce jour-là, on ne sait jamais !

– Depuis que j’ai arrêté mon militantisme politique avec le parti communiste, j’ai du temps à revendre !

– Comme je te l’ai déjà dit, j’ai été amenée à travailler avec les communistes. J’aime bien leur côté progressiste, surtout en ce moment dans la lutte contre l’obscurantisme islamiste. Par contre, ce qui me dérange c’est l’aspect dogmatique de leur mouvance. Les doctrines me paraissent toujours comme un musellement de la pensée et un frein à l’épanouissement intellectuel de l’individu…

– J’ai moi-même commencé à me remettre en question le jour où j’ai lu un livre décrivant les différentes idéologies existantes. En arrivant au fascisme, à mon grand étonnement, je m’y suis retrouvé. C’était mon portrait tout craché !

– C’est clair, approuva Sonia. Certains communistes se disent qu’ils détiennent la vérité absolue et que tous les autres ont tort. Ils expliquent leur intolérance vis-à-vis du système démocratique au nom de leur vision de la justice sociale. L’effondrement de l’U.R.S.S. a ouvert les yeux à beaucoup de monde…

– Dans l’absolu, j’admets la problématique telle qu’elle a été posée par le marxisme. Je trouve que les inégalités sociales et la mauvaise répartition des richesses, tant dans la société que dans le monde à grande échelle, ne font qu’accentuer les tensions sociales et sont souvent la source de tous les conflits et des guerres meurtrières, expliqua Amran.

– Tu n’as qu’à militer pour la social-démocratie, maintenant ! » lui répondit Sonia en riant et en lui donnant une tape sur le dos.

Ce jour-là, pendant le cours sur la cartographie, ils durent travailler sur des cartes géographiques par groupes de trois ou quatre étudiants. Amran passa donc tout le reste de la matinée aux côtés de Lounès et Samra. Celle-ci portait toujours un voile bien serré sur son corps. Cette fois-ci, elle avait mis des couleurs : elle portait une sorte de gilet en soie bleue et le foulard qui lui couvrait la tête était vert. Amran la trouva encore plus belle que la veille. Quelque chose dans son regard, dans son corps, dans ses gestes, dans sa voix, éveillait en lui un désir devant lequel il perdait tout contrôle. La passion régnait et la raison n’était plus que l’ombre d’elle-même.

Les jours suivants, Amran devint le trait d’union entre Samra et le milieu dans lequel elle venait de débarquer. La jeune fille le considérait comme son guide. Il faut dire qu’elle était une Arabe voilée ne parlant pas un mot de berbère et ce, dans un univers berbérophone et qui plus est, hostile à certains signes ostentatoires d’appartenance religieuse.

Amran s’arrangeait toujours pour discuter avec Samra quand Sonia était occupée ailleurs. Connaissant cette dernière et ses positions féministes, il ne voulait pas aborder les sujets qui fâchaient, du moins à ce stade de leur relation.

2
Les sentiments et la raison

Un après-midi, sur la route menant à l’université, Samra fut victime de propos désagréables et haineux de la part d’un groupe d’énergumènes. Amran remarqua aussitôt quelque chose d’inhabituel dans son attitude car elle lui parut triste et contrariée.

« Tu as un problème ? » lui demanda-t-il.

Les larmes aux yeux, Samra lui raconta en détail le cauchemar qu’elle venait de vivre.

« Je ne comprends pas, enchaîna-t-elle, comment on peut tenir des propos aussi racistes et blasphématoires à l’encontre de notre religion alors que nous vivons tous dans un même pays et sommes tous des musulmans.

– Tu sais, Samra, depuis plusieurs siècles, les Kabyles ont toujours vécu à l’écart du reste du pays. Perchés sur leurs montagnes, presque personne n’est venu les déranger. De toute manière, ce qui intéressait les multiples envahisseurs, c’étaient les plaines et toutes les terres fertiles. Il faut aussi que tu saches que depuis l’indépendance de l’Algérie, on a toujours délibérément occulté sa dimension et sa culture berbères. Notre langue n’a pas droit de cité. Tout cela a engendré les émeutes de 1980 et la naissance d’un mouvement revendicatif de la culture berbère. Des tendances sectaires se sont aussi développées, mais elles restent l’apanage d’une minorité insignifiante.

– C’est absurde, remarqua Samra, des gens victimes de racisme devenant eux-mêmes racistes…

– Je suis d’accord, ils sont ce qu’on appelle des réactionnaires, non seulement absurdes, mais qui ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de faire du mal à la cause qu’ils prétendent défendre.

– Sincèrement, c’est une question que je ne connais pas vraiment. Dans le quartier d’Alger où j’ai toujours vécu, il n’y a jamais eu de problèmes entre communautés, tout le monde y vit en harmonie totale et pourtant, je peux te garantir qu’il y a autant de Kabyles que d’Arabes. Le respect est très important et c’est une valeur sûre.

– Tu sais, Samra, Sonia Djoudi est présidente d’une association qui s’occupe principalement de la condition de la femme. Elle organisera justement une exposition sur le travail artisanal des femmes kabyles le 5 octobre prochain. D’ailleurs, j’y participerai en tant que bénévole, pour les aider avec l’organisation. J’aimerais bien que tu viennes visiter l’expo, comme ça, tu pourras connaître davantage notre région.

– Inch Allah ! Pourquoi pas ? » répondit Samra.

Après les cours, à la fin de la journée, Amran raccompagna la jeune fille jusqu’au stade du 1er-Novembre. Samra habitait dans une résidence située juste en face de l’entrée sud. Elle fut ravie de son geste et ne manqua pas de le lui faire savoir.

Le lendemain, juste au moment où Amran s’apprêtait à traverser la rue pour rejoindre le complexe biomédical, quelqu’un lui tapa sur l’épaule.

« Hé ! Ça y est, on est amoureux ? cria Sonia derrière lui.

– Pourquoi, tu es jalouse ? répondit Amran en plaisantant.

– De ce côté-là, moi, je suis tolérante : je partage tout, même les hommes. J’aime trop ma liberté pour m’attacher à quelqu’un !

– Sur le dernier point, je suis d’accord avec toi : être libre, c’est souvent être seul !

– Mais ces derniers jours, tu n’es plus seul, mon ami !

– Tu plaisantes ! Tu m’imagines vraiment dans une relation sérieuse avec une sœur musulmane ? Ce serait trahir mes convictions les plus intimes ! Tout ce que je fais maintenant, c’est participer à un dialogue apparu suite à un ensemble de circonstances. Tu verras par la suite qu’en fait, je suis en train de militer pour le compte de ton association.

– Comment ça ? lui demanda Sonia, intriguée.

– Grâce à moi, Samra découvrira une autre vision des choses que celle connue dans son milieu d’origine. La preuve, je l’ai même convaincue de venir voir ton exposition.

– C’est bien, tout ça, Amran, mais fais attention de ne pas y laisser des plumes ! Je me méfie toujours des femmes soumises et de surcroît, universitaires…

– Je ne sais pas si on peut parler de soumission dans tous les cas de figure. Il existe bien des cas où la femme s’habille de la sorte par convenance, ou sous la contrainte du milieu dans lequel elle vit, et non par conviction.

– Justement, pour moi, l’interpella Sonia, se faire dicter des règles par convenance n’est pour la femme qu’une autre forme de soumission. Pour faire avancer les choses, il faut oser dire non et imposer ses opinions, ou du moins, les faire savoir. »

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant