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De Rêves et de pain rassis

De
296 pages

Histoire d’un enfant amazigh qui grandit dans une société arabo-berbère, imprégnée d’une culture où l’islam occupe une place fort importante. En ville, il endure son apprentissage de l’arabe dans un environnent de confusion linguistique et culturelle, et aussi de violence. Entre cinq et onze ans, il confronte et subit les conséquences d’une pauvreté inouïe. Il avait juste neuf ans quand son père, homme fort autoritaire, mourut. Il s’en souvient très bien et garde de lui des souvenirs inoubliables d’amertume et d’amour.


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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-76407-2

 

© Edilivre, 2014

I

Mon grand-père, que nous appelions tous Hnini, était un des grands fermiers de la région de Tamsa. Il possédait des centaines d’hectares qu’il avait savamment acquis en juste quelques décennies. Bien que je n’eusse que quatre ou cinq ans quand il mourut, je garde d’assez bons souvenirs de lui. Je grandis en entendant souvent mon père, mes oncles et mes cousins parler de lui. Je le revois encore dans sa djellaba blanche et son burnous noir avec un grand turban blanc sur la tête. Mon grand-père avait une barbe grisonnante, de gros yeux noirs, un nez aquilin et une petite bouche. Il n’était pas grand de taille et était un peu rembourré. Il aimait beaucoup ses galettes, avec du miel et du thé à la menthe, avec beaucoup de sucre. Hnini passait beaucoup de son temps à inspecter les travaux dans ses fermes ; tantôt sur son cheval et tantôt dans sa belle Opel rouge que conduisait l’un de mes oncles. Il était très strict et donnait des instructions bien précises à ses ouvriers et à mes oncles, qui étaient chargés de superviser ces derniers. Mon grand-père devait être un bon gestionnaire de ses affaires, car il continua à acquérir de plus en plus d’hectares de terre jusqu’à ses derniers jours. Autant dire qu’il était mort en essayant de conclure l’acte d’achat d’un autre terrain, qu’il jugeait de bonne valeur.

Quand Hnini vit cette parcelle de terre qui était large de quelques dizaines d’hectares, elle lui plut et il commença à marchander le prix avec son propriétaire. Quand tout fut conclu entre lui et le vendeur, il envoya mon oncle Bachar, son fils aîné, chercher l’argent qui devait se trouver à la banque ou caché quelque part dans la ferme. Après quelques heures d’attente qui, en principe, ne devaient durer que quelques minutes, mon oncle n’était toujours pas de retour. Mon grand-père était embarrassé devant le vendeur et les deux administrateurs publics qui étaient présents pour officialiser l’acte d’achat. Il enragea et commença à crier de toutes ses forces, en menaçant d’égorger oncle Bachar dès qu’il le verrait. Soudain, il eut des difficultés à respirer, s’effondra sur le visage et mourut quelques jours plus tard, chez lui, après un bref séjour dans un hôpital de la ville. Mon grand-père qui avait la réputation d’avoir un bon sens des affaires ne pouvait pas supporter de voir cette terre lui échapper pour une cause aussi futile que l’acte irresponsable de son fils. L’idée de rater une si bonne occasion aurait causé son choc et puis son trépas, après.

Certaines gens du pays acceptèrent la mort de Hnini comme un acte d’Allah. Mais, d’autres crurent que mon oncle Bachar, était la cause directe de ce choc qui précéda sa mort. Pourtant, personne ne put conclure avec certitude, et baser sur une telle hypothèse, que mon oncle Bachar causa la mort de mon grand-père. De toute façon, sa mort ne fut jamais remise en question d’une manière sérieuse, malgré toutes les rumeurs, et personne n’avança jamais qu’elle ne fût pas naturelle. Cette mort fut un grand bouleversement pour tous les membres de la famille, qui devait être composée d’au moins soixante-dix personnes, aussi bien que pour tous ses amis et ses employés. Ces derniers l’aimaient comme un père, car il s’occupait bien d’eux et de leurs familles. Désormais, ils ne savaient plus s’ils allaient pouvoir continuer à travailler à la ferme. Ce que ces employés et les gens qui ont connu Hnini retiennent de lui surtout, c’était sa bonté et sa générosité.

Pendant la fête de l’aïd sghir, par exemple, une centaine de gens faisaient la queue devant le msid de mon grand-père pour lui payer leur respect. Ce dernier sortait le matin avec un de ses fils, portant un gros sac plein d’argent et s’asseyait dans le msid. Les gens entraient un par un, saluaient mon grand-père en essayant de lui baiser la main qu’il retirait vite et non sans gêne. Il leur donnait quelques pièces de monnaie et les invitait à prendre des galettes et du thé que ses serviteurs apportaient en grande quantité dans le msid. Les gens sortaient très contents et louaient mon grand-père pour sa clémence et la grandeur de son cœur. Après les moissons, il venait autant de gens voir Hnini qui leur distribuait des sacs de farine ou de blé.

Beaucoup de gens qui cherchaient à comprendre comment Hnini était devenu aussi riche, refusaient de croire la version soutenue par certains, et qui consistait à croire qu’Allah facilitait la prospérité de mon grand-père parce que, justement, ce dernier était un bon musulman qui distribuait le dixième de ses revenus aux pauvres. Selon eux, Hnini devait avoir un secret qui contribuait à sa prospérité. Les terres de mon grand-père étaient dispersées dans plusieurs régions au nord de Tamsa. Dans chacune de ces régions, il construisit une ferme pour ses enfants. Il était marié à quatre femmes et avait quinze fils et dix filles. Trois de ses femmes moururent avant lui. Mon grand-père maria ses quatre premiers fils, dont mon père, et les installa chacun dans une ferme. Mes oncles et mon père eurent au moins une cinquantaine d’enfants. Quatre autres de mes oncles furent mariés après et eurent plusieurs enfants chacun. Deux de ces oncles furent tués dans des accidents. L’un tomba dans un grenier souterrain, et certains disaient qu’il avait trébuché au bord du grenier, d’où il ne put pas ressortir, et y mourut. D’autres avançaient qu’il était descendu dans le grenier, pour y voler du blé et qu’une fois au fond du trou, il n’avait pas pu respirer et mourut.

Mon autre oncle voyageait en voiture avec sa femme et ses deux filles, lorsque le chauffeur d’un gros camion, allant dans le sens opposé, perdit le contrôle de son véhicule et percuta sa voiture, le tuant et blessant gravement sa famille. Mes deux autres oncles se marièrent, mais décidèrent de rester avec mon grand-père. De tous mes oncles et de toutes mes tantes, seuls deux oncles poursuivirent des études au-delà du secondaire. L’un devint avocat et l’autre juge. Ils quittèrent la campagne quand ils étaient étudiants et s’installèrent en ville où ils finirent leurs études et eurent des emplois. Le plus jeune de mes oncles s’appelait Aboud et devait avoir juste quelques années quand sa mère mourut. Il demeura à la ferme avec ses deux sœurs dont l’une était son aînée et l’autre était plus jeune que lui. Sept de mes tantes étaient mariées et avaient quitté la maison de mon grand-père des années avant sa mort, en 1960. Les trois autres étaient trop jeunes pour se marier. Deux d’entre elles étaient les sœurs d’Aboud de père et de mère. La troisième était issue de la dernière femme de mon grand-père que nous appelions Nanna et qui survécut à mon grand-père de quelque quarante années.

Tous les membres de cette grande famille ne vécurent pas sous le même toit, en même temps. Mais pendant les fêtes, tout le monde venait à la ferme de mon grand-père et cela faisait presque une centaine de personnes, en comptant ses enfants et ses petits-enfants, qu’il adorait et qu’il gâtait de bonbons parfumés et de pièces d’argent luisantes. Je me souviens d’un jour où mon grand-père nous emmena, mon frère Rahim et moi, en ville, dans sa belle Opel rouge. Mon oncle Aabd conduisait la voiture ; mon grand-père était assis à côté de lui, et nous, nous étions derrière. Sur la route qui menait à la ville, il n’y avait que trois voitures : la nôtre, celle d’un fermier français et celle des gendarmes. Nous roulions pendant plus d’une demi-heure, à travers des champs d’orge et de blé, qui s’étendaient à perte de vue et dont la majorité appartenait à mon grand-père. Celui-là les regardait de sa fenêtre ouverte et avait un léger sourire de satisfaction sur son visage qui inspirait la force et la tendresse à la fois.

Arrivé à Tamsa, mon grand-père s’arrêta devant une petite boutique dont il connaissait le propriétaire, qui fut ravi de le voir et qui l’appelait Baba Lhaj. Le boutiquier qui s’appelait Hmad avait une petite chambre au fond de sa boutique. Elle y avait installé deux seddaris (sorte de canapé rectangulaire, reposant sur une plate-forme en bois) et une petite table. Il nous invita et nous servit du thé chaud à la menthe. Mon grand-père devait avoir de l’estime pour Hmad, car il passait beaucoup de temps avec lui quand il allait en ville. Nous repartîmes à la ferme les poches pleines de bonbons et de biscuits. Beaucoup de gens de la ville s’arrêtaient devant la boutique de Hmad pour saluer mon grand-père. Ils devaient le respecter beaucoup parce qu’ils se penchaient tous devant lui et certains essayaient même de lui baiser la main qu’il retirait toujours vite.

Selon mon oncle Bachar qui accompagnait souvent Hnini, ce dernier était fort respecté, non seulement par les gens du pays et les notaires de la ville de Tamsa, mais aussi par les colons français. Ces derniers admiraient la façon dont mon grand-père gérait ses biens, et son bon sens des affaires, surtout lorsqu’il s’agissait de l’acquisition de terres agricoles.

Les fermiers français qui exploitaient des terres dans la région, qui étaient proches ou adjacentes à celles de Hnini, enviaient ce dernier pour les bonnes récoltes que ses terres lui prodiguaient. Certains d’entre eux croyaient que Hnini possédait le don de la baraka et le lui répétaient. Mais, cela n’était pas possible, car mon grand-père n’était pas un chérif, c’est-à-dire descendant d’un lignage de sainteté. Toutefois, il acceptait toujours cette remarque comme un compliment, mais au fond, il croyait que c’était le travail dur et la persévérance qui devaient compter pour son succès. Toujours est-il, et étant un bon musulman, il avait la foi et remerciait Allah dans toutes ses prières pour ses richesses. Mais, si les fermiers français respectaient Hnini, malgré un peu de jalousie de leur part, il n’en était pas de même pour tous les représentants de l’administration française.

Un jour, mon grand-père était dans un de ses champs de blé, en train de parler avec ses ouvriers, lorsqu’un officier français, qui conduisait une vieille Jeep et qui était accompagné de deux mokhaznis, s’arrêta à quelques mètres du champ et appela Hnini en lui faisant un signe de la main comme s’il commandait un de ses valets. Mon grand-père l’ignora et continua à parler avec ses ouvriers parce qu’il se sentit blessé dans son amour-propre, lui que tout le monde saluait de loin, n’apprécia pas la manière dont l’officier français s’adressa à lui. L’officier s’emporta vite et commença à demander à Hnini s’il était sourd et à lui crier qu’il devait répondre à l’officier et le respecter. Quand mon grand-père continua de l’ignorer, l’officier marcha vers lui en criant et en gesticulant. Il était très en colère et lorsqu’il fut à un pas de Hnini, il le poussa de ses deux mains et faillit lui faire perdre l’équilibre et le faire tomber. Furieux, Hnini s’empara du cou de l’officier d’une main, et lui administra un coup de poing avec l’autre main, qui le fit tomber sur le dos. Epaté et humilié, l’officier ramassa son képi et partit en menaçant d’envoyer Hnini en prison. Personne n’avait jamais osé braver l’autorité de cet officier, qui avait la réputation d’être très stricte et sévère. Tout le monde le respectait ou avait peur de lui. Un Américain qui était venu de la ville de Tara pour rencontrer Hnini, admira le courage de ce dernier, comme l’avaient fait tous les colons français qui connaissaient mon grand-père et qui n’avaient que de l’estime pour lui. Ainsi, lorsqu’il fut convoqué au bureau des gendarmes, tous ces gens témoignèrent contre l’officier et expliquèrent au chef des gendarmes comment il avait provoqué Hnini. Sa rencontre avec l’Américain de Tara fut, et reste toujours, un mystère pour tout le monde. Personne de la famille, même pas mes oncles et mon père, qui étaient très proches de Hnini, ne savait rien sur cette rencontre.

Le bruit circulait après la mort de Hnini, que ce dernier entretenait une relation secrète avec les Américains. De fait, l’Américain qui était présent durant l’incident qu’eut Hnini avec l’officier français, n’était pas le seul Américain à qui il avait affaire. Mon oncle Assou était fasciné par cet aspect de la vie de Hnini et n’épargna aucun effort pour en pénétrer le secret. L’intérêt d’Assou doubla lorsqu’il apprit de quelque source inconnue que les Américains avaient donné à Hnini une médaille pour l’honorer au nom des relations spéciales qui les liaient avec lui. Mon oncle était convaincu que cette reconnaissance de la part des Américains envers mon grand-père devait valoir quelque chose. Il la considéra comme une sorte de dette des Américains envers Hnini et s’employa à la collecter, mais en vain. Tous ses efforts n’aboutirent à rien et il fut déçu.

II

Notre ferme se trouvait juste à cinq kilomètres de celle de mon grand-père et à dix-sept kilomètres au nord de la ville de Tamsa, dans une région de Semlal qui s’appelait Talat et qui était située sur une plaine entre deux hauts plateaux au sud et au nord. Pour s’y rendre, en provenance de Tamsa, par exemple, il fallait emprunter la route de Kouara, direction nord-ouest et la quitter pour aller vers l’est en suivant une route sinueuse non goudronnée. La ferme était un large complexe de six chambres autour d’une cour et d’un large hangar où mon père gardait ses machines et outils de fermier. Derrière la maison, il y avait une étable pour les vaches et une vieille écurie où s’abritaient la volaille et parfois des ouvriers qui venaient travailler pour mon père. Juste à côté de l’étable, il y avait un endroit soigneusement aménagé pour abriter le cheval de mon père, qui était sa passion et qu’il entourait de soins et d’affection, que je convoitais parfois. Le cheval de mon père était gris et avait des taches blanches. Il était très nerveux et avait une longue crinière et une longue queue dont il se servait pour chasser les mouches et les moustiques qui venaient se poser sur lui et le déranger.

Juste à un kilomètre de chez nous, et sur le chemin qui menait à la route goudronnée, vivait Hamed avec sa femme Aicha et leurs trois filles. Leur maison était une grande chaumière avec une autre plus petite qui servait de cuisine et une étable pour leurs vaches. Hamed était un grand homme noir, qui avait les mains dures comme une pierre et qui souriait tout le temps. Le travail dur sous un soleil brûlant, ou quand il pleuvait et faisait froid, ne semblait pas le déranger. Il ne s’arrêtait jamais de travailler. Quand il n’aidait pas mon père dans la ferme, il travaillait pour un de mes oncles ou dans son propre jardin de légumes. Il avait juste une petite parcelle de terre devant sa chaumière, au bord d’une rivière où l’eau ne coulait que pendant les mois d’hiver. Hamed avait un puits sur cette parcelle. Il l’utilisait pour boire, abreuver ses vaches et arroser les quelques plantes de tomates, piments verts, concombres et menthe, dans son jardin. Son épouse Aicha avait la peau très brune, de beaux yeux noirs, un gros nez, presque aplati, et des dents blanches dont les deux incisives de la mâchoire supérieure étaient écartées l’une de l’autre. Aicha n’était pas très grande de taille, mais elle était forte et ne cessait jamais de travailler et de faire travailler ses trois filles, dont la plus jeune devait avoir mon âge. Les deux autres filles devaient avoir deux et quatre ans de plus qu’elle. Aicha était une bonne amie de ma mère ; elle venait souvent lui tenir compagnie et surtout l’aider, car ma mère ne pouvait pas sortir de la maison et était toujours débordée de travail. Aicha préparait souvent du couscous qu’elle servait dans un large plat en terre cuite qu’elle mettait sur sa tête et apportait à notre maison pour le partager avec ma mère. Cette dernière aimait beaucoup Aicha et appréciait ce qu’elle faisait pour elle. D’autant plus qu’elle appréciait sa manière de faire la cuisine. Son couscous était onctueux ; elle y mettait des navets, des carottes, des courgettes jaunes, des pois chiches, et surtout des piments piquants, que nous autres, enfants, n’osions pas toucher.

Il faisait très chaud un de ces jours où Aicha qui avait travaillé dans le champ toute la matinée, prépara et apporta un couscous à la maison. Il fumait toujours lorsqu’elle le posa devant ma mère. Aicha suait à profusion et sa gandoura lui collait sur la poitrine. Elle avait des gouttes de sueur sur le front dont quelques-unes lui descendaient le long du nez où elles restaient suspendues pour quelques secondes avant de former une seule grosse goutte qu’elle s’empressait d’essuyer avec sa main. Aicha n’avait même pas l’air fatigué, au contraire, elle paraissait pleine d’énergie et avait un beau sourire sur son visage qui défiait et la chaleur et le travail dur des champs.

À quelques mètres de la ferme, il y avait deux petites chaumières où vivaient M’barka avec sa fille Rkia et sa petite fille Zahra. M’barka, aussi, aidait ma mère dans les travaux de la ferme. C’était une femme qui regorgeait de bonté et de gentillesse, et que je n’avais jamais surprise sans un sourire sur les lèvres. Son sourire illuminait tout son visage noir et exposait des dents d’une blancheur éclatante. Je jouais beaucoup avec Zahra qui avait le même âge que moi et dont le nez coulait toujours, attirant des mouches qui lui restaient collées sur la partie entre le nez et la bouche, pendant longtemps, sans trop la déranger. Zahra ne se souciait même pas de les chasser. Sa mère Rkia passait la majorité de son temps enfermée dans la chaumière.

Zahra me confia un jour que sa mère attendait son père, qui allait bientôt revenir d’un pays lointain et lui apporter beaucoup de jouets et des bonbons. J’enviai Zahra et me mis à attendre avec elle et à espérer le retour de son père, car j’étais curieux de voir ce qu’il allait lui apporter. Au bout de quelques mois, le père de Zahra ne revint pas. Un jour, je surpris sa mère, qui, cachée derrière le mur en paille devant sa chaumière, parlait avec un homme qui ne pouvait pas être le père de Zahra, car celle-ci qui était à côté de moi, ne courut pas pour aller l’embrasser. Quand il partit, Aicha se mit à pleurer. Zahra n’allait plus revoir son père. Ce dernier s’était marié avec une autre femme, expliqua, plus tard, M’barka à ma mère.

M’barka passait beaucoup de temps chez nous à aider ma mère et mes sœurs, car mon père recevait souvent beaucoup de monde qui venait manger chez nous. Il avait l’habitude de toujours insister pour que tel ou tel invité restât à dîner ou à déjeuner. Cela créait beaucoup de travail pour ma mère qui devait préparer des repas pour deux à vingt personnes parfois. En plus, elle s’occupait de nourrir tous les ouvriers qui travaillaient sur la ferme. Parfois, il n’y en avait que deux, mais d’autres fois il y en avait dix à quinze, surtout pendant l’été. Malgré l’aide qu’elle recevait, ma mère était souvent épuisée ; elle qui devait s’occuper de tous les autres travaux de la ferme : traire les vaches, puiser l’eau dans le puits et la transporter à la maison, donner à manger à une demi-douzaine de chiens, aux poules, aux mules et surtout au cheval de mon père. Ma mère, qui s’occupait de bien d’autres tâches à la ferme, ne laissait jamais entendre aucune plainte. Peut-être souffrait-elle en silence. Je la regardais souvent travailler pendant des heures, sans s’arrêter un moment pour se reposer. Mon père, qui rentrait souvent tard à la maison, la réveillait au milieu de la nuit. Elle l’aidait à enlever ses chaussures, lui lavait les pieds et lui servait à manger. Le matin, elle se réveillait très tôt pour traire les vaches, avant qu’Ahmed, notre berger, ne les sortît de l’étable pour les emmener au pâturage, et ensuite, elle préparait le petit-déjeuner.

Ma mère essayait toujours de répartir les travaux de la ferme entre elle et mes sœurs, Fatna, Rabha et Chama, pour en alléger l’effet, mais elle obtenait peu de coopération d’elles, car mes sœurs ne lui obéissaient pas souvent. Celles-là, refusaient les tâches qui leur étaient assignées et passaient beaucoup de temps à se quereller entre elles. Quand il lui restait un peu de temps, ma mère se livrait au travail de la laine. Cela demandait du savoir-faire et beaucoup de patience. Après son lavage, qui durait quelques heures, ma mère et M’barka étalaient la laine au soleil pour la sécher. Cela aussi durait quelques heures, mais, ma mère ne restait jamais les bras croisés. En attendant que la laine séchât, elle et M’barka se mettaient à ramasser de la bouse de vache fraîche, qu’elles mettaient dans des seaux en aluminium. Devant la maison, et à côté de la cuisine, elles sortaient la bouse des seaux et commençaient à en faire des boules qu’elles aplatissaient ensuite pour obtenir des formes circulaires comme le pain, et les étalaient sur le sol pour les sécher, et s’en servir plus tard, en les brûlant, pour chauffer le four à pain. Une fois sèches, ces formes circulaires ressemblaient à des galettes. Elles étaient très légères et prenaient feu plus vite que la paille qui fumait trop et faisait pleurer ma mère. Quand celle-ci avait un tas de ces galettes de bouse sèches, elle en construisait une petite tour et elle en remplissait l’intérieur qu’elle fermait en appliquant de la bouse fraîche tout autour de l’ouverture de la tour. En hiver, quand il n’y avait pas assez de branches et de paille pour chauffer le four, ma mère ouvrait sa tour de bouse sèche. M’barka et ma mère retournaient pour ramasser la laine qu’elles commençaient à carder avec des peignes en fer. Ensuite, elles roulaient la laine sur des bâtons aux extrémités pointues, en les faisant tourner contre leurs jambes et en tirant sur le bout de laine, qu’elles façonnaient en des fils très fins.

Derrière la maison, et faisant face au chemin qui menait vers la route goudronnée, il y avait une petite chambre où vivait Ahmed, notre berger. Cette chambre servait de msid jadis, mais, cela faisait très longtemps qu’un fkih n’y avait mis les pieds. Avant l’arrivée d’Ahmed, cette chambre restait vide et me faisait peur, car elle était toujours vide et obscure, et surtout, parce qu’elle était pleine de serpents, selon mon frère Rahim, qui était mon aîné de deux ans. Ahmed était un grand gaillard qui portait souvent un manteau militaire vert qui sentait le chien mouillé. Il avait toujours un gros bâton à la main, pour guider son troupeau, et qui lui servait d’arme la nuit, quand il gardait la ferme. Il avait aussi un chien, qui le suivait comme son ombre, et qui l’aidait dans la garde des vaches et des moutons le jour, et à chasser les hérissons la nuit. Une fois, je vis Ahmed en capturer deux qu’il tua en leur coupant la gorge, ce qui ne fut pas facile à faire. Pour les faire sortir de leurs boules d’épines et leur faire exposer la tête, Ahmed leur appuya un peu avec son pied sur le corps jusqu’à ce qu’ils exposassent leurs têtes, et il leur coupa la gorge. Ensuite, il leur enleva leurs épines noires et blanches, en les rasant de très près avec un couteau bien aiguisé, et demanda à ma mère d’en faire un tagine pour lui. Ahmed mangeait ses hérissons avec un grand appétit. Ses deux mains et une partie de sa bouche et sa moustache étaient tachées de sauce rouge. Il mâchait avec la bouche ouverte et faisait un bruit qui ressemblait à celui qu’on entendait quand on marchait dans la boue. Ahmed rota, lécha ses doigts et dit : « Hamdou Allah. » Il était content, comme un enfant.

Quand je goûtai à la chair de hérisson pour la première fois, je ne pus même pas la mâcher, tellement elle était dure, on aurait dit du caoutchouc. Je n’ai jamais compris comment Ahmed arrivait, non seulement à supporter, mais à aimer la chair du hérisson. Et je n’ai jamais compris pourquoi il s’adonnait à la chasse de ces bêtes. Pour moi, ces bestioles n’étaient que des gros rats, avec des épines sur le dos. Peut-être qu’Ahmed ne pouvait pas faire mieux ; je sais par exemple, qu’il n’avait pu attraper un lièvre qu’une ou deux fois, malgré ses efforts multiples. Les lièvres courent très vite et ne s’aventurent en dehors de leurs trous que rarement. Les hérissons, par contre, sortent souvent la nuit et bougent lentement ; ils sont vite repérés par les chiens, qui dénoncent leur présence et indiquent leur localisation au chasseur, qui n’a qu’à se pencher pour ramasser ces bêtes qui se croient sauvées en se retranchant dans leurs boules d’épines.

Ahmed raconta un jour à ma mère comment il envisageait de capturer une douzaine de hérissons et d’aller les vendre en ville, où ils étaient très appréciés par les citadins. Certains les mangent comme Ahmed, mais beaucoup d’autres se servent de leurs peaux pour faire des médicaments, selon Ahmed. Il raconta à ma mère, qu’il avait vu des peaux de hérisson chez les vendeurs d’épices traditionnelles. Souvent, ces peaux étaient desséchées et suspendues au bout d’un fil, au-dessus d’herbes et de racines de plantes sèches. Aussi, ces peaux de hérisson étaient en grande demande par les voyantes et les fkihs qui se spécialisaient dans la fabrication d’amulettes, de porte-bonheur. Ainsi, Ahmed pensait qu’avec quelques douzaines de hérissons chaque année, il n’aurait jamais à garder les vaches. L’idée d’Ahmed parvint à mon père, qui la trouva amusante et qui le taquina en lui rappelant que les hérissons lui appartenaient puisqu’ils se trouvaient sur sa propriété. Ainsi, il lui proposa de devenir son partenaire et de partager les profits de son entreprise.

La ferme était entourée de plantes de cactus, hautes de deux mètres qui formaient une clôture naturelle autour de la maison. À l’intérieur de cette barrière épineuse, il y avait une douzaine d’oliviers dont l’ombre offrait un bon refuge contre la chaleur de l’été. Mon père ne cultivait jamais ce champ d’oliviers et l’utilisait comme pâturage pour les vaches. Au milieu des cactus, poussaient de larges vignes qui produisaient de succulents raisins blancs. Malgré les plantes de cactus épineux, Rahim et moi trouvions toujours le moyen de nous faufiler à l’intérieur pour cueillir les délicieuses grappes que, seuls, nous pouvions atteindre. Mais, cela ne se passait pas toujours sans incidents. Nous nous faisions piquer parfois par les épines, ou attaquer par les guêpes, qui aimaient construire leurs nids derrière les feuilles des plantes de cactus. Les guêpes étaient très actives quand il faisait chaud. Rahim aimait bien les provoquer en détruisant leurs nids en leur lançant des pierres. Furieuses, les guêpes partaient dans toutes les directions en chassant mon frère et tous ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Ainsi, le meilleur moment pour ramasser les raisins et cueillir les figues de Barbarie qui poussaient sur les plantes de cactus, était tôt le matin, quand il faisait frais, et que les guêpes dormaient encore dans leur nid.

Ma sœur Chama aimait beaucoup cueillir les figues de Barbarie. Elle se servait d’un long roseau, dont une extrémité avait la forme d’une fourche à trois dents, formant un triangle aménagé de manière à en faire comme une sorte de main entrouverte à trois doigts. Chama choisissait les figues les plus mûres et, une par une, elle les attrapait en utilisant son instrument en roseau, qu’elle tournait doucement, pour les cueillir. Presque tous les matins, elle remplissait un grand seau de ces fruits, qu’elle nettoyait en leur ôtant leurs fines épines jaunes, avant de les laver avec de l’eau. Elles étaient délicieuses, mais nous devions toujours nous méfier de ne jamais les manger avec l’estomac vide, car cela causait la constipation. Un jour, Rahim qui ne pouvait résister à ces bons fruits, en mangea un peu trop avant le petit-déjeuner, et fut constipé pendant des heures. Il pleurait en se tortillant de douleur à l’estomac, et cela me fit de la peine de le voir ainsi. Ma mère et M’barka essayèrent de le soulager en enduisant la main d’une petite cuillère en bois d’huile d’olive et en la lui insérant dans l’anus. Cela devait adoucir l’excrément dur et le faire dégager. Au bout de quelques minutes, Rahim, qui continuait de pleurer, fut soulagé.

On puisait notre eau dans un puits qui se trouvait à une centaine de mètres de la maison, à l’aide d’un seau en aluminium, qu’on y descendait au bout d’une corde. Le puits n’était pas toujours plein d’eau, surtout l’été, quand son niveau était tellement bas qu’on pouvait en voir le fond. À la surface, souvent, flottaient des insectes, qui n’étaient pas tous vivants. Mais, on buvait volontiers cette eau que nous trouvions bonne et rafraîchissante. Par contre, en hiver, l’eau montait jusqu’à quelques centimètres de l’ouverture du puits, et cela nous permettait de puiser de l’eau sans utiliser de corde. Quand il n’y avait pas assez d’eau dans le puits, les vaches, les mules et les autres animaux de la ferme en souffraient le plus. Parfois, ils devaient attendre pendant des heures avant de pouvoir boire, car on était obligés d’aller chercher de l’eau à quelques kilomètres de chez nous, à un puits qu’on disait appartenir au makhzen. J’accompagnais Ahmed sur un tracteur qui tirait une vieille citerne pour aller chercher de l’eau là-bas. Il y avait toujours une longue queue autour de ce puits.

Des gens emmenaient leurs troupeaux de chèvres ou de moutons pour les abreuver sur place, et cela créait des problèmes parfois. Les gens s’impatientaient et commençaient à se quereller. Les uns accusaient les autres d’abuser de l’eau, les autres répondaient que c’était l’eau du makhzen. Ahmed et moi attendions au moins une heure, et quand notre tour arrivait, Ahmed s’empressait de plonger le seau en caoutchouc dans le puits, et le retirait tellement vite pour le verser dans la citerne, qu’au bout d’une vingtaine de minutes, la citerne était à moitié pleine d’eau. La vue des bergers avec leurs troupeaux de moutons, qui commençaient à se plaindre de l’état de leurs bêtes, qui avaient l’air épuisé et devaient avoir très soif, forçait toujours Ahmed à ne pas finir de remplir la citerne. Parfois, nous retournions au puits le soir, à la tombée de la nuit, quand il y avait moins de monde pour remplir notre citerne d’eau.

Mais, malgré ce manque d’eau en été, il pleuvait beaucoup pendant l’hiver, et notre terre était d’une fertilité qui rendait mes oncles jaloux. Les récoltes étaient toujours très bonnes, et cela mettait mon père dans une bonne humeur. Pendant la saison de la moisson, il y avait au moins une vingtaine d’ouvriers saisonniers qui venaient demander de l’emploi à mon père. Quand la moissonneuse-batteuse ne pouvait pas être utilisée sur des terrains, à cause de leur position sur des pentes, mon père engageait ces ouvriers qui étaient tous des hommes qui venaient de la montagne, d’où leur surnom de « Jbalas » ou les montagnards. Ils étaient réputés pour leur savoir-faire en matière de coupe de blé, de maïs ou d’autres denrées agricoles, en utilisant des faucilles. Ils étaient très adroits et travaillaient vite et dure. Ils coupaient des tas d’épis qu’ils ramassaient ensemble en une sorte de bouquet attaché par un petit nœud à l’extrémité des tiges. Ils laissaient ces tas d’épis derrière eux au fur et à mesure qu’ils avançaient. Deux autres ouvriers de la ferme les ramassaient et mettaient sur un charriot tiré par un tracteur.

Les Jbalas avaient tous la peau brune, mais, quand ils enlevaient leurs chemises pour se rafraîchir en se versant un peu d’eau sur la tête, pendant la pause de midi, ils étaient tous blancs, très blancs. Je compris par la suite que c’était le soleil qui leur rendait la peau aussi brune, car ils passaient tout l’été à travailler dehors. Les Jbalas semblaient être toujours de bonne humeur ; ils travaillaient en chantant, rigolant et en se taquinant les uns les autres. Ils parlaient un arabe différent de celui qu’on entendait en ville. Ils avaient un accent qui semblait amuser les autres ouvriers et mes frères. Ces derniers essayaient d’imiter cet accent, tout en éclatant de rire à chaque fois qu’ils le faisaient. Ils répétaient aussi que les Jbalas n’étaient pas de « vrais Arabes », chose qui ne tarda pas à parvenir à ces braves ouvriers, qui n’en firent pas cas, tellement ils semblaient absorbés par leur travail.

Je me demandais qui étaient donc ces Jbalas s’ils n’étaient pas de « vrais Arabes », ce que voulait dire être de « vrais Arabes », et s’il existait de faux Arabes. Et si les Jbalas qui ne parlaient que l’arabe n’étaient pas des Arabes, qui étaient-ils donc ? À midi, tous les ouvriers s’arrêtaient de travailler pour déjeuner et se reposer pendant une heure. Les Jbalas se mettaient tous à l’ombre des oliviers et sortaient leur repas, qu’ils posaient devant eux, et qui se composait de figues sèches, de pain et de thé froid. Ils mangeaient avec grand appétit et riaient. Ils parlaient et je devinais que c’était de leurs familles à la montagne ; de leur prochaine visite pour aller les voir ; de la ville, de ses attractions et de ce qu’ils allaient y acheter comme cadeaux avant leur voyage à la montagne. Mais, ils disaient peu de chose sur leur travail et ses conditions.

Je préférais regarder les Jbalas se reposer au lieu de travailler, parce qu’il faisait très chaud, et travailler dans les champs toute la journée devait être très dur pour n’importe qui, même pour eux, qui pourtant, en avait l’habitude. À la fin de l’après-midi, quand ils finissaient de travailler, ils se dirigeaient tous vers le puits pour se rafraîchir. Ils avaient tous l’air épuisé, mais de leurs visages, émanaient une sérénité et un bonheur que je ne pouvais pas comprendre, mais qui me plaisait et me faisait admirer d’avantage ces braves gens de la montagne. Le soir, ils venaient s’allonger à même le sol dans le grand hangar qui n’avait que trois murs. Là où devait être le quatrième mur était resté ouvert et servait de porte pour faire entrer la moissonneuse-batteuse à chaque fin d’été. Le hangar était très large et servait aussi de lieu de débarras pour mon père, qui y gardait un vieux tracteur qui ne marchait plus, des roues en caoutchouc, des pièces de métal de toutes sortes, des bidons de graisse à moteur, des bidons d’essence et des centaines d’outils dont mon père ne se servait jamais. Les poules et leurs poussins semblaient préférer cet endroit et venaient y dormir le soir. Tout cela ne semblait pas déranger les Jbalas ; au contraire, ils étaient contents de pouvoir dormir dans le hangar, surtout quand on leur a donné des tapis en doum. D’habitude, ils dormaient à la belle étoile.

Un soir après le dîner, un de ces braves ouvriers se mit à chanter. Il avait l’air très jeune par rapport aux autres ouvriers et il était beau comme une fille. Ses traits n’étaient pas aussi rudes que ceux de ses...