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Décroche-moi la lune

De
301 pages

Emaline a le petit ami idéal. Luke est beau, gentil et drôle, et ils se connaissent depuis toujours. Mais l'été qui précède l'entrée à l'université, Théo arrive en ville. Ambitieux, cool, New-Yorkais, sa présence chamboule le coeur d'Emaline... Surtout que Théo et le père de la jeune fille lui conseillent de partir étudier dans une université prestigieuse. Face à toutes ces promesses d'avenir, Emaline parviendra-t-elle à faire le bon choix ?



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:
Sarah Dessen
Décroche-moi la lune
Traduction de l’anglais (États-Unis) par Véronique Minder
Pour Jay et Sarah, tout mon univers
1
Les voilà !
— … sinon je vous jure qu’on rentre illico presto à Paterson !
Ainsi s’adressait la conductrice du monospace vermillon à ses trois gamins (deux garçons et une fille) installés à l’arrière. Une veine sur son cou palpitait, que j’ai immédiatement associée au trait de feutre rouge qui marquait l’Interstate, sur la carte routière déployée à côté d’elle.
— Je vous jure que je ne plaisante pas ! J’en ai vraiment marre !
Domptés, les gamins ne mouftaient pas. Elle a tourné les yeux vers moi. Enfin, façon de parler. Je ne voyais que ses lunettes de soleil XXL à monture en strass. Mon regard a été ensuite attiré par un gobelet en polystyrène également de format XXL avec une paille maculée de rouge à lèvres, posé de façon précaire entre ses cuisses jointes.
— Bienvenue à Colby ! ai-je lancé de ma voix la plus gaie, genre « gentille animatrice ». Puis-je vous… ?
— L’itinéraire indiqué sur votre site Internet, c’est de la merde, m’a-t-elle coupée d’emblée.
Dans son dos, l’un des garçons donnait un coup en douce dans le ventre de sa sœur qui a étouffé un cri de douleur.
— On s’est perdus à trois reprises depuis qu’on a quitté l’Interstate, a continué la mère dans un état proche de la crise de nerfs.
— Je suis vraiment désolée. Votre nom, s’il vous plaît ? Je vais vous donner vos clés et vous indiquer où se trouve votre bungalow.
— Webster.
J’ai pris, dans une petite corbeille, les enveloppes destinées aux vacanciers qui devaient arriver ce jour-là : Miller, Tubman, Simone, Wallace… Ah voilà : Webster.
— Vous avez loué Heron’s Call.
J’ai ouvert l’enveloppe pour m’assurer que les clés se trouvaient à l’intérieur et poursuivi de la même voix de miel.
— Vous ne serez pas déçue, madame Webster, il est magnifiquement situé.
En guise de réponse, elle a tendu sa main d’un geste impatient. Je lui ai remis l’enveloppe, ainsi que le kit-cadeau de bienvenue : sac de plage avec une foule de gadgets (stylo de notre agence immobilière, cartes postales, guide touristique de la région, minuscule glacière) que l’équipe de nettoyage retrouverait intact après le départ de la petite famille.
— Je vous souhaite de bonnes vacances ! ai-je conclu, enjouée.
La conductrice a enfin daigné m’adresser un léger sourire de compassion au vu de ma situation : je faisais le planton dans un bac à sable géant qui customisait l’entrée du parking de Colby Realtor. Trois autres voitures attendaient derrière le monospace, avec des touristes d’une humeur tout aussi exécrable. Voilà, voilà ! Terminus, vous êtes aux portes du paradis, tout le monde descend, mesdames et messieurs ! Mais encore fallait-il être le premier à les franchir, sinon le paradis en question se muait en enfer sous le soleil du Sud, particulièrement agressif ce jour-là.
Je n’ai pas eu le temps de méditer sur cette pensée divertissante : l’excitée du monospace s’éloignait, tandis que la voiture suivante, bleue et équipée d’une barre de toit, s’avançait…
Il était à peine plus de trois heures de l’après-midi. J’avais du sable plein mes Converse. Je les ai secouées, l’une après l’autre, sachant que, tôt ou tard, je devrais les retirer et les vider. J’ai poussé un soupir avant d’afficher, de nouveau, un grand sourire au conducteur de la voiture bleue, qui s’arrêtait à ma hauteur.
— Bienvenue à Colby ! Votre nom, s’il vous plaît ?
— Alors ? Ça s’est bien passé ? m’a demandé ma sœur Margo lorsque, deux heures plus tard, je suis revenue dans le bureau, en sueur et complètement anéantie.
— J’ai du sable plein les pompes ! me suis-je plainte en me précipitant vers la fontaine à eau.
Trois fois de suite, je me suis versé un grand verre que j’ai bu d’un trait.
— Normal, tu bosses sur une plage, Emaline.
— Non, je bosse dans une agence immobilière ! ai-je répliqué, avant de m’essuyer la bouche du revers de la main. La plage se trouve à quatre bornes de l’agence, et les vacanciers ne verront que du sable pendant leurs vacances, alors je ne vois pas pourquoi je dois avoir les pieds dedans juste devant nos bureaux.
— Moi si. Parce que nous représentons la première image qu’ont nos clients à leur arrivée à Colby, a-t-elle souligné de la voix froide, maîtrisée et professionnelle de quelqu’un qui a passé toute la journée dans un bureau bien climatisé. Nous voulons que les vacanciers aient le sentiment que, dès leur arrivée, ils sont en vacances.
— Excuse, mais je ne vois vraiment pas le rapport avec ce bac à sable géant où je dois les accueillir !
— Ça n’est pas un « bac à sable » !
J’ai levé les yeux au ciel.
— Ce de sable, avec son charmant faré polynésien, doit d’emblée évoquer le farniente !banc
Et pourquoi pas des ukulélés et des fleurs de tiaré tant qu’elle y était ? Je n’ai pas eu la force de répondre.
Depuis que Margo est diplômée d’East U en master de tourisme et de management international, elle s’est attribué la direction de l’agence et est devenue impossible. Ma famille possède Colby Realtor depuis près de cinquante ans : nos grands-parents en ont été les fondateurs, juste après leur mariage.
Tout allait pour le mieux, avant que Margo et ses idées de génie, dont ce banc de sable à la con, me pourrissent la vie. Mais comme Margo est la seule diplômée de la famille, il suffit qu’elle claque des doigts pour que tout le monde s’incline bien bas.
Et c’est justement sur un signe de Sa Majesté Margo que, quelques semaines plus tôt, avaient été aménagés, sur le parking de l’agence, un faré polynésien, autrement dit une hutte en bambou avec un toit en paille, un plancher en bankirai imputrescible et un pilier en bois de cocotier, et, par-dessus le marché, un « banc » de sable. Le concept, selon Margo, c’était de recréer la carte postale idyllique : sable blanc, coquillages et cocotiers pour transformer, dès son arrivée (et comme par magie), le citadin stressé en vacancier prêt à buller. Personne n’avait discuté la fabuleuse idée de Margo, sauf moi. Normal, le faré était devenu ma guérite. Mon poste de travail.
J’ai entendu un rire s’élever du bureau voisin occupé par ma grand-mère. Bien qu’elle parle au téléphone, elle m’a adressé un clin d’œil complice. Je lui ai souri.
— N’oublie surtout pas le grand tour V.I.P. de la journée ! m’a rappelé Margo tandis que j’entrais dans le bureau de ma grand-mère, jetant au passage mon gobelet dans la poubelle. Il faut que tu le commences à 17 h 30. Vérifie les corbeilles de fruits et les plateaux de fromages avant la livraison aux locataires. C’est Amber qui a tout préparé, et tu sais comment elle est.
Amber, c’est mon autre sœur, apprentie coiffeuse. Elle ne travaille à Colby Realtor que sous la contrainte : elle exprime donc sa contrariété en salopant le boulot.
— Message reçu. Terminé.
À ces mots, Margo a poussé un soupir d’agacement. Elle ne cesse de me répéter que c’est vulgaire et pas professionnel de s’exprimer en ces termes. C’est justement pour cette raison que j’emploie cette formule aussi souvent que possible.
La baie vitrée du bureau de ma grand-mère donne sur la route désormais embouteillée par des vacanciers en manque d’océan, de soleil et de sable fin. Elle parlait toujours au téléphone, mais elle m’a fait signe d’approcher.
— Oui, oui, bien entendu, Roger, je comprends parfaitement, a-t-elle continué à l’intention de son interlocuteur, tandis que je retirais quelques brochures d’un siège pour m’y asseoir.
Dans le bureau de ma grand-mère, c’est toujours le bordel : papiers, dossiers et barres de Rolo entamées éparpillés dans tous les coins. Ma grand-mère ouvre une barre, la perd sous l’amoncellement de papiers, en ouvre une autre, qu’elle perd à son tour, et ainsi de suite.
— Les poignées de portes sont mises à rude épreuve, dans nos maisons de plage. Surtout celles des portes qui donnent sur la plage. Nous pouvons bien entendu les réparer, mais il est parfois nécessaire de les remplacer.
J’ai entendu Roger argumenter, mais sans comprendre un mot de ses propos. Ma grand-mère a pris un Rolo dans un paquet qu’elle m’a tendu. J’ai refusé d’un hochement de tête.
— D’après la note que m’a envoyée la maintenance, la poignée intérieure tombait dès que la porte se refermait : les occupants du bungalow ne pouvaient plus rentrer. D’où leur appel.
Ma grand-mère a marqué une pause avant de reprendre :
— Eh bien, ils ont dû passer par la fenêtre… Et quand vous louez une maison de plage à mille dollars la semaine, vous vous attendez tout de même à avoir des poignées de portes en état de marche.
Tandis que Roger répondait avec volubilité, ma grand-mère a mordu dans son Rolo. Gran’ mange trop de sucreries depuis qu’elle a arrêté de fumer, il y a six ans. Maman raconte que, quand elle était petite, il y avait un nuage de fumée permanent dans son bureau, comme si, à elle seule, elle parvenait à créer des phénomènes météorologiques. Malgré de nombreux nettoyages ainsi que le remplacement des rideaux et des moquettes, ça sent toujours le tabac.
— Bien entendu, c’est un désagrément et un coût, pour le propriétaire, a déclaré ma grand-mère, s’adossant à son fauteuil pour se masser la nuque. Nous nous en occupons et nous vous envoyons la facture. D’accord ?
Roger a paru l’être.
— Merci beaucoup ! À très bientôt.
Une fois que ma grand-mère a eu raccroché, elle a hoché la tête avec fatalisme. Par la baie vitrée, j’ai vu un autre monospace arriver sur le parking.
— Certains individus ne devraient jamais posséder une résidence secondaire ! a-t-elle déclaré en prenant un énième Rolo.
C’est son mantra préféré, avec : « Il y a des gens qui ne devraient jamais louer de maisons de plage sur une plage. » Je lui ai souvent proposé de broder et d’encadrer ses maximes, mais sans les accrocher aux murs de nos bureaux, bien sûr.
— Encore une poignée de foutue ? ai-je demandé.
— La troisième de la semaine. Tu sais ce que c’est… On est au début de la saison : en clair, c’est la débandade.
Ma grand-mère a fouillé dans le tas posé sur son bureau, faisant tomber crayons, Rolo entamés et papiers divers.
— Les arrivées se déroulent bien ?
— Super. Deux avant l’heure prévue, mais les locations étaient déjà prêtes !
— C’est toi qui fais la tournée « vipe » aujourd’hui ?
J’ai souri. Le package V.I.P. est le résultat d’un intense brainstorming initié par ma sœur Margo. Pour un petit supplément, les locataires des « Palaces de la plage », autrement dit nos maisons les plus luxueuses avec ascenseur, piscine et tout le tralala, reçoivent, en plus du kit de bienvenue, un vrai cadeau : plateaux de fromages et de fruits, et une bouteille de vin.
Margo nous avait présenté cette idée génialissime lors de l’inénarrable réunion du vendredi matin, une de ses inventions qui nous contraignait à prendre place dans la salle de conférence à raison d’une fois par semaine pour échanger ce que nous n’avions cessé d’échanger de façon informelle au cours de la semaine. Lors de la réunion de ce vendredi matin-là, Margo nous avait distribué un document Excel où elle énumérait des idées – pardon, je veux dire des concepts –, comme par exemple le « Traitement de faveur réservé aux V.I.P./Package V.I.P. ». Ma grand-mère avait regardé par-dessus ses lunettes et lui avait demandé ce qu’était un vipe.
Depuis, et malheureusement pour Margo qui en restait très contrariée mais n’osait le dire (ma grand-mère en étant l’auteur), on parlait tous de package vipe.
— Je file. Rien de spécial, sinon ?
Ma grand-mère venait de remettre la main sur le papier qu’elle cherchait et le lisait.
— Si, justement ! Le locataire de Dune’s Dream vient tous les ans. Celui de Bon Voyage est nouveau. Idem pour celui de Casa Blu. Et pour finir, Sand Dollars a été loué pour deux mois.
— Deux mois ! Sérieux ?
Cette superbe maison s’élève au-dessus du Tip, aux confins de la ville, donc jouit du calme le plus absolu. La semaine de location coûte une petite fortune.
— Oui. À situation exceptionnelle, package vipe exceptionnel : un spécial coupe de fruits et plateau de fromages.
Je sortais lorsqu’elle m’a rappelée.
— Emaline ?
— Oui ?
— Je t’ai trouvée très mignonne dans ton bac à sable tout à l’heure. Cela m’a rappelé des souvenirs.
J’ai souri. La voix de Margo un poil énervée a retenti depuis son bureau.
— C’est un banc de sable, Gran’, pas un bac à sable !
Là-dessus, je suis partie à la réserve, ai pris les plateaux qu’Amber avaient préparés. Bien sûr, elle avait disposé les fruits et les fromages n’importe comment… peut-être dans le dessein de réaliser une œuvre conceptuelle. Après avoir passé un bon quart d’heure à les rendre plus présentables, je les ai posés sur le siège passager de ma voiture, où il faisait une chaleur abominable en dépit du fait que je l’avais garée à l’ombre. J’ai mis la clim’ au maximum et l’ai orientée dans leur direction.
Je suis arrivée devant la première maison, Dune’s Dream. J’ai sonné. Personne. J’ai fait le tour de la belle terrasse puis regardé en contrebas. Des femmes étaient autour de la piscine et, plus loin, un couple se dirigeait vers l’océan. Je suis entrée.
— Il y a quelqu’un ? ai-je appelé d’une voix chantante. Colby Realtor, service V.I.P. !
Quand nous sommes obligés d’entrer dans les maisons occupées, on s’annonce à plusieurs reprises d’une voix forte et amicale. Surprendre un mec à poil qui sort de sa douche vous apprend à ne plus jamais oublier cette règle d’or. Les gens ont le droit de se lâcher pendant leurs vacances, mais on n’a pas forcément envie d’être témoin.
— Colby Realtor ! Service V.I.P…
Silence. Je me suis rendue dans la cuisine, qui se trouve au troisième étage et où la vue est absolument spectaculaire. J’ai posé mes deux plateaux et la bouteille de vin sur l’îlot central en granite moucheté, et j’ai ajouté une carte de visite manuscrite souhaitant la bienvenue aux locataires et leur rappelant que nous sommes à leur disposition s’ils ont besoin de quoi que ce soit. Mission accomplie. Au suivant.
Bon Voyage était fermé. Les locataires étaient manifestement partis en excursion. J’ai déposé les plateaux et le vin dans la cuisine. D’une carafe dans l’évier s’exhalait une odeur à la fois fruitée et exotique.
C’est toujours étrange d’entrer dans ces maisons une fois qu’elles sont occupées, surtout si c’est une heure ou deux après avoir vérifié, après l’équipe de nettoyage, qu’elles sont impeccables. Les vibrations sont tout à coup différentes. La maison, telle une Belle au Bois dormant, semble s’éveiller d’un long sommeil.
À Casa Blu, c’est une bonne femme très bronzée qui m’a ouvert. Elle portait un bikini qui, à mon avis, ne lui allait pas bien. Je ne sais pas quel âge elle avait, mais même moi je n’aurais jamais osé porter un maillot de bain rose aussi… disons, minimaliste. En plus, elle avait le visage tartiné de crème solaire et tenait une bière dans un gobelet jaune.
— Colby Realtor, service V.I.P. ! ai-je annoncé. J’ai un cadeau pour vous !
La locataire a bu une gorgée de bière, puis a lâché d’une voix nasillarde :
— Super ! Entrez donc.
Je l’ai suivie jusqu’à l’étage du dessus, en évitant de regarder son postérieur, malheureusement à la hauteur de mes yeux. Alors que j’arrivais sur le palier, une voix a demandé :
— C’est un collègue du jeune homme chargé de l’entretien de la piscine ?
C’était une autre femme, du même âge que la précédente, environ la quarantaine, au look bobo hippie, et dont le gros collier en or jetait des étincelles. Elle a éclaté de rire en me voyant.
— Ah non. Quel dommage…
— La demoiselle apporte un cadeau de la part de l’agence, a expliqué Bikini Rose à Hippie Bobo et à une troisième qui, en robe bain-de-soleil et cheveux noués en un vague chignon, penchée sur la rampe du balcon, observait avec concentration quelque chose ou quelqu’un en contrebas.
— J’aurais préféré que ce soit lui, notre cadeau…, a déclaré Bain-de-Soleil sans se détourner.
Nouvel éclat de rire, tandis que Bikini Rose arrivait auprès d’elles et suivait leur regard. J’ai déposé mon chargement, et allais m’esquiver avec discrétion, lorsque Bikini Rose a demandé à Hippie Bobo.
— Il te plaît aussi, Elinor ?
— Plutôt deux fois qu’une ! Je propose qu’on encrasse le filtre de la piscine pour que le beau mec revienne demain ! a répondu Elinor.
— Et après-demain ! a renchéri Bain-de-Soleil.
Puis elles ont trinqué en riant.
— Bonnes vacances, ai-je dit.
Ensuite, je suis partie, certaine qu’elles ne m’avaient pas entendue.
À mi-chemin dans les escaliers, j’ai regardé par l’une des fenêtres et enfin vu l’objet de leur convoitise : un grand blond frisé torse nu qui utilisait une brosse de piscine terriblement phallique. J’ai entendu les trois bonnes femmes glousser tandis que je sortais.
Une fois dans ma voiture, je me suis fait une queue-de-cheval et j’ai observé les vagues jusqu’à ce que le beau blond s’approche de son pick-up garé à côté de moi.
— Salut ! l’ai-je interpellé. Tu pourrais te faire un max de blé, cette semaine, si tu aimais les couguars.
Il m’a souri. Un sourire à tomber.
— Tu crois ?
— Elles sont prêtes à te croquer ; tu n’as qu’un mot à dire.
Nouveau sourire craquant. Il a refermé le hayon et s’est approché de moi.
— Ça n’est pas mon genre. Et puis, je suis déjà pris.
— Eh bien… elle en a, de la chance…
— Tu devrais le lui rappeler : elle pense que, nous deux, c’est du tout cuit. Mais rien n’est jamais acquis.
J’ai fait une petite moue.
— Je suis de ton avis.
Il m’a embrassée sur la bouche. Ses lèvres avaient un goût de sel.
— Tu pourrais tout de même mettre un tee-shirt quand tu bosses, Luke.
— Tu plaisantes ! Il fait une chaleur épouvantable.
J’ai levé les yeux au ciel. Depuis qu’il est employé au service de maintenance et chargé de l’entretien des piscines, Luke refuse catégoriquement d’enfiler un tee-shirt. Ça n’est pas la première fois que son torse bronzé et ses boucles blondes attirent les regards et attisent la convoitise des touristes, délurées ou non.
— Toujours d’accord pour ce soir ?
— Qu’est-ce qu’il y a, ce soir ?
— Emaline, ne me dis pas que tu as oublié !
J’ai bien réfléchi. Aucun souvenir ne me revenait. Luke a fredonné les premières mesures de « La marche nuptiale ».
— Ah oui, la bouffe !
— Non, le barbecue prénuptial vespéral ! Autrement dit, la fixette de ma mère ces deux derniers mois.
Ça m’était sorti de la tête mais j’avais des excuses : c’était le troisième, voire quatrième dîner que la mère de Luke organisait pour les fiançailles de Brooke, sa sœur aînée.
Depuis les fiançailles, fêtées comme il se devait, l’automne précédent, le mariage monopolisait toutes les conversations familiales. Comme je passais la majeure partie de mon temps chez Luke, j’avais l’impression de participer malgré moi à un séjour linguistique pour l’apprentissage d’une langue qui ne m’intéressait pas. En outre, comme Luke et moi on sortait ensemble depuis la troisième, la même plaisanterie revenait : serions-nous les prochains ? Morte de rire.
— C’est à sept heures, m’a précisé Luke en m’embrassant sur le front. À tout à l’heure. Je mettrai une chemise !
J’ai souri, puis j’ai repris mon tour vipe vers le Tip, où se trouvait Sand Dollars.
C’est l’une de nos plus belles maisons et la plus récente aussi : huit pièces et dix salles de bains, piscine et jacuzzi, plage privée avec faré, salle de projection à l’étage avec de vrais fauteuils de cinéma et un son Dolby Digital. Les travaux étaient terminés depuis à peine quelques semaines : le maître d’œuvre avait accéléré la cadence pour livrer la maison juste avant la saison. Pendant la réception des travaux, Margo et moi, on installait tous les ustensiles de cuisine et la vaisselle, que le décorateur avait achetés au Park Mart et stockés dans un nombre impressionnant de cartons, dans le garage.
Rien n’est plus étrange que de meubler et décorer une maison destinée à la location saisonnière. Elle n’a aucune histoire, ses murs ne renferment aucun secret… Toutes nos locations sont des endroits anonymes, voire interchangeables. Lorsque la maison est entièrement neuve, cette impression est renforcée au point que, malgré la beauté de Sand Dollars, sa situation exceptionnelle et ses immenses baies, j’ai toujours la chair de poule quand j’y entre. En effet, j’aime la patine du temps sur les objets.
Lorsque je suis arrivée devant, j’ai aperçu un monospace blanc aux vitres teintées ainsi qu’une voiture. Les portières du monospace étaient ouvertes. À l’intérieur se trouvaient des caisses et des cartons prêts à être déchargés.
Je suis sortie de ma voiture avec mes bricoles V.I.P. Je montais les marches du perron, lorsque la porte d’entrée s’est ouverte sur deux mecs.
— Salut, Emaline !
C’était Rick Mason, notre ancien délégué de classe. Derrière lui, Trent Dobash, qui jouait dans l’équipe de football du lycée. Notre établissement était si petit que tout le monde se connaissait sans pour autant être ami.
— C’est marrant de se rencontrer là.
— Sans blague, c’est vous qui louez Sand Dollars ? ai-je demandé à Rick, sidérée.
— J’aimerais bien, mais non. On allait faire du surf, quand on nous a proposé cent dollars à chacun pour décharger la voiture.
— Ah, je vois.
Je me suis écartée pour leur laisser le passage.
— Qu’est-ce qu’il y a dans ces boîtes ?
— Aucune idée ! a répondu Rick en soulevant l’une d’elles. Drogue ou armes ? De toute façon, je m’en fiche complètement, du moment que ça me rapporte de la thune !
C’était du Rick Mason tout craché. C’est pourquoi il avait été un délégué de classe nullissime : manque consternant d’initiative et de curiosité. Mais il faut dire que comme son adversaire était une bombasse californienne que toute la classe détestait, c’est lui qu’on avait élu.
À l’intérieur, un mec s’affairait dans le salon, dispatchant ce que Rick et Trent y avaient déjà transporté. J’ai constaté, au premier regard, qu’il n’était pas du coin. Il portait un jean Oyster noir, avec le O caractéristique sur les deux poches. C’est drôle, je ne savais pas qu’Oyster faisait des jeans pour mecs. Il avait un look chic décontracté et portait un bonnet, alors qu’on était au début du mois de juin et qu’il faisait vraiment très chaud. Peut-être qu’il venait de la Nouvelle-Angleterre et qu’il en mettait toute l’année, un peu comme les mecs du Sud, de Colby en l’occurrence, dont Luke, se baladent en bermuda l’hiver.
J’ai frappé. Il n’a pas entendu, trop occupé qu’il était à ouvrir une caisse.
— Colby Realtor ! Service V.I.P. !
Il s’est retourné.
— Super ! Pose ça où tu veux.
Je suis allée dans la cuisine où, quelques semaines plus tôt, j’avais retiré les étiquettes sur les passoires et les spatules, y ai déposé mes plateaux, le vin et le mot de bienvenue. J’allais repartir quand un mouvement a accroché mon regard et que, simultanément, un hurlement m’a écorché les oreilles.
— Quoi ! Je me fous de savoir quelle heure il est ! Je veux cette livraison aujourd’hui ! C’était convenu, et par conséquent, je ne transigerai pas !
C’était une femme qui parlait, mais je n’ai pas réussi à bien la voir, car elle arpentait la terrasse d’un pas martial. Quand elle a ralenti, j’ai constaté qu’elle était assez jeune, portait un jean noir, un pull noir à manches courtes et des ballerines, noires aussi. Elle était si blonde que ses cheveux paraissaient blancs.
— J’ai commandé quatre tables. Elles devaient être livrées il y a une heure, alors vous devez déduire le montant de la facture au prorata du retard accumulé ! Merde, ça me coûte déjà un bras, cette histoire !
J’ai reporté mon regard sur le mec en bonnet et jean Oyster, toujours occupé avec ses cartons, et qui ne semblait pas le moins du monde choqué ou intimidé. Moi, j’étais sidérée, j’avais l’impression d’avoir sous les yeux une psychopathe en action. C’est impoli de dévisager les gens avec des yeux ronds, mais c’était plus fort que moi.
— Non ! Ça ne me convient pas ! Non et non ! C’est aujourd’hui ou jamais !
Maintenant qu’elle était complètement immobile, j’ai remarqué son visage crispé, sa mâchoire en avant et ses clavicules saillantes. Cette bonne femme semblait aussi hérissée qu’un cactus !
— Parfait ! Je veux que mon acompte soit remboursé dès demain matin, sinon je vous jure que je vous colle mon avocat aux fesses. Oui, c’est ça ! Au revoir !
Elle a raccroché et balancé son téléphone à travers la pièce. Le portable s’est écrasé contre le mur fraîchement repeint, y laissant une petite trace noire. Merde.
— Non mais, quelle bande de cons ! Prestige Party Rental ! Mon cul, oui ! J’ai su, dès que nous avons franchi la ligne Mason-Dixon, que bosser dans le Sud, ça revenait à bosser dans le tiers-monde !
Le mec en Oyster l’a regardée, elle, puis moi, et la furie m’a enfin remarquée.
— Qui c’est, celle-là ?
— Quelqu’un de Realty… V.I.P. quelque chose.
Comme elle fronçait les sourcils, j’ai montré le vin, les fromages et les fruits.
— Un cadeau de bienvenue de la part de Colby Realtor !
— J’aurais préféré que vous m’apportiez des tables, a-t-elle grommelé en s’approchant du plateau de fruits, dont elle a défait l’emballage.
Elle a pris une grappe de raisin et secoué la tête.
— Honnêtement, Theo, je pense que je me suis complètement plantée ! Mais enfin, qu’est-ce qui m’a pris !
— On louera des tables ailleurs, a-t-il répondu, d’un ton apaisant, comme s’il avait l’habitude de l’entendre fulminer et se plaindre.
Il a ramassé le portable et vérifié qu’il n’était pas complètement bousillé, mais il a ignoré la marque sur le mur et continué à faire comme si je n’étais pas là.
— Où veux-tu que je loue des tables ? Ce patelin, c’est le cul du monde ! J’ai besoin d’un remontant.
Elle a pris le vin que j’avais apporté et a lu l’étiquette.
— Australien bas de gamme. Évidemment…
Je l’ai regardée ouvrir tous les tiroirs de la cuisine pour chercher un tire-bouchon, avant de m’approcher du bar.
— Le voilà, ai-je dit en le lui tendant.
Puis j’ai pris le stylo et le petit bloc qu’on laissait toujours à nos locataires avec la carte de Colby Realtor.
— Prestige est réputé pour sa mauvaise organisation. Vous devriez plutôt appeler Everything Island. De plus, ils sont ouverts jusqu’à huit heures ce soir.
J’ai écrit le numéro de la société en question et poussé le papier vers elle. Elle l’a regardé, mais elle ne l’a pas pris pour autant.
En sortant, j’ai croisé Rick et Trent qui transportaient les caisses. Les locataires de Sand Dollars m’avaient ignorée et ne m’avaient dit ni « bonjour » ni « merci ». J’avais l’habitude. Ces gens étaient chez eux, maintenant, et moi, je faisais partie du paysage, au même titre que l’océan et la plage. Mais quand j’ai vu qu’il restait une étiquette sur un petit panier en osier posé devant la porte, je me suis arrêtée pour le retirer : invisible et discrète, mais efficace.
2
J’ai tout de suite constaté que ma chambre avait de nouveau été envahie. Tandis que je m’approchais, énervée par cette énième intrusion, j’ai entendu ma sœur Amber qui disait :
— Moi, je bouillonnais. Tu vois, j’avais compris qu’elle voulait ressembler à un mannequin. Après tout, moi je veux bien gagner au loto pour ne pas être obligée de bosser dans un salon de coiffure. Mais on n’a pas le choix dans la vie, il faut toujours mettre la barre moins haut.
La voix de maman a retenti.
— J’espère que tu ne le lui as pas dit !
J’ai cru entendre un bruit de pages qu’on tournait. Si jamais elle lisait le numéro de Hollyworld que je venais de recevoir et que je n’avais pas encore ouvert, j’allais exploser !
— Ce n’est pas l’envie qui me manquait, pourtant… Mais je lui ai fait sa frange, alors que ça la vieillissait et que ça lui donnait au moins trente-cinq ans ! Horrible !
— Attention à ce que tu dis, Amber !
— Oh, arrête ! Tu sais très bien ce que je veux dire.
— Tu crois ça ?
J’ai posé ma main bien à plat sur la porte entrouverte, et j’ai poussé. Maman et Amber étaient, comme je m’y attendais, assises sur mon lit. Maman feuilletait Hollyworld pendant qu’Amber, qui avait une nouvelle couleur de cheveux, cette fois orange carotte, était en train de boire un Coca light. Entre elles, une boîte d’Apérifruits.
— Sortez tout de suite de ma chambre ! ai-je lancé d’une voix grave et menaçante.
Maman, la plus raisonnable des deux, a remis le magazine dans le tiroir et a cherché, dans les plis de la housse de couette, le couvercle de sa boîte d’Apérifruits. En vain.
Elle s’est levée avec un air coupable.
— Tu sais bien comment c’est, à l’étage…
— Non, justement ! Je ne veux pas le savoir ! C’est ma chambre ! Je ne veux pas que vous veniez tout salir.