Des contes à dormir debout

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« Le destin, c’est simplement la forme accélérée du temps. »
Jean Giraudoux

Dans Des contes à dormir debout , la première nouvelle éponyme de ce recueil, une femme perd stupidement son amour à cause d’une jalousie compulsive. Dans Délivre-nous du mal, une tempête rend à une femme la raison et l’amour qu’elle allait perdre.
Au cours de ces quinze récits, le destin s’agite brusquement et place les personnages face à un choix, une évidence ou un dilemme, quand il ne leur fait pas sentir, en un contrecoup brutal, les conséquences de leurs actes.


Publié le : jeudi 17 juillet 2014
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EAN13 : 9782332750853
Nombre de pages : 150
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ISBN numérique : 978-2-332-75083-9

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

Le destin, c’est simplement
la forme accélérée du temps.

Jean GIRAUDOUX

Des contes à dormir debout

 

 

– Qu’est-ce qui te prend ?

– Il me prend que je vous ai vus.

– Tu as vu qui ?

– Je vous ai vus, tous les deux, toi et Marc. Je t’ai vu l’embrasser, te retourner à plusieurs reprises et lui faire signe, en l’accompagnant du regard, à l’instant où il s’est éloigné de toi. Vous veniez de je ne sais où ? Peut-être même avez-vous passé la matinée ensemble à vous donner du bon temps, pendant que moi, pauvre idiote… !

– En voilà des idées ! C’est proprement délirant !… Mais enfin, vas-tu me dire une bonne fois à quoi tient chez toi cette manie de te monter la tête à partir de simples et innocentes apparences ?

– Innocent, toi ! Et moi, destinée à te faire aveuglément confiance, c’est bien ça ? Tout serait si simple pour toi, comme de respirer, si je pouvais gober à tous les coups tes éternelles fables. Je m’en tiens à ce que j’ai vu, ça me suffit. Je ne peux plus supporter ta duplicité. Je ne veux plus t’entendre raconter des histoires. Je ne veux plus te voir ! Arrange-toi pour débarrasser tes affaires. Je t’accorde vingt-quatre heures, pas davantage. Tu déposeras le double des clés dans la boîte aux lettres. Ça tombe à pic, je serai absente tout le week-end. Tout bien considéré, ça te laisse quarante-huit heures pour ton déménagement. Et oust !

– Ce n’est pas croyable d’entendre de tels propos ! Si seulement tu prenais le temps de m’écouter un instant, de prêter l’oreille à mes explications. Je ne cherche pas à me trouver des excuses, je veux seulement justifier ce que j’avance. Je tiens à dissiper le malentendu. Après, tu agiras à ta guise. Mais cesse de te précipiter comme si tu avais le diable à tes trousses !

– Tu ne crois pas si bien dire !

– Cécile, par pitié, arrête de courir et dis-moi ce qui t’arrive tout à coup ?

C’était pourtant vrai qu’elle courait comme une damnée le long de ce grand boulevard. Elle était sortie précipitamment du bistrot où ils avaient coutume de se retrouver le midi pour partager ensemble un déjeuner pris sur le pouce. Un lieu de rencontre convenu et commode situé à égale distance de leurs bureaux respectifs. Il avait tout juste eu le temps de la voir détaler et de la rattraper afin de savoir ce qui lui arrivait. Comment, d’ailleurs, avait-elle pu les apercevoir, Marc et lui, au coin de la rue ? Probablement parce qu’elle n’avait pas dû décoller un seul instant son nez de la baie vitrée du bistrot.

Il avait éprouvé un mal fou à pouvoir s’exprimer et à trouver les mots tant il était suffoqué par la surprise et essoufflé par cette galopade. Et il se demandait confusément d’où lui venait cette impression bizarre de se sentir piégé. Comme si elle venait tout à coup de sonner l’hallali et qu’il ne lui restait plus qu’à consentir à sa défaite, à s’en retourner l’oreille basse, mortifié par l’injustice du sort qui le châtiait pour une faute qu’il n’avait pas commise. Plus désemparé à l’idée de se perdre bêtement dans son esprit que de la perdre elle. Écœuré devant ce sentiment aveugle et effréné qui la portait hors de toute raison, hors d’elle-même. Effrayé par cette folie de la jalousie. Partagé entre le dégoût et le désarroi. Comme si la vie le rattrapait brusquement pour se venger d’une insolente et trop longue impunité, et pour rien de répréhensible cette fois, lui qui s’était livré jadis à bien de petites incartades tenues secrètes. Car, dans le cas présent, il n’y avait vraiment pas de quoi fouetter un chat ni donner crédit à de mauvaises pensées. Ces idées qu’elle s’était forgées une fois de plus – une fois de trop ! – poussée par cette obsession qui force à l’outrance et conduit à l’aveuglement, dès l’instant qu’elle les avait aperçus ensemble Marc et lui.

Elle les avait vus se faire la bise. Et après ? Pourquoi d’une simple accolade et sur de fragiles apparences donner prise à cet obscur et hideux sentiment de suspicion ? Pourtant, les choses étaient faciles à comprendre pour qui ne cherchait pas automatiquement à faire des drames. Ces circonstances étaient bel et bien le fait du hasard. Il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient vus, Marc et lui, il pouvait le jurer. Ils étaient tombés nez à nez, à l’autre bout de la rue, pas mécontents du reste de cette rencontre fortuite. Surpris et heureux de ce hasard qui leur donnait lieu de se prouver qu’il restait encore quelque chose de leur longue amitié ; ce sentiment attendri qui les avait jetés spontanément dans les bras l’un de l’autre. Ce quelque chose de pur et de sincère qui avait survécu à une histoire d’amour qui avait duré des années et qui n’aurait peut-être pas connu de fin si Cécile n’avait pas surgi dans leur vie, ou plus exactement dans la sienne, comme un facteur imprévisible et non sans conséquence, puisqu’il avait fini par quitter Marc pour elle. Marc qui lui montrait aujourd’hui, d’après ce qu’il avait pu en juger, qu’il ne lui gardait pas de rancune de ce terrible et triste abandon.

Ce brave Marc, ce gentil garçon, ce gai luron avec qui il avait partagé bien des fredaines. Les mecs, en couple, ne se montraient pas aussi exigeants, ou du moins pas aussi exclusifs et possessifs que les femmes avec leurs bonshommes. Ils savaient jusqu’où tolérer leurs écarts et par quels moyens conserver leur entente ; la fantaisie ne constituant pas un obstacle fatal à la fidélité. Pas plus que le plaisir de butiner d’autres fleurs n’était contraire à l’attachement, voire à la constance. On pouvait très bien s’aimer toujours, mais pas tout le temps. Quand lèvera-t-on enfin cette hypocrisie du couple ? Au reste, sans petites « dérives » extraconjugales, le mariage serait une institution impraticable. Faire de l’adultère un art de vivre à deux, c’est ce qu’il avait longtemps admis et pratiqué, dans la mesure où il avait toujours pris soin de respecter certaines règles essentielles basées sur le respect de l’autre et requérant, sinon de la rouerie – puisqu’il ne s’agissait pas de trahison en l’espèce –, de la pudeur et de la discrétion, et pour autant que l’on ne perdît pas de vue les mesures « prophylactiques » appropriées afin d’éviter d’infliger au couple ce que les mal-pensants et les frustrés appellent avec délices la rançon du péché. Du reste, il avait pu induire de sa propre expérience et de ses nombreuses aventures amoureuses, lui qui ne faisait jamais ces choses sans une certaine tendresse pour ses partenaires de hasard, que l’amour pouvait très bien s’épanouir dans la diversité, échappant de ce fait à toute notion aliénante de possessivité et d’exclusivité. Il n’avait jamais osé l’avouer, de crainte de choquer, mais il s’était toujours senti capable d’aimer plus d’une personne, homme ou femme, parallèlement.

Cela dit, lui, Matthieu, le fervent adepte de cette joyeuse et tendre philosophie, n’avait pas dérogé d’un pouce aux exigences de sa petite amie, de cette femelle âpre et possessive. Pas le moindre petit écart à se reprocher, en dépit de bien des occasions pourtant. Non pas par égard pour elle, cependant, ou par quelque soudain et curieux souci du devoir, mais par respect pour Marc qu’il avait somme toute lâché pour elle. Et parce que, ce faisant, il avait renoncé tout naturellement à ses petites habitudes. Quoi qu’il en soit, il n’avait rien à se reprocher et il avait tout lieu d’en tirer gloire, presque comme d’une prouesse. Et voilà de quelle façon elle l’honorait en retour : en le méjugeant, en le dépréciant, en l’humiliant. En défigurant les faits, avec sa nature ombrageuse et ses noirs soupçons d’enfant gâtée. C’est vrai qu’ils étaient tombés dans les bras l’un de l’autre et qu’ils avaient trouvé du bonheur à recommencer en se séparant, Marc et lui, mais sans la moindre arrière-pensée cependant. Du moins, était-il prêt à l’affirmer pour ce qui le concernait, car Marc, lui, n’avait pas résisté au besoin de lui glisser dans les mains un bristol au moment de le quitter.

Oui, il avait bien rencontré Marc tout à fait par hasard et ils s’étaient embrassés, en tout bien tout honneur, sous ses yeux à elle ; ses yeux jaloux et délirants. Mais pourquoi garder éternellement le nez à ras de terre ? Pourquoi si peu de générosité ? Pourquoi ne pouvait-on décidément pas éviter l’écueil des apparences et délester l’autre de ce manteau de plomb collé une fois pour toutes sur ses épaules ? Pourquoi lui faire subir invariablement ces préjugés farouches, imprimés comme une tache indélébile sur sa personne ? Pourquoi ne pas lui laisser la plus petite chance d’y échapper, échappant soi-même, de ce fait, à cette semi-cécité ?

– Je te jure, Cécile, que tu te trompes ! Notre histoire à Marc et à moi, c’est du passé. Nous nous sommes rencontrés tout à fait par hasard et…

– Et quoi encore ? Ce sont des contes à dormir debout, des couleuvres que tu voudrais une fois de plus me faire avaler. Le hasard fait si bien les choses, n’est-ce pas ? Il est si commode pour expliquer les situations délicates quand on se trouve à bout d’arguments. Il n’y a qu’à faire appel à lui pour que tout devienne magique et clair à l’esprit. Je devine que je devrais m’incliner avec respect si tu me chantais que c’est par le simple fait du hasard que tu t’es retrouvé tout à coup dans le lit de Marc ?

– Tais-toi ! Tu t’entêtes et ça devient pénible. Tu es en train de tout compromettre, de tout gâcher, sans même te rendre compte de la portée des mots. Nous sommes tous les deux victimes de quelque chose de fou. Tu t’emportes pour rien de sérieux, une fois de plus. Une fois de trop, j’aime autant te prévenir ! Entends-moi bien : je tiens à toi, mais il me semble pourtant que si tu continues à t’obstiner ainsi que tu le fais, tu vas me décourager, tu vas me perdre et le regretter.

Il voyait mal, après cela, ce qui pouvait encore sauver la situation. Il se sentait à bout d’arguments, à bout de patience, à bout de nerfs, à bout de forces comme après une course effrénée. Au bord de l’épuisement, de l’exaspération et de la haine.

– Écoute-moi, dit-il essoufflé. Écoute-moi bien, une dernière fois : je te jure que…

– Ne retourne pas la situation ! N’essaie pas de m’intimider, de me culpabiliser par défaut d’arguments. Toujours ta mauvaise foi. Bas les masques ! Assez d’hypocrisie, de comédie et de mensonges. J’ai eu tort de penser qu’avec un mec de ton espèce ça pourrait marcher. J’ai vu ce que j’ai vu, c’est bien suffisant pour me faire une idée.

– Puisque c’est de cette façon que ça doit finir, tant pis ! Tant pis pour toi ! Tu l’auras voulu. Viens ! suis moi…

Il venait de la tirer presque de force à l’intérieur d’un café. L’atmosphère était plutôt confuse, saturée, mais pas trop bruyante. Il avisa par chance une petite place à l’écart, de sorte que personne ne vint s’occuper d’eux tout de suite. Elle semblait toujours aussi nerveuse mais bien obligée de se contenir. Il attendit de commander des cafés et qu’on les leur serve, pour enfin lui parler.

– Voilà, dit-il, je vais te dire ce que tu souhaites entendre.

– Enfin la vérité !

– La vérité ? « Ta » vérité !

– Arrête de finasser, tu veux ! La vérité, c’est la vérité. Elle n’appartient à personne en particulier, pas plus à toi qu’à moi. Elle est le produit de ce qui est, conforme à la réalité des choses. Tout le contraire du mensonge et de la dissimulation. Elle est tout d’un bloc, entière et absolue, dépouillée de ces masques multiformes et misérables que tu lui as si souvent fait prendre pour mystifier l’autre.

– J’ai revu Marc, en effet. Nous avons couché ensemble plus d’une fois et pris beaucoup de plaisir. Et ça, sans jamais penser à toi, qu’à nous ; au bonheur que l’on éprouvait de refaire les gestes d’autrefois. Des gestes tendres et sincères, sans tricher. J’ai vu des larmes dans ses yeux, la première fois que nous avons fait l’amour, comme celles qui brillent dans les tiens à l’instant où je te parle. Mais ce n’étaient pas les marques de l’égoïsme, parce que ces larmes, vois-tu, elles lui venaient de les avoir vues dans mes yeux après ce plaisir que nous venions de partager ensemble, de nouveau réunis, et que nous partageons souvent depuis. Aujourd’hui, je n’ai pas résisté au besoin qu’il m’accompagne un bout de chemin avant de le quitter pour cet affreux et trop long week-end qui allait nous priver une fois de plus l’un de l’autre à cause de toi. À cause de moi, surtout, de mon insupportable lâcheté. Je me doutais bien, au fond, que je prenais des risques en l’entraînant jusqu’au bout de la rue, non loin de notre lieu de rendez-vous d’où tu pouvais nous apercevoir. Peut-être même l’ai-je fait plus ou moins consciemment à dessein, pour m’éprouver. Pour pouvoir juger devant tes réactions toujours assez vives quelles seraient les miennes. Et si je n’ai pas réussi à te démentir, si je m’y suis mal...

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