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Désamour ordinaire

De
110 pages

Paris, du boulevard Saint-Germain aux berges de la Seine.
Violaine se promène, et se souvient...Sa rencontre avec Robert, deux ans plus tôt, lors d’un entretien d’embauche...son histoire d’amour qui s’effiloche...Pourquoi est-elle devenue désamour ? Violaine a-t-elle lézardé le petit cercle familial formé par Robert, son frère Justin, sa compagne Aymeline ? Pessimisme et blessures de Robert ? La clé se trouve-t-elle dans les cahiers de Justin, où, poète et écrivain, il raconte leur petite vie ? Au fil du roman, Violaine reconstitue les pièces de son histoire, Robert meurtri perd ses mots, Justin les cherche, les écrit, un peu. Toute une conception de la littérature...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-56424-5


 

© Edilivre, 2013

Désamour ordinaire

 

 

L’air était délicieusement frais ce matin-là et tu t’es assise à la terrasse du Cluny sur le boulevard Saint-Germain près d’une petite table ronde que venait d’essuyer un serveur arrogant en gilet noir et aux gestes bourrus, pour déguster un café crème et surtout goûter les premiers rayons d’un timide soleil comme tu le faisais parfois chez Robert où tu allais sur le balcon offrir ton visage aux prémices du printemps avant de partir travailler et comme le faisait souvent Justin quand il ne se rendait pas à sa maison d’édition et qu’il venait là continuer son roman car, disait-il, lui étaient venues pendant la nuit plusieurs idées qu’il devait mettre rapidement par écrit avant qu’elles s’envolent, ce qu’il pensait faire un certain premier avril, comme il l’écrivit dans le récit qu’il tira par la suite de son treizième cahier, se réjouissant à l’avance que Robert, Aymeline, Jimmy partis et toi pas encore arrivée dans le club des cinq comme il se plaisait à appeler le groupe que vous formiez, sans doute une réminiscence de ses lectures d’enfance, se réjouissant donc de disposer de toute une journée pour faire progresser son roman, jusqu’à ce moment où, abasourdi, il s’était attardé près de l’amoncellement de livres et de cahiers sur la table de la salle à manger. Les six épais cahiers à couverture bleue pour les poèmes et douze cahiers à couverture verte pour le roman y étaient bien mais il manquait le treizième. Justin avait regardé s’il n’avait pas été glissé par mégarde parmi les livres et, dans son énervement, avait fait s’écrouler toutes les piles. Il avait de nouveau passé en revue les cahiers. Pas de doute, le treizième du roman manquait.

Or, ce cahier comportait quelques scènes importantes comme le licenciement de Robert, ta première apparition dans le roman, les démêlés avec les Pergolin et surtout les aveux d’Aymeline la première fois qu’ils avaient fait l’amour, scènes qu’il s’était senti incapable de récrire, une première écriture l’ayant déjà trop bouleversé et, par ailleurs, même s’il avait changé les noms, ce qui n’était pas le cas, il ne souhaitait pas que l’épisode fût lu par n’importe qui, avait-il dit plus tard. Il songeait justement à le retravailler pour ne pas donner en pâture au lecteur une tranche de vie d’une femme réelle. Et que penserait Aymeline si pudique de voir sa vie ainsi étalée aux yeux de tous, de son fils particulièrement ? Il visait à rendre la vérité, non la réalité. Non seulement il ne voulait pas blesser Aymeline mais il s’agissait aussi de sa conception de la littérature. Ce premier jet, ces lignes spontanées qui l’avaient torturé lorsqu’il les avait confiées au papier collaient trop à la réalité. Il y manquait une certaine distanciation, croyait-il et, se connaissant, il jugeait que la journée ne serait pas de trop pour y parvenir. Retrouver rapidement ce treizième cahier était une nécessité absolue.

Ton café refroidissait mais tu ne pouvais t’empêcher d’essayer de te souvenir du contenu de ce treizième cahier. D’après ce que tu avais lu, un certain halètement de l’écriture, même revue, trahissait une agitation fébrile et un grand tourment.

Justin était allé voir dans la chambre si le cahier n’était pas sur une table de nuit, était revenu dans le salon, avait défait le canapé au cas où Jimmy, pris de curiosité, se serait endormi dessus la veille au soir.

De plus en plus irrité, il avait cherché dans sa mémoire où il aurait pu le poser la dernière fois qu’il s’en était servi c’est-à-dire l’avant-veille et s’en était voulu de ne pas faire de double exemplaire, de ne pas mettre sur ordinateur les chapitres un par un au lieu d’attendre que l’ouvrage fût achevé ni même de les saisir directement à cause de ce besoin de papier, de stylographe à plume, de leur odeur, de leur contact.

Un cahier ne disparaît pas si aisément, avait-il conclu. Quelqu’un l’avait pris, Jimmy, par exemple qui avait dû trouver intéressant de lui faire cette farce, d’autant plus qu’on était le premier avril mais Justin n’appréciait pas du tout la plaisanterie et il avait fouillé dans les affaires de Jimmy, mettant tout en désordre. Il l’aura emporté dans son cartable à l’école. Il avait imaginé son cahier passant de main en main pour épater les petits camarades. Dans quel état allait-il lui revenir, si jamais il lui revenait ! Et s’ils se mettaient à le lire, quelle catastrophe ! Il s’était assis sur une chaise devant les piles effondrées, la tête entre les mains.

Non, s’était-il repris, Jimmy était turbulent mais incapable d’un acte pareil et d’ailleurs, il s’était beaucoup assagi ces derniers mois et comprenait bien l’importance des cahiers de Justin. Mais qui, alors ? Ce ne pouvait être Robert ni Aymeline. Il y avait là quelque chose qui lui échappait. Il avait inspiré fortement pour se calmer et se forcer à réfléchir.

Où avait-il donc travaillé à son roman l’avant-veille ? Si ses souvenirs étaient exacts, Robert, Aymeline et Jimmy étaient présents dans l’appartement et, par conséquent, il avait dû s’isoler parce qu’il avait besoin de silence pour écrire. C’était samedi et il faisait très doux. N’était-ce pas ce jour-là qu’il l’avait emporté sur la terrasse ? Il l’y aurait laissé au lieu de le remettre sur la pile ? Il s’était précipité sur la porte-fenêtre, avait tiré le voilage, fait glisser la vitre sur son rail et découvert le cahier sur la petite table ronde. C’était lui, le fautif !

Il s’était détendu d’un coup, s’était reproché d’avoir été injuste envers Jimmy et lui avait rangé soigneusement ses affaires. Il s’était mis en devoir de refaire les piles sur sa table de travail, de reclasser livres et cahiers. Cela lui avait pris du temps mais il avait été si heureux d’avoir retrouvé son cahier qu’il y avait trouvé du plaisir et ce fut plein d’ardeur qu’il s’était remis à l’ouvrage si bien que le soir, il avait non seulement corrigé ses textes mais aussi relaté l’épisode de la journée, cet épisode qui t’avait particulièrement frappée parce qu’il était écrit en rouge et qu’une petite table ronde avait été griffonnée dans la marge.

Maintenant, comme le bruit de la circulation sur le boulevard Saint-Germain commençait à te gêner et que ton café était complètement froid, tu as laissé un billet sur la table et t’es levée sans attendre la monnaie ; et d’ailleurs un nuage cachait le soleil.

 

 

Tu as tourné à gauche pour emprunter la rue Boutebrie et pénétrer dans l’îlot Saint-Séverin. En longeant la rue de la Parcheminerie, tu t’es rappelée les soirs − trop rares − où vous vous amusiez, Robert et toi, à jouer les touristes et veniez dîner rue de la Huchette dans un restaurant, grec le plus souvent, les canards rôtissant dans les vitrines chinoises te donnant trop un sentiment de dégoût. Dès que tu pensais à Robert, immédiatement se levait le souvenir de ton séjour à Biot. Les palmiers et le mimosa avaient adouci ta peine après que tu t’étais décidée à partir pour la côte et à ne pas revenir dans le quinzième arrondissement, sans doute à cause d’une anecdote que t’avait racontée Justin à propos d’un malentendu entre Aymeline et lui, anecdote racontée sur un ton d’abord enjoué mais qui t’avait fait beaucoup réfléchir, où Justin était rentré très tard, à vrai dire très tôt, cinq heures du matin avait précisé Aymeline, qui, inquiète, n’avait pas dormi de la nuit, non qu’elle le surveillât mais parce que c’était la première fois qu’il découchait ainsi, sans prévenir encore, et qu’elle se reprochait d’avoir cru au bonheur pour elle et pour son fils, de s’être fait tant d’illusions et de s’être laissée détruire à nouveau. Justin lui avait répondu qu’il était vraiment désolé, que cette soirée n’avait été que par instants fructueuse, assez ennuyeuse dans l’ensemble. Aymeline n’avait pas très bien compris et ne savait pas si elle devait se réjouir quand à la question Tu n’es pas heureux avec nous ? il avait eu le tort de répondre Il y avait longtemps qu’on ne s’était vu et d’ajouter Cela me paraissait une éternité, ce qui lui avait valu les foudres de sa compagne : que ce soit bien entendu, elle ne supporterait plus ses absences, elle ne voulait subir rien de ce qu’elle avait subi avec l’autre, elle n’était plus si soumise. Justin s’était étonné de cet emportement, ayant connu jusqu’alors une Aymeline douce et effacée, gentille et avenante, qui lui inspirait au moins une forte compassion et il s’était défendu en avouant qu’il n’avait pas pensé une seconde que son absence aurait été aussi longue ni qu’elle aurait prêté à conséquence. A ces piètres excuses, Aymeline était devenue agressive jusqu’à ce qu’il lui demandât Mais enfin en quoi le fait de m’absenter quelques heures menace-t-il ton bonheur ?, qu’elle lui répondît que ce n’était pas l’absence en soi qui la gênait mais la personne avec qui il était, les personnes, avait corrigé Justin. Le malentendu s’était dissipé quand à l’exclamation d’Aymeline Tu n’était pas avec Violaine !, il avait expliqué qu’il était avec d’anciens camarades de fac, que, d’ailleurs, il avait fini par envoyer un texto et qu’elle n’avait qu’à le vérifier sur son portable, ce qu’elle avait fait après quelques hésitations et alors une grande lassitude l’avait envahie : pour une fois qu’elle se mettait en colère, c’était pour rien mais la jalousie la poignait toujours.

Tu avais sursauté à ces mots. Ainsi non seulement Aymeline pensait que Justin avait passé une bonne partie de la nuit avec toi mais, en plus, elle était convaincue que votre nuit n’avait pas été qu’une nuit de discussion ! Dans un premier temps, tu n’avais rien laissé paraître et quand Justin avait poursuivi qu’Aymeline avait eu ce reproche Il n’empêche que tu n’es pas insensible à Violaine et qu’il lui avait déclaré que ton indépendance l’enchantait mais qu’il n’aimerait pas vivre avec toi, que tu faisais plus ou moins souffrir Robert (il avait essayé tant bien que mal d’atténuer la dureté de ses propos), que tu pouvais être une muse (il avait souri) mais que tu étais froide comme une statue de marbre (il n’avait pas souri), tu lui avais demandé si les statues de marbre, comme il venait de le dire, devaient s’accommoder de la muflerie et sur tes instances, il avait pris conscience de l’inconvenance de ses propos. Tu lui avais fait saisir sa goujaterie, d’abord pour avoir envoyé un S.M.S. tardif à Aymeline, puis pour t’avoir dévoilé les sentiments de celle-ci à ton égard. Sa façon de la rassurer était vis-à-vis de toi incorrecte à tous les sens du terme. Il avait fini par en avoir eu honte. Mais la honte, c’était quelque chose qu’il connaissait déjà. Honte d’avoir été un adolescent sans parents, rougissant et boutonneux, asservi peu ou prou aux normes sociales par un frère à peine plus âgé que lui, honte de boire pour écrire, honte d’avoir publié sans nom d’auteur ce récit où un lecteur attentif aurait pu déceler des traces d’autobiographie, honte d’être un écrivain raté croyait-il, honte d’être tout court.

Aussi la muflerie avait-elle engendré chez Justin une honte supplémentaire alors que toi, blessée, avais, par la suite, réagi très vivement.

 

 

Et, peu après, tu avais largué les amarres pour Biot. Pourquoi Biot ? Peut-être parce que tu avais eu besoin de soleil pour te détendre ou que tu avais lu sur internet que c’était là un village de potiers et de maîtres-verriers et que l’art plastique t’avait toujours attirée. Alors seulement, tu avais retrouvé assez de sérénité pour adresser à Robert une lettre qu’il faut bien appeler, malgré tes dénégations de l’époque, une lettre de rupture, où tu t’étais efforcée au cynisme pour masquer ton embarras, tes incertitudes et ta crainte de faire mal.

Tu te souvenais de la lettre comme si elle datait de la veille − bien que tu l’eusses écrite deux ans auparavant − où tu avais feint de te demander comment commencer : ce ne serait pas par « Cher Robert », car « cher » a un côté consciencieux, répétitif et si dépourvu de sens qu’il peut s’adresser à n’importe qui. Non, tu l’avais tant aimé et si fort que « cher » devant le prénom lui retirait son incandescence et s’émoussait en une tendresse banale. Tu n’avais pas, non plus, pu te résoudre au retentissant « bonjour » du courriel bien que la lettre fût envoyée dès cinq heures du matin car il n’y avait plus, dans ce terme, aucune trace de sentiment, comme, d’ailleurs, paradoxalement, dans l’expression « Robert chéri » puisque c’était tout de même une lettre de rupture et que ces deux syllabes dissimulaient mal leur déchirure. « Chéri » : quelque chose se cherchait et s’achevait avant de s’être rejoint, quelque chose qui d’emblée n’avait eu aucune chance de naître mais le destin, dans son ironie, vous avait fait vous rencontrer pour que vous accomplissiez le pauvre exploit, pensais-tu, lui et toi, après tant d’autres, te répétais-tu, de démontrer que l’amour se nourrit des obstacles qu’il s’oppose à lui-même, se déplace en trébuchant à force de bâtons qu’il place dans ses propres roueries, bute sur tous les possibles et se suicide à grandes lampées de ciguë imaginaire auxquelles on finit, bizarrement, perversement, par prendre goût.

Or, c’était justement ce à quoi tu t’étais refusée, ne voulant pas de ce suicide lent et encore moins t’en satisfaire et ce pour quoi votre amour bien qu’intense, avait été aussi bref, « un amour mort-né en quelque sorte, avais-tu écrit, étouffé dans l’œuf par ta mélancolie, ton manque de fantaisie, électrocuté dans les langes de ma pente moqueuse, décapité sitôt surgi par ton pessimisme fondamental, atomisé par tes imprescriptibles horaires de bureau, vitriolé par mon impatience essentielle, empoisonné par ta souffrance existentielle, phagocyté corps et âme par mon incrédulité dans les matières humaines, lacéré au berceau par ton manque de confiance en toi, annihilé par ton grand sens du devoir accompli, par ton sérieux, ton souci du travail bien fait. Près de toi, avais-tu ajouté, je me sentais légère, frivole et superficielle. J’avais envie de toutes les folies. Mais tu me voulais statue alors que je me voulais femme. »

Tu avais eu tout de même la délicatesse de ne pas suggérer la similitude entre Robert et son frère dans leur comportement vis-à-vis de toi, soucieuse de ne pas le désespérer et désirant, avait-tu conclu « ni te brusquer, ni te braquer, ni te froisser, ni t’offusquer »...