Dieu en 1970

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Nostalgie des années 70. Un village. La place. Ses joueurs de boules. La supérette. Le Bar des Sports. Le stade de foot. Les matchs le dimanche. La compagnie de théâtre amateur. Les représentations. L’église. Le prêtre. Les messes. Le caté. Les paroissiens et paroissiennes. L’Amour. Les messes basses, le qu’en dira-t-on... Car il s’en passe des choses dans ce village des années 70 !?!..

L’histoire s’inspire de personnages et de situations du réel. Elle a été écrite en collaboration avec un prêtre.

« Un roman élégant »

« La lecture, rendue cadencée par le phrasé classico-moderne du style,permet au lecteur d'intégrer le rythme des vies réglées et provinciales des personnages. Cela montre aussi la prison intérieure de Michel et Lydie (obligations morales, poids social...) ; c’est ça le coup de force ! Écrit en mode ‘je’ au temps présent, le lecteur se trouve être aussi emmené et contraint que les personnages »


Publié le : vendredi 1 janvier 2016
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EAN13 : 9791094391068
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DIEU EN 1970

Roman

Jean-François Pissard

 [ sous le regard bienveillant d’un prêtre ] 

 

 

Couverture : Cédric Daly

 

Publication : janvier 2016

ÉDITIONS JERKBOOK

 

1

 

Il allume et émerge tant bien que mal. Ses moments de sommeil ont été agités de rêves et de cauchemars. Il est temps de se préparer s’il veut se rendre à sa réunion. Il se lève et gagne la salle de bains. Il appuie ses deux mains sur le lavabo et observe dans le miroir cet être finalement méconnu qui lui fait face. Son visage est soucieux morne et fatigué, mais en même temps a le charme d’un homme que le prêtre a ignoré jusqu’à maintenant. Cette révélation le décontenance. Il ouvre le robinet et s’asperge d’eau. Il lève les yeux et s’observe à nouveau. Il n’aperçoit plus cette fois qu’une forme floue, ce qui lui paraît être plus à son goût. Il passe sous la douche, s’habille, ouvre les volets et reste pétrifié.

Sa voiture est pleine de terre : les roues, les ailes et le bas des portières. Il a négligé de la mettre au garage et sans doute Arlette, la femme de ménage, l’a-t-elle aperçue de la sorte en arrivant. Tôt ou tard, elle fera des rapprochements. À moins qu’elle n’ait rien remarqué dans l’obscurité du matin. Il traverse le salon, salue Arlette, et entre dans la cuisine.

- Je vous ai sorti le bol et tout ce qu’il faut, s’écrie-t-elle en maniant le plumeau.

- Merci, lance-t-il en direction du salon.

- Dites, ce n’est pas votre jour de réunion ?

- Si, admet le prêtre. Mais comment vous le savez ?

Déconcerté, il remplit son bol de café.

- Parce que si j’ai encore ma tête, c’est le deuxième mercredi du mois.

Le prêtre, un peu rassuré, ne répond pas.

- C’est bien ça, monsieur l’abbé, je ne me trompe pas ? Vous n’êtes pas causant encore aujourd’hui.

- Pardonnez-moi, j’ai mal dormi et ce matin je suis en retard.

- C’est vrai que le théâtre vous fait coucher tard.

Il manque de mal avaler sa bouchée. Il se retient de tousser, ses yeux larmoient. Il boit une gorgée et étouffe ses bruits comme il peut…

 

C’est à partir de ces instants, et même avant, que le prêtre fut en proie aux tourments. Pour être exact, le tourment a accompagné son arrivée à Saint-Clair. Tout premiers moments de quiétude dans ce village ; puis cela commencé après l’une de ses premières messes…

2

 

L’équipe de Saint-Clair joue cette saison en première division”

Enfin seul ! se dit le prêtre, après ces deux cultes que selon l’habitude il célèbre, le dimanche, l’un après l’autre. Malgré sa joie à louer Jésus, les apôtres et Dieu, il est heureux que ce soit fini. Il enlève ses habits de cérémonie qu’il pend avec soin dans une bonnetière.

L’abbé Michel Lavoisier, en homme ou en prêtre, a l’aspect que lui confèrent sa stature, sa prestance athlétique et sacarrure. Il ne fait pas ses quarante-trois ans, ses traits affichant seulement quelques rides. La profondeur de ses yeux bleus, sa chevelure poivre et sel, et sa voix grave ajoutent au personnage.

Il jette un œil et quitte le sanctuaire.

Dehors, le soleil l’éblouit et sa chaleur l’enveloppe. La petite place s’encombre encore de paroissiens et de villageois qui parlent. Au loin, à la terrasse du Café des Sports, une assemblée trinque et discourt fort. Ces consommateurs sont là, pour la plupart, pour faire le tiercé et boire le Ricard. Le prêtre présume que Girardin, le patron du bar, s’active comme vingt, qu’il y va de sa grosse voix de bistrot et de ses gros rires du même tonneau. Michel monte dans sa voiture et démarre. Il suit la route principale et tourne au carrefour de la supérette pour parvenir non loin aux deux portes ouvertes du haut portail de son lieu d’habitation. Il le franchit et stoppe devant sa maison. 

Il entre et goûte la fraîcheur tempérée. Comme cela lui arrive parfois, l’abbé Lavoisier investit son fauteuil et s’y abandonne jusqu’à ce que la pendule le ramène à une exigence. Il cuisine et mange de bon appétit. Rassasié, Michel se prépare un café qu’il va siroter sur le seuil de l’entrée. Il se sent maintenant calme et d’aplomb sous la chaleur de ce mois d’arrière-saison. Mais le soleil est vraiment trop ardent, il rentre et examine son logement. Le mobilier se compose d’une bibliothèque et d’un secrétaire ancien.

Michel songe à sa venue, ici, en mai. Déjà quatre mois qu’il a quitté Mançay pour venir pratiquer plus près de ses parents. Leur grand âge l’a déterminé à se rapprocher d’eux, et la mort d’André Clerc, l’ancien abbé de la commune de Saint-Clair, l’a conduit à solliciter l’Évêché qui a accepté. Très vite il a aimé ce presbytère où il loge maintenant.

La grande bâtisse de deux étages est la dernière du village. Derrière un portail s’ouvrant sur un carré semé de pelouse, une allée de gravier mène d’un côté à cette ancienne maison, et de l’autre, au garage qui lui fait front. L’intérieur a certes moins de majesté. Excepté le spacieux salon-salle à manger, le plain-pied se compose d’une cuisine et d’une chambre, à la porte toujours ouverte, qui laisse entrevoir un vieux lit paysan. Une salle de bains suit dans l’enfilade. L’étage inoccupé sert de débarras. D’abord occupé au rangement du fatras, le prêtre s’est vite mis au service des paroissiens qu’il rencontre dans le village.

Ces premiers contacts ont été empressés même si certains ont laissé penser qu’il lui sera dur de supplanter l’abbé Clerc. Mais tous ont reconnu dans ce nouveau père un homme bienveillant, un homme de devoir.

Il fouille plus loin encore dans sa mémoire. Il n’a pas de souvenir très précis de sa résolution de devenir prêtre, mais il a comme un sentiment diffus que cela a été toujours convenu. Sans doute le climat familial très croyant est-il l’artisan de son engagement. 

À sa montre, il est à peine quatorze heures. Il dispose encore de temps devant lui avant sa sortie de cet après-midi.

Son esprit s’emplit de l’image de ses parents. Il ne les a pas vus depuis un moment et bien qu’il ait des nouvelles par téléphone il pense aller en prendre en personne. Michel leur est reconnaissant du bonheur qu’ils ont fomenté pour lui et pour ses sœurs. De sa mère, empreinte de religiosité, il a hérité ses traits réguliers, de son père, son altruisme et son humour.

La pendule du salon sonne la demie et le tire de sa rêverie. Il est l’heure de quitter la maison. L’équipe de Saint-Clair joue cette saison en première division départementale, et pour avoir longtemps pratiqué le football, il se fait un plaisir d’aller l’applaudir, d’aller prendre l’air et se divertir.

3

 

Jean-Daniel, fragile, qui semble faire bien des mystères”

Michel se lève tôt et ouvre ses volets. Le beau temps d’hier est mort et enterré. Une fois préparé, il attrape son cabas et part à grands pas vers le centre du bourg, pour acheter la presse et du ravitaillement.

Le buraliste a le regard pétillant, un cil sur la langue et la langue cancanière. Son épouse, madame Noël Haberer, est d’un abord physique moins remarquable, avec son œil terne et sa coiffure en chignon. Il n’empêche qu’elle est une femme bien, alors que lui est un homme de biens. Le prêtre paie son journal et prend congé.

Il entre ensuite faire un appoint au petit supermarché, pendant qu’il est tôt. L’épicier Jean Prunier, que tous nomme Jeannot, est un homme petit et bedonnant d’une allure de bon vivant. À la cinquantaine, il aime toujours se comporter comme un éternel enfant. Il est homme de spectacle à son insu, et donne souvent de son esprit distordu sur sa femme, devant les clients amusés. Madame Prunier, elle, est très effacée essuyant toujours les blagues de son mari sans sourciller et en en prenant son parti. Michel parcourt les rayons du magasin quand l’éclat d’une voix connue lui parvient.

- Comment allez-vous, mon aimable saint Michel ?

- Bien. Et vous ? Puis-je prendre de vos nouvelles ?

- Ça va, mais je ne peux pas en dire autant de Bobonne, elle est fatiguée en ce moment.

Michel se dispensant de le questionner, Jeannot poursuit :

- Elle a encaissé mais elle n’encaisse plus. L’amour ne lui réussit plus. Tenez, voyez-là ma princesse assise à sa caisse, on dirait la Belle au bois dormant. Et moi je me sens un cœur de prince charmant. J’aurais comme une envie d’aller l’embrasser pour la réveiller.

Michel ne peut que sourire tandis que Jeannot va s’affairer ailleurs. Puis une fois ses quelques courses terminées il se rapproche de la caisse pour payer. Madame Prunier lui sourit aimablement, enregistre ses commissions ; quand  Jeannot les rejoint. 

- Hé l’abbé, vous m’accompagnez chez Girardin ?

Pas envie d’y aller ce matin, mais il ne peut pas toujours refuser.

- C’est d’accord, Jeannot, je vous rejoins, le temps de payer.

Prunier l’attend devant un verre de blanc, face à Girardin.

- Que va prendre mon père ? demande Roger.

- Un café, à cette heure-ci.

Le temps que le percolateur fonctionne, le bistrotier boit le reste d’une bouteille d’eau. Prunier cligne de l’œil et lance, malicieux.

- Tu es encore malade, mon pauvre vieux ?

- M’en parle pas, mon Jeannot, c’est le docteur qui m’oblige à boire de l’eau pour pisser le calcul que j’ai dans les reins. Il est vache celui-là, parce que le vin c’est aussi du liquide, n’est-ce pas ?

Le prêtre ne sourcille pas en pensant à l’immense sacrifice imposé à Roger. Jeannot semble être de tout cœur avec lui.

Prunier Girardin forment la paire d’amis la plus célèbre de Saint-Clair. Ils ne manquent pas l’occasion de boire un verre, de rire et charrier qui leur tombe sous la main. Veuf depuis des années, Roger Girardin s’occupe de son bar PMU assisté de son fils aîné et de sa bru. Mais ce sont ses enfants qui tiennent le café, lui n’officiant plus que pour aider et trinquer avec les jeunes, les moyens et les anciens. D’ailleurs il fugue, pour retrouver ses copains, voir les commerçants et donner de la goule, ou quand il fait beau pour jouer aux boules. Et c’est souvent qu’on l’entend, à ces heures, donner de la voix après les autres joueurs. Michel note que sa barbe dure, son teint, sa corpulence et son maintien lui donnent un air gentiment patibulaire. L’abbé boit son café et prend congé des compères. 

Il rentre chez lui, range ses courses, épluche la presse. Comme à son habitude, il commence par la dernière page pour finir par les nouvelles du village, sans oublier les avis de décès. Il bute sur le nom de Paul Pironnet, son ancien père et professeur de séminaire. Le sourire de cet homme affable et sincère, remonte à la surface de sa mémoire. Il était aimé de tous, et l’un des rares à se conduire autrement qu’en maître absolu. Michel ne l’a jamais revu, mais l’annonce de sa mort l’atteint profondément. Il veut assister à son enterrement. Le reste de la journée ondule entre souvenirs du séminaire, méditation et prières. 

 

Le prêtre roule en direction de Thigny, pour la sépulture. Depuis hier, le temps s’est encore obscurci, le ciel annonce des pluies. La fraîcheur s’installe, les jours raccourcissent, l’automne arrive teinté de morosité. Michel, distrait, atteint Thigny avec surprise. Il stationne sur la place et gagne l’église déjà comble. Il cherche une place avant de s’installer dans une contre-allée. Il croit voir des traits familiers, toutefois l’office funèbre débutant, il se fait attentif aux mots du célébrant. Il prend part aux chants et aux rites religieux, puis la messe terminée bénit le corps avant de rejoindre lentement le parvis de l’église. 

Dehors, le temps est noir foncé. Le prêtre patiente sur le parvis quand quelqu’un lui fait signe et s’approche.

- Mais qui vois-je là, sursaute Michel, c’est mon ami Jean-Daniel ?

- Jean-Daniel Chaumillon, en personne, Michel.

- C’est donc toi que j’ai cru voir tout à l’heure ?

- C’est moi. Si tu pouvais savoir quel bonheur j’éprouve à te revoir, malgré les circonstances, souffle Jean-Daniel.

Les pompes funèbres sortent le cercueil et le déposent dans le fourgon mortuaire. L’émotion affecte les traits de Jean-Daniel.

- Tu montes avec moi, lui propose Michel ?

Les deux hommes rejoignent le cimetière.

- Qu’as-tu fait depuis ton départ du séminaire ?

- Ah le séminaire, elles sont loin ces austères années. À la fin de mes études, j’ai été quinze ans à La Chapelle d’Armentier, puis pour me rapprocher des miens, j’ai demandé Essant où je suis resté cinq ans, et depuis peu je suis à Hautbourg, comme curé d’une paroisse proche de l’évêché. 

Ils ne peuvent guère parler plus en raison de l’arrivée du corbillard. Les deux amis descendent de voiture et suivent le fourgon progressant à faible allure. Une pluie fine commence à tomber. Ils lèvent leur col et se tiennent debout, les mains jointes devant eux, aux abords du trou. Le cercueil est posé au vu de l’assistance. Alors que la pluie devient plus forte, le prêtre s’avance et s’adresse à Dieu. 

- Notre Seigneur, Toi qui es miséricordieux, Toi qui accueilles toute authentique prière, nous accompagnons jusqu’ici, Paul, notre frère pour qu’il trouve dans les cieux la paix et la joie avec tous ceux que tu appelles près de Toi. Reçois-le pour l’éternité ; par l’Évangile, par Jésus Christ, notre Seigneur, ainsi soit-il.

Une aïeule sanglote, sans doute la mère, et les regards qu’elle attire se détournent pour se porter sur le cercueil que les agents font glisser dans le trou. Malgré son habitude des inhumations, Michel se sent atteint plus que de raison, comme Jean-Daniel dont il croise le regard très introspectif et hagard. Le service funèbre achevé, les amis regagnent la voiture.

- Je suis gelé, fait Michel, si on allait se prendre un réconfortant ?

Le duo trouve un bar, s’installe et commande des chocolats chauds.

Une heure durant, les deux pères bavardent recréant leur lien d’amitié du séminaire.

Jean-Daniel Chaumillon n’a que peu changé. Le temps a seulement accusé ses traits. Son haut front dégagé, son regard éperdu, préservé par d’épaisses lunettes, son nez et ses lèvres minces lui donnent l’air d’un magistrat après une erreur judiciaire. Et comme il y a une vingtaine d’années il est toujours élégamment habillé.Ils commandent un deuxième chocolat, puis l’échange embraye sur feu le professeur. Jean-Daniel semble éprouver une aussi grande douleur que s’il avait perdu un proche. 

- C’est quand même dur, soupire-t-il. 

- De quoi veux-tu parler ?

- De vivre seul et de s’en aller seul, sans que personne ne vous regrette vraiment. 

- Paul Pironnet servait Dieu, comme toi et moi, reprend Michel, et Dieu ne l’a pas abandonné aujourd’hui où l’âme de Paul le retrouve.

- Oui mais j’éprouve un grand vide que même mon engagement ne peut combler ; je te choque certainement !?

- Non, derrière le prêtre il y a l’humain avec ses faiblesses, ses doutes et ses chagrins.

- Michel, t’est-il déjà arrivé de penser que ton affect n’était pas pleinement comblé ?

- Euh oui, sans doute, mais en fait servir Dieu a toujours participé à me rendre heureux.

La conversation prend un tour difficile. Jean-Daniel est toujours un être fragile et Michel l’écoute quelque peu mal à l’aise, quand il se jette en arrière sur sa chaise.

- Excuse-moi si je me répands, mais je ne peux guère m’attarder plus longtemps. J’ai rendez-vous dans ma paroisse, à la demie. Si tu veux, nous pourrions nous revoir.

En partant, ils échangent leurs numéros.

4

 

“Curieux de cette arrivante aux traits délicats” (…)  “Je ne sais pas si sa mort est bien naturelle”

Michel habite Saint-Clair depuis quelque temps et il s’est intégré aux habitants. Ses contacts l’amènent à côtoyer les croyants et les athées. Souvent convié par les uns et les autres il apprécie ces invitations chez ces hôtes. Le thé chez les sœurs Clémence et Constance Orbreuse, deux ex-enseignantes d’école religieuse, est organisé de façon périodique et prête à des discussions théologiques. Elles s’obligeaient à recevoir l’ancien curé et font de même avec l’abbé Lavoisier. Michel les aime bien mais préfère de loin les soirs de tarot chez Prunier et Girardin. Nombre de paroissiens se mettent à son service, certains en l’aidant à préparer les offices, d’autres en faisant le catéchisme aux enfants. 

 

En cette soirée a lieu justement la première réunion de son ministère pour les catéchistes, les enfants et leurs mères. Le prêtre s’y prépare quand arrivent les premiers paroissiens. À peine a-t-il engagé la conversation que d’autres se présentent à la réunion suivis de deux catéchistes et d’un papa. Après cinq à dix minutes de brouhaha, Michel demande à chacun de s’installer. Il fixe l’assistance et va commencer quand surviennent une fillette et sa maman. Différant l’entame de la réunion, il va à leur devant. 

- Bonjour mon père, je suis madame Berry et voici ma fille Virginie, dit la jeune femme d’une petite voix. Je vois que c’est commencé, je suis désolée.

- Mais non, allez, entrez et allez vous assoir, il y a des places au fond.

Le prêtre retourne face à son auditoire, curieux de cette arrivante aux traits délicats. Il lui jette un regard et commence. Du cours de cette réunion, il ressort que l’enseignement sera dispensé chez les catéchistes pour les enfants du bourg rattaché et ici pour ceux de Saint-Clair. Regroupement un jour par mois au presbytère. Ils règlent plusieurs points d’organisation avant d’en venir aux réponses aux questions, au relevé des noms de chaque participant et à l’inscription d’une vingtaine d’enfants. 

 

Seul dans son salon, une fois clos les débats, Michel Lavoisier met de l’ordre et aère, avant de gagner la cuisine pour dîner et de repasser au salon pour téléphoner.

- Allô Jean-Daniel ? bonsoir, c’est Michel.

- Ah Michel ! J’apprécie ton appel.

- Dis-moi, quelles nouvelles depuis qu’on s’est vu ?

- Rien de spécial, et toi comment va ? que fais-tu ?

- Je sors juste d’une réunion d’inscriptions.

- Nous faisons cela à l’unisson, c’était aussi aujourd’hui pour moi. As-tu beaucoup d’inscrits ?

- Une vingtaine. Et pour toi trois fois plus, je pense ?

- Normal, nous avons plus de population, ce qui nous vaut une soixantaine d’enfants. Mais nous sommes plusieurs célébrants.

- On pourrait en parler de vive voix, j’appelle justement pour t’inviter à dîner un de ces soirs. Es-tu libre samedi  ?

- C’est d’accord.

Ils parlent encore un peu et raccrochent.

 

Le soleil inonde le ciel, le lendemain, donnant à Saint-Clair l’éclat qui lui va bien. À treize heures, il reçoit un couple d’amoureux voulant s’unir le deux décembre, jour de l’anniversaire de la fiancée. Le père Lavoisier en est heureux, d’autant que les mariages ne sont pas légion ces derniers temps, qui plus est en cette saison. Cette rencontre préliminaire lui permet de tracer les contours de la cérémonie. C’est là que Michel apprend que la demoiselle est la benjamine de Georges Mariel, un honorable agriculteur, ami de son père. Il s’enquiert de lui qu’il a connu naguère, puis arrête deux dates de préparation précédant celle du mariage. 

 

Ciel radieux le lendemain, ce qui aboutit à une pétanque décidée le matin à l’épicerie, avec pour joueurs : Paolini le coiffeur, Girardin le cafetier, Prunier l’instigateur, et lui-même. Ils ont joué deux ou trois fois cet été et Michel s’est trouvé encore une fois enrôlé. Il se met en chemin vers le terrain de boules et rejoint ces messieurs qui bavardent dans l’attente de sa venue.

- Tiens, notre père est là, fait Prunier ingénu.

- Bonjour à tous, dit le prêtre avec enjouement, veuillez m’excuser pour ce léger contretemps.

- On a le temps, reprend Roger à pleine voix… de vous mettre Fanny, Jeannot et moi.

Forcément les équipes sont déjà faites, Prunier et Girardin forment une doublette et Michel se trouve associé au coiffeur. Ricardo Paolini. Son équipier est un charmant garçon de père italien, à l’apparence et au tempérament latins. La trentaine, plutôt grand, des cheveux foncés, de belles moustaches aux pointes relevées, il ressemble fort à un séducteur d’antan. Paolini est d’un contact avenant et n’est pas contre l’humour et le bon mot à condition qu’on ne l’agace pas trop. Et c’est ce que Girardin s’emploie à faire avec l’appui de Prunier, tout aussi expert, qui contient toujours mal son hilarité. 

La partie est finalement commencée et Michel s’efforce de faire de son mieux pour contenter un Paolini orgueilleux qui n’aime pas perdre, à ce qu’on dit. Les deux camps ont remporté une partie et s’apprêtent à disputer la belle, quand un profil au loin apparaît à Michel.

C’est cette dame entrevue chez lui lors de la réunion d’inscription. Madame Berry, belle et gracieuse, la blondeur rehaussée par l’éclat du soleil, fait s’allumer un feu sacré dans les yeux de Girardin et Prunier. Leurs plaisanteries licencieuses fusent jusqu’à ce qu’ils finissent par se taire eu égard au prêtre.

 - Bonjour mon père, bonjour Messieurs, lance-t-elle en poursuivant vers les magasins du centre-bourg.

L’œil levé au ciel semblant humer un parfum, Prunier se fait remettre au jeu par Girardin.

- Tu lances ta boule ou elle te l’a fait perdre ? tonne-t-il, un sourire pincé sur les lèvres.

À la déception de Paoloni, le résultat final sourit aux adversaires. Eux s’en félicitent, lui s’est renfermé. Michel est heureux de sa fin de journée, et c’est pour faire plaisir à ses partenaires qu’il rallie le Café des Sports pour boire un verre.

Après quoi, il se rend au tabac-journaux pour y acheter des feuilles et des stylos, quand il se trouve face à madame Berry qui fait des achats au rayon librairie. Les bons mots enjoués de Prunier et Girardin sur le physique de madame Berry lui reviennent à l’esprit et lui surlignent combien ils sont justifiés.Ne l’ayant jamais vue avant cette semaine Michel s’interroge sur cette paroissienne. 

- Pardonnez-moi, mais au cours de la réunion nous n’avons pas eu le loisir d’avoir de conversation, et je me demandais en y réfléchissant si vous habitiez à Saint-Clair depuis longtemps ?

- Non pas vraiment. Mon mari est directeur du Crédit Rural. Avant sa mutation, nous étions à Étalle. Mais Saint-Clair est charmant et nous nous y plaisons. Et vous, mon père ?

- Oh, je me sens bien ici et hormis mes fonctions, vous avez vu que j’y ai déjà des loisirs, surenchérit-il avec un petit sourire.

- Ah oui ; oui effectivement…

- Ce n’est pas un jeu de l’esprit mais c’est un bon délassement que j’apprécie, comme d’aller au foot le dimanche. Je fréquente souvent les stades, vous savez.

- Mais à moi aussi il m’arrive d’y aller, plus pour accompagner mon mari que par goût. D’ailleurs peut-être nous y verrons-nous.

- En effet, il y a des chances.

- Je ne voudrais pas vous paraître impolie mais j’ai des amis à dîner et je dois rentrer à mes fourneaux, s’excuse-t-elle en tendant la main. 

- Eh bien, bonne soirée, madame Berry…

Sur ce, il fait ses achats de papeterie.

 

- On dirait un appartement de ministre, plaisante Jean-Daniel en arrivant chez Michel, on doit être à l’aise à vivre dans un tel salon.

- Oui, mais plus c’est grand plus il y a à ranger. Je vais te faire visiter.

Il lui fait faire le tour du propriétaire puis ils reviennent au salon et s’essayent.

- Allez, nous allons fêter nos retrouvailles, exulte Michel. Que veux-tu boire ? Ricard, Martini, vodka…

- Un verre de jus de fruit conviendra, si tu as.

- J’ai ce bon cidre de Normandie, fait Michel en revenant près de son ami, en lui en proposant… Santé ! Tu me vois ravi de te retrouver.

- Moi aussi, dit Jean-Daniel sa bolée en main. C’est dommage qu’on n’ait jamais cherché à se revoir depuis tout ce temps et qu’il ait fallu la mort de notre professeur.

- C’est vrai, consent Michel avec amertume. Tu l’avais revu, toi, depuis le séminaire ?

- Une fois nommé à La Chapelle d’Armentier, il lui est arrivé de me téléphoner.

- Tu étais son...

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