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Double deux

De
292 pages

« Il lui prit la main pour traverser le vestibule qui les conduisait dans la chambre parentale. Rachel fut gênée par leur promiscuité soudaine. L’ombre d’une autre rôdait derrière les rideaux. Tout près de lui, elle sentit la température de son corps s’élever, les émotions lui iriser les pommettes. Il la regardait inlassablement. Prise de vertige, tremblante et frémissante, elle se laissa tomber sur le bord du lit. Quand son corps frôla le sien, elle frémit d’émotions. Leurs bouches se cherchaient pour s’unir dans un baiser ardent. Ils s’aimaient follement à en oublier le temps et la raison. »


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-93355-3

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur

Du même auteur :

Titre : Le pakafou

Sous le pseudonyme de : Sylviane HOVA

Roman de société.

Paru le 18/02/2014 chez EDILIVRE.COM

Double deux

 

 

Rachel sombrait dans un sommeil profond lorsque le téléphone retentit bruyamment dans sa chambre. Elle palpe la place inoccupée auprès d’elle et fait le constat de l’absence prolongée de son conjoint. Elle soulève son corps frêle, secoue sa tignasse brune avant de regarder l’heure. Rachel se frotte les yeux. La sonnerie insiste vigoureusement. Neuf heures du matin. L’aurore. L’horreur !

– Rachel !

– C’est moi ! Dolly. Il est mort. Cette nuit. Il est parti. Je voudrais lui dire au revoir une dernière fois. Veux-tu m’y emmener le voir ?

– Comment ? Quoi ? Ah oui ! C’est toi Dolly ? Mais qu’est-ce qui se passe ? T’emmener où ?

– A hôpital ! Pascal ! Il n’a pas tenu. Tu comprends ? Il est mort. Son foie l’a lâché. Je l’avais dit… ils auraient dû l’opérer. C’était trop grave. Tu comprends ? Ils n’ont même pas voulu ouvrir. Il serait encore vivant peut-être.

– Ah mais, c’est que…

Rachel souffle profondément. Elle n’a pas prévu ça dans son programme du jour.

« Zut ! J’ai un rendez-vous chez le gynéco. »

Rachel hésite puis se ressaisit.

– Où ça ?

– A la morgue.

« Ah non, pas ça ! »

– Bon, bon, je t’emmène. J’arrive dans deux minutes. Le temps de me lever, m’habiller, prendre un café et je te rejoins en bas de chez toi. Ok ?

– D’accord, je t’attends. T’es mignonne.

« Tu parles ! »

Rachel rage d’être si bonne et disponible tout en se défendant d’être victime d’abus d’autrui. Mais quelques minutes plus tard, elle fonce déjà à travers les rues de la ville au-devant de sa vieille amie en détresse.

Au bord d’une rue déserte d’un quartier populaire, une silhouette blanche arpente le trottoir sous le froid. Dolly s’impatiente. Ses gestes désordonnés indiquent une forte agitation intérieure.

Rachel se gare sur le bas-côté du trottoir. Il pleut de petites averses fines, désagréables, irritantes. Quelques passants s’empressent élégamment de rejoindre la ville. Des hommes au volant de leurs automobiles s’engouffrent sur la route glissante avec empressement pour rejoindre leurs lieux de travail.

La mine défaite, Dolly, vêtue de son éternelle jupe blanche sous un imperméable défraîchi écru, est visiblement affectée par la disparition prévisible de son compagnon. Rachel l’aurait reconnue parmi une centaine d’autres gens.

– Rentre !

– Merci, merci. T’es une amie toi. Je ne pouvais pas demander ça à Cathy. D’ailleurs elle ne répond plus au téléphone.

– Attache-toi ! Tire dessus. Mets-le correctement. Pas comme ça !

Rachel ne plaisante pas avec la sécurité au volant.

– Je voulais le voir une dernière fois. Tu comprends ? Avant qu’ils me le brûlent !

Rachel subit de plein fouet la peine non feinte de Dolly tout en intériorisant son propre cataclysme émotionnel.

– Il sera incinéré ?

– Oui. Ils vont le brûler. Tu comprends ça ? Le brûler ! Sa famille, sa sœur… ils respectent rien ces gens-là. Tu te rends compte qu’ils vont l’incinérer !

Rachel tente de dissimuler sa vive émotion, acquiesce calmement. Dolly ne cesse plus de parler, se répète, se perd dans les mêmes mots, les mêmes phrases sans pour autant perdre le fil du sujet qui la tourmente.

– Mais dis-moi Rachel, toi qui a un mari médecin, après l’incinération, il reste plus rien du cerveau n’est-ce pas ? Et l’esprit dans tout ça ? Oui, l’esprit, ça brûle avec ?

Rachel essaie d’esquiver le débat sur le mystère de la mort. Un terrain glissant, embarrassant. Elle recadre la conversation, trouvant les mots rassurants et justes pour l’apaiser.

– Va doucement, Rachel. Je m’accroche. Tu roules vite mais tu roules bien.

Le calme fait place au délire à la vue de la signalisation du grand hôpital de la ville.

Un appui timide sur la sonnerie et la porte s’ouvre sur un homme affable, vêtu de blanc et sachant utiliser des mots de circonstance.

– C’est comment le nom du défunt ?

– Pascal Rose.

– Patientez deux minutes ! J’arrive. Je reviens vous chercher.

Cinq minutes plus tard, les deux femmes le suivent dans un long couloir lugubre. Une porte cède sous les mains de l’homme en blouse blanche.

– Je vous laisse.

Il les laisse.

Le brancardier s’éloigne. Rachel ne semble pas rassurée. Un long silence s’installe entre elles. Dolly devance Rachel, pas du tout pressée de découvrir ce qui l’attend.

Adossée au mur d’une pièce froide mais claire, fermée et sans fenêtre, Rachel se trouve en présence d’un macchabée étendu sur un brancard les pieds devant, la tête droite, le corps rigide, les bras dissimulés sous des draps immaculés. Les faits ne sont pas rassurants. Rachel, paniquée, craint de voir se soulever l’homme qui, les yeux fermés, la mâchoire drapée, la bouche close, pourrait les agresser ou les talonner à tout moment. Qu’elle misère ! Quelle horreur ! Elle laisse échapper ses larmes à l’écoute d’une folle divagation dont elle est spectatrice en la personne de Dolly.

– Pascal, je te présente Rachel. Tu sais elle est venue avec moi. Elle est gentille. Je t’avais parlé d’elle. Je te la présente. Elle est jolie, tu vois. Je te l’avais dit.

Rachel, terrifiée, considère le spectacle délirant d’un « couple » peu banal. Elle accuse le choc de l’exposition du cadavre d’un inconnu au centre d’une salle vide. Le monologue se poursuit longuement, interminablement. Rachel voudrait se retirer. Dolly insiste pour lui présenter son amoureux sur son lit de mort. Elle adopte alors un discours surprenant.

– Tu m’as demandée en mariage. Eh ben, je te dis oui ! Je t’aime Pascal. Tu vois, je te le dis, aujourd’hui.

C’est incontestablement une situation bouleversante, insolite et morbide à la fois. Etrangement, Rachel apaisée, appréhende une réaction du défunt amoureux. Mais Pascal inerte, les yeux clos, le corps raide, pose à l’étroit pour l’éternité sur un brancard dans une salle sans âme. Instantanément, Dolly pousse la présentation jusqu’à découvrir les jambes de son défunt compagnon, figé, sûrement glacé. Elle soulève le drap qui couvre son corps immobile et fait remarquer à Rachel combien Pascal porte fièrement le pantalon sombre et les chaussures cirées noires.

– Regarde, insiste-t-elle, comme il est beau. Comme il a de belles jambes bien fermes. C’est un bel homme hein ?

Déboussolée, Rachel ne sait plus s’il faut rire ou pleurer. Elle a envie de fuir la situation devenue atrocement pathologique. Pathétique. Au-delà du supportable. Dolly embrasse son homme. Rachel pense au même moment que le baiser devait être froid. Dolly l’aime et le prouve. Elle voudrait l’épouser ici et maintenant. Trop tard ! La mort les a séparés pour toujours.

– Laisse-moi seule avec lui. Je veux lui dire quelque chose avant de partir.

Dolly chuchote. Prend une posture de recueillement sans cesser de divaguer. Rachel se retire, soulagée. Le temps lui paraît interminable. Dolly réapparait au bout de quelques longues minutes d’attente.

Retour dans le monde des vivants.

– Merci. Grâce à toi je l’ai revu avant qu’il soit brûlé. Ses mains, sa tête tout ça… il n’en restera plus rien. C’est terrible. Je lui ai dit que je l’aimais et même que je voulais l’épouser. J’ai eu raison, non ?

– Oui, tu as bien fait ! Il est content là où il est.

– Parce que tu crois qu’il me voit ?

– Oui, je crois.

Dolly délire inlassablement. Rachel exprime son impatience. Sa journée est foutue. Elle a raté son rendez-vous. Dans le véhicule qui ramène les deux femmes à leur domicile respectif, Dolly s’accroche à la ceinture de sécurité sans cesser son discours exaspérant durant le parcours. Rachel se sent agressée par des sentiments contradictoires. Elle tente difficilement d’interrompre son monologue pour échapper à la menace d’une saturation émotionnelle.

– Tu peux m’appeler quand tu veux, lui rappelle Rachel.

Elles s’embrassent. Rachel s’est montrée exemplaire en attentions et en secours. Dolly désemparée, les yeux larmoyants, le visage défait, lui tourne le dos. Rachel s’écarte de son étreinte sans regret, soulagée.

A soixante ans, Dolly vit une vie sans superflu dans un logement rudimentaire avec ses deux chats. Ses mains tremblent encore lorsqu’elle tourne les clés dans la serrure de sa porte d’entrée.

Rachel rentre chez elle, épuisée, allume la télé avant de s’installer devant sa série policière préférée. Son mari lui manque. Médecin urgentiste passionné, celui-ci assure des gardes sans restriction d’horaire. Il ne rentrera pas ce soir non plus. Le téléphone reste leur seul lien durant ses heures d’absences prolongées.

– J’avais envie de t’entendre.

– Pas maintenant. Je te rappelle. J’ai une urgence dans le box d’à côté. Un cas très intéressant. Un accident. Je t’expliquerai plus tard. Je te rappelle.

– Ok, tu me manques mon chéri. Je t’aime.

Rachel laisse tomber le combiné, sent ses larmes lui couler sur la joue sans raison apparente.

« Quelle affaire ! »

Grande brune aux yeux vert olive, Rachel, quarante ans, belle à damner un saint, se trouve nostalgique. Fébrile, le cœur tremblotant, elle a le blues. Professeur de sport dans un collège de proximité, Rachel partage sa vie entre l’éducation de son enfant, son métier et son rôle d’épouse. Sa fille unique Doriane, 13 ans, représente sa véritable raison d’être, fille aimée d’un époux en qui, elle voue un amour démesuré.

A la nuit suivante les idées sombres viennent obscurcir un peu plus sa parcelle de vie. Doriane écoute la musique à tue-tête et Hugues l’a assommée de quelques cas cliniques dramatiques. La sonorité du téléphone lui rappelle soudain l’anecdote de la veille.

– Allo, c’est Dolly ! Je l’ai vu toute la nuit dans ma tête. Je n’arrive pas à dormir. J’ai ouvert la fenêtre, regardé le ciel. J’ai aperçu un nuage qui le représentait… C’était lui que je voyais. Il me parlait. Il y avait un cœur dessiné dans le ciel. Oui… un cœur ! C’était lui. Cette fois je sais. Il est là-haut dans le ciel. Crois-tu qu’il me voit ? Crois-tu qu’il reste quelque chose de lui ? Est-ce qu’on peut dire qu’on aime les siens quand on le brûle comme ça ?

Rachel se confond désormais en paroles rassurantes face au débit de paroles de Dolly. Elle s’excuse presque de la contredire. Elle repose un moment le combiné sur la table de nuit, appuie sur l’interphone et fait le geste de se boucher quelques secondes les oreilles.

– Je dois raccrocher, Dolly. Mon mari cherche à me joindre.

– Il est encore au travail celui-là ? Et puis tout compte fait, t’es bien tranquille sans lui. Je sais bien que tu l’aimes mais je te dis, moi, tu l’aimes trop. Sors, amuse-toi un peu. Et Doriane, elle est gentille au moins ?

– Elle sort ce soir avec son amie. Elles ont prévu une soirée pyjama. Pour l’instant, la musique bat son plein, là-haut.

– Ben oui c’est de son âge. Mais c’est quoi ça ? Comment tu dis déjà, soirée pyjama ? Il n’y a pas d’alcool dans ces soirées-là hein ? Ils ne consomment pas de la drogue non ? Attention hein ! Mais sinon, crois-tu qu’il m’a aimée quand même ? Est-ce que j’ai bien fait de lui dire que je l’aimais ou pas ?

– Mais oui, tu as bien agi. C’est bien.

– Qu’est-ce que je vais devenir maintenant ? Je suis toute seule. Mon fils, je n’ai pas de ses nouvelles depuis dix ans. J’ai un million de dettes, enfin je sais plus comment on dit ça. Je te parle en anciens francs. Donc, ça fait combien en euros ça ?

– Je n’en sais rien. Je ne comprends pas ce que tu me dis. Jusqu’à quelle date tu devrais ça ?

– Encore cette année. C’est à cause des meubles de mes parents. J’ai loué un garde-meubles pendant des années. Ça m’a coûté très cher !

– Tu aurais dû en effet…

– Mais ce sont les meubles de mes parents ! C’est du beau mobilier. J’ai aussi une montre en or massif…

Dolly susceptible et vexée s’emporte avant de reprendre ses incessantes lamentations, jusqu’à provoquer l’épuisement de son interlocutrice.

– Je te laisse. Je te rappelle.

– Au revoir ma chérie. Merci encore. T’es une amie toi, ce n’est pas comme Cathy. Je n’ai pas de ses nouvelles ! Ah pour me demander des conseils, ça…

– Vraiment, je dois raccrocher. Je te rappelle plus tard. Au revoir Dolly !

– Au revoir ma chérie. Te voilà tranquille pour cette nuit.

Rachel fond sous les formules affectueuses de Dolly.

Sa belle prestance stimule les jeunes infirmières comme les plus anciennes. Hugues exhibe avec allure sa blouse blanche impeccable, agrémentée de son titre de docteur dans les couloirs des urgences. Sa seule présence flatte la gente féminine de service. Sa réputation de séducteur rebute les unes, attise la convoitise des autres. Il jouit d’un succès évident auprès d’elles sans en abuser pour autant. Quelquefois seulement. Marlène le dévore des yeux. Cette jeune stagiaire infirmière ne se montre pas farouche. Sa beauté naturelle et ses seins bombés sous une blouse transparente lui vaut le surnom de « Bomba ». Celle-ci chasse le docteur comme on chasse une proie. Le mettre dans son filet fait partie de son objectif de stage. Elle use d’abord de mille prouesses de soins pour l’impressionner, avant de lui proposer une pause-café méritée.

Après vingt-quatre heures de garde Hugues rejoint son foyer, fatigué par deux nuits presque blanches.

– Je t’ai fait couler un bain.

– Merci ma petite femme chérie. Tu es merveilleuse. Qu’est-ce que tu as préparé ce soir ? J’ai faim.

Rachel, assise sur le rebord de la baignoire dans une tenue de soie légère et sexy, observe son mari se délasser dans la nappe mousseuse de son bain. Le dos musclé et bronzé d’un homme encore jeune de plus de quarante ans flatte ses désirs enfouis. Ses pieds détendus, étirés de chaque côté à l’angle de la baignoire mériteraient une caresse de la main sensuelle de Rachel. Lascive, elle cherche à attiser son désir à lui. En cet instant, il ne la voit pas comme elle l’aurait voulu.

– Du poisson grillé et des pommes sautées.

– C’est diététique aujourd’hui !

Elle s’éclipse pour laisser le champ libre à Hugues qui aspire à la détente.

Le repas est délicieux. Les yeux lumineux de Rachel ne quittent pas ceux de son époux, qui relate admirablement ses dernières heures à l’hôpital. Elle mange ses paroles en suivant les mouvements naturels de ses lèvres charnues. Sans sa présence à ses côtés, elle ne se sent pas vivre. Il est l’homme de sa vie, son enthousiasme vital, son amour parfois pathétique, sa dépendance affective et amoureuse. Depuis quinze ans ils vivent une union sans nuage. En apparence du moins. En apparence seulement. Au début, leur rapprochement était une évidence, leurs sentiments semblaient couler de source. L’homme est intelligent, extrêmement brillant, reconnu pour ses talents professionnels. Des qualités suffisantes pour faire fondre n’importe quelle femme. Dans un élan d’amour passionné Rachel se love contre le corps torride de son mari. Brûlante et caressante, amoureuse et emportée elle s’aventure dans un élan amoureux satisfaisant mais qui manque de piment. Se livre à son homme sans réserve, la bouche gourmande pour cueillir le baiser qu’il ne lui donne pas. Les années ont quelque peu égrené la passion charnelle du début de la vie conjugale mais les sentiments persistent. Enfin, un baiser sur la joue de l’homme qui s’endort, Rachel rêve d’un ciel bleuté étoilé, d’une plage blonde au bout du monde et d’une maisonnette en bois au bord d’une mer claire, limpide comme l’eau de roche. Les tensions à peine perçues s’apaisent. La nuit calme est si douce.

 

 

La bomba se livre à une discussion endiablée sur sa vie de célibattante libertine. Hugues tente d’en savoir plus en lui tenant un langage ouvert. Celle-ci a plus d’un tour dans son sac lorsqu’il s’agit de piéger une belle proie à portée de main. Le temps ne lui est pas compté. Son corps parfait aux formes généreuses n’a pas échappé à son entourage masculin. Avec une démarche volontairement aguicheuse, elle roule des hanches sous une blouse légère près du corps. Hugues en perdrait la tête sans s’en douter. Heureusement, son épouse tient une place cruciale dans l’équilibre de ce quadragénaire au charme incontestable, sans pourtant nier l’attrait que Marlène exerce sur lui.

Trois mois après le décès de Pascal, Dolly arpente les rues de la ville aux mêmes heures que d’habitude, dotée de son éternel jupe droite beige passé aux ourlets élimés, sous un imperméable usé de la même couleur et des lunettes noires chic mais démodés. Cette combinaison vestimentaire lui donne une allure d’artiste des années cinquante. Sa silhouette singulière la distingue des autres passants. Son beau visage mat aux lèvres bien ourlées et ses cheveux poivre et sel coupés au carré, lui donnent une apparence peu commune et très attrayante. Les pigeons de la rue piétonne l’encerclent quand elle s’active à leur lancer du pain en cachette, au mépris des passants désenchantés. Son activité favorite consiste à discourir sur la vie des commerçants alentours. Chaque coin du secteur lui est familier. Les clochards de l’angle de la grande avenue la reconnaissent parmi les leurs. Ils la tutoient aimablement, respectueusement. Dolly leurs explique ses récents déboires, son amour perdu et sa douleur immense. Elle espère une main tendue, mais c’est elle qui finalement est amenée à les consoler de leur misère sociale.

Dix-huit heures. Dolly entreprend de rentrer chez elle. Comme chaque soir, elle emprunte l’ascenseur, monte au quatrième, salue la voisine d’étage, se hasarde à une conversation stérile. Celle-ci la regarde comme une curiosité, mi-amusée, mi-moqueuse, se précipite pour s’engouffrer dans son logement, incommodée par l’odeur occasionnée par les mictions des chats, échappées des interstices de la porte d’entrée de Dolly. Sa vue lui fait défaut et il n’est pas rare qu’elle demande l’aide d’une personne pour introduire les clés dans la serrure, tout en prenant soin de ne pas risquer de voir s’échapper ses chats chéris.

« Ah clochette, qu’est-ce que tu fais là ? Isis, ma petite, ma belle isis, t’es belle. Tu veux une caresse ? Clochette, viens, bois un peu. Ah non ! Ne va pas par-là toi. Pauvre petite, ça te démange hein ? Allez viens ici, viens ma belle. »

Elle ôte enfin son imperméable blanc, le déplisse, le range, fait un tour dans la cuisine, remet les quelques serviettes à leur place initiale, se dévêt complètement, fait sa toilette dans une salle de bain minuscule d’un style après-guerre, au lavabo éclairé d’une ampoule ternie. Elle choisit ensuite une tenue plus ample en polyester rose, pour s’alléger avant de préparer son dîner, qui se limitera à un café au lait chaud accompagné de quelques tartines beurrées.

Les murs délabrés de son studio auraient besoin d’un lessivage intensif et d’une ventilation, suivie d’un nettoyage des rideaux noircis par la pollution. Les chats ont laissé les traces de griffures sur le papier peint délavé. De fortes odeurs d’urine imprègnent la pièce principale. Dolly s’installe dans son lit bordé d’un jeté de lit blanc cassé, nappé de poils de chats. L’ambiance est au repos. Clochette en profite pour s’installer sur son épaule, ronronnant de plaisir pour le bonheur de Dolly qui, d’un geste inattendu la repousse pour attraper le téléphone.

– C’est moi. Attends, attends ! Ah la clochette elle est mignonne mais bon…

Rachel ne perçoit plus qu’une sonorité répétitive qui s’éloigne. Une voix familière qu’elle affectionne mais qui l’agace quelquefois.

– Comment vas-tu ? Moi, ça ne va pas du tout ! Je ne sais pas comment je vais faire. Mon propriétaire veut augmenter mon loyer. Sais-tu que cela fait déjà plus de six mois qu’il est mort. Il ne doit plus rien en rester maintenant qu’ils l’ont brûlé… Oui, eh ben, Pascal, il me manque quand même. Et toi ma chérie ?

– Moi, j’ai assuré mes cours de sport ce matin, suivis d’une relaxation. Je vais sûrement aller me balader en ville faire du lèche-vitrines. J’aime bien.

– Tu sais qui j’ai vu ? Paul ! Je le connaissais depuis longtemps. Bien avant Pascal. On se retrouvait tous dans les rues. On se côtoyait. Toute façon, j’ai toujours été amoureuse de lui. Ce qu’il y a, c’est que je suis plus âgée, mais il s’en fout. Pascal et lui se connaissaient. Il en était jaloux le Pascal, de lui. Je l’aimais de ce temps-là. Un baiser de lui… ah ça… ce serait de l’or en bouteille.

Rachel pouffe de rire, de plaisir, se délecte de ses expressions, en oublie le temps qui passe. Sa sortie en ville semble compromise. Dolly est redoutable, irrésistible avec ses histoires totalement folles, insensées. Ensemble, elles rient tant ! Elles pourraient être mère et fille. Une génération les sépare. Mais elles tiennent un même langage qui s’accorde bien, malgré deux vies diamétralement opposées.

– Il est là ton mari ? Fais-le-moi savoir. Il a de la chance celui-là de t’avoir. Tu penses bien, une belle fille comme toi ! T’es une fille bien, tu pourrais vivre seule. Tu serais bien tranquille. Bon c’est vrai il te ramène un bon salaire mais ça fait pas tout ! Regarde-moi, je n’ai rien. Ah, c’est encore la isis. Elle perd ses poils. Elle en fout partout.

– Tu oublies l’amour, Dolly.

– C’est vrai. Moi à mon âge… j’ai soixante ans. Mais, faut pas le dire hein ! Pascal n’a jamais su mon âge. Eh ben moi, j’ai encore envie d’aimer… Tu vois, ce qu’il faudrait c’est que je rencontre un ami avec qui partager ma vie et qui m’aiderait financièrement. Ce n’est pas comme avec monsieur Payet. Ce vieux charmeur qui cherche à me séduire. Il n’a pas honte !

Elles s’esclaffent en chœur de rire, prolongent ces moments délicieux qui s’éternisent jusqu’à des heures tardives de la nuit. Dolly poursuit sans relâche.

– Il m’a acheté une jupe sur internet. C’est vrai, c’est gentil mais je sais ce qu’il veut.

– Il est gentil de se soucier ainsi de toi.

– Mais c’est trop large au niveau de la taille. Car moi, avec toutes les sucreries que j’avale, j’ai du ventre. Attends, attends… Clochette ! Ah, voilà qu’elle veut sortir.

– Je te laisse Dolly. J’ai à faire. Bisous.

– Tu sais, la Cathy… pas de nouvelles ! Elle était bien contente de me trouver celle-là quand son amoureux l’avait quittée. Il n’en pouvait plus. Tu comprends, elle lui bouffait son oxygène.

– Au revoir Dolly ! Je te laisse… Allez salut !

Elle raccroche précipitamment en découvrant l’heure à l’horloge. Heureusement les jours rallongent. Une belle fin de journée s’offre à elle.

Vêtue d’une simple jupe droite, d’un débardeur noir laissant percevoir une poitrine généreuse, Rachel se prépare à flâner dans les rues piétonnes de la ville à la recherche de rien mais à l’affût d’un instant de bonheur, d’enchantement ordinaire. Sa beauté naturelle et son élégance n’échappent pas aux passants. Certains se retournent sur son passage, d’autres appuient un regard admiratif. Elle pense avec méprise que toutes les femmes subissent le même sort. Une sollicitation passive que Rachel considère comme une chasse agressive.

– Bonjour belle inconnue.

Surprise, elle se retourne sur un homme souriant qui à son niveau ôte sa casquette en guise de respect. Des années qu’elle ne s’est pas engagée dans cette voie. Volontairement. Dix années à éviter ce quartier, déterminée à ne pas se laisser tenter par la nuisance d’une ferveur de nature dangereuse. Quelques commerçants ont relooké leurs devantures. Ici, la pharmacie. Là, la poste à proximité du « café du coin ». De nouvelles enseignes ont succédé à d’autres. La marchande de glace a troqué son éternel vieux parasol pour un abri plus moderne, plus adapté à ses besoins, cependant toujours fidèle à son emplacement. Un peu arrondie, elle porte désormais des cheveux coupés courts blanchis par les ans.

Rachel se sent belle et légère, libre de ses mouvements, totalement disponible. La mode est printanière. Du jaune, de l’orange. Un peu trop bariolé au goût de Rachel. Elle tourne la tête. Son regard tombe sur la devanture du centre de beauté à peine différent de celui d’avant.

Jules !

Elle le reconnait à son geste coutumier de la main droite, lorsqu’il fait glisser ses doigts dans ses cheveux dorés. Il la distingue de loin, s’en approche avec réserve. Elle fait le constat de sa beauté naturelle, ravageuse, restée intacte, de son sourire charmant, sa denture impeccable sur un corps d’athlète. Quel âge aurait-il aujourd’hui ? Quarante ans ? Plus ? Rachel ne se sent nullement troublée par leur proximité.

– Tiens, bonjour ! Il y avait longtemps. Viens, rentre un instant. J’ai du monde dans ma boutique.

Elle monte les marches sans se poser de questions, balaye des yeux l’intérieur du salon. Comme hier, elle le dévisage en lui accordant une oreille distraite.

– Cela fait longtemps que je ne t’avais revue. Dix ans au moins.

– Dix ans. Oui, c’est ça !

– T’es jamais passée par là…

– Non !

– Moi, j’ai des problèmes avec mon employée. Enfin, je t’expliquerai ça. Je n’ai pas grand-chose à faire la semaine prochaine. Passe ! On ira prendre un verre…

– Promis. Je passerai. J’y vais.

Rachel s’enfuit, animée de nostalgie mêlée de ressentiment. Elle s’échappe. Il la regarde s’éloigner après avoir tenté de déchiffrer ses pensées pour rétablir le contact. Ce passage furtif a libéré chez Rachel, parcimonieusement, quelques images du passé. Après un long soupir, des perceptions contradictoires l’envahissent. Amertume et détachement. Elle ressent une pression légère au cœur. Les bleus de l’âme ? Aucun sentiment d’amour ne revient la perturber. Sans regret ! Que de l’indifférence.

Au commencement de leur histoire, Hugues avait trente ans, elle, un peu moins. A cette époque, totalement libres et passionnément fusionnels, ils étaient soudés par des sentiments réciproques que rien ni personne ne semblait pouvoir perturber.

 

 

Cette année-là, au premier étage d’un immeuble, dans une pièce tapissée de moquette bleue délavée, Jules attendait le client. Quand il la vit entrer, hésitante, il la trouva aussitôt belle. Tout à fait à son goût. La clientèle ne se bousculait pas dans cet espace lumineux convenable, destiné aux femmes et aux hommes soignés, soucieux de leurs apparences. Rachel, intimidée, lui parla peu, se montrant vague tandis que plus loquace, il dépensait une énergie inouïe à la distraire en lui racontant des histoires banales. Peu lui importait. Le temps lui paraissait trop court. Lorsqu’elle s’écarta de lui, il eut envie de la retenir.Durant une année elle lui rendit visite régulièrement pour l’entretien de sa coupe de cheveux qu’elle portait très courts. Ses mains sur la nuque de Rachel devenaient tendres. Ses yeux bleuscaressaient les siens, lui exprimaient son irrésistible attraction.

Elle ne tomba pas de suite dans le piège de la séduction. Il attendit patiemmentdes jours, des mois avant de lui exprimer son attirance. Que ses yeux à elles croisent enfin les siens. Un jour pourtant, il lui fit part de ses sentiments. Se lança avec un bégaiement imprévu dans un aveu maladroit. Il lui déclara sa flamme.

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Elle fut touchée par son audace, en rougit, embarrassée. Resta silencieuse. Elle aimait Hugues d’un amour exclusif. Pourtant, elle s’avouait troublée par ce garçon si beau. Elle ne pensait pas qu’un tel trouble puisse être possible. Elle ne vivait bientôt plus qu’au rythme de la repousse de ses cheveux. Stimulée par l’idée de le revoir, elle se précipitait dans le salon dès que possible. Tous, les employés comme les fidèles clients, pouvaient témoigner de la naissance d’une relation passionnelle. Rachel devenait dépendante de ces courts instants de délices. Lui, se montrait de moins en moins éloquent, débordé par une charge de travail importante. Elle rentrait déçue avec l’espoir fou de le revoir rapidement.

L’été arriva. Hugues projetait de s’absenter pour un congrès médical. Hugues, son amour, l’objet de son admiration et de toutes les convoitises. L’homme aux multiples ambitions, généreux, tendre, follement séduisant et épris d’elle de surcroît. L’homme de sa vie, qu’elle allait épouser au mois d’août suivant dans la plus stricte intimité selon leurs souhaits.