Edenbrooke

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Marianne Daventry s’ennuie à mourir à Bath.

Aussi, elle n’hésite pas une seconde à rejoindre sa sœur lorsque celle-ci l’invite à passer l’été à la campagne à Edenbrooke. Mais Marianne découvre alors que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être. Entre une terrifiante rencontre avec un bandit de grand chemin et des jeux de séduction a priori sans conséquences, la jeune fille se retrouve entraînée dans une aventure aussi romantique que complexe. Parviendra-t-elle à contenir les élans de son cœur ou succombera-t-elle au sourire d’un mystérieux inconnu ?


Publié le : mercredi 22 octobre 2014
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EAN13 : 9782820518606
Nombre de pages : 408
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couverture

Julianne Donaldson

Edenbrooke

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Baptiste Bernet

Milady Romance

À toutes les âmes sœurs.

Chapitre premier

Bath, Angleterre, 1816

 

Tout était la faute de ce chêne. Captivée par les feuilles que le vent faisait pirouetter, je n’avais pu m’empêcher de lever la tête en passant dessous, et soudain une désolante pensée m’avait frappée : cela faisait bien longtemps que je ne m’étais pas laissée aller à faire des cabrioles. Je me figeai et tentai de déterminer la date de ma dernière acrobatie.

Mr Whittles choisit ce moment pour m’attaquer par surprise.

— Miss Daventry ! Quelle charmante surprise !

Je cherchai désespérément tante Amelia du regard, mais elle avait sûrement continué sans m’attendre.

— Mr Whittles, je ne vous avais pas entendu arriver.

D’ordinaire, je tâchais toujours d’anticiper ses assauts, mais ce chêne m’avait distraite.

Il s’inclina si profondément que j’entendis sa gaine craquer. Son large visage était luisant de sueur, ses cheveux clairsemés plaqués sur son crâne. Il était deux fois plus âgé que moi, et d’un ridicule affligeant. Je le trouvais globalement repoussant, mais c’était sa bouche qui m’horrifiait le plus. Chaque fois qu’il parlait, un mince filet de salive apparaissait à la commissure de ses lèvres.

— Quelle belle matinée, n’est-ce pas ? me demanda-t-il alors que je tentais désespérément de fuir son regard. Quelle belle matinée, quelle belle journée, quelle belle demoiselle que je viens de rencontrer ! (Il s’inclina de nouveau, s’attendant sûrement que je l’applaudisse.) Allons, j’ai bien mieux pour vous que cette chansonnette, car je vous ai écrit un poème.

— Ma tante serait enchantée de l’entendre, dis-je en m’éloignant d’un pas. Suivez-moi, elle est partie dans cette direction.

— Mais Miss Daventry, c’est à vous que j’espérais faire plaisir. (Il s’approcha.) C’est bien le cas, n’est-ce pas ?

Je cachai les mains derrière mon dos de peur qu’il n’essaie de les attraper, ce qu’il avait déjà fait par le passé et qui s’était avéré des plus désagréables.

— Je crains de ne pas savoir apprécier la poésie aussi bien qu’elle…

Je lançai un regard par-dessus mon épaule et poussai un soupir de soulagement : ma chère parente revenait sur ses pas en trottinant. C’était un excellent chaperon, ce que je n’avais jamais vraiment su apprécier jusque-là.

— Marianne, vous voilà ! Oh, Mr Whittles, je ne vous avais pas reconnu de loin. Ma vue laisse quelque peu à désirer, vous savez. (Elle lui adressa un sourire radieux.) C’est un autre de vos poèmes ? Ah, je les aime tant ! Vous savez si bien manier les mots.

Ma tante aurait été la partenaire idéale pour Mr Whittles. Sa mauvaise vue atténuait probablement la laideur de cet homme, et puisqu’elle n’était pas toujours très maligne, la bêtise du personnage ne la dérangeait pas autant que moi. En réalité, j’essayais depuis quelque temps déjà de dévier vers elle l’affection que Mr Whittles me vouait, hélas sans succès.

— En effet, répondit-il en tirant une feuille de papier de son manteau et en la caressant avec amour.

Il passa la langue sur ses lèvres, me laissant hypnotisée bien malgré moi par un filet de salive qui y restait désespérément suspendu.

— Miss Daventry, si belle, si pure, avec ses yeux plus clairs que l’azur ! Pas vraiment verts, pas plus marron, couleur de mer et vraiment ronds.

Je détachai enfin le regard de sa bouche.

— Comparer mes yeux à la mer, quelle brillante idée ! Hélas, ils sont bien plus souvent gris que bleus… J’aimerais beaucoup entendre un poème qui parle de leur véritable couleur, dis-je avec un sourire innocent.

— Hum… oui, bien entendu ! D’ailleurs je m’en fais régulièrement la remarque. (Il fronça les sourcils.) Ah, j’y suis ! Il me suffit de dire qu’ils ont la couleur d’une mer démontée qui, comme vous le savez, est le plus souvent grise. Ainsi, je n’aurai pas à réécrire complètement mon poème, ce que j’ai tout de même fait cinq fois déjà.

— Comme c’est astucieux !

— Vous m’ôtez les mots de la bouche, renchérit tante Amelia.

— Je n’ai pas fini ! Miss Daventry, si pure, si belle, et ses cheveux, quelle merveille ! Ils scintillent à la chandelle tels des fils d’ambre éternels.

— C’est charmant ! lançai-je. Un détail, cependant : je ne pense vraiment pas avoir les cheveux couleur ambre. Qu’en dites-vous, ma tante ?

— Non, je ne le pense pas moi non plus.

— Vous voyez ? Je suis vraiment navrée de vous contrarier ainsi, Mr Whittles, mais c’est pour le bien de votre art.

— Vous préfériez quand je les comparais au crin de mon cheval ?

— Oui, c’était infiniment mieux, soupirai-je, lassée de mon petit jeu. Vous devriez peut-être rentrer chez vous pour le corriger.

— J’ai cependant toujours trouvé que vos cheveux avaient la couleur du miel, intervint ma tante, le doigt levé.

— Mais oui, le miel, c’est exactement ça ! s’écria Mr Whittles. (Il se racla la gorge.) Ils scintillent à la chandelle telle une douce coulée de miel.

Il sourit de toutes ses dents, ce qui me permit d’apercevoir l’intérieur de sa bouche.

Je déglutis nerveusement. Comment un être humain pouvait-il sécréter autant de salive ?

— Ah, voilà qui est parfait ! Je le déclamerai à la réception des Smith, vendredi soir !

— Mais vous le gâcheriez, Mr Whittles ! rétorquai-je en réprimant une grimace. De si beaux vers ne se partagent pas ! Puis-je les avoir ? (Il hésita, puis me tendit la feuille.) Merci !

Tante Amelia s’enquit alors de la santé de la mère de Mr Whittles, et il se lança dans une description d’une vilaine blessure, que la malheureuse s’était faite au pied, à vous retourner le cœur. C’était tout simplement trop pour moi, et je m’éloignai pour contempler encore un peu ce chêne qui avait tant retenu mon attention quelques minutes auparavant.

C’était un arbre superbe, et je me rendis compte en le regardant d’à quel point la campagne me manquait. Ses feuilles dansaient toujours, et la même question me revint : quand m’étais-je amusée pour la dernière fois à faire des cabrioles ?

C’était l’une de mes activités préférées autrefois – grand-mère aurait plutôt parlé de mauvaise habitude si elle l’avait su –, tout comme lire des heures durant dans le verger ou galoper dans la campagne sur le dos de ma jument.

Ma dernière cabriole remontait à quatorze mois de là précisément, juste avant que j’aie quitté la demeure familiale, encore toute à mon chagrin. On m’avait menée à Bath, chez ma grand-mère, pendant que mon père partait pour la France faire son deuil à sa façon.

Quatorze mois dans cette ville étouffante ! Soit deux de plus que dans mes estimations les plus pessimistes. Même si l’on ne m’avait jamais rien promis, j’espérais qu’une année à pleurer chacun de son côté serait une punition suffisante pour nous tous. Aussi il y a deux mois de cela, un an jour pour jour après le décès de ma mère, j’ai attendu que mon père vienne me chercher. J’imaginais mon cœur bondir dans ma poitrine en l’entendant frapper à la porte. Je me voyais lui ouvrir, folle de joie. Il m’aurait annoncé en souriant que nous rentrions chez nous.

Je me rappelle avoir passé la nuit suivante assise dans mon lit, la chandelle allumée, à attendre en vain qu’il vienne me libérer de cette cage dorée. Deux mois plus tard, je l’attendais encore.

Cela faisait donc bien longtemps que je n’avais pas eu de raison de m’amuser, ce qui, à seulement dix-sept ans, était très préoccupant.

— Et ça suinte ! s’écria Mr Whittles, interrompant le fil de mes pensées. Mon Dieu, cela n’arrête pas de suinter !

Tante Amelia avait le teint verdâtre et plaqua une main gantée sur sa bouche. Il était grand temps d’intervenir.

— Je vous prie de bien vouloir nous excuser, mais ma grand-mère nous attend, annonçai-je à Mr Whittles en prenant ma malheureuse parente par le bras.

— Mais évidemment, acquiesça l’homme avec une révérence qui fit de nouveau craquer bruyamment sa gaine. Miss Daventry, j’espère que nous nous reverrons bien vite… peut-être à la Pump Room ?

Il connaissait bien mes habitudes. Je notai mentalement d’éviter pendant quelques jours ce lieu tant apprécié par la bonne société de Bath afin de ne pas l’y croiser « par hasard », puis entraînai tante Amelia en direction de la vaste pelouse qui s’étendait entre le chemin et le Royal Crescent. L’immense série de bâtiments en pierre jaune formait un demi-cercle harmonieux, semblable à des bras grands ouverts. Ils accueillaient l’appartement de grand-mère, l’un des plus beaux de la ville. Tout ce luxe ne parvenait cependant pas à me faire oublier que Bath incarnait tous les mauvais côtés de la vie en ville. La campagne anglaise me manquait horriblement.

Grand-mère trônait dans son salon, occupée à lire une lettre. Elle portait toujours ses habits de deuil. À mon entrée, elle leva la tête et m’inspecta des pieds à la tête. Ses yeux gris et perçants ne laissaient jamais rien passer.

— Où étiez-vous passée ce matin ? Je parie que vous gambadiez encore dans les champs comme une fille de fermier.

Je me rappelle avoir tremblé la première fois qu’elle m’avait posé cette question, mais depuis j’avais compris qu’il s’agissait pour elle d’un jeu, et je ne pus m’empêcher de sourire. Grand-mère aimait se livrer à une bonne joute verbale au moins une fois par jour. Pour tout avouer, elle cachait sous ses abords revêches ce qui était pour elle la pire des faiblesses : un cœur d’or.

— Exactement, grand-mère, et le reste du temps j’apprends à traire les vaches, répondis-je en déposant un baiser sur son front.

Elle m’étreignit brièvement le bras, le geste le plus affectueux qu’elle se soit jamais autorisé.

— Vous vous croyez drôle, j’imagine.

— Mais pas du tout. Si vous saviez à quel point c’est difficile ! Malgré tous mes efforts, je ne parviens à rien du tout.

Je vis qu’elle tâchait de réprimer un sourire. Elle ajusta son châle en dentelle et me fit signe de m’asseoir à côté d’elle.

— Ai-je reçu du courrier ? demandai-je en voyant les lettres posées sur la table basse.

— Si vous entendez par là des nouvelles de votre égoïste de père, non, absolument rien.

— Il est sûrement sur la route et c’est pour cela qu’il ne peut pas m’écrire, tentai-je d’expliquer en détournant le regard pour cacher ma déception.

— Ou alors il est tellement absorbé par son propre deuil qu’il en a oublié sa fille, dont il a laissé la responsabilité à une pauvre vieille femme qui n’avait rien demandé.

Je grimaçai ; certaines saillies de ma grand-mère faisaient plus mal que d’autres. C’était un sujet particulièrement délicat pour moi, car je détestais être un fardeau, mais je n’avais vraiment nulle part où aller.

— Voulez-vous que je parte ? ne puis-je m’empêcher de demander.

— Ne faites pas la sotte. Il m’est déjà bien assez pénible d’avoir Amelia. (Elle replia sa lettre.) Encore des mauvaises nouvelles de mon neveu.

J’aurais dû m’en douter. L’affreux neveu. Rien ne mettait plus grand-mère dans une humeur massacrante que d’avoir vent du dernier scandale auquel était mêlé Mr Kellet, son héritier. C’était un coureur de jupons et une fripouille de la pire espèce. Il avait perdu toute sa fortune au jeu et attendait maintenant d’hériter de celle – nettement plus considérable – de sa tante. Cecily, ma sœur jumelle, le trouvait charmant et mystérieux, un point de vue que j’étais loin de partager. C’était là l’un de nos nombreux sujets de désaccord.

— Qu’a-t-il fait cette fois ? m’enquis-je.

— Rien que vos innocentes oreilles puissent entendre.

Grand-mère soupira puis poursuivit d’une voix plus douce :

— Marianne, je crois que j’ai fait une erreur. Il va ruiner notre réputation. Il a sali à jamais le nom de cette famille.

Elle me semblait soudain frêle et épuisée.

Je la contemplais avec de grands yeux. Grand-mère n’avait jamais jusque-là laissé transparaître une telle vulnérabilité.

— Tout va bien, grand-mère ? demandai-je en lui prenant la main. Puis-je vous apporter quelque chose ?

Elle retira sa main.

— Inutile de me mignoter, vous savez bien que j’abhorre cela. Je suis fatiguée, c’est tout.

Je réprimai un sourire. Tout n’allait pas si mal pour qu’elle réponde de cette façon. Cependant, je ne l’avais jamais vue ainsi. D’ordinaire, elle parvenait à passer outre aux derniers méfaits de Mr Kellet et à se rappeler pourquoi il avait toujours été son préféré – je crois qu’elle l’appréciait parce qu’il n’avait pas peur d’elle.

— Il y a tout de même une lettre pour vous, de Londres, m’informa grand-mère en désignant la table basse. Lisez-la et laissez-moi seule un instant.

Je m’approchai de la fenêtre et laissai les rayons de soleil éclairer cette écriture si familière. Plus chanceuse que moi, Cecily avait passé ces quatorze derniers mois avec notre cousine Edith à Londres, où elle semblait apprécier chaque instant.

Pour des jumelles, Cecily et moi étions fort différentes. Bien plus accomplie que moi, elle était jolie, raffinée, jouait du pianoforte et chantait comme un ange. Elle flirtait assez facilement avec les hommes. Ma sœur aimait la ville et, comme elle était ambitieuse, espérait épouser un gentleman avec un titre.

Je n’aspirais qu’à vivre à la campagne, chevaucher à travers champs quand bon me semblait, peindre dans un verger, m’occuper de mon père… Je voulais me rendre utile et surtout, qu’on m’aime pour ce que j’étais. Des désirs qui pouvaient sembler bien ternes et ennuyeux comparés à ceux de ma sœur… mais j’étais moi-même terne et ennuyeuse.

Ces derniers temps, Cecily ne parlait que de sa chère amie Louisa Wyndham et de son frère, aussi charmant que titré à l’en croire, et qu’elle avait bien l’intention d’épouser. Cecily ne révélait jamais son nom – il restait « le frère » – sans doute parce qu’elle craignait que ses lettres ne soient lues par des yeux moins discrets que les miens, comme ceux de Betsy, ma femme de chambre, et l’une des pires commères qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Ma sœur l’ignorait, mais j’avais récemment demandé à Betsy le nom de l’aîné des Wyndham, ce qu’elle s’était empressée de découvrir pour moi. Il s’appelait Charles. Sir Charles et lady Cecily, voilà qui sonnait bien. Si Cecily avait décidé de l’épouser, elle y parviendrait forcément. Ma sœur obtenait toujours ce qu’elle désirait.

Avant de briser le sceau de sa lettre, je fermai les yeux et priai en silence. Faites qu’elle ne s’appesantisse pas encore sur cette chère Louisa et son charmant frère. Je n’avais rien contre les Wyndham – après tout, nos mères étaient des amies d’enfance, et j’avais tout autant le droit de les connaître que Cecily –, mais elle ne parlait pratiquement que d’eux depuis deux mois, et je commençais à me demander si je comptais autant pour elle que les Wyndham. Je dépliai la feuille et me plongeai dans la lecture de la missive.

 

Ma très chère Marianne,

 

Vous me voyez navrée d’apprendre que Bath s’avère être une telle prison pour vous. C’est un sentiment que je ne puis partager tant je m’amuse ici, à Londres. Peut-être ai-je hérité du goût pour la civilisation tandis que l’amour de la nature vous revenait. Vous avouerez que nous sommes fort dissemblables sur ce point.

(À ce propos, je suis votre sœur et je peux donc vous pardonner des phrases telles que « Je préférerais mille fois sentir le soleil et le vent sur ma tête plutôt qu’une jolie coiffe », mais par pitié gardez-les pour vous. Elles risqueraient de choquer.)

Puisque vous m’avez l’air d’une humeur fort morose, je ne vous infligerai pas un résumé de tout ce que j’ai fait au cours de la semaine passée. Sachez seulement que ma première Saison se révèle aussi amusante que je l’espérais. Je n’en dirai pas plus de peur que vous ne déchiriez cette lettre avant d’avoir lu ce qui suit, autrement dit son véritable objet.

Ma chère amie Louisa Wyndham m’a invitée à la rejoindre dans le Kent, à Edenbrooke, une maison de campagne apparemment des plus magnifiques. Nous avons prévu de partir dans une quinzaine de jours et – voici pourquoi je vous en fais part – lady Caroline vous a également conviée, puisque vous êtes au même titre que moi la fille de sa « plus chère amie » d’enfance.

Je vous en prie, acceptez ! Nous passerons un si bon moment ensemble ! Je pourrais d’ailleurs avoir besoin de votre aide pour devenir « lady Cecily » (cela sonne magnifiquement bien, ne trouvez-vous pas ?) car bien évidemment le frère sera là, et je compte profiter de ce séjour pour m’assurer définitivement son affection. Vous aurez ainsi l’occasion de rencontrer ma future famille.

 

Votre dévouée Cecily

 

Une vague d’espoir me submergea. J’avais enfin la chance de quitter cette ville horriblement confinée pour retrouver la campagne… et ma sœur, que je n’avais pas vue depuis si longtemps ! Cela faisait trop de bonnes nouvelles d’un seul coup, et je relus lentement la lettre pour en savourer chaque mot. Cecily n’avait, bien entendu, pas besoin de moi pour s’attirer les faveurs de sir Charles, mais cette missive prouvait que je comptais encore pour elle et qu’elle ne m’avait pas oubliée. Quelle chance d’avoir une sœur aussi exquise ! Elle m’offrait la possibilité de résoudre tous mes problèmes. Peut-être allais-je pouvoir m’amuser de nouveau.

— Alors, que raconte Cecily ? me demanda grand-mère.

— Elle compte se rendre chez les Wyndham, dans le Kent, et m’invite à me joindre à elle. Elle quittera Londres dans deux semaines.

Grand-mère pinça ses lèvres ridées et me lança un regard inquisiteur, mais elle demeura silencieuse. Mon cœur s’arrêta. Elle ne pouvait tout de même pas m’interdire de partir ? Pas lorsqu’elle savait ce que cela représentait pour moi !

— Me donnez-vous votre permission ? m’enquis-je en serrant la lettre contre ma poitrine.

Elle contempla longuement celle qu’elle tenait toujours – et qui rendait compte des forfaits de Mr Kellet –, puis, brusquement, la jeta sur la table et se redressa.

— Oui, mais à une condition : que vous renonciez à vos habitudes de sauvageonne. Pas question de passer toute la journée à courir dehors. Vous allez apprendre à vous comporter comme une jeune fille distinguée. Prenez exemple sur votre sœur, car elle sait comment se tenir en société. Je refuse que mon héritière me fasse honte. Mon neveu s’en charge déjà très bien.

— Votre « héritière » ? lui demandai-je, interdite. Je ne comprends pas.

— Mais si, vous comprenez. Je déshérite Mr Kellet et vous désigne comme légataire de la plus grande partie de ma fortune, ce qui équivaut à ce jour à plus ou moins quarante mille livres.

Chapitre 2

Bouche bée, je ne parvenais pas à reprendre contenance. « Quarante mille livres » ! J’étais loin de me douter que grand-mère était si riche.

— Comme vous le savez, je n’ai pas de domaine à vous offrir, mais j’espère que votre mariage vous en apportera un. Avec une telle somme, vous devriez vous trouver un bon parti. (Grand-mère se dirigea vers son secrétaire.) Je connais les Wyndham. Je vais écrire à lady Caroline pour accepter son invitation en votre nom. Quinze jours, c’est tout juste ce qu’il faut pour vous faire confectionner de nouvelles robes : nous n’avons pas une seconde à perdre.

Elle s’assit et prit une feuille de papier. J’étais comme paralysée. Le cours de ma vie tout entière venait de changer subitement.

— Eh bien, cela vous laisse de marbre ?

— Je… je ne sais que dire, grand-mère.

— Vous pourriez commencer par « merci ».

— Je vous suis bien évidemment reconnaissante, mais je suis aussi un peu abasourdie, dis-je avec un pâle sourire. Je ne suis pas sûre d’être digne d’une telle responsabilité.

— Vous allez justement vous rendre à Edenbrooke pour le devenir. Les Wyndham sont une famille très respectée et vous apprendrez beaucoup à leur contact – c’est d’ailleurs ma condition pour vous laisser partir. Je veux que vous deveniez une jeune fille parfaitement bien éduquée, Marianne. Si vous ne m’écrivez pas régulièrement pour rendre compte des enseignements que vous aurez reçus, je vous sommerai de revenir ici pour m’en charger moi-même.

Mille pensées assaillaient mon esprit sans que je parvienne à m’attarder sur une seule en particulier.

— Vous êtes livide, montez donc vous allonger un peu, me conseilla grand-mère. Ne vous inquiétez pas, vous vous y habituerez bien vite… mais surtout, ne parlez pas de cet héritage à votre domestique ! Il vaut mieux pour vous que personne ne le sache pour l’instant. Si vous n’êtes pas capable de décourager un idiot tel que Mr Whittles, vous ne pourrez rien faire contre des hommes plus rusés et uniquement intéressés par votre fortune. C’est moi qui annoncerai cette nouvelle en temps voulu. Je dois d’ailleurs encore en faire part à mon neveu.

— Je garderai le secret, bien entendu. Mais qu’en est-il de l’héritage de tante Amelia et de Cecily ?

— Ne vous inquiétez pas, la part d’Amelia est distincte de la vôtre, répondit grand-mère avec un geste désinvolte de la main. Quant à Cecily, elle n’a pas besoin de fortune pour s’attirer un beau parti.

Grand-mère faisait donc cela parce qu’elle avait pitié de moi et qu’elle pensait que je ne trouverais pas le mari idéal ? J’aurais dû me sentir embarrassée par une telle révélation, mais force était de l’admettre, elle me laissait étrangement indifférente, comme si l’on avait coupé le fil qui reliait mon cœur à mon cerveau. Je m’éloignai lentement. Peut-être avais-je en effet besoin de repos.

J’ouvris la porte et manquai d’être jetée à terre par Mr Whittles. Il était sans doute en train de nous écouter, car il manqua de trébucher avant de s’engouffrer dans la pièce.

— Veuillez m’excuser, mademoiselle !

— Mr Whittles ? m’écriai-je en reculant prestement pour éviter de le toucher.

— Je… je suis revenu chercher mon poème afin d’y apporter les modifications que vous m’avez suggérées.

Je vis tante Amelia qui attendait dans le couloir. Au moins, voilà qui expliquait la présence de l’assommant personnage en ces murs. Je lui tendis son poème en veillant à ce que nos doigts n’entrent pas en contact. Il s’inclina et prit congé à reculons en me remerciant au moins quatre fois sur le chemin. Heureusement pour lui, le ridicule ne tue pas.

Cependant, sa visite m’avait laissé un étrange sentiment d’excitation ; mon cœur et mon esprit communiquaient de nouveau. Héritage ou pas, j’allais enfin quitter Bath et, selon toute vraisemblance, je ne verrais plus jamais Mr Whittles. Je gravis l’escalier en courant, le sourire aux lèvres. J’avais une lettre à écrire.

 

Je confirmai à Cecily que j’acceptais son invitation, mais ne mentionnai nullement mon nouvel héritage. Ne rien lui laisser ne dérangeait peut-être pas grand-mère, mais je doutais que ma jumelle soit du même avis. L’idée de me retrouver avec quarante mille livres pendant que ma sœur devrait se contenter d’une modeste dot me mettait mal à l’aise.

Après quelques jours à me tourmenter sur la question, j’en vins à décider que Cecily et moi aurions le temps de trouver un arrangement. Après tout, cette fortune ne m’appartenait pas encore, et grand-mère était parfaitement alerte. Cet argent ne serait sans doute pas à moi avant plusieurs années, et je n’avais pas l’intention de mettre quelqu’un dans la confidence avant que ce soit le cas.

Les deux semaines qui suivirent s’évaporèrent en un rien de temps, presque entièrement consacrées à des visites effrénées à diverses couturières et modistes. J’aurais dû apprécier ces activités, mais la perspective de me retrouver exposée au regard de tous gâchait quelque peu mon plaisir. Et si je faisais honte à Cecily devant sa future belle-famille ? Elle regretterait peut-être de m’avoir invitée. Pourrais-je me comporter aussi bien que grand-mère le souhaitait ? Ces doutes me tenaillèrent jusqu’au jour de mon départ.

Le matin venu, grand-mère me regarda longuement et déclara :

— Vous avez le teint verdâtre, mon enfant. Que vous arrive-t-il ?

— Je vais bien, répondis-je avec un sourire forcé. Je suis seulement un peu nerveuse.

— Vous feriez mieux de vous abstenir de manger. Vous me semblez être du genre à ne pouvoir souffrir les longs trajets en voiture.

Je n’avais pas oublié le voyage jusqu’à Bath : j’avais été malade trois fois, dont une sur mes bottes. Pas question d’arriver à Edenbrooke dans un tel état.

— Vous avez sans doute raison, dis-je en poussant mon assiette, car l’appétit m’avait désertée.

— J’ai quelque chose à vous donner avant que vous ne partiez, annonça grand-mère en glissant une main tremblante sous son châle en dentelle pour en tirer un médaillon en or.

J’ouvris délicatement le petit bijou ovale et me figeai. Il contenait une miniature de ma mère.

— Oh, grand-mère, je ne l’avais jamais vue ainsi ! Quel âge avait-elle ?

— Dix-huit ans. Je l’ai fait faire juste avant qu’elle n’épouse votre père.

Voilà donc à quoi ressemblait ma mère à mon âge. Je n’avais aucun mal à imaginer l’effervescence que cette jeune beauté avait dû susciter à Londres. C’était le seul portrait que j’avais d’elle ; les autres étaient toujours accrochés dans les pièces désertes de notre demeure du Surrey. Je passai la chaînette autour de mon cou et sentis le contact réconfortant du médaillon sur ma peau. J’étais moins nerveuse, je respirais plus facilement.

Un domestique vint annoncer que la voiture était prête. Je me levai et grand-mère m’inspecta avant de hocher la tête.

— Montrez-vous digne de votre nom, et veillez à ne pas me faire honte. Pensez à vous couvrir la tête dès que vous sortez si vous ne voulez pas vous retrouver couverte de taches de rousseur. Et une dernière chose… (elle agita un doigt noueux dans ma direction, le visage grave) quoi qu’il arrive, ne chantez pas en public.

— Vous n’aviez pas besoin de me le rappeler.

— Je veux bien vous croire, pouffa-t-elle. Qui aurait pu oublier la dernière fois ?

Je me sentis rougir. Même si quatre ans avaient passé depuis le soir de mon premier récital, un sentiment de honte me submergeait chaque fois que j’y songeais.

Je fis rapidement mes adieux à grand-mère et à tante Amelia, pressée de prendre la route, mais sitôt un pied dehors, j’entendis une voix redoutée m’appeler. Devais-je vraiment subir une dernière fois l’assommant Mr Whittles ?

— Je vous ai rapporté votre poème, entièrement corrigé ! Vous ne partez pas sur l’heure, j’espère ?

— Hélas si, Mr Whittles.

— Mais mon neveu arrive aujourd’hui et il avait très envie de faire votre connaissance ! Pour tout vous dire, il ne vient à Bath que dans ce but.

Je n’avais aucune envie de rencontrer sa famille. Je voulais seulement quitter cet endroit au plus vite et ne plus jamais revoir cet homme.

— Je suis navrée, mais je dois y aller, dis-je en désignant la voiture et le valet qui me tenait la portière.

Mr Whittles se décomposa et je lus une immense déception dans son regard. Il me prit soudain la main et y déposa un baiser si humide qu’il laissa une empreinte mouillée sur mon gant. Je me détournai pour cacher une grimace de dégoût et partis vers la voiture. Le cocher, que je n’avais jamais vu auparavant, m’adressa un signe de tête. Betsy m’attendait, assise à l’intérieur, avec sans nul doute une bonne dose de ragots pour me divertir.

— Qu’est-il arrivé au cocher de grand-mère ? lui demandai-je.

— Il a eu une crise de goutte la semaine dernière et votre grand-mère a engagé ce monsieur pour le remplacer. Il s’appelle James.

J’étais plutôt soulagée d’apprendre que notre véhicule ne serait pas conduit pendant la douzaine d’heures que durait le voyage par le frêle vieillard. Le conducteur avec lequel nous nous retrouvions semblait bien plus robuste et nous mènerait sans doute plus vite à destination. À en juger par sa moue réprobatrice, Betsy n’était pas de cet avis.

— Qu’y a-t-il ? m’enquis-je.

— Je ne voudrais pas médire des membres de votre famille, Miss Marianne, mais votre grand-mère s’est montrée un peu chiche. Elle aurait dû engager un second cocher pour ce voyage.

Je me contentai de hausser les épaules : je n’avais pas mon mot à dire sur la question, et la présence d’un unique cocher ne me dérangeait pas outre mesure tant que nous arrivions sans encombre à bon port. Après tout, nous nous apprêtions à voyager en pleine campagne, sans emprunter ces grandes routes réputées peu sûres.

Tandis que la voiture traversait lentement la ville, j’accordai un dernier regard à ces rues. Je devais bien reconnaître que Bath n’était pas sans beauté, avec ses bâtiments en pierre dorée tirée des carrières voisines. Nous croisâmes en chemin les premiers baigneurs venus goûter les eaux des thermes.

Betsy se pencha soudain en avant.

— On dirait Mr Kellet, là-bas !

C’était bien l’affreux neveu, cet homme qui passait devant la Pump Room d’un pas nonchalant. Il lança un regard dans notre direction, et même si je reculai prestement je sus qu’il m’avait vue, car il se découvrit avec un sourire goguenard, sa façon coutumière de me saluer.

Dieu merci il n’était pas arrivé la veille, car j’aurais alors assisté à sa réaction lorsqu’il aurait appris que grand-mère l’avait déshérité. À présent, je ne pouvais échapper à la conversation de Betsy.

— Si vous saviez à quel point je suis pressée de visiter Edenbrooke ! On raconte que c’est immense ! Et puis je ne suis pas fâchée de quitter Bath, il n’y a personne à qui parler ici. Oh, nous allons bien nous amuser dans le Kent !

Nous quittâmes la ville pour retrouver la campagne vallonnée du Somerset, et Betsy ne se lassa pas de cancaner. J’étais au moins rassurée sur un point : la nouvelle de mon héritage n’avait pas circulé, car elle n’aurait eu de cesse de le mentionner.

Elle interrompait parfois le récit des dernières rumeurs entendues en ville pour regarder la banquette sur sa droite. De tels moments de silence étaient si rares chez elle que j’en vins à me demander ce qui pouvait bien attirer son attention. Je n’eus cependant pas le courage de le lui demander, trop préoccupée par les caprices de mon estomac.

Nous fîmes une halte dans une auberge à l’heure du déjeuner, mais j’estimai qu’il était encore malavisé de manger. La suite de notre voyage nous fit quitter la route et mon ventre continua à me manifester son mécontentement tout au long de l’après-midi. La voiture de grand-mère ainsi que les suspensions n’étaient pas toutes jeunes et je sentais chaque trou, chaque caillou qui passait sous les roues.

Ensoleillé, le ciel se couvrit peu à peu pour devenir noir à l’instar de mon humeur qui s’assombrit. Je touchai mon médaillon pour tâcher d’apaiser mon anxiété. J’étais sur le point de vivre une aventure excitante, et même si les Wyndham se révélaient de mauvaise compagnie, j’allais heureusement retrouver ma sœur ; il n’y avait vraiment pas de quoi m’inquiéter. Betsy s’était enfin tue et ronflait doucement, me laissant tout le loisir de contempler le paysage en songeant à Cecily.

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