Enchaînée pour l'amour d'un homme

De
Ouvrage des éditions Classiques ivoiriens en coédition avec NENA

Finalement, plus que de simples nouvelles, ces textes sont de véritables fresques destinées à projeter à nos yeux et à nos oreilles le monde actuel dans sa marche quotidienne. Et puis, il y a ce souffle puissant d'optimisme qui parcourt tout le recueil comme pour dire qu'aucune situation ne semble tout à fait inextricable. Il existe toujours une issue à portée de main pour qui sait croire et lire les signes des temps.

Isaïe Biton Koulibaly montre une fois de plus la maturité de sa plume, de son aise à simplifier la langue de Molière pour l'adapter à tous et surtout de la précision de son observation.
Publié le : mardi 30 juin 2015
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782917591819
Nombre de pages : 262
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Extrait
Je ne m’attendais pas à voir une salle aussi pleine deux heures avant la proclamation des résultats du concours. Il était difficile de savoir si les femmes étaient plus nombreuses que les hommes. Les filles si peu habituées à ce genre de cérémonie littéraire étaient toutes bien habillées, comme si elles assistaient à un concert de musique. Celles qui attiraient le plus les regards portaient des pantalons taille basse et des décolletés.

Deux hommes assis derrière moi se montraient très critiques envers ces jeunes filles à la mode. Le timbre de leur voix trahissait un désir intense pour ces filles. Une attitude négative d’un homme envers une femme montre tout simplement son amour ou son désir envers cette personne. Sachant qu’il perdra la partie, il se lance dans des jérémiades contre cette femme. Et pourtant, il est très simple de lui avouer son amour ou son désir. Cela soulage le cœur et l’âme. Peu importe le résultat, qu’elle réponde positivement ou négativement à la demande.

Une autre catégorie d’hommes m’attriste : ceux qui se lient d’amitié avec une femme. Devant leur timidité ou leur complexe, ils préfèrent considérer l’être aimé comme une sœur, une camarade ou une amie. Quelques années plus tard, quand ils se décident à avouer leur amour, il est trop tard, la femme ayant été conquise par un autre, plus direct et plus franc. Elle ne voyait en eux qu’un frère, donc, toute relation sentimentale aurait ressemblé à de l’inceste.

En cet après-midi de juin, je portais une robe mauve. Si mon mari me voyait, il me qualifierait d’aliénée culturelle. Mon mari, qui est un haut fonctionnaire de l’État au ministère des Finances, a une nette préférence pour les tenues africaines, en particulier les pagnes maxi et les boubous de toutes les origines.

Ma mère me disait souvent de m’habiller comme le souhaitait mon mari, car il pouvait s’amouracher d’une femme à la tenue vestimentaire plus africaine. En aucun cas, je ne pouvais admettre qu’une femme se laisse dicter sa façon de s’habiller par son mari.

Je ne craignais pas les rivales pour deux raisons. D’abord, mon mari, Falou, m’adorait. Je ne l’imaginais pas aimer une autre femme. Curieusement, son amour augmentait au fur et à mesure que les années passaient. Il faut dire aussi que je me bonifiais au fil des ans, comme le vin. Quand je me regardais dans un miroir, j’avais envie de me serrer dans mes bras et d’embrasser toutes les parties de mon corps.

Ensuite, je suis musulmane tout comme mon mari. La polygamie est tolérée et même recommandée dans l’islam. Une vraie musulmane ne doit pas craindre la polygamie. C’est même un frein contre le libertinage des hommes. Une coépouse serait la bienvenue. J’avais été séduite par l’entente qui existait entre les deux femmes de mon oncle Moussa. Elles étaient comme des sœurs jumelles. Néanmoins, mon mari Falou rejetait totalement la polygamie, mais si cela arrivait, ma coépouse et moi, nous serions comme des sœurs jumelles à l’instar des femmes de tonton Moussa.

Les spectateurs continuaient d’arriver. La salle de mariage de la mairie de Treichville ne pouvait plus contenir tout le monde. L’heure prévue sur nos cartes d’invitation était largement dépassée sans qu’apparaissent les membres du jury.


Quand je voyais des personnes de ma connaissance qui avaient participé à ce concours, je désespérais de me voir sur la liste des lauréats. J’avais dit à mon amie Moussokoro, qui m’avait accompagnée, que je visais la septième place.

L’essentiel, pour moi, était de figurer parmi les dix lauréats afin de voir ma nouvelle dans le livre collectif qui serait publié. Ainsi, je dirai que je suis un écrivain, je pourrai participer aux dédicaces et aux interviews et j’aurai ma photographie dans les journaux. Tout individu s’aime lui- même et la meilleure manière de célébrer son ego, c’est de se distinguer par une activité qui vous met dans la lumière ou le feu de l’actualité, vous faisant connaître de la masse.


Quand je regarde la télévision, je suis frappée par les personnes qui font des pieds et des mains pour être dans le champ de la caméra. C’est une manifestation de la célébration personnelle. Je me souviens du passage à la télévision de Moussokoro pour annoncer notre bal de fin d’année. Pendant une semaine, tous les élèves de l’École Normale Supérieure ne parlaient que d’elle. Plusieurs hommes de la ville et d’autres contrées du pays cherchèrent à la rencontrer et voulurent même l’épouser.

Moi, je n’aimais pas me faire remarquer malgré mon désir de célébrité. J’étais d’une timidité maladive. Je n’avais jamais osé présenter mes manuscrits à un éditeur. J’avais peur, s’ils étaient publiés, de devenir la cible du public et des critiques littéraires. Je me plaisais à amplifier les rumeurs des journaux sur les célébrités. Je ne voulais pas devenir le point de mire des uns et des autres. Que ne dirait-on pas sur le compte d’une femme belle et intelligente comme moi ?

Mais ma passion de l’écriture était trop forte. Depuis mon enfance, mes parents m’encourageaient à lire. Or, lire beaucoup pousse à l’écriture. J’ai commencé la rédaction de mes premiers textes en classe de seconde, plus précisément pendant les grandes vacances, après mon admission au brevet d’études du premier cycle. Comme la plupart des écrivains, j’ai commencé par des poèmes avant d’écrire des nouvelles.


Quand j’appris que le ministère de la Culture et de la Francophonie venait de lancer le premier prix de la nouvelle pour détecter des talents, j’étais en train d’écrire un roman. Les candidats avaient deux mois pour déposer leurs manuscrits. On exigeait cinq pages au minimum et dix pages au maximum. Il restait cinq jours avant la clôture quand Moussokoro m’obligea à déposer mon manuscrit. J’hésitais pour de nombreuses raisons, en particulier les moqueries de mon mari si je ne figurais pas parmi les lauréats.

Combien de fois me suis-je refusée à lui quand j’écrivais des nouvelles ? J’avais le sentiment qu’une femme devenait désirable quand elle se mettait devant un ordinateur pour écrire. En tout cas, Falou m’implorait de remplir le devoir conjugal pour ne pas dire sexuel, quand j’étais en pleine création littéraire. Je ne voulais pas perdre l’inspiration en allant dans ses bras.

L’écriture d’une nouvelle se fait d’un trait. On a l’impression que le texte est dicté par un génie et qu’une interruption de quelques minutes peut vous faire perdre le fil de votre pensée pour des heures et même des jours. C’est pourquoi Honoré de Balzac disait qu’une nuit d’amour est un roman en moins.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Mon mari est un chauffeur de taxi

de coedition-nena-classiques-ivoiriens

Tombe Nuptiale

de coedition-nena-classiques-ivoiriens

Ah! Les hommes...

de coedition-nena-classiques-ivoiriens

suivant