Eugène Ionesco, de l'écriture à la peinture

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On connaît Eugène Ionesco dramaturge, essayiste, éventuellement diariste, mais on oublie ses gouaches et ses écrits sur l'art. Contre toute attente, l'académicien décide d'abandonner les mots pour la peinture. Quelles sont les raisons d'un tel choix ? Pourquoi refuser désormais la littérature ? Il semble que l'auteur marque une rupture déconcertante avec son activité première. Peut-on parler alors d'une cohérence de son oeuvre globale ?
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296266346
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EUGÈNE IONESCO,
DE L’ÉCRITUREÀ LA PEINTUREHistoires etIdées desArts
Collection dirigée parGiovanniJoppolo
Cettecollection accueilledes essais chronologiques,desmonographies et des
traités d'historiens,critiques et artistes d'hier et d'aujourd'hui.À lacroisée de l'histoireet
de l'esthétique, elle se proposede répondreà l’attented’unpublic qui veut ensavoir
plussurlesmultiples courants, tendances, mouvements,groupes, sensibilités et
personnalitésqui construisent legrand récit de l'histoirede l'art, là où lesmoyens etles
choix expressifs adoptésseconjuguent avec les concepts etlesoptions philosophiques
qui depuis toujours nourrissent l'art enprofondeur.
Déjà parus
Océane DELLEAUX, Le multipled'artiste. Histoired'une mutation
artistique.Europe-AmériqueduNord, de 1985à nos jours,2010.
Olivier DESHAYES,Ledésir féminin ou l’impensablede lacréation,
2009.
Isabelle DOLEVICZENI-LE PAPE,L’esthétiquedu deuil dans l’art
allemandcontemporain.Du riteà l’épreuve,2009.
Dominique DEMARTINI,Le processus de création picturale. Analyse
phénoménologique,2009.
AlineDALLIER-POPPER,Art,féminisme, post-féminisme.Unparcours
de critiqued’art,2009.
Nathalie PADILLA, L’esthétiquedu sublimedans lespeintures
shakespeariennes d’HenryFüssli (1741-1825),2009.
Jean-Claude CHIROLLET,Heinrich Wölfflin. Comment photographier
lessculptures1896, 1897, 1915,Présentation, traduction etnotessuivies
du fac-similédestextes en allemanddeHeinrichWölfflin,2008.
MathildeROMAN,Art vidéo etmiseenscènede soi,2008.
Jean-MarcLEVY,Médecins etmalades dans la peintureeuropéennedu
eXVII siècle(TomesI etII),2007.
StéphaneLAURENT,Le rayonnement deGustaveCOURBET,2007.
CatherineGARCIA,RemediosVaro, peintre surréaliste,2007.
FrankPOPPER,Écrire surl’art:de l’art optiqueà l’art virtuel,2007.
BrunoEBLE,GerhardRichter.La surface du regard,2006.
AchilleBonitoOLIVA,L’idéologiedu traître,2006.
StéphaneCIANCIO,Lecorps dans la peintureespagnoledes années 50
et60,2005.
AnneBIRABEN,Les cimetièresmilitaires enFrance,2005.
M. VERGNIOLLE-DELALLE, Peintureetoppositionsouslefranquisme,
2004.SoniadeLeusse-LeGuillou
EUGÈNE IONESCO,
DE L’ÉCRITUREÀ LA PEINTURE
PréfacedeRobertAbirached
«Uncertain VanGogh »
Traduction inéditeenfrançais par Marie-France Ionesc o
L’HarmattanDu mêmeauteursurEugèneIonesco
« Eugène Ionesco etla peinture»,Eugène Ionesco,cataloguede l’expositionà la
Bibliothèque nationaledeFrance, coéditionBnF/Gallimard,2009.
«Plateau, plumes etpinceau d’EugèneIonesco »,Lire, jouerIonesco,actes du colloque
deCerisy-La-Salle,LesSolitairesIntempestifs,coll.«Du désavantage duvent »,2010.
,« Biographieet autobiographie ionescienne»,Lingua Romana, volume 3, issues 2
printemps2004 (http://linguaromana.byu.edu/DeLeusse3.html).
:Eugène Ionesco, quoi de neuf ?,coauteur du film avec Frédéric Ramade, réalisation
,
Frédéric Ramade, production: France Télévisions- Zadig Productions- INA,52 mn
2009.
©L’Harmattan,2010
5-7, ruede l’Ecole-Polytechnique, 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-12947-4
EAN: 9782296129474PREFACE
DEROBERT ABIRACHED
LorsqueSonia de Leusse-LeGuillou s’est lancée dans l’étude des
rapports d’Eugène Ionesco avec la peinture,sedoutait-elle qu’ilsurgirait de
ses recherches une image fortement renouvelée de l’auteur des Chaises et
une vision de sonœuvre à ce point élargie qu’ony percevrait des résonances
inattendues et qu’on y déchiffrerait en filigrane des postulations
insuffisamment prises en comptejusqu’ici.Le théâtre de Ionesco a suscité
autour de lui,dès sonapparition, un tohu-bohu quiamis beaucoup de temps
à s’apaiser: commentaires, analyses, polémiques,querelles théoriques,
affirmations aussi tranchées quecontradictoires se sont ainsi accumulés
d’annéeen année, les uns insistant sur l’absurde comme moteur essentiel de
l’œuvre,d’autres s’esbaudissant des avanies faites au langage,d’autres
encore, unpeu plus tard, s’indignant de la conversion présumée du
dramaturge à un humanisme passablement désuet et fortement obsédé par
l’hydre totalitaire.
A travers cetteforêt où s’affrontent textes et contre-textes,Sonia de
Leusse-LeGuillouaavancécalmement sans se laisserintimiderpar ses
devanciers, arméed’une méthode rigoureuse dans la meilleure tradition de
l’Université. Elle a fondé sa recherchesur l’examen desfaitset surl a
littéralitédes textes,sans jamais perdre de vuelecontexte artistique, social
et politique où ils s’inscrivaient.Le premier résultat obtenu par cette
rechercheest d’une portée considérable: aprèsenavoir pris connaissance,
on ne peut plusréduire l’oeuvre d’Eugène Ionesco à son théâtre,qui ne
formequ’un volet (aussi ample et aussi important quel’on voudra, mais un
volet seulement) d’undiptyque dont l’autre élément est constitué,àpart
presqueégale,par sa pratiquepicturale et par ses réflexions sur la
création.Lesfaitssont en effettroublants: Ionescones’est pas simplement
intéressé au travail artistiquedeses contemporains, comme il l’a fait dès les
années soixante, en donnant de nombreux textes à des catalogues
d’exposition, puis en approfondissant sa penséesur l’art dans des
7monographieset desessais peu connusdu grand public.Ses écritssurMiró,
Alechinsky,Brancusi, Brauner, Byzantios, Schneiderettant d’autressont
autant d’éléments de cetterechercheinquiète, qui ne l’a jamais laissé en
repos,surlanatureet lepouvoirde l’art.
Mais ce quioccupe en unpremier temps Sonia de Leusse-Le Guillou,
c’est le relevé minutieux de la production de Ionesco, qui,àpartir des
années quatre-vingt,se voue presqueexclusivement à la peinture.Elle
dresse ainsi un bilan qui a de quoi surprendre à prime abord: Ionescoa
peint plusieurs centaines de gouaches, accompagnées de nombreuses
lithographies,non point pour saseule satisfaction personnelle,mais pour les
montrerau publicà travers vingt-cinq expositions en France, mais surtout
en Suisse et en Allemagne,quisont icirecensées uneà une et illustrées par
les principaux écrits critiques qu’elles ont suscités.Pour donner un début
d’explication à cet abandon de la scène au profit de l’usage direct par
l’artistedes formes,des figures et des couleurs, sans passer par
l’intercession des metteurs en scène, des décorateurs et des comédiens,
Sonia de Leusse-LeGuillou fournit quelques déclarationsd’Eugène Ionesco,
plus parlantes quedelongs discours. Et d’abord celle-ci : aprèsavoir
affirméquesa haine des mots l’avait conduit à écrire et que théâtre n’était
pas littérature,ildéclare:«J’aimemieux mesgouaches que mes pièces de
théâtre». C’est qu’il avait épuisé le plaisir du jeu quil’avait conduitversl a
scèneet qu’il se réjouissait de pouvoir désormais donner libre cours à son
invention sur le papier ou sur la toile,ou bien, en d’autres mots«d’être le
seul peintre qui peint sans savoir peindre». Plus tard, dit-ilavec
goguenardise,«après la peinture,jemeconsacrerai à la danse,parceque
jenesaispasdanser».
Mais, au-delà de la libertérevendiquée pour le pur exercice du jeu,
Sonia de Leusse-Le Guillou relèvedes accentsbeaucoup plus graves chez
son auteur. Passé son goût de la provocation, il sait quel’image,concise et
directepar nature,est l’outil qui lui convient le mieux au soir de sa vie : le
temps est passéoù il s’amusait à défigurer et à disqualifier le langage
articulé ; ce dont il s’agit désormais, c’est d’essayer de s’approprier unart
où la main s’impose contre la voix,legeste contre la parole,la méditation
au bord du silencecontre l’agitation et le remue-ménage de la
représentation scénique. Certes,relèveSonia deLeusse-Le Guillou,Ionesco
a toujours conçu le plateau comme un espacedédié à un spectacle visuel,
articulé en tableaux et peuplé de personnagessemblables à despoupées ou
à des mannequins, en naturelle cohabitation avec desobjets animés,souvent
envahissantsdans unbourgeonnement mortifère. Son oeuvre plastique, c’est
vrai, il l’acommencée surlascène, de plusenplusfrustré de la voir lui
échapperparce qu’elle avait besoin d’intermédiairespours’accomplir
physiquement.Mais il tient sa revanche à portée de main, une fois la
8célébrité venue, en décidant de se consacrerenpleine autonomieà une
recherchespirituelle,qui est peut-être l’autre nom,à ses yeux,de la création
artistique.
Chemin faisant,eneffet,nous voicientraînéspar notre guide versles
enjeux vitaux de la quête d’Eugène Ionesco. Cet écrivain, quiavaitvoulu
dans sa jeunesse devenir moine et qui le rappelle assez volontiers à qui veut
l’entendre,a toujours considéré quel’art,constituédepar lui-même en une
penséeet en unlangage autonomes,était l’undes seuls chemins possibles
versl’approche de la véritédu monde etversl’ébauche d’une connaissance
de soi. Sonia de Leusse-Le Guillouaeu l’excellenteidée, pouréclairer cette
perspective, de colliger les écrits de Ionesco sur l’art (ce qui n’avait jamais
étéfait jusqu’ici)et de donner une vued’ensemble cohérente de textes au
demeurant disparates par leur ton et le propos qui lesinspire.On suit ainsi
l’auteur dans son double retour aux sources, vers son enfanceetvers
l’enfancedu monde,puis son passage d’une visée thérapeutique, en lecteur
de Jung, à une dimension proprement mystique, voire religieuse,qui
s’exprime dans sa peinture,dont l’une des figures centrales est le Christ,
frère souffrant des hommeset intercesseurauprèsdu Dieuinconnaissable.
Soit dit en passant,on trouveà travers cettequête un Ionesco attaché à
l’orthodoxie de ses origines, de plus en plus loin d’un catholicismequi
pactise tous les jours avec le mondeet qui s’accommode trop volontiers de
l’idéedeprogrèsetdu combatprofanedesidées.
Est-il besoin d’ajouter queleprésent ouvrage,s’il nous inviteà lire ou
à relire des recueils moins connus d’Ionesco comme Le Blancet le noir,
ainsi queses écrits dans le domaine de l’esthétique(ici intégralement
répertoriés et classés avec méthode), donne par surcroît un éclairage
original au théâtre d’Ionesco? Il permet en particulier de mieux saisir les
contradictions qu’onpeut y soupçonneret de comprendre la trajectoire qui
l’aconduit de La Cantatrice et de Jacques ou la soumission àRhinocéros,
au Piéton de l’air et àVoyages chez les morts.Je suis tenté de conclure en
saluant l’apparition parmi nous d’unnouvel auteur, qui entretient des
cousinages troublants tant avec Miró et Klein qu’avec Cioran et Mircea
Eliade.Grâces ensoientrenduesàSoniade Leusse-LeGuillou.
Robert Abirached
9Listedesabréviations
A:Antidotes
ACD:Amédéeou Comments’endébarrasser
AEO:L’Avenir estdans lesœufs
CFB:Ce formidablebordel!
D:Découvertes
DD:Délireàdeux
ELVLR:EntreLa Vieetlerêve
HV:L’Hommeaux valises
IA:L’Impromptude l’Alma
JDM:Jeux demassacre
JEM:Journal enmiettes
JS:Jacques ou laSoumissio n
LBLN:LeBlancet le noir
LC:Les Chaises
LCC:La Cantatrice chauve
LL:LaLeçon
LM:LeMaître
LMP:LaMainpeint: notesde travail.
DieHandMalt:Arbeitsnotizen
LQI:LaQuêteintermittente
LT:LeTableau
Mt:Macbett
NCN:Notes et contre-notes
NL:LeNouveauLocataire
PA:LePiétonde l’air
PPPP:Présentpassé,passéprésent
Rh:Rhinocéros
RSM:Le Roisemeurt
SF:LaSoifet laFaim
TPE:Trouver unpeud’espoir
TSG:Tueursansgages
VD:Victimes dudevoir
VM:Voyageschez lesmorts
Saufmentioncontraire:
-lesréférencesdespiècesde théâtredecetteétudecorrespondentàl’édition Eugène
Ionesco,Théâtrecomplet,Gallimard, Bibliothèquede laPléiade,1991,
-lestraductions françaises de textes allemands ou italienssont celles de Pierre de
Leusse.
10INTRODUCTION
«Vous voulez fairedelapeinture ? C’est trèssimple. Pour la peinture en
bâtiment, vous prenezun gros pinceau etun pot de couleurs.Vous trempez le
1
grospinceaudanslepotetvousenbadigeonnez leplafondoulesmurs »,
lanceEugène Ionesco.Laleçon de peinturecontinue, qui énumèreavec
humour les différentes façons de procéder pour réussir,à coup sûr, une
œuvrecomme celles de «Rembrandt, FraAngelico, Courbet et beaucoup
2d’autres », par exemple.Si l’on y met de la bonne volonté, conclut l’auteur,
le résultat est aisé. C’est loin d’être son avis quelques années plus tard
lorsqu’il commente ses gouaches.Malgré les conseilsqu’il donne à ses
lecteurs,Ionesco ne peint pas encore: nous sommes en 1962,dans les
premièreslignesd’une critiqued’art qu’il consacreà GérardSchneider.
En réalité, dans ces années-là, l’auteur griffonne, esquisse, et dessine de
tempsàautre quelques motifs sans prétention, mais celan’a riend’une
3activité régulière.Acette époque, il est l’auteur de nouvelles , de plus d’une
dizaine de pièces,de La Cantatricechauve auRhinocéros ; homme public,
essayiste, il se trouve au cœur de biendes controverses et débats critiques.
C’est undramaturge quel’on ne présenteplus, quicontribueà révolutionner
le théâtredepuis unedizained’années.Ilaoséjeterunpavédans la maredes
4conventions dramaturgiques et de la pièce de boulevard: scandales sur les
planches,lesspectateurssont agressés,choqués…Oùsont les maris cocus
«bien-pensants»,les amants et leursmaîtresses? Qu’advient-il dela morale
bourgeoise qui triomphait sur la scène ? Que devient le théâtre s’il n’est plus
« la pièce bien faite» d’un Augier, d’unDumas ou d’un Sardou? Ionesco
1 e«GérardSchneider.Constructionetdevenir :ArticleparEugèneIonesco»,XX sièclen°18,
février 1962,et «GérardSchneider et la peinture»,NCN, p. 349 (par la suite, nous ne
donneronsplus quelespagesdel’article reproduitdansNotes et contre-notes).
2Ibid.
3Oriflamme estpubliéeen 1954, UneVictimedu devoiren 1955,La vaseen 1956,Rhinocéros
en1957,etLaphotodu colonelen1961.
4Tardieu, Eugène Ionesco, Adamov ou Beckett, s’inscrivent dansune lignéed’auteurs
comme Apollinaire, Jarry, Cocteau, Claudel, Vitrac, de piècessurréalistes et poétiquesqui
apportentun souffleneufauthéâtre.Citons,également,bien sûr,AntoninArtaud.
11est de ceux qui, contre toute psychologie,pour une renaissance du théâtreet
l’abolition de ses contraintes réalistes,ont investi la scène depuis les années
cinquante.
Cependant,enmarge de ses écrits sous les projecteurs,ledramaturge
rédigedéjàdes articles et préfaces,oubliés depuis lors, surl’art pictural ou la
sculpture. Les années passent; l’artiste semet véritablement àpeindre
pendant que ses pièces sont toujours montées, ses articles politiques réunis
en recueils etses journaux intimes édités: Ionesco change de voie.Pour
beaucoup de critiques,l’année1981 sonne le glas de son théâtremais aussi
de saproduction littéraireavec la publication de sadernièrepièce,Voyages
chez lesmorts. La plupart des ouvrages ne tiennent pas comptedes écrits
postérieurs de l’auteur,à quelques exceptions près, comme La Quête
1 2intermittente .Quid de Chaquematin et ses eaux-fortes d’Alechinsky,ou de
3La Main peint ,par exemple ? L’omission des écrits sur l’art est regrettable:
4
elle pourrait laisser croire que la quête formelle,existentielle,deIonesco
cesse en même tempsque la diminution de ses parutions littéraires.Ses
publications elles-mêmes ne selimitent pas authéâtreou aux ouvrages les
plus cités.C’est oublierun bon nombrede textes.En effet,depuis les années
1960, Ionesco rédige presque chaque année plusieurs «critiques d’art». Les
sculpteurs ou peintres qu’il glorifie sont aussi différents queJacobsen,
Istrati, Brancusi, Miró ou Victor Brauner, pour ne citerqu’eux. La listedes
articles ou préfaces parus dans des catalogues,desquotidiens ou des
monographies dépassela quarantaine de «critiques d’art». Outreles
parutions de l’auteur, quid de ses expositions? S’il quittela scène, l’artiste
investitl’atelieravec ardeuretchangeen effetdediscipline.
A partir de ses premières gouachesàl’atelier Erker,enSuisse, ses
publications diminuent, certes, car l’artiste se consacre davantageà la
peinture. Cependant,les commentaires picturaux sepoursuivent sous une
autre forme: ils concernent désormais les découvertes plastiques de Ionesco
au cours de sesséances de peinture. La Main peint offreainsi unparcours
aussibienau lecteur qu’auspectateur: les considérations techniques de
l’auteur et ses propos surl’importancede cettenouvellepratiquedans sa vie,
sont accompagnés de reproductions de ses peintures.Misàpart ses journaux
intimes,lorsqueIonesco revientàlalittérature, les gouaches de sa vocation
1Gallimard, coll.«Blanche»,1987.
2 Texte imprimépour une suitededix eaux-fortes de PierreAlechinsky (tiré à 130
exemplaires,dont 90 numérotés etquelques ex.nominatifs,pl. signées et justifiées par
l’artiste),R.etL.Dutrou,Paris,1988,[4]p.[10]f.depl. enn.b.et coul.,51cm.
3La Main peint: notes de travail. DieHand Malt : Arbeitsnotizen, Erker Galerie, Saint-Gall,
1987.
4NousconservonslehiatuscarIonesco lui-mêmen’élidepaslesarticlesdevantsonnom.
121tardive semêlentà ses écrits.Ainsi, Souvenirs et dernières rencontres ,
publié en 1986,est un livrehybride,composé tout autant d’anecdotes
biographiques quedegouaches choisies par l’éditeur. Quand elles ne sont
pas reproduites dans l’ouvrage, les lithographies ou les peintures restent au
cœur de la réflexion de Ionesco.C’est ce donttémoignent Trouver unpeu
2
d’espoir. Fragment d’un traitépourles peintresautodidactes ,ouPourquoi
3j’ai pris mes pinceaux .En d’autrestermes, sur son travailou celuides
autres,le discourssur l’art apparaît comme une grande constante dans
l’œuvreécritedeIonesco depuisles années soixante.
Bien peu d’ouvrages,cependant, s’intéressent àcettenouvelle
orientation.L’artisten’a rienperdu de songoûtdela contradiction :
«(...) j’envie toujours les gensquiont de longues mains,fines et fortes.J’ai les
doigts assez courts,assez bons pour tenirun porte-plume.C’est parce que
j’étaistrès mauvais en dessin quejeme suis missur le tardà fairedela
4
peinture »,
dit-il, amusé. Après les si nombreuses polémiques autour de lui, sapeinture
n’acurieusement pas suscitéde réaction mouvementée de la critique
5française – journalistique ou universitaire. Qui se souvient, aujourd’hui, du
6peintre ou du critique d’art ? Force est de constater que cette facette du
personnage est oubliée voireméconnue. Les éditions très restreintes d e
certainstextes,l’habitude françaisedu cloisonnement, timide à ouvrirses
catégories génériques,ainsi que le choix ionescien de la Suisse pour peindre
ses gouaches,expliquent peut-être cette mise à l’écart.Eneffet, une partie
des travaux sur l’auteur s’intéresseau langage dramatique,à« la crisedu
langage». L’autreaborde de façon thématiquedes aspects de son théâtre
7sansintégrerde réflexion surl’artpictural .
1 Souvenirset dernièresrencontres. Erinnerungen und letzeBegegnungen,
RemagenRolandseck,Rommerskirchen,coll.«Signatur»,1986,nonpaginé.
2Ce texte est dans l’ouvrage Trouver unpeu d’espoir, VerlagGalerie Tschudi,1985. Nous
renvoyonslelecteuràlabibliographiecommentéeen finde volume.
3
PréfacedeZouchyetquelquesautreshistoiresdeJeanHamburger,Flammarion,1989.
4D,p. 69.
5 Même le journal télévisé annonce son exposition à Beaubourg sans soulever de
«controverselondonnienne»!
6On devrait dire«dessinateur», puisqueIonesco n’apratiqué quelefeutre, le crayon ou la
gouacheet lalithographie. Cependant,nous reprenonslestermesdel’auteur lui-même, qui se
dit«peintre»et emploiele terme«peintures»pourdésignersesœuvres.
7Parmi les ouvragesquiproposent de très riches parcourstransversaux des œuvres de
l’auteur,citonsceluideMarie-ClaudeHubert,Eugène Ionesco(Seuil,«LesContemporains»,
1990) quibrasse un bonnombrede thèmes,propose un long entretien avecl’auteuretaccorde
unchapitre–«Lapeinture, vieillepassion»–, auxgouachesdel’artiste.
131Avec sestextes, ses centaines de gouaches et lithographies , cette
production répartie surplus d’une quinzained’annéesest abondante.Il s’agit
donc d’en mesurer l’étendueet la diversitépour lui redonner la place qu’elle
occupe dans le parcours de l’artiste. Au-delàdes données informatives,
interrogeons-nous sur la signification de ces publications et de ces gouaches
dans son œuvre. Auteur consacré, académicien, Ionesco décide toutefois
d’abandonner les mots pour la peinture. Comment expliquer ce choix?
Pourquoi renoncer ainsià la littérature ? Il le résume en quelques mots dans
Voix et silences:«l’activitélittérairen’est plus un jeu,nepeut plus être un
jeu pourmoi,dit-il.Elledevrait être un passage vers autrechose,ellenel’est
2pas ». Faut-il conclureà son échec ? Est-ce la lassitude ou l’aspiration à un
dépassement qui motivelechoix d’Eugène Ionesco ? L’art pictural lui
apporte-t-ilce quelalittératurene sauraitluidonner?
Le lienentreles activités n’est pas évident.Certes la présence de
nombreuses références visuelles dans son œuvredramatiquepourrait laisser
croire, en première analyse, que l’interaction entreles deux disciplinesvade
soi. De même la critiqued’art semble,par nature, marier l’univers verbal
avecl’œuvrepeinte.Mais ces concordances ne sont elles pas plus apparentes
que réelles? La question n’est pas de pure forme car, sil’on pousse unpeu
plus loin l’investigation, des discordances apparaissent: la critiqued’art
ionescienne,bien loin de fusionnerspontanément le verbe avec l’objet
visuel, vit leur rencontrecomme unaffrontement.Quant aux peintures
d’Eugène Ionesco,elles ne cherchent pasàillustrer les mots,les idées,des
scènes,elles naissent,bien au contraire, du refus de laparole et de l’écriture.
De cette renonciation aux mots surgitune nouvelle contradiction: en effet
comment expliquer le paradoxal besoin de Ionesco d’écrire sur son activité
picturale, si celle-ci est précisément censée le délivrer de l’univers verbal ?
Bref, quellecohérencey a-t-ilalorsdansl’œuvreglobaledel’auteur ?
Face au nombred’ouvrages consacrésàIonesco,onest en droit de
s’interroger sur la légitimité d’une étude supplémentaire. Pourquoi venir
grossir le volume des pages critiques sur le dramaturge? Justement pour
montrerqu’Eugène Ionesco n’apasseulement écrit des pièces de théâtre, et
que son parcours artistiqueest protéiforme. Ecartons d’emblée quelques
possibilités.Ce travail n’apas pour vocation de déterminer,enhistorien de
l’art ou en critiqueplastique, la place et la valeur de l’œuvrepicturalede
Ionesco par rapport àcellede ses contemporains.Demême,il reste en marge
de toute visée philosophiqueou scénographique. Ainsi, l’exemple d’une
miseen scèneparticulièrene sera quel’exception quiconfirmela règle.
En revanche, abordons l’œuvrelittéraireet plastiquedel’auteur à
travers ses propres critiques d’art, commentaires sur son travailàl’atelier,
1Plusde quatrecents.
2Réalisation, scénario etimagesdeThierryZéno,ZénoFilmsProduction,Belgique,1987.
14journaux intimes.En effet,Ionesco ne cessede s’expliquer : ses articles,
récits de rêves, souvenirs et confessions introspectives en témoignent.Le
dramaturge remet en causeles critiques.C’est ce queles Bartholoméus de
L’Impromptu de l’Alma nous rappellent: l’appareillage techniquedu
littérateur détourne souvent les écrits d’un auteur.Force est de constater
cependantque Ionesco se prête tout de même avec bienveillance à la plupart
des entretiens.Par besoin de sejustifier,de sefairecomprendre, il multiplie
les interviews,comme dans Eugène Ionesco, Voix et silences, qui filme
l’artisteen blouse,à son ateliersuisse. Thierry Zéno l’y interroge sur ses
motivations, ses gouaches et leurs petits personnages.Ledialogue, plus
1métaphysique, sepoursuit avec Guido Ferrari dans La Ricerca di Di o, qui
mêle lesquestionnements spirituel et pictural de l’auteur.Ionesco apparaît
avec ses multiples doutes etses aspirations profondes.Bref,comme il le dit
2dansLa Quêteintermittente,il«jette[s]onmoi enpâture ».
Toutedémarcheinterprétativen’est pas interdite, mais il balisele
chemin. C’est donc à partir de sestextesque s’élaborecette réflexion sur la
place de la peinturedans sa vie.Non seulement ils éclairent les toiles qu’ils
commentent mais les œuvres de Ionesco également.Que voit-il ? Si l’on
veut pénétrer le monde pictural de l’artiste, il faut tenter de donnerune
réponse à cette question.L’analysede ses peintures ou lithographies permet
de pénétrerson intérioritéet d’avoirune meilleureconnaissance de son
univers personnel. La presse(suisseet allemande surtout) renseigne sur la
réception decetteproduction. Tandisqueles critiquesd’art del’auteur,elles,
permettent d’approfondir,développer et mettreen question ses conceptions
esthétiques livrées dansses articlesrepris dans Notes et contre-notes ou
Découvertes, par exemple. Elles offrent égalementune vision nouvelle de
son théâtre et élargissent le cadre des préoccupations existentielles de
Ionesco.Eneffet,laconfrontation, le dialogue des différents textes
ionesciens entreeux décloisonnent ses tentatives successives, théâtrales ou
picturales.
Ionesco n’est pas le premier auteur à tenter l’expérience picturale. En
e eeffet,ilssonttrès nombreux,notamment à la findu XIX et au début du XX
siècle,àpratiquer le dessin, la peintureou l’encrecomme Hugo. Ionesco se
situedans cette tradition commelemanifestele Musée Ingresde Montauban
eavec«écrivains-artistes et artistes-écrivains du XX siècle» où ses œuvres
côtoient celles d’Artaud et Michaux, par exemple. Plus récemment,
l’exposition «Writersaspainters» au Musée Strauhof
LiteraturausstellungendeZurich regroupait plus de quatre-vingt artistes,
dontIonesco.End’autrestermes,
1LaRicercadi Dio, edizioniCasagrandeBellinzona,JacaBook,1990.
2LQI,p.91.
15«[l]edessin d’écrivain(…) est ungenre. La plupart sont des calligraphies
prolongées,ou profondes, une idéographieimaginaire, un trait pousséà
l’extérieur de l’écriture. Quece soit par le blancet noir,lalinéaritéou le goût
destrames,l’absence en tout cas de volumes,le respect de la feuille,
l’importance conservée au graindu papier,ledessin d’écrivaingarde le
souvenir d’une écritureetses formes fontréférenceà un simulacredelangage,
1unlangage imprononçable quedénoteraientlesimages cursives »,
explique Michel Mélot. Pourtant, il est biendifficile d’établir effectivement
un«genre»àpart entière. En effet,le seul critère valable,dans la diversité
des pratiques et des œuvres, resteladouble activitédeleurs créateurs,à la
fois écrivains et peintres.Déjà, lesquelquesremarques générales
précédentes semblent,faceaux gouaches de Ionesco,perdreleur force
persuasive: si les premières lithographies de l’artiste sont en noir et blanc,
l’ensemble de saproduction, au contraire, déborde de couleurs.Le support
lui importepeu du moment qu’il est simple.Les quelques gouaches
«calligraphiques» sont des exceptions.Bref, toutes les certitudes
s’envolent.Restel’aplat,mais la techniqueet les connaissances de Ionesco
sont insuffisantes pour faireéventuellement le choix de la perspectiveou
d’une recherchedeprofondeur picturale. Une chose est sûre, il s’agit bien
d’un nouveau langage, silencieux et plastique, mais l’entrepriseest très
personnelle et ne fait échoàcelles d’autres écrivains quedans son impulsion
première.
Il n’y a ni frustration à l’origine de ce changement de pratique, ni désir
de déformation de l’écriture. D’après Annie Cohen, les auteursrecherchent
le«langage du silence, [le] silencedu dessin qui se tait, qui semontre en se
2taisant, qui s’opposeau bruit du langage ». C’est exactement le cas de
Ionesco, qui, fatiguéparles mots,décide de quitterlalittérature.Pourtant, sa
particularitéest d’avoirtrahi la sérénitédu silence auquel il aspirait,
puisqu’il s’estmisàécrireet commenterses propres peintures.
«Lacritiqued’art» n’est pas nouvelle chez les écrivains.Celles
d’Apollinaireou Baudelaire restent desréférences.Claudel, trèssensibleàla
peinture, publie L’œilécoute. Genet est fasciné par Rembrandt à quiil
consacre deux textes, Le Secret de Rembrandt, Ce quiest restéd’u n
Rembrandt déchiré en petitscarrésbienréguliers, etfoutu aux chiottes,ainsi
que FragmentIet II qui dévoilent sa grande sensibilité picturale. Il célèbre
Giacometti, le seulhomme qu’il ait jamais admiré, dit-il lui-même.L’Atelier
retrace la rencontredes deux hommes lors desséances de pose de Genet.
1MELOT, Michel, préface, «Làest la question»,L’Ecrit,lesigne.Autourdequelques
dessinsd’écrivains, Cataloguedel’exposition«L’Ecrit,le signe», 23 octobre1991- 20
janvier1992,CentreG.Pompidou,Bibliothèquepubliqued’information,Paris,1991p. 7.
2COHEN, Annie,«Lesraisons d’unchoix ou les déraisons d’une doublepratique»,L’Ecrit,
le signe.Autourdequelquesdessinsd’écrivains,op.cit.,p.11.
16Beckett, lui,a travaillé pour la revue Transition, qui,àpartir de 1948
appartient au gendre de Matisse, Georges Duthuit, critiqued’art et ami de
Masson. Il fréquentedes artistes, commeles frères VanVelde ou
Giacometti. Les Trois dialogues parlent de PierreTal-Coat, Masson, Bram
VanVelde et Le Monde et le pantalon, comme Peintresdel’empêchement
prolongent sa réflexion sur la peinture. Arrabal, qui s’est également misàla
peinture, écrit sur Le Greco, Goya et Dali. L’auteur restait des heures à
contempler les peintures de Bosch au musée du Prado. Avec des titres
comme Concert dans unœuf, ou, plus expliciteencore, Le Jardin des
délices,l’univers du Hollandais envahit la scène de son théâtre. Quant à
1Tardieu,«insuffisamment honoré » selon Ionesco,il fait de l’art l’un de ses
thèmes de prédilection qu’il décline sous des formes très variées.Ainsi
Figures offre une série de quatorze textessurdes peintres ou des musiciens;
LesPortes de toile contiennent De la peinture qu’ondit abstraite, ensemble
de proses et aquarelles de VieiraDaSilva, de Staël à Klee en passant par
Wols,Hartung, Bazaine, Kandinsky ou Villon. Tardieu composeaussi Les
2Poèmesà voir illustrés d’eaux fortes d’Alechinsky comme Carta Cant a,
réalisé unan tout justeavant Chaquematin de Ionesco. En d’autres termes,
es’ils sont moins intimes et généralisés qu’àlafin du XIX siècle,les rapports
entre les peintres et les écrivains demeurent courants.Avec le théâtreet les
edramaturges,c’est une tendance qui ne fait que se renforcer au cours du XX
siècle, alors queles peintres collaborent de plus en plusàlacréation de
décors ou d’effets scénographiques.Cependant,Ionesco n’entretient pas
seulement des liens d’amitié avec différents artistes.Parmi les auteurs de
théâtrede sagénération quenous avons cités et auxquels il est souvent
associé,c’est undesseulsqui se mettentvéritablement à peindre, et dont
l’œuvrepicturale– critiques mais aussigouaches ou lithographies – atteigne
un tel volume. Contrairementàcelles des autres dramaturges, ses activités
autourdesartsplastiquesrestentinconnues.
Pour suivreplus aisément le cheminement de Ionesco,ilimportede se
familiariser avec son activitépicturaleet la réception de ses œuvres.
Amateur d’art,l’auteur fréquentegaleries et peintres à qui sont dédiés
certains de sestextes.Puis il est lui-même au centredenombreuses
manifestationsquiprésententses gouaches et lithographies
réaliséesàSaintGall. Ce tour d’horizon permet de découvrir le contextedans lequel il peint,
etlesexpositionsquilui sontconsacrées,au-delàdesfrontières surtout.
1LQI,p.46.
2Voir Le Miroir ébloui. Poèmes traduitsdes arts, 1927- 1992: l’ouvragecontient Figures
(1944) et LesPortes de toile (1969), qui reprend notamment De la peinture qu’ondit
abstraite(1960),Gallimard,1993.CartaCanta, textedeJ.Tardieu,«Portraitàladiable» sur
10eaux-fortesd’Alechinsky,R. etL.Dutrou,éd.limitéeà130exemplaires, 330x340cm.
17Les motifs de ses gouaches,eux,nous renseignentsur les motivations
profondes de Ionesco.A son rejet delalittératurecorrespond l’avènement de
la peinture, quête salvatrice. Thérapeutique, elle n’est pas seulement un
dérivatif,maisla voiedel’apaisementintérieuret dela sérénité spirituelle.
Ce parcours,del’introspection psychanalytiqueà la quête
métaphysique, est aussiceluides personnages de ses pièces.Spectateur de
son théâtre, on s’aperçoit qu’il est éminemment visuel.On pourrait même
parler de l’univers plastiquede son écriture, d’un « théâtrepictural». Les
critiques d’art deIonesco mettent en lumière quelques-uns de ses aspects.Le
plateau avec ses accessoires et son décor,mais aussi le langage des
personnages,«donnent à voir». La scèneappelle la peinturedefaçon
impliciteou explicitejusqu’àcréer destableaux vivants ou des
«personnages-peinture».
Les critiques ne selimitent pas àéclairer certaines pièces.Elles
contiennent non seulement lesquestions fondamentales de Ionesco sur l’art
mais elles mettent en même temps en doutelapertinencede tout discoursqui
s’y rapporte. En d’autres termes,au-delàdela rechercheartistiquedes
peintres qu’elle tentedecerner,l’écriture sur la peintureest aussi une quête
formelle sanscesse renouvelée.
18DUPLATEAUAUPINCEAU
Quelquesrepèresen guisedepréambule«Vouspouvezfaire unanti-reportage.Vouspouvezfaire un
reportage sur lesdifficultésdefaire un vrai reportageavecmoi.
Unanti-portrait,c’est unportraittoutdemême.Oui, sion
réussitàfaire unanti-portrait,c’estbienplus vrai qu’un
1
portrait.»
«Je voudrais quecemoisd’aoûtnefinîtjamais.Je voudrais
êtredestinéàfairedecelamonéternité. Montertous les jours
versl’atelier,etgribouillertousles jours cesfiguresetces
2
traits innocemmentrailleurs .»
Remettonsàl’honneurles publications laissées pour comptedel’auteur,
établissons le réseau de sesrelations,connaissances,proches,afinde situer
sa vocation de peintre, et,avant elle, ses «critiques d’art», dans leur
contexte.«[L]acontradiction, quiluiapparaît comme la loi del’existence et
le caractèreessentiel du réel,constituepourlui un modehabituel d’êtreet de
3penser », écrit Michel Lioureàpropos de Ionesco. C’est tellementvrai que
le dramaturge faillit ne jamais connaîtrelaGalerie Erker où il peint
finalement pendant plus de quinze ans: à l’occasion d’une de ses
expositions,GérardSchneider avait demandé à Francisco Larese de convier
4l’auteur .Alagrande surprisedes galeristes, Ionesco avait acceptéasse z
rapidement… pour sedécommander au dernier moment.Connaissant l’hôtel
où résidait l’écrivain, les organisateurs de l’exposition lui envoyèrent une
voiturecensée être à sa disposition pour visiter la ville. Ionesco fut en fait
emmené à son insu à la galerie Erker.Les premiers invités à l’expositionde
Schneider étaient déjà arrivés et Ionesco fut contraint d’improviserun
discours justeavant le vernissage. Jürg Janett se souvient encoreavec
émotion et humour de cette première rencontreavec l’auteur quile prit
comme secrétaire pour rédiger son texte, «Pourquoi lesvernissagessont
1 Propos d’E. Ionesco dans le film de Michel Mitrani, Ionesco à Zurich: àquoi joue
Ionesco?,ORTF,1969,50mn.49 sec.
2LBLN,p.52.
3«Legoût de la contradiction»,dossierspécial,«Ionesco: L’expériencedurefus»,
MagazineLittéraire, n°335, septembre1995,p.44.
4En 1961.Francisco Lareseet JürgJanett sontlesfondateursetdirecteursdelagalerieErker,
àSaint-Gall.
21inutiles»… Cettedécouvertedes lieux est une révélation pour Ionesco qui
restera sous le charme de Saint-Gall. Il en parleracomme de «laplus
1merveilleuse ville de Suissealémanique » où il trouveraàchaque séjour
2« unpeudece reposdel’âme,indispensablepour respirer,pour vivre(…) ».
Cetteanecdoteenguisedepréambule révèlebienplus lapersonnalitéde
Ionesco etses choixultérieursqu’une chronologie détaillée. Rapporter
presque scientifiquement les événements n’explicite rien. Kunderale
signale :
«[l]’homme qui veut que sa vie aitun sensrenonceà chaquegeste qui n’aurait
passacauseetson but.Touteslesbiographiessontécrites ainsi.La vieapparaît
comme une trajectoire lumineusedecauses,d’effets etde réussites,etl’homme
fixantson regardimpatientsur l’enchaînement causal de ses actes,accélère
3
encore sacoursefolle vers lamort ».
Evoquons certainesréférences de Ionesco, quelquessolides liens d’amitiéou
rencontres marquantes de l’auteur.Glissons-nous dans sa vie picturaleet
imaginaire ; évoluons dans son quotidien d’homme public le temps de
quelques pages,pour disposer,jeter ça et là les éléments de son monde
plastique.
L’art pictural ne surgit pas du néant dans la vie du dramaturge maisse
manifestedefaçon récurrenteparmi ses préoccupations principales.Son
premiertexte repérable date de 1937.Eugène Ionesco est alors âgé de
vingt4huit ans et écrit en roumain sur «[u]n certainVan Gogh ». L’intérêt de
l’auteur pour la peintureapparaît dès sajeunesseet sepoursuit par la
fréquentation régulièredes muséesoudespeintres tout aulongde sa vie.
Ionesco écrit abondamment: on connaît le volume de saproduction
théâtrale– une trentaine de pièces – la fréquence de ses interventions dans
les journaux,à la télévision, ainsi queles intérêts ou les goûts éclectiques de
l’auteur.Des textes sur l’art,on en compte plus d’une quarantaine.
D’importance inégale,ces écrits sont publiéssous des formes aussidiverses
que des articles, des préfaces ou de courtes monographies, sur des supports
allant de la simple plaquetted’exposition au livreprécieux ouàl’édition de
luxepour bibliophiles.Certains,comme Untitled, où Ionesco rendhommage
1Fascicule de l’exposition à la galerie La Hune, Fac-similedeIonesco,octobre-novembre
1984,p.1.
2LMP,p.18.
3Milan Kundera, L’Art du roma n, Gallimard, 1986, p. 196, citépar ColetteCosnier,«Les
piègesdelabiographie»,La Créationbiographique, BiographicalCreatio n, sous ladirection
de MartaDvorak,P.U.deRennes et Association Françaised’Etudes Canadiennes (coll.de
l’AFEC),1997,p. 32.
4Voiren finde volumece texteinédit en françaiset traduitparMarie-FranceIonesco.
22à RichardLindner, présentent des lithographies de l’artisteetsonttirés à
moins de deux cents exemplaires.C’est le cas de l’ouvrage sur son ami
italien, Piero Dorazio. Quelques Fleurs pourdes amis avec un coup d’œil
esur le jardin aux éditions du XX siècle est illustré par Miró. Tandisque
dans HommageàFritz Wotruba, les lignes manuscrites de Ionesco sont
lithographiées,et tousles exemplaires contiennent uneeau-fortede Wotruba.
Le principe est repris pour Chaquematin en 1988: Ionesco écrit pour une
suitede dix eaux-fortes d’Alechinsky. Avec une publication aussi restreinte
des textes,ilsrestent bien sûr peu connus.On aurait cependant pu imaginer
qu’une maison d’édition rééditât plus largement les ouvrages sous des
formes classiques et moins onéreuses.Erker Verlagpublia,par exemple,
l’HommageàFritz Wotruba à des conditions plus abordables. C’est aussi ce
qui s’est passépour Le Blanc et le noir illustré de lithographies de Ionesco,
d’abord paru en deux cents exemplaires en 1981 aux éditions Erker, puis
largement diffusépar Gallimardàpartir de 1985. Tel n’apas étélecas de la
plupartde ses écrits surl’artdemeurésdansl’ombre.
Revenirsur quelques aspects de sa viepermet de brosserleportrait d’un
auteuresthèteet amateurdepeinture.
Findes années cinquante, les Ionesco visitent Venise. Marie-France, la
fille d’Eugène alors adolescente se laisse initier àla peinture par son
père:«(…) d’ici, tu ne vois pas le sujet.(…) En t’approchant, tu vois le
sujet.Mais de loin,ce sont des énergies,des lignes,des couleurs,des
1formes»lui dit-il en commentant un chef-d’œuvred’Ucello. Le dramaturge
reprendprécisément cette idée quelques années plus tardencomparant la
peinturefigurativeà la peinturenon-figurative.Al’occasion d’une de leurs
expositions,les œuvres de Constantin Byzantios lui permettent de
développer en quelques lignes la thèse qu’il soutientàcontre-courant de la
pensée critiquelaplus répandue. Ionesco préface de la mêmemanièrele
e 2catalogue du 17 salon des Réalités nouvelles de 1962 où sont exposés,
entre autres Istrati, Dumitresco et Byzantios. Dans les deux cas, ses propos
rappellent le polémiste de La Cantatricechauve et sont un clin d’œil à la
logiquedébridéede La Leço n. Le critiqueaffirme
quelapeinturenonfigurative est figurative tandisque celle-ci,à l’inverse, reste loin de toute
figuration. Ainsi, le dramaturge citeAndréLhote et s’interroge sur l’artiste
dont parle le peintre.Apremièrelecture, dit Ionesco,il paraît évident que
LhotedécritunMondrian ou un Geer VanVelde dans son commentaire. Or,
les tableaux concernés sont ceux deBruegel et Mantegna, s’exclamel’auteur
qui termine son article sans finalement beaucoup de commentaires sur
1ProposdeMarie-FranceIonesco (mars 2004).
2 eCataloguedu 17Salon des Réalités Nouvelles, 7-29 avril 1962,Musée Municipald’Art
Moderne.
23Byzantios, sinon qu’il le« tien[t](...)pour un des peintres les plus originaux,
1les plus subtils… et les plus saisissants de ce temps, qu[’il] connaisse ».
Ionesco de conclure par une pirouette: « si je ne puis le saisir,lui, il me
saisit».
En d’autrestermes,l’auteur préfère sortir de la « querelle» de la
figuration qu’ila soulignéeen affirmant la très grande difficultéde rendre
compte d’un tableau par les mots.Il rappelle dans Découvertes que l’œuvre
n’est pas une forme seule,comme semblent parfois le laisser entendreles
critiques maisun tout,dont le sujet et la structuredépendent l’un de l’autre.
Il préfèredonc substituer au différenddela figuration ou de la
nonfiguration, une vision plus largedelapeinture.Ionesco décaleleproblème et
laisseau spectateur le soin de trancher: l’art interroge.« L’œuvren’est pas
2une série de réponses», dit l’artiste«elle est une série de questions ». Elle
reste donc en suspens et échappeà tout système qui voudrait la faire
dépendredecritères figés.
Plus tard, c’est lors de la visited’une exposition de Soutine et
Modigliani à Picadilly que l’artiste explique à sa fille que la «facilité» de
Modigliani ne résistepasàlaforce du peintre russe, plus proche de sa
sensibilitépicturale. Les arts ont toujours passionné l’homme puis l’écrivain
qui choisit finalement de tenter lui-même l’expériencedelapeinture. Son
intérêt pour cettediscipline n’est ni un engouement soudain ni lié à
d’éventuelles commandes professionnelles.Disons simplement que ses
«critiques»ont misaujour cettepréoccupationpermanenteet ancienne.
Des notions de peinture, Ionesco en acquiert en préparantson certificat,
puis,autodidacte, en visitant les musées et les expositions.Plus tard, en
France,ilnedessinepas encore qu’il est déjà entouré d’artistes dont certains
comptent parmi ses amis.Le milieu des galeristes et desvernissages fait
partie intégrantede son quotidien. Il est invité, reçu par des personnalités du
mondedel’art,marchands,artistes ou critiques.Ionesco est une célébrité, un
homme «médiatique» quiadéfrayéles chroniques littéraires et s’impose
désormais dans les théâtres et les tribunes des journaux.Ses défenseurs et sa
notoriétélui ont ouvert la voie de la vie culturelle,littéraireet artistique
parisienne puis internationale.MyriamPrévot – alors directrice de la Galerie
de France – compte parmi ses proches et lui présente très tôt de nombreux
3peintres.Le suicide de son amie, en 1976,affecteprofondément l’écrivain.
Ionesco luidoit de nombreuses amitiés avec des artistes et la découverte de
1Plaquettedel’expositionByzantios,galerieJeanneBucher,janvier-février1963.
2D,p.15.
3«Myriamet autres», Un Homme en question, Gallimard, coll.«Blanche», 1979, p.
130135.
24pratiques picturales qu’il ignorait.A travers Gildo Caputo également,
l’écrivain seraliéàcettegalerie particulièrement activeàl’époque. C’est
egrâce à lui que la peinture de Ionesco est présentée au 19 Prix international
d’Artcontemporainde Monaco en1985.
Alors que ses piècessejouentsur lesscènes de théâtre, le dramaturge
connaît déjà le cercle des artistesquioccupent la place parisienne.
Manessier,Soulages,Singier,ou Pignon sont des proches queIonesco côtoie
tout au long de sa vie.Plus tard, il rencontreHartung et Poliakoff grâce à la
galerie Erker.A l’ateliersuisseen même temps queGünther Uecker – qui
l’admirebeaucoup – Ionesco colore une des gravures sur bois de l’artiste,
1«pour essayer [s]es couleurs »! De Brancusi auquel il voue presque un
culte, le dramaturge se rappelle sesvisites à l’atelier d’Istrati. Autour du
poêle,avec le peintre, ils parlaient amicalement du mauvais caractèredu
sculpteur qui venait de repartir.Lamort de celui-ci en 1957 empêche
Ionesco d’entretenirdesrapports plus familiers avec lui.Plus importante que
sa rencontre, au-delàdel’anecdotique, restel’œuvredeBrancusi, la pureté
de la ligne,laforme dans son essence. Nul sculpteur ne seraàlahauteur de
ce dernier dans l’esprit de Ionesco.L’auteur fréquenteautant«lanouvelle
peinture» queles«classiques».Il appréciebeaucoup laNational Galleryde
Londres,aime s’attarder dans des salles flamandes ; partout où des toiles
hollandaises sont exposées,il y cherche Pieter de Hooch, undes peintres
qu’iladmireparticulièrement.
Ionesco doit certaines œuvres accrochées aux murs de son appartement
à la générosité de ses amis inspirés parses pièces de théâtre. Yves Tanguy
peint l’affiched’une représentation allemande des Chaises. Nathalia
Dumitresco lui offre un rhinocéros.Giacometti, quel’écrivainconsidère
ecomme l’undes plus grandssculpteurs du XX siècle, lui rend hommage par
un dessin: touchéparune représentation du Roisemeurt, l’artisteoffreà
Eugène son portrait, visagede traits tourmentés,pour le féliciter.Ionesco ne
put le remercierqu’à titre posthume car le sculpteur mourut quelques jours
plus tard. Max Ernst qui avait écouté chez des amis la lecture de Rhinocéros
parson auteur,lui expédie une petite toile de l’animal.Avec safemme
Rodica, le dramaturge séjourneàplusieursreprises dans la maison des Ernst
sur les bords de Loireoù l’ententeentreles deux ménages est l’expression
d’une solideamitié.
1ProposdeIonesco rapportésparUrbanStoob (2004).
25LeRhinocéros,MaxErnst,
Huile surtoile, 30x26cm.1959,coll.particulière.
Monjeudel’oie,NathaliaDumitresco,
Gouache, 24x14cm,coll.particulière.
La complicitéentreIonesco et Victor Brauner naît dans les années
cinquante. Souvenirs et dernièresrencontres ou l’hommage rendu par
Ionesco aupeintrelors de sondécès en 1966 expriment avec émotion la vive
affection qu’il lui témoignait.De sadernièreexposition, Ionesco ditque
«c’étaient les plus beaux tableaux de lui» qu’il ait «jamaisvus ». Puis,
résigné,ledramaturge évoquela mort de son ami, de son «pauvreVictor
Brauner», avant d’ajouter avec tendresse, «il m’en avait fait des
confidences!».Compagnon de longues discussions,de vacances à
Varengeville, c’est l’homme quimanqued’abordet avanttoutàIonesco.Il
apprécie le peintre mais l’amilaisse un vide douloureux.Parmi les
surréalistes,après Max Ernst bien sûr, c’est Magritte qu’il préfère et Dali.
Lorsde sa rencontreplus anecdotique quemarquanteaveclepeintrecatalan,
Ionesco reçoitunhommage daliniendes plus laudatifs:«[c]her Maître, tout
1ce quiest rhinocéros est nôtre ». Le Catalan introniseainsi Ionesco qui peut
pénétrerlecercleétroit desinitiés« rhinocériques»… Quant à Delvaux dont
ilaimelapeinture,c’estgrâceà safille qu’illedécouvrebienplus tard.
1Anecdote relatéeparMarie-FranceIonesco (2004).
26Portraitd’Eugène(offertàRodicaIonesco),Miró,
Aquarelleetcrayon,15février1964,54x47cm.coll.particulière.
Personnalitéessentielle de l’art moderne,Joan Miró est une figure
incontournable pour l’auteur.Lapeinture, les couleurs,legeste, tout chez
Miró susciteémerveillement et admiration, tout imposele respect.Ionesco le
célèbredans deux écrits dont leplus tardif s’intitule sans équivoque«le seul
1peintre qui osedémontreràDieu qu’il s’est trompé ». Peut-on trouver
formule plus éloquente ? Miró est déjà âgé lorsque Ionesco fait sa
connaissance. La distance quilessépare et leur activité n’ont pas permis
beaucoup de rencontres entreles deux hommes pourtant liés parune estime
réciproque.«Pour Eugène Ionesco,avec toutema sympathie et admiration»
dédicace Miró en têted’Un coupd’œil surlejardin.Lepeintreexécutedeux
portraits des Ionesco: celui de Rodica, qu’il offreà son mariet celui
d’Eugène Ionesco, queMiró, poète, choisit de donneràlafemme de son
ami.«Joan Miró ne se trompejamais»,dit l’auteur.Mieux encore,«avecle
temps,laplupart des gens s’enlisent, s’engourdissent.Joan Miró s’allège et
2se spiritualise ».
1Paris-Match,10novembre1978et Unhomme enquestionop. cit.,p.198.
2 eQuelques Fleurs pour des amis avec un coup d’œilsurlejardin, XX siècle, Paris, 1964, p.
14.
27A cette sériedeportraits deIonesco s’ajoutecelui d’Etrog. Ensemblede
1« "nœuds" [qui] ne sedéfont ni ne s’ouvrentplus », les formes entremêlées
tentent vainement de faire sourirele visage tristedel’auteur.Malgréles
pinces et les maillons qui s’accrochent les uns aux autres, tout semble
s’affaisser inéluctablement.L’équilibreest incertainmais l’architecture
mouvante, précaire, tient bon encore… pour combiende temps? Un an
auparavant les deux hommes collaborentsur unouvrage, Chocs. Etrog crée
treizelithographies pour l’édition de luxedecepoème qui paraît en 1969à
New York.
Avec celuidePol Bury aussi, le chemin de Ionesco se croise. L’auteur
essaiede traduire verbalement l’expérienceambiguë quile subjuguedans les
cinétisations de l’artiste: créer le mouvement dans l’immobilitéou l’arrêt
dans le geste, dans l’inéluctable.Pour lui, Bury est «extra-terrestre»,
compliment ionescien aussiélogieux que l’était « rhinocéros» dans la
bouchedeDali! Deux ans après la préface qu’il rédige pour sa
monographie,Ionesco publie unarticle sur ses fontaines.Il voit en elles
l’opposédece qui est d’ordinaireassocié au machinisme: la mécaniquede
Buryrenvoie,contre touteattente,àl’esprit humain. Elle est «architecture»,
2«construction vivante ». De ses fontaines,en totaleharmonie avec le décor
qui les entoure, émanent l’humanitédeleur créateur,la vie.C’est d’ailleurs
ce que PolBury appréciechezIonesco à travers l’humourdécalédel’auteur.
Plus de trente-cinq ans après,lepeintre se souvient queIonesco avait écrit
sur son exposition de 1966 etàdeux autres occasions.Il citeles premières
anecdotesquilui viennent en mémoire: un déjeuneràlacampagne,dans la
maison des Ionesco.Ilsvont partiret Eugène,grave, s’arrête pour cueillir un
citron. Interloqués,les autres l’interrogent: «[i]lfaut toujours avoir un
citron sur soi ». PolBurysourit.Ladernière foisqu’il l’a vu,ilsse
rencontrent par hasardboulevarddu Montparnasse. Les deux personnalités
sont voisines et consultent le même médecin. Ionesco accoste son amiet lui
lanceavec gaieté,«j’ai étéchez le docteur,j’ai toutes les maladies». Il était
3trèsfieretil riait .
Si la listedes amis de Ionesco est longue, certains peintres,parmi les
plus proches ne doivent pas êtreoubliés.Ainsi AlexandreIstrati et Nathalie
Dumitresco, auxquels il consacreplusieurs écrits, sont parmi les plus intimes
de ses familiers.Ledramaturge signe d’abord un texte sur les deux artistes.
4L’unest« l’idéedela rupture», tandis que« le goût de l’ordre » caractérise
la seconde.On ne pouvait espérer meilleure somme des «deux principes
1Etro g,HannoverGallery,Londres,5mai-5 juin1970,nonpaginé.
2Derrièrelemiroirn°228,Paris1978,p.1.
3AnecdotedePolBury.Conversationaveclepeintre(avril 2004).
4Sous-titredel’article:«Peintresroumains en France:Istrati et Dumitresco», Parler n°15,
Grenoble1963.
28fondamentauxdeladialectique universelle: ils incarnent également les deux
1types fondamentaux de la psychologie humaine » dit l’auteur avec
bienveillanceet affection pour ses amis.Plus tard, en 1968,àl’occasion de
l’exposition d’Istratiàlagalerie Daniel Gervis,Ionesco souligne l’entreprise
périlleusedu Roumain, faire naître le mouvement dans l’immobilité, défi
difficileà relever dont le peintre semble s’acquitter au mieux.Ce qu’il
célébrait dans la confrontation Istrati-Dumitresco,Ionesco le reprendpour
les œuvres du peintre: sa« réalisation picturale paradoxale des
2antagonismes » fascine l’auteur.Ajoutons une personnalitéau cercleétroit
des intimes ionesciens.Il s’agit de Piero Dorazio. Le dramaturge admirele
traitement de la lumière, son« scintillement» dans la peinturedel’Italien.
3Pour Ionesco,«c’est de la peinturepure, c’est aussidu dessin pur (…) ».
Enfin, manqueà l’appell’ami fidèle,Steinberg. L’écrivainluidédie certains
4de ses écrits,ledessinateur luioffre une caricaturede La Cantatricechauve
etdesaquarelles.
Les amitiés ourelations de Ionescone s’arrêtent pas là, tants’en faut.
Mais cet aperçu permet d’esquisser son univers et des parcoursqu’il voit
évoluer.Del’anonymat,l’exil, des débuts modestes et difficiles,à
l’Académie française, Ionesco conserve un regarddouble sur le monde qui
l’entoure. Révolté,il profitede saposition d’hommepublicpourdénoncerla
tyrannie et condamnertoutepolitiqued’oppression. Ancrée dans le
quotidien,embourbéedans lepolitique,la vielui paraît lourdeet sans espoir.
Soubresauts ridicules devant l’étenduedu désastredu monde, ses
dénonciations le laissent souvent amer,las.Pourtant,l’échappéeexiste, pour
Ionesco.Le monde transfiguré luiest apparu,lorsqu’il était adolescent et il
n’ajamais pu oublier cette vision. Ni la guerre, ni l’exil, ni les péripéties
familiales ou pécuniaires n’altèrent la force de cetteimage.Le souvenir
disparaît avec le temps mais «legerme» est là.Or,«ce quim’intéresse,
5c’estle germe »dit Ionesco dansson Hommage àFritz Wotruba . La
lumière qu’ila vue s’étiole ou plutôt samémoire sefatigue. Elle ne lui
restitue plus l’intensité ni la justesse de son expérience mystique. Alors
Ionesco doit la retrouver ailleurs,par d’autres moyens.Il la cherchedans les
toiles,dans sa tentativepicturaleoù il retrouveparfois l’espoir.Les mots
l’embrouillent,l’épuisent.Fuir le discours le conduitàlalumièreou en tout
casàl’art, quipeutbeaucoup, selonIonesco,pourle salutdeshommes.
1«PeintresroumainsenFrance:IstratietDumitresco»,art.cit.
2Ibid.
3PieroDorazio, exposition àlagalerieErkerdu7févrierau7mai1981,n.p.,premièrepage.
41958.
5Saint-Gall,Erker,1975,nonpaginé,partieVI.Egalementdan sDécouvertes,p. 78.
29Cet état d’esprit ambivalent caractérisel’artiste. L’oscillation
permanenteentreEros et Thanatos,pulsion de vie et pulsion de mort,envol
et descente aux enfers.Ionesco lui-même n’acesséd’exposer ces deux faces
contraires.C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre son attirancepourla
peintureet sapropre vocation picturale, plus tard. Nous ne voulons pas dire
queIonesco,dès la fin des années cinquante, veut quitter les mots.Au
contraire, il est question, à cette période,depousser le langageà sapropre
limite. Cependant,l’auteur marque un intérêt constant pour l’expression
picturale qu’il va régulièrement,àdessein ou non,mettreen parallèle avecle
théâtre, comme si c’était le même type de quêteavec d’autres moyens,
comme sielle luioffraitune alternative. Enfin, Ionesco affiche une
préoccupation esthétique qu’il ne faut pas négliger: ses pièces sont
construites comme desspectacles.Il tient austrictrespect de ses didascalies
et n’a de cesse de parler de la miseen scène de sesreprésentations.Dès
1962,Notes et contre-notes regroupe unensemble d’écrits quiexpose sa
réflexion esthétique. On trouve d’ailleurs,dès cette date, deux textes publiés
sur l’art parmi les plus facilement consultables: les éditions Gallimard
réunissent«LePortrait anecdotiquedeBrancusi» et«Gérard Schneider et
1la peinture ». Deux ans auparavant,Ionesco avait livré une critiquede
Jacobsen repriseàl’occasion de deux expositions de l’artiste – en 1960
également – àAmsterdam et à Stockholm.Les formes primitives du
sculpteur inspirent l’écrivain qui les compareàdes figures de spectacles,
voiredesarchétypesthéâtraux.
En d’autrestermes,les deux activités del’artistene sont passuccessives
maissimultanées: il est critiqued’art et dramaturge en même temps.Deux
écritures différentesse côtoient ets’enrichissent: celle de la scène, en
premier lieu,plus régulièreet abondante, puis les textes sur l’art prennent
peuàpeu leurplacedans laproduction deIonesco.Nous l’avons vu,c’est ce
qui sepasseégalement dans la vie de l’homme public.En effet, si l’écrivain
siège sous la coupole et appartient au milieu littéraired’abord et avant tout,
il compteégalement maintes fréquentations artistiques.Ses écrits sur la
peinturene surprennent donc plus.Ionesco satisfait certaines demandes ou
acceptedes critiques de courtoisie.C’est ainsi qu’il écritsurFrançois
BaronRenouard, soulignelalibreexpression de Ronaldo de Juan,ou l’actualitéde
Jean de Mailly.Citons encoredes textes d’importanceinégale: Ionesco livre
2plusieurs pages sur Cadoret , parle en quelques phrases de Labarthe à
l’occasion d’uneexpositionàlagalerie Armand Zerbib,en 1976,deMichèle
Forgeois qui présente ses œuvres à la galerie Brigitte Schehadé en 1980. Il
saluel’invention des formes de l’un et,ce qu’il connaît bien en son for
intérieur,lemondeconflictueldusculpteur.
1Lesdeux textessont respectivement auxpages341 et349deNotes et contre-notes,op. cit.
2Fonds«EugèneIonesco»,BibliothèquenationaledeFrance.
30Le dramaturge regrettel’oubli d’Annenkov, rappelle l’humilitéde
Mondzain, évoqueavec émotion les Christ de bois dusculpteur Georges
Apostu. Ailleurs, il se remémore sa rencontre avec Joseph Iliu dont il
retrouve lessculptures au hasardd’un voyage au Canada.Intéressé par son
travail, Ionesco rédige un texte sur les monuments urbains de l’artisteet
espère en voir s’implanter en Europe.Des peintres aussidifférents que
1Byzantios, Alechinsky, WifredoLam, Turner ou Siegfried se retrouvent
encore sous la plume de Ionesco.Avec Alechinsky,l’auteur raconte des
histoires,celles qu’il imagine sur la toile,celles qu’il voit.Il proposedes
«approches » du peintre, des impressions et trace un sentierquele
spectateur est libred’empruntervers le «monde extraordinaire
2d’Alechinsky».
Que retenir des écrits de Ionesco,de ses conversations avec son
lithographe ou safille ? Le dramaturge, sensible à l’art quiluiest
contemporain, ne néglige pas pour autant la Renaissance. Il parle parfois de
LéonarddeVinci. La peintureflamande l’enchante,àpart celle de Rubens
qu’il juge«narrative»,bavarde et« sonore».Ilferales mêmesreproches au
Greco,dontseul L’Enterrement du Comted’Orgaz échappe au pathos qui
l’agace.Cetteopinion lui vaudra une querelle sans conséquence avec
Arrabal,fervent défenseurdu peintre.PourIonesco,influencéparla tradition
byzantine,la seule possibilitédepeinture religieuse restel’icône.Il compte
le Musée Van Eyck de Bruges parmi ses favoris.Chez les Hollandais,il est
notamment sensibleàRembrandt.Mais c’est sans doute dans les œuvrede
Vermeerqu’il trouveleplus d’échoà ses aspirations mystiques,comme il le
laisseentendredans le«Musée imaginaire»,émission tournéeàLaHaye.
Dansson panthéon trônent Bosch et Bruegel, Piero della Francesca, Fra
Angelico, ou Canaletto. Des impressionnistes, il retient Manet plus que
Renoir et les toiles presque abstraites des ciels de Turner; le fauvisme
allemand, en revanche, le laisse perplexe. Avec «lecubisme,avec Klee,
3avec VanGogh et Renoir, avec les impressionnistes, avec Delacroix», la
peinture selibèrepeuàpeu des règles qui labrident, tandis quelalittérature,
elle, tarde à se remettre en question.Ionesco apprécie Utrillo, prefèrela
retenue de Geer VanVelde au lyrisme de son frère, Bram. Les figures
majeuresqu’il admire sont Kandinsky, Klee et Mondrian,«les trois grands
maîtres» ainsi queMalévitch. Pour Ionesco, Brancusiaussiavaitrendu la
relève impossible.Demême, après de tels artistes,la peintureabstraite
stagne ou devient redondante. «[Q]uelques naturesvigoureuses» existent
1 Ibid.
2«TroisApproches»,Alechinsky,Peintureset écrits,YvesRivière,1977,p.11.
3 e17SalondesRéalitésnouvelles,op.cit.,p.1.
311cependant comme« un Soulages, unSchneider, unHartung, unMathieu»,
mais ellessefontrares.C’est bienplus tard, vers la finde sa vie, que
l’auteur découvreDelvaux,et s’intéresseànouveau aux surréalistes,à
Magritte,à sonami Masson.
Citonsquelques critiques d’art,cettefois,pour compléter le cercledes
fréquentations de l’auteur.L’Anglais John Russel et Gaëtan Picon viennent
s’ajouterà ses amis.Grâceàcedernier,Ionesco obtient la commande de
Skirapour Découvertes. Il n’est pas prévu,au départ, queledramaturge
dessine lui-même dans l’ouvrage. En revanche, il doit choisir l’artiste qui
2illustrera son texte . Ionesco annoncealors qu’il réaliseralui-même ses
3dessins et tient têteàl’éditeur . Cet albumillustrémarqueles premiers traits
de Ionesco.En effet, s’il crayonne des motifs divers depuis quelques années,
il en publie pour la premièrefois en 1969. Mentionnons un autreouvrage
illustrépar l’auteur, une publication discrèteet lointaine de Victimesdu
4 5
Devoir . La pièce est créée depuis vingt ans quand Ionesco la met en
images.Livrede travailbilinguedestiné àdes étudiants américains,cet
ouvrageéditépar VeraLee est le seul textede son théâtre illustrépar le
dramaturge.L’auteur ne mêlepas ses deux activités,et ne peint pas les
décorsde sespièces.
Pour Ionesco, sanouvelle activitéest «à la foisunart etune
6thérapeutique ». Il commence par le dessin puis expérimentelagouache.
Alors quelelangage l’assaille,lapeinturele soulage et ledétend.Il retrouve
grâce àelle la légèreté qui permet de ne pas seprendreausérieux.Sa
peintureest une distraction d’abord et avant tout, un nouveau jeu.Lorsque
Ionesco se lance dans l’aventure de Découvertes, il n’aaucune ambition
particulière. La réaction favorable de ses amis,decertains critiques ou
peintres lui donne du cœur à l’ouvrage. Son livre est bien accueilli. L’auteur
avait besoin d’exprimer son imaginaire, en avait assez des mots.L’art
pictural s’offreàluicomme une voiede salut.
Après la publication des dessins, une exposition s’organisegrâceàla
femme de Denis de Rougemont qui travaille à la galerie Iolas et apprend la
dernièrepublication de son ami. Intéressée parses figures,elle prépare
l’accrochage des originaux de Découvertes à Genève, en 1970.L’accueilde
1Untitled,A.C.Mazo,Paris1975.
2Dans la même collection, on citera, entre autres,La Mise en mots, d’ElsaTriolet, Lesmots
danslapeinture,deButor etJen’ai jamaisapprisàécrireou lesIncipit,d’Aragon.
3C’est ce quel’auteur racontedans Ionesco ou Comment ne pas s’en débarrasser?, Omnia
video production, 1988. Le Blanc et le noir (p. 7) est le seul texteoù la version de Ionesco
diffère: ce seraitSkira qui lui auraitdemandéd’illustrerlui-même sonouvrage.
4Victimesdu devoir andUne victimedu devoir, éditions VeraLee, Boston,Houghton Mifflin,
1972.
5Écriteen1952.
6«Pourquoijepeins», entretien avecGiovanniLista,Ligeian°2,juillet-septembre1988.
32la presseest discret et mitigé.Dans Réforme, RittaMariancic parle de
1«maladroits etunpeu cauchemardesques dessins d’enfant » et préfère
commenter le texte au détriment des illustrations.A l’inverse, Denis de
Rougemontsaluelanouvelle activitédel’écrivain. Il voit des «dessins
d’enfant», qui cherchent «la source et non la forme,d’émotions
inconscientes» et proposede«découvrirun autreaspect créateur d’un des
artistesqui se sont insérés de la manière la plus aiguë dans la conscience de
2notre temps ». Deux autres expositions vont suivre. Fin août,les dessins de
Ionesco au crayon decouleurs et au feutre sont montrés pourlapremière fois
en France,à Biarritz.François de Vallombreuse, directeur de la galerie
éponyme,aétéinformédela tentativepicturaledeIonesco et monteleprojet
aussitôt.Puis la Galerie La Mouffe,àParis,accueille les œuvres en mars de
l’année suivante. Par le hasard et le jeu des relations,Ionesco exposeainsi
rapidement dans des lieux différents.Quelques articles de presse signalent
l’une ou l’autredes manifestations mais la plupart ignorent l’événement de
Genève. Ils mentionnent l’exposition de Ionesco dans le SudOuest ourue
Mouffetard,àParis,notamment parce queledramaturge vient d’êtreélu – en
janvier 1970 – sous la coupole. On peut ainsilire dan s un article de
L’Aurore: «Pour la premièrefois,les œuvres d’unacadémicienfrançais
3sont accrochées aux cimaises ! ». Dans l’ensemble,les critiques se
prononcent peu mais semblent plutôt bienveillants. L’Aurore, parle de
« talent», Le Parisien, sous la plume d’AlainLeblanc est « sensible à
l’émerveillement de l’auteur devant la Création». Il ajoute quel’humour
« semêle(…)àcetteexpression naïvedes thèmes éternels dont l’évocation
4symbolique se teintede tendresseet de générosité ». FranceSoir ne prend
pas de risqueet reprend les propos de l’artiste.«Jene sais pas si ce queje
5faisestbienou non»,«ilfautattendre »conclutCarmen Tessier.
La mêmeannée,les œuvres de Ionesco sont accrochéesàlaGummesons
6KonstgallerideStockholm,avec les peintures de Violet Tengberg. François
de Vallombreuse avait été«captivé par la précision unique» quel’artiste
7«emploie pour s’exprimer d’une façonnaïve ». C’estàlui quel’on doit
1Réforme, samedi14mars1970,p.12.
2«Expositionà Genève. IonescoàlaGalerie Iolas», La Gazettelittéraire,Hebdomadaire
desLettres etdesArts, samedi-dimanche11-12juillet1970,nonpaginé.
3Anonyme,«UnpeintrenomméIonesco »,L’Aurore,26 août1970,p.9.
4«Ionescopeintre»,LeParisien, 22mars1971,p. 6.
5« Avec sa première exposition de peinture, Ionesco prend sa revanchedemauvais élèveen
dessin»,art.cit.
6Certains ouvrages mentionnent un article dont le titre laisse supposer qu’il y aurait eu une
expositionde Ionesco aux Etats Unis:«Los Angeles,après Paris, vadécouvrir lestoiles de
Ionesco»,L’Aurore,2septembre1970.Lesréférencesdecetarticle sontfausses; cependant,
il est toutàfait possible qu’àl’occasiondela venued’Eugène Ionesco pour une conférence,
uneexpositionde sesœuvresaitétéorganiséeàLosAngeles.
7Introductionàl’expositiondeStockholm,plaquetted’invitationàlamanifestation.
33l’initiativedecetteexpositionàStockholmàlafin de l’année1971. Les
peintures repartent donc àl’étranger et ne retourneront en France,
ponctuellement, quebeaucoup plus tard. D’ailleurs,c’est principalement
hors des frontières nationales quelepeintreest connu,en Suisse, surtout,et
en Allemagne où il exposele plus,de façon régulière.Avant d’aborder les
manifestations artistiques de Ionesco,ilest nécessairede s’interrogersur les
raisons d’ungrandchangement.Eneffet,après la sortie de Découvertes,
l’auteur ne rédige plus aucun textependant près de deux ans.« J’avais
besoin de m’exprimer au moins d’une autrefaçon»,dit-il, «car à cette
époque, je ne pouvais plus écrire(…).Jedessinai(mal)pendant deux
1années,jour et nuit et j’ai fait des centaines de gribouillages ». Ionesco
traverse une crise. Il est en dépression, fatiguédela vie,éreintépar les mots
qui ne lui sont plus d’aucun recours.Oncomprend la réponse qu’il donne à
Thierry Zéno, «j’aime la peintureparce quec’est l’art du silence, la
2
peinture, l’art du silencepar excellence ». Les prémices de cet éloge
apparaissent dès le Journal en miettes, lorsqueIonesco tientundiscours
désabusé surlelangage.
«Le verbe estdevenuduverbiage.Toutlemondea sonmotàdire.
Le mot ne montreplus.Lemot bavarde.Lemot est littéraire. Le mot est une
fuite. Le mot empêchele silence de parler.Lemot assourdit (…)Le silence est
3
d’or.Lagarantiedu motdoitêtrele silence ».
Le dramaturge change donc de voie.Sapensée se renforce etse
confirme avec le temps.A la mort de Beckett, il publie un article dans Le
Nouvel Observateur. L’anecdote sur laquelle il s’attarde est tout aussi
significative: il revoit l’Irlandais déjeuner avec Bram Van Velde à la
Coupole, sans échangerune phrase. Il se remémore alors la parole de Vigny,
4« seul le silenceest grand, tout le resteest faiblesse ». La peintureest son
recours dans cette impasse, la seule issue quiluioffre encore unespoir.
5Ainsielle n’est passeulementune« revanche de mauvais élève en dessin »,
comme le dit Carmen Teissier,mais correspond à unbesoin profond.
Ionesco donne également deux autresréponses pour justifier son
apprentissage des arts plastiques.D’une part,la commande de Skira aurait
été undéclencheur ; d’autrepart,il raconte – non sans humour –, comment
sonneuropsychiatrejungienl’auraitorientépardéfaut :
1LBLN,p. 7
2Voixetsilences,op.cit.
3JEM, p. 121. Notonsàceproposqueles figures et petits personnages peints par Ionesco
n’ont en général pas de bouche. Les exceptionssont le plus souvent flanquées de gueules
dentées,monstrueusesetdangereuses.
4Le Nouvel Observateur du 4 janvier 1990, reprispartiellement par Emmanuel Jacquart dan s
LaBibliothèquedelaPléiade,op.cit.,p.CIV.
5FranceSoir, 27 août1970,p. 6.
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