Evie Offline

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Et si le secret du bonheur c'était de se déconnecter ?
 
Tomber sur les photos du mariage de son ex sur Facebook : check.
Se faire virer après avoir envoyé trop de messages persos depuis son adresse pro : check.
Trop, c’est trop. Cette fois, Evie a pris sa décision : elle se déconnecte, définitivement. 
 
Espionner ses ex sur Facebook : terminé.
Tweeter et retweeter n’importe quoi : terminé.
Poster des photos et attendre des likes : terminé.
Réactualiser Gmail toutes les trente secondes : terminé.
Instagram à tout bout de champ : terminé.
 
Evie se doute bien que son entourage aura du mal à comprendre son choix, mais elle en est convaincue, cette détox digitale est le seul moyen pour vivre l’instant présent et se connecter vraiment aux autres. Et même si @EvieRosen n’existe plus sur JDate.com, son cœur, lui, est tout sauf virtuel et reste disponible.
Publié le : mercredi 8 juin 2016
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280352376
Nombre de pages : 450
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« La technologie n’est rien. Ce qui est important, c’est de croire en les gens, de croire qu’ils sont fondamentalement bons et pleins de ressources et que, si vous leur donnez des outils, ils feront des choses formidables avec. »

STEVE JOBS

Prologue

Evie Rosen prit le carton d’invitation argenté posé sur sa coiffeuse et parcourut du regard le texte imprimé en cursives noires. Que diable fallait-il comprendre par « tenue chic et festive » ? Après dix heures passées au bureau, un samedi, cela relevait surtout de la gageure ! Elle fit glisser les ventaux de son dressing plein à craquer, écarta la rangée de tailleurs stricts, puis ses mains tâtonnèrent du côté des tenues plus habillées. Elle repéra alors une robe en crêpe de soie bleu marine qu’elle n’avait portée qu’une fois, aux funérailles de sa grand-tante. Pour le côté chic… Pour le festif, il lui suffirait de l’accessoiriser avec des boucles d’oreilles pendantes, de troquer les ballerines pratiques contre des sandales à brides et talons hauts, et le tour serait joué. Après avoir bataillé avec des fermoirs récalcitrants, s’être contorsionnée pour remonter la fermeture Eclair dissimulée sur le côté de la robe, elle se planta devant la glace et esquissa un sourire à son reflet. Chic et festif… Elle n’était pas mécontente du résultat. Si elle avait eu le temps de se faire un brushing et de travailler sa ligne de sourcils, on aurait même pu parler de perfection, mais compte tenu des circonstances ce n’était pas si mal. Par chance, ses cheveux auburn retombaient naturellement, dans un joli mouvement. Et son teint mat pouvait se passer de fond de teint et de blush.

Son BlackBerry se mit à striduler sur l’étagère, mais elle l’ignora, continuant à tracer son trait d’eye-liner ­waterproof. Ce n’est qu’une fois son rouge à lèvres appliqué qu’elle prit l’appareil pour le glisser dans la toute petite pochette recouverte de sequins qu’elle n’avait pas utilisée depuis des mois. Pas eu l’occasion !

Il ne rentrait pas dedans. La tuile ! Tout en se dirigeant vers la porte, elle essaya encore, le tourna, le retourna, força dessus… En vain. La conclusion s’imposa : il était techniquement impossible de loger ce téléphone dans cette pochette. Elle ne se voyait pas le garder à la main toute la soirée — ses amies la charriaient déjà assez comme ça sur son addiction au « Crackberry » —, mais il était hors de question de ne pas le prendre. Une avocate d’affaires sans son BlackBerry ? C’était aussi inconcevable que de ne pas se pointer au boulot un lundi ! Sans réfléchir davantage, elle releva sa robe sur sa taille et glissa l’objet aux courbes arrondies dans sa culotte en coton. Le clavier se plaqua contre son ventre, et elle tressaillit au contact froid du plastique. Les minuscules touches s’imprimèrent de façon presque organique sur sa peau, le téléphone devenant une sorte d’appendice corporel, ce qui était dans l’ordre des choses, si l’on considérait qu’il était déjà son prolongement au quotidien. Un jour, c’est sûr, sortirait de la matrice maternelle un petit humain plus évolué, avec un smartphone déjà implanté. Elle verrouilla le clavier pour éviter tout appel accidentel, puis inspira profondément et bloqua l’air dans son ventre avant de souffler lentement, pas mécontente du tout. Ça irait. L’appareil allait trouver sa place entre peau et tissu. Elle finirait par oublier jusqu’à sa présence… De toute façon, elle n’avait plus le temps de changer d’avis ou de trouver une autre idée.

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Et encore un ! songea Evie, lissant distraitement sa robe. Cette fois, c’était le mariage de Paul Kindling et Marco Mendez, des amis qu’elle avait respectivement connus à l’université et en cours de droit. Techniquement, les garçons étaient déjà mariés. Ils s’étaient officiellement passé la corde au cou quelques jours plus tôt, lors d’une brève cérémonie au City Hall. Aujourd’hui, ils faisaient une grande fête en ville pour célébrer l’événement, entourés de leurs amis et de leurs familles — du moins des membres « les plus ouverts » de leurs proches. Quinze ans qu’elle connaissait Paul, et elle trouvait le moyen d’arriver en retard à son mariage ! « Traînarde », pouvait-elle déjà l’entendre dire.

Elle était en retard et habitée de pensées mesquines de surcroît, à sa grande honte : elle venait de se faire griller la priorité encore une fois ! A travers le pays, des millions de gens essayaient d’empêcher des unions comme celle de Paul et Marco et pourtant, malgré les obstacles, ils se mariaient avant elle. Elle fit de son mieux pour contenir son amertume et museler les questions vaines du genre « pourquoi pas moi ? », qui parasitaient sa joie sincère pour Paul. C’était son ami. Un vrai partenaire de vie. Avec lui, elle avait franchi cette épreuve du feu que constituait la première année universitaire, puis plongé dans la vie new-yorkaise trépidante. Il pouvait se montrer frivole mais, durant ces quinze ans d’amitié, il avait toujours été là pour elle.

C’était sa sophistication qui sautait aux yeux au premier abord, une sophistication étonnante pour quelqu’un d’aussi jeune. Il s’était naturellement démarqué des étudiants de première année, qui venaient pourtant tous d’horizons différents — des classes préparatoires des côtes Est et Ouest, jusqu’aux écoles publiques des petites villes de tout le pays. Avec ses chemises sombres, ses pantalons slim et son assurance, il aurait pu passer pour le vendeur d’une boutique de luxe dont elle n’aurait pas osé franchir le seuil, sauf peut-être pour utiliser les toilettes. Elle l’avait croisé par hasard près du vieux campus, le jour de son installation à Yale. Elle était arrivée avec ses parents, aussi perdus qu’elle, et toutes ses affaires. Ils avaient parlé, et Paul s’était improvisé guide en découvrant qu’ils logeaient dans la même résidence universitaire. Elle n’arrivait pas à croire qu’ils se connaissaient déjà depuis si longtemps. Qui aurait cru qu’après une conversation fortuite et anodine au détour d’une allée de Yale, elle se rendrait à son mariage, quinze ans plus tard ?

Alors qu’elle allait quitter son appartement, elle sentit une sorte de fourmillement se propager en ondes concentriques dans son corps. Les vibrations s’arrêtèrent, puis reprirent presque aussitôt. Seigneur ! C’était son BlackBerry. Elle l’extirpa de sa cachette et jeta un coup d’œil à l’écran. Bette ! Elle hésita un instant, prête à laisser l’appel basculer vers la boîte vocale. Mais, si elle ne répondait pas, sa grand-mère saurait qu’elle l’esquivait, même à plus de mille kilomètres de distance, assise dans son fauteuil en plastique blanc, sur le balcon de son appartement Century Village à Boca. Elle avait un sixième sens pour ces choses-là. Elle l’appelait probablement juste pour commenter l’épidémie de listeria dont elle avait entendu parler aux journaux de 17 heures. C’était sa façon de garder le contact, d’être proche et de lui montrer qu’elle pensait à elle. Non, elle ne pouvait pas ignorer son appel.

A quatre-vingts ans, Bette — survivante de l’holocauste — était une solide nature qui disait les choses sans détour et parlait de tout. De tout et surtout du célibat de sa petite-fille, qu’elle nommait de façon sibylline : « la sitiation ». « Qu’est-ce qu’on fait pour la sitiation ? », avait-elle l’habitude de demander, avec ce glissement du u vers le i typique de l’accent juif d’Europe de l’Est, et Evie se sentait aussitôt en faute sans savoir pourquoi. Quand elle voyait sa grand-mère, pas aussi souvent qu’elle l’aurait voulu, cette dernière l’accueillait toujours de la même façon. Elle tendait la main, la paume tournée vers le sol, pour lui montrer son alliance — un anneau en or jaune avec un saphir entouré de tout petits diamants —, qu’elle n’avait jamais quittée, même après la mort de Mac, son mari, vingt-cinq ans plus tôt. Puis, les yeux écarquillés et guettant sa réponse, elle lui demandait invariablement : Nu ? — « Alors ? » en yiddish. Au téléphone, après un raclement de gorge appuyé, elle lui disait : « N’oublie pas que ta grand-mère vieillit. J’aimerais tant te voir installée avant de mourir, que je puisse partir rassurée ! » Et pour enfoncer le clou, elle n’hésitait pas à dégainer l’argument massue, évoquant Henri, son fils décédé : « Je sais que ton père, paix à son âme, souhaiterait la même chose. » Bette voulait tout savoir et ne pouvait s’empêcher de donner son avis, c’était plus fort qu’elle, mais elle voulait aussi le meilleur pour sa petite-fille.

— Salut, grand-mère, lança-t-elle, la main déjà posée sur la poignée de la porte.

— Evie-chou, quoi de neuf ?

— Rien de particulier. Je suis invitée à un mariage. En fait, je suis en retard et je ne vais pas pouvoir te parler longtemps.

— D’accord. Tu leur souhaiteras Mazel tov de ma part.

Il s’agissait forcément de juifs pour elle. Aussi difficile de la détromper que de lui faire comprendre que le couple en question avait un « déficit en chromosomes X ».

— J’appelais jiste pour te faire un coucou. Ti sais ce que je viens d’apprendre ? Lauren Moscovitz est fiancée.

Ahh ! Voilà donc le véritable mobile de son appel.

Evie rejeta non sans regret l’option de l’ascenseur et se dirigea vers l’escalier. Si la communication coupait, Bette allait s’imaginer le pire, voire une attaque terroriste à New York.

— C’est super pour elle.

— A un chirirgien orthopédique, poursuivit Bette. C’est la bubbe de Lauren du côté maternel qui m’a appelée pour me le dire. Ti sais, Rose… avec la figire de cheval… Son mari était un joueur impénitent. Enfin… elle n’a pas pi s’empêcher de me dire pour sa petite-fille, comme si elle avait décroché le gros lot.

Evie soupira, à court de mots.

— Ti te souviens de Lauren, n’est-ce pas ? la relança Bette. C’était une petite fille zaftig. Ti l’as gardée quelquefois, je crois…

Est-ce que sa grand-mère essayait de bonne foi de l’aider à se souvenir de Lauren ou ne prenait-elle pas plutôt un malin plaisir à la mettre face à cette réalité douloureuse : la petite fille dont elle avait changé les couches allait se marier avant elle ? Elle se souvenait très bien de Lauren. Une fillette rondouillette, en effet, mais surtout particulièrement ingrate, avec des cheveux frisés et un filet de morve qui lui coulait toujours jusqu’à la bouche.

— Et… le mariage doit se faire au Ritz-Carlton, à Boston, d’où est originaire le garçon. Il semble très riche.

Bette avait quitté Baltimore pour la Floride rapidement après la mort de son fils, mais elle n’avait pas perdu le contact avec son ancien quartier et restait informée de la vie de ses voisins, particulièrement friande des annonces de mariages et de naissances qu’elle s’empressait de lui rapporter. Il y avait certainement aussi des divorces, mais ces histoires ne semblaient pas arriver jusqu’à ses oreilles.

— C’est super pour elle, répéta Evie en essayant de contenir son agacement. Tu sais, grand-mère, avec les embouteillages, le mariage où je vais pourrait tout aussi bien se passer à Boston vu le temps qu’il va me falloir pour m’y rendre. Je te rappelle dès que je suis sortie de mon immeuble et que j’ai un taxi, d’accord ?

— D’accord… Fais attention à toi.

Evie huma l’air doux de cette soirée de juin, esquissant un sourire. Bette devait se représenter l’élégant Upper West Side comme un immense champ de bataille où l’on risquait à tout moment de basculer dans une tranchée ! Quoique… attraper un taxi confinait à une forme de combat, pas moins acharné. Elle guetta du coin de l’œil ses concurrents directs. De vieilles dames brandissant leur canne, des mères encombrées de leur poussette, un groupe qui sortait faire la fête. A la réflexion, elle aurait peut-être plus de chances en se rapprochant du Lincoln Center.

Elle se mit en marche vers le centre-ville et rappela sa grand-mère.

— Salut. C’est re-moi !

— Ti as raccroché juste au moment où je voulais te demander si ti voyais quelqu’un. Quelqu’un en particulier…

— Pas en ce moment. Ça ne fait que six mois que Jack et moi avons rompu, répondit-elle en étouffant un grognement. Mais je m’attends à de bonnes nouvelles côté boulot. Le comité exécutif va nommer un nouvel associé. Je devrais être fixée à la fin de l’été. C’est super, non ?

Elle grimaça. Seigneur, elle était prête à se tresser elle-même des couronnes !

— Mais pourquoi ti travailles autant ? Comment veux-ti rencontrer quelqu’un si ti travailles toujours ? Ta mère dit que ti vis pratiquement au boulot. Ti es sir que c’est vraiment ce que ti veux ?

La question paraissait légitime. Après tout, elle n’avait choisi le droit que parce que son père était avocat et que les autres programmes de spécialisation qui auraient pu l’intéresser, comme les sciences politiques, exigeaient un test d’admission.

— Bien sûr, grand-mère. Pourquoi est-ce que je le ferais, sinon ?

— Moi, ce que j’en dis… Je ne veux que ton bonheur, ti sais.

— Oui, et c’est ce que je veux aussi. On en reparlera plus tard. Là, il faut vraiment que je trouve un taxi. Je t’aime.

— Attends, je voulais aussi te dire quelque chose d’important.

— Oui ?

Evie esquissa un sourire. Elle n’allait sûrement pas couper à une petite mise en garde ! Etait-ce maintenant que Bette allait aborder le sujet de la listeria… ou lui livrer toute autre information de santé publique entendue dans l’émission du Dr Oz : l’intérêt nutritionnel des jujubes, la toxicité des parabènes…

— Ti ne vas pas en croire tes oreilles. J’ai entendi un tric fou à ma partie de canasta aujourd’hui ! Le petit-fils de Louise Hammerman vient jiste de rencontrer quelqu’un en passant par son ordinateur. D’après elle, et elle semblait vraiment savoir de quoi elle parlait, il y a des endroits où on peut trouver des gens qui cherchent à se marier… et qui sont tous juifs. Son petit-fils vit à Manhattan, comme toi. Avec huit millions de personnes, je ne comprends pas pourquoi on aurait besoin d’une machine pour se marier… Je suis sirement trop vieille ! En tout cas, ça marche. Je peux te donner le niméro de téléphone de son petit-fils, si ti veux en savoir plis.

Evie sentit son cœur manquer un battement. Dommage pour le « j’appelais jiste pour te faire un coucou ». Bette avait une idée bien précise derrière la tête en décrochant son téléphone, et il ne semblait faire aucun doute dans son esprit qu’une fois sa petite-fille inscrite à cet « endroit sur son ordinateur » un célibataire jaillirait de l’écran comme un strip-teaseur d’un gâteau d’anniversaire. Eh bien, elle allait la décevoir, car elle était déjà allée sur JDate au cours de la dernière décennie — sa relation amoureuse avec Jack l’avait au moins un temps sortie de ça —, et les quelques rencontres qu’elle avait pu faire s’étaient révélées décevantes, virant même parfois aux erreurs de casting : un prétentieux, un mégalo, un névrosé, un type atteint de scoliose, et même d’ostéoporose pour le dernier !

— Euh… merci, grand-mère, mais je connais déjà ce site, répondit-elle, tout en scrutant les taxis qui passaient près d’elle.

Tous occupés… et elle allait finir par se salir les pieds entre les gaz d’échappement et le sol mouillé.

— Oh…, fit Bette sans cacher toute sa déception. Bon, alors je vais en parler à Susan, même si je sais déjà que ça ne servira à rien.

Susan, sa fille, était coach en méditation et vivait au Nouveau-Mexique, dans une communauté appelée New Horizons — ce qu’Evie avait découvert en faisant quelques recherches sur Google. Difficile d’imaginer que son père et Susan, fervente adepte du chanvre sous toutes ses formes, partageaient le même ADN. Susan ou le désespoir de Bette qui ne savait que répéter « pourquoi moi ? » à son sujet, et qui reportait du coup tous ses espoirs sur sa petite-fille pour mener une vie « normale » — autrement dit, se marier et avoir très vite des bébés.

— Je sais, grand-mère.

— Oh ! Et ti as vi le dernier niméro ? Je te jire que plis personne n’a de goût.

Elle venait de changer de sujet aussi rapidement qu’une vieille routarde de la politique, passant du monde miraculeux de la rencontre sur Internet à la lecture de l’Architectural Digest, « la Bible » pour les initiés. Eplucher chaque mois le magazine était leur activité favorite. Elles pouvaient s’extasier en chœur sur des tapis de soie aux prix indécents, comme pester contre de parfaits étrangers qui avaient choisi des rideaux damassés totalement démodés. Un grand nombre des appartements photographiés et mis en lumière dans le mensuel se trouvaient à New York City, mais l’adresse était rarement indiquée. Il arrivait quelquefois à Evie de lever les yeux vers les façades vitrées des gratte-ciel et de se demander : est-ce toi, le fabuleux appartement-terrasse avec le salon double hauteur sous plafond ? Est-ce toi qui possèdes cette salle de bains dans la chambre parentale avec vue sur Central Park ?

— Pas encore. Je n’ai même pas eu le temps de jeter un coup d’œil sur mon courrier, cette semaine. Ecoute, je raccroche, sinon je vais rater toute la réception. Je te rappelle cette semaine. Je t’aime.

Elle coupa la communication, l’humeur soudain plombée. Elle était très proche de Bette et parlait de tout avec elle, mais le sujet du mariage, que sa grand-mère s’obstinait à remettre sur le tapis, lui donnait systématiquement l’impression de la décevoir.

Elle jeta à nouveau un coup d’œil à sa montre. Merde ! Soudain, juste devant Avery Fisher Hall, deux femmes juchées sur des talons hauts sortirent d’un taxi noir. Evie se précipita et se jeta littéralement sur la banquette arrière, sans un mot pour le chauffeur. Le tarif des taxis noirs était généralement le double de celui des jaunes, mais elle n’était pas en position de choisir ou de faire la difficile !

— Metropolitan Pavilion, s’il vous plaît, dit-elle, le souffle court. Sur la 18e.

— Trente dollars, mademoiselle, annonça le chauffeur.

Elle ne broncha pas devant le prix exorbitant, se contentant de hocher la tête.

Puis elle s’enfonça dans le cuir souple et ferma les yeux. Juste un instant, avant de vérifier mes mails. C’était la dernière ligne droite avant de boucler le dossier sur lequel elle travaillait depuis plusieurs mois, avec une équipe de jeunes collaborateurs qu’elle était chargée d’encadrer. Tout devait être prêt le mardi suivant, Calico, le plus gros industriel de robinetterie et d’accessoires de plomberie du pays prenant le contrôle d’Anson-Wells, une société de produits chimiques, dans le cadre d’un accord de plan d’achat d’actions. Elle sentit l’excitation l’envahir, comme chaque fois qu’elle approchait d’une date butoir. Florencio Alvez, le directeur général de Calico, lui avait envoyé neuf messages au cours de la dernière heure. Ils se connaissaient bien, ils avaient déjà travaillé ensemble durant l’automne précédent pour organiser un plan de cession de parts sociales, et elle appréciait particulièrement l’homme. Elle savait qu’il l’avait d’ailleurs personnellement demandée sur le projet. La responsabilité d’une équipe, la satisfaction du travail bien fait, voir ses compétences reconnues, tout cela effaçait d’un coup les longues journées de travail qui empiétaient sur les nuits et les week-ends. Elle répondit à Florencio et appuya à nouveau la tête contre le coussin en cuir, sans parvenir à trouver le calme.

Elle fixait par la vitre le décor urbain quasi statique. Le taxi avançait au pas, et la circulation ne serait pas plus fluide avant Lincoln Tunnel, à une dizaine de rues de là. Elle composa presque machinalement le numéro de sa mère, éprouvant soudain le besoin d’être tout à la fois réconfortée et reboostée. N’importe quelle fille aurait rêvé d’avoir Fran comme mère : jamais critique, éternelle optimiste et d’une confiance sans faille. Si son rythme de travail ou son célibat était une source d’inquiétude pour Fran, elle ne l’exprimait jamais. Ce qui lui importait, c’était de savoir sa fille heureuse. Bette, elle, était totalement aveugle quand il s’agissait de trouver le bon côté des choses — un trait de personnalité qu’elles partageaient toutes les deux, hélas !

— Salut, maman.

— Salut, Evie… Où es-tu ?

— En route pour le mariage de Paul, et je suis très en retard. Il va m’en vouloir à mort ! C’est bouché au niveau de Lincoln Tunnel. A croire que tout le monde s’est donné le mot pour aller en même temps dans le New Jersey. Honnêtement, comment pouvais-je le prévoir ?

— Tu vas bien y arriver, ma chérie. Félicite Paul pour moi. Et toi, tu vas bien ?

— Ça va… En fait, je viens de raccrocher avec grand-mère.

Après un bref silence, elle finit par lui résumer leur conversation.

— Evie, tu sais comment elle est. C’est une vieille dame, d’une autre génération. Elle veut te voir te marier et avec des enfants. L’idée de mener une carrière professionnelle lui est totalement étrangère.

— Et toi ? C’est ce que tu voudrais pour moi ? Tu ne trouves pas ça incroyable que ta fille puisse devenir une associée de Baker Smith dans quelques mois ? Il n’y a que vingt femmes à ce poste !

Vingt-deux précisément… Mais elle n’avait pas compté, elle était prête à le jurer !

Fran avait été publicitaire pour l’agence Ogilvy, dans leurs bureaux de DC. Après la naissance d’Evie, elle avait mis son expérience au service d’entreprises locales en tant que consultante, se consacrant parallèlement à sa vraie passion, un tout petit théâtre de la région.

— Tu sais bien que je suis fière de toi.

Ce qui n’était pas vraiment la réponse à sa question…

— C’est un poste réellement important ! J’aimerais qu’on se rende compte combien c’est prestigieux. Ou au moins qu’on s’y intéresse.

— J’en ai conscience, je t’assure. Mais je te rappelle que c’est toi qui ne voulais pas que je porte ce chapeau « Ma fille est à Yale », au week-end des parents ! Evie, je suis très fière de toi. C’est ta réussite. Tu n’as aucunement besoin de mon approbation. Ni de celle de Bette !

Vraiment ? Elle en avait pourtant la sensation quelquefois.

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