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Forgé dans les flammes

De
360 pages

Quand l’amour traverse les siècles...

Lorsque Katrina Haynes découvre un homme blessé dans la neige, elle n’hésite pas à le recueillir et le soigner. Avec son irrésistible accent écossais et son étrange faculté à changer son corps en pierre, l’inconnu éveille rapidement en elle un désir irrésistible. Mais en volant à son secours, Kat a fait irruption dans une dangereuse guerre surnaturelle. Confronté à ses pires ennemis, Ahnvil va devoir choisir entre l'humaine qui fait battre son cœur et les Nocturnes, auxquels il a juré allégeance.

« J’attends avec impatience les prochains livres de Jacquelyn Frank. » Sherrilyn Kenyon


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couverture

Jacquelyn Frank

Forgé dans les flammes

Créatures des ténèbres – 4

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sébastien Baert

Milady

À Alisha et Mitchell :

plein de bonheur pour votre nouvelle vie commune.

GLOSSAIRE ET TABLE DE PRONONCIATION

Kamenwati : (Kah-mèn-wha-ti)

Ménès : (Mé-nèss)

Apophis : (A-pô-fiss)

Asikri : (A-ci-kri)

Docia : (Dô-chia)

Ka : (Kah) l’âme pour les Égyptiens

Hatchepsout : (Rha-tchep-sout)

Tameri : (Tah-mè-ri)

Chatha : (Tcha-ssa)

Pharaon : roi ou reine d’Égypte. Le même terme est employé pour les deux sexes. Dans ce cas, les dirigeants des changecorps.

Ouroboros : serpent ou dragon qui se mord la queue, symbole d’infini ou de vie éternelle.

Panahasi : Pa-nah-ha-ssi

Legna : Ley-nah

 

Note : Tous les « h » dans les noms des gargouilles sont muets, à moins qu’il s’agisse de la première lettre.

LE PARCHEMIN PERDU DES FRÈRES DE SANG

« … Ainsi dans un avenir lointain les nations des Nocturnes se verront-elles voler en éclats, se diviser, et cesser tout rapport entre elles. Séparées par mésaventure et à dessein, ces douze nations finiront par ne plus s’entendre et par s’éloigner les unes des autres. Dans un avenir lointain, ces nations devront lutter comme jamais, et ce ne sera qu’en se rassemblant de nouveau qu’elles pourront espérer faire face au mal qui s’abattra sur elles. Mais elles s’ignorent mutuellement et continueront à s’ignorer tant qu’elles ne seront pas venues à bout d’un ennemi puissant… et qu’un nouveau ne sera pas revenu à la vie… »

CHAPITRE PREMIER

Environ trois cents ans auparavant.

 

On l’avait privé de son nom.

Quand on l’avait « forgé », on l’avait dépossédé de tout ce qu’il était, et on l’avait laissé avec rien… nu comme un ver. Sans même un nom. Depuis qu’il avait retrouvé la vie sous sa forme actuelle, on l’avait traité de tous les noms. D’esclave. D’imbécile. De crétin. C’était comme cela qu’on l’appelait, désormais. « Qu’en penses-tu, crétin ? » « Va me chercher de l’eau, esclave. » « Tu ne vois pas ce que tu fais, imbécile ? »

Ça suffit. Ce soir-là, il regagnerait sa liberté, d’une façon ou d’une autre, et ne reculerait pas devant les efforts qu’il lui faudrait fournir pour y parvenir. Qu’il parvienne à s’enfuir, ou qu’il meure.

Il lui suffisait de récupérer cette pierre. C’était tout. Un petit caillou que l’on avait lié à lui en même temps qu’on lui avait offert cette existence épouvantable. Ce petit caillou ferait toute la différence entre la vie et la mort, à ses yeux. Entre la liberté et l’oubli. Il n’avait pas le choix. Toute autre possibilité était inenvisageable.

Mais la tâche était plus ardue qu’elle pouvait le sembler. Son maître gardait jalousement cette pierre avec celles de tous ses autres esclaves. En songeant à ceux qu’il allait abandonner, il ressentit une pointe de regret, mais il ne pouvait ni s’apitoyer sur leur sort, ni les mettre à contribution. Il refusait de risquer une autre vie que la sienne. Plus important encore, il ignorait s’il pouvait leur faire confiance, et craignait qu’on le trahisse.

Certes, c’était égoïste, d’une certaine manière, reconnut-il, mais il n’avait pas le choix. Il accomplirait cette folie seul.

Il lui suffisait de récupérer ce petit caillou.

Il attendit que la pièce se vide, et qu’il ne reste plus que son maître et lui. Il s’attarda avec nonchalance, tentant d’éviter de donner l’impression de mijoter le moindre acte susceptible d’être perçu comme de l’insoumission.

Son seigneur était un homme puissant et ténébreux. Il était très élevé dans la hiérarchie, avait un emploi du temps chargé, et était focalisé sur la guerre qu’il menait contre ses ennemis. Il n’était cependant pas tout-puissant. Certes, il avait été suffisamment doué pour forger de nombreux esclaves comme lui, mais il répondait lui-même aux ordres de sa maîtresse.

Il la flattait servilement en permanence, ordonnant à ses serviteurs d’accomplir en son nom des tâches aussi bien insignifiantes qu’horribles. Si c’était son maître qui l’avait réduit en esclavage, c’était à elle qu’il destinait sa fureur de vassal impuissant. Oh, ils étaient tous deux aussi responsables l’un que l’autre des esclaves qu’ils avaient forgés, mais c’était elle qui avait l’esprit suffisamment tordu pour inventer les abominables corvées que son maître lui infligeait.

Et, si condamnables ces corvées soient-elles, tant que son créateur détiendrait cette pierre, il n’aurait d’autre choix que de s’y soumettre. Il avait ainsi accompli de nombreuses infamies. Il y avait même parfois pris un grand plaisir, tout en sachant à quel point les desseins de son maître pouvaient être noirs. Il avait dérobé des biens. Il avait conduit des assauts contre les ennemis de son maître.

Il avait commis un meurtre de sang-froid.

Le soir où il s’était aperçu qu’il commençait à prendre plaisir à ces actes criminels, il avait compris à quel point il devenait lui-même condamnable. Il ne pouvait pas tout reprocher à son maître. Il était parfois allé bien au-delà de la mission qu’on lui avait assignée et y avait pris un certain plaisir. L’esclave honnissant son ravisseur avait fait place à un serviteur aussi fidèle que loyal qui tirait sa fierté de la façon dont il accomplissait ses basses œuvres.

C’était devenu le répugnant reflet de son maître. Il lui faudrait faire à ce point pénitence pour se racheter qu’il n’était même pas certain de mériter d’être libre. Mais, s’il ne prenait pas sa liberté, cela signifiait qu’il serait contraint de continuer à faire du mal. Il poursuivrait sa descente aux enfers, et cela lui était devenu insupportable.

Mais c’était sa loyauté envers son maître qui avait permis que ce dernier baisse sa garde, laissant les pierres sans protection contre ses meilleurs et plus fidèles esclaves. De même, s’il échouait, on ne lui ferait plus jamais confiance, on le mettrait au supplice et on le tuerait. Il avait déjà eu l’occasion de voir son maître déchaîner son courroux. Merde, il avait d’ailleurs souvent été l’instrument qui lui avait permis d’assouvir sa vengeance contre ceux qui l’avaient trahi. Il savait à quel point cet homme pouvait se révéler imaginatif lorsqu’il s’agissait d’infliger la mort.

La pièce était vide, mais cela ne signifiait pas grand-chose. Il se dirigea lentement et avec détermination vers la boîte qui contenait les pierres. Une simple boîte à bijoux en bois parée d’une doublure en velours bleu et d’un vernis qui donnait l’impression que le bois luisait. Elle était de forme hexagonale, avec, au centre du couvercle, un autre hexagone en verre gravé d’un lis. Si elle avait eu une couleur, la fleur aurait été noire. Le lis noir était l’emblème de son maître. On lui avait parfois ordonné d’en laisser un à l’endroit où il avait commis son forfait, qu’il s’agisse d’une vengeance brutale, ou de l’érection d’un autel. Cela n’avait cependant rien de galvaudé, contrairement à ce qui se produisait dans les films ou à la télévision, où l’on considérait cela comme une façon de dire : « Je suis passé par là ! » ou : « Ma colère sera terrible ! » Le lis noir symbolisait la mort, une mort que son maître cherchait avec une rage farouche. Pas la mort de ceux qui l’entouraient, mais la sienne.

Car son maître était un puissant immortel condamné à revenir à la vie chaque fois qu’il trouvait la mort, se souvenant des souffrances de ses existences passées. Ils n’étaient pas nombreux à l’avoir remarqué, mais, en tant que bras droit de son maître, il lui avait été difficile de ne pas voir à quel point celui-ci rêvait de trouver le repos éternel.

Il hésita un moment avant d’effleurer la boîte. Il savait qu’elle était ensorcelée, qu’elle déclencherait aussitôt l’alarme et exploserait, libérant contre lui un sort puissant qui le ferait horriblement souffrir. À travers la partie en verre du couvercle, il distingua la petite collection de pierres colorées, leur palette s’étalant d’un gris granit à de magnifiques tons de rouge. La sienne, il le savait, était de couleur cannelle, de la grosseur de son poing. Elle était aussi transparente que le verre, et ses facettes aussi brillantes que celles d’un rubis qui aurait perdu sa coloration rouge sang. Elle était parfaitement assortie à ses yeux. Ce n’était que ça. Une pierre. Une pierre protégée. Sa pierre de vie. Une pierre à laquelle il serait lié jusqu’à la fin de ses jours. On la lui avait prélevée le jour où on l’avait forgé, et, à présent… À présent, il était son esclave. Tous les jours il lui fallait dormir à son contact. Sinon… les conséquences étaient terribles. S’il devait se séparer de sa pierre pendant une longue période, il risquait sa peau.

Il serra le poing, transformant sa chair et sa peau en pierre, en pierre gris foncé. Avec une force parfaitement maîtrisée, il l’abattit sur le couvercle en verre de la boîte. S’il l’avait voulu, il aurait été suffisamment puissant pour réduire en poussière l’ensemble de son contenu, mais cela aurait signifié non seulement sa fin, mais aussi celle de tous ceux qui étaient liés aux autres pierres.

Le sort de protection se révéla atrocement douloureux. Il s’attaqua violemment à lui, l’obligeant à reculer, l’éloignant de l’objet de sa quête. Il se jeta en avant, mais un champ de force le repoussa.

Non, non ! Je ne peux pas échouer !

Il lui fallait réussir, et vite. L’alarme qui retentissait dans la pièce allait les attirer d’un instant à l’autre. Faisant appel à toutes ses forces et à toute sa volonté, il s’élança de nouveau et referma la main sur sa pierre.

La boîte se renversa par terre, les autres pierres s’éparpillant dans tous les sens. Mais il ne leur accorda pas la moindre attention. Il se laissa repousser par le champ de force, qui le propulsa violemment hors de la pièce. Il s’écroula sur deux acolytes qui étaient accourus au son de l’alarme. Un troisième brandit une arme, un pistolet, et lui tira dans la poitrine à bout portant, juste au-dessus du cœur, sous la marque qu’il porterait toute sa vie. Sa peau de pierre absorba une grande partie du choc provoqué par le projectile, mais il en sentit une partie s’enfoncer en lui. Il ressentit une douleur vive, mais il n’y prêta guère attention. Il avait connu pire. Il saisit l’acolyte et lui défonça le crâne avec son poing, celui qui renfermait sa pierre. Quand l’homme s’écroula, il le laissa tomber comme une vieille chaussette. Comme d’habitude, il ne s’autorisa aucun regret. Il verrait cela plus tard. Pour le moment, il lui fallait se battre, pour sa liberté et pour avoir le droit de faire pénitence – aussi bien pour les nouveaux péchés qu’il était sur le point de commettre que pour les anciens.

Repoussant cette idée, il se dirigea vers la sortie, la nuit d’un froid sec étonnamment parfait, avant de déployer ses ailes et de prendre son essor en trois battements.

Il savait qu’ils ne le lâcheraient pas, mais il savait aussi qu’il était libre.

Libre !

Et plus personne n’allait pouvoir le priver de sa liberté.

CHAPITRE 2

De nos jours.

 

Prisonnier.

Enchaîné. Comme une bête. Comme… un animal avant l’abattoir. Attendant ceux qui allaient le dévorer.

Ahnvil aurait voulu hurler, mais il n’accorderait pas ce plaisir à ses ravisseurs. En remuant, il perçut aussitôt le raclement des chaînes sur le sol en ciment de sa prison. Il avait les chevilles et les poignets entravés, et se trouvait, pour faire bonne mesure, derrière des barreaux. Il devinait que sa cellule se trouvait sous terre.

Décelant des bruits de conversation, il tendit l’oreille. Il s’en approcha autant que le lui permettaient ses chaînes, et se mit à faire les cent pas, comme s’il était agité. C’était ce qu’ils attendaient de lui. Le sentiment de supériorité que leur donnait ce savoir supposé ferait baisser leur niveau de vigilance et, l’espérait-il, lui permettrait de prendre l’avantage.

— Il faut que tu voies ça, annonça à voix basse le prêtre thaumaturge à son compère.

Il doutait que quelqu’un puisse les entendre, mais leur volonté de demeurer discrets était éloquente, et il allait faire en sorte de rester très attentif. Tout en n’ayant l’air de rien. Peut-être finirait-il par découvrir la raison pour laquelle ils s’étaient donné la peine de l’enchaîner et de le garder prisonnier plutôt que de se contenter de le tuer et ainsi de porter un sérieux coup à leurs ennemis, qui dépendaient de sa force et de ses aptitudes. Bien sûr, il y avait toujours la possibilité qu’ils laissent le temps s’en charger pour eux…

— Quoi donc ? voulut savoir le second thaumaturge, un petit au crâne dégarni.

Vraiment ? s’étonna Ahnvil. De tous les humains dans lesquels il aurait pu se réincarner, il a choisi celui-là ? C’est bien la preuve que certains changecorps sont nettement plus malins, plus forts et meilleurs que d’autres.

Un changecorps était un individu que deux âmes se partageaient. L’une d’elles était celle avec laquelle l’humain était né, et l’autre celle d’un Égyptien de l’Antiquité, une femme ou un homme puissant capable de se réincarner dans le corps d’un humain, le partageant de fait avec son âme d’origine. Seulement, ces changecorps-ci, les thaumaturges, n’étaient pas partageurs. Ils préféraient dominer l’âme de l’innocent. De la même manière qu’ils l’avaient un jour lui-même dominé.

Les changecorps qu’il connaissait, ceux auxquels il était désormais dévoué, les légitimistes, étaient différents. Ils prenaient soin de leurs hôtes, fusionnaient avec eux, les respectaient et partageaient leur existence dans une certaine harmonie. Ce qui aurait dû être la règle.

Et, les changecorps ayant la possibilité de choisir précisément la personne dans laquelle ils souhaitaient se réincarner, il semblait ridicule que celui-là se soit décidé pour un spécimen au physique si ingrat.

Lorsqu’ils furent suffisamment près de sa cellule, il aperçut enfin son ravisseur : grand, bel homme, légèrement âgé, avec des cheveux poivre et sel et une fossette sur la joue gauche. Celui-là avait manifestement établi son choix sur des critères plus esthétiques.

— Oh là là ! Où es-tu allé dénicher ça ? demanda le chauve d’un air surpris quand il aperçut le prisonnier.

— Pas lui, répondit M. Fossette avec une certaine impatience. Lui, je t’expliquerai dans un moment pourquoi je l’ai fait prisonnier.

— Bon, si tu veux. Quoi, alors ?

M. Fossette s’approcha d’un tiroir sous un plan de travail non loin sur lequel on avait entassé un nombre incalculable de choses, dont toutes sortes d’ingrédients pour des sorts sur lesquels travaillaient les thaumaturges. C’étaient des enchantements malfaisants et cruels avec lesquels il valait mieux éviter de fricoter. Les mêmes pouvoirs que ceux avec lesquels on l’avait conçu, lui.

M. Fossette tira une boîte métallique du tiroir et l’ouvrit, ses doigts tremblants trahissant à quel point il était impatient de révéler son contenu. Il en tira un collier, dont le pendentif se mit soudain à étinceler quand il fut frappé par la lumière du plafonnier.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda le chauve en l’arrachant des mains de son acolyte.

M. Fossette le récupéra aussitôt, le brandissant de nouveau avec une certaine déférence.

— C’est l’amulette d’Adoma, chuchota-t-il.

— Vraiment ? (Le chauve adopta le même ton respectueux que M. Fossette.) Quel est son pouvoir, Panahasi ?

— Je n’en ai aucune idée.

Le chauve fronça les sourcils, prenant un air aussi consterné qu’impatient.

— Si tu ne sais pas ce dont elle est capable, qu’a-t-elle d’aussi particulier à tes yeux ?

— Ce qu’elle a de particulier, c’est que je l’ai découverte dans les affaires de Kamenwati avant qu’on s’en débarrasse !

En entendant ce nom si familier, les oreilles de leur prisonnier se mirent à bourdonner. C’était le prêtre thaumaturge le plus puissant que l’on ait jamais connu. Il avait été le bras droit d’Odjit, la prêtresse la plus redoutable qui soit.

Enfin, jusqu’à ce que Kamen soit passé dans l’autre camp. Celui d’Ahnvil.

Ce qui était pour le moins ironique, puisque c’était son créateur. Son ancien maître.

Le chauve eut la réaction prévue.

— Ohhh ! Et, à part ça, qu’est-ce qui te fait croire qu’elle est si particulière ?

— Eh bien, apparemment, Kamen a fait des recherches sur elle relativement poussées. Son bureau était couvert de livres. Mais la seule chose qu’il ait découverte, jusqu’ici, c’est ce passage.

Panahasi tira un petit ouvrage de la boîte et l’ouvrit à une page marquée. Ahnvil le regarda faire en grimaçant, s’étonnant que le livre ne se soit pas désagrégé dans les mains du thaumaturge, tant il semblait ancien. Aucun de ses geôliers ne sembla respecter ce fait, ni même l’avoir remarqué. Ils étaient simplement trop occupés à chercher à s’appuyer sur les travaux d’un autre, de quelqu’un qui méritait amplement de récolter les fruits de ces recherches, ne serait-ce qu’en raison de sa puissance. Même Ahnvil était forcé de le reconnaître, en dépit de toutes ses raisons de lui en vouloir.

— Il est écrit : « L’esclave né des Nocturnes immortels en libérera la puissance. Celui qui portera l’amulette d’Adoma bénéficiera d’un pouvoir tel qu’il en impressionnera les dieux. »

— Oh là là, chuchota le chauve, finissant manifestement par comprendre la puissance de l’objet que son ami avait entre les mains. Oh ! s’exclama-t-il soudain. C’est à ça que va servir la gargouille !

Il jeta un coup d’œil à leur prisonnier.

— Oui ! Et il ne s’agit pas de n’importe quelle gargouille, c’est celle de Kamen. La création de Kamen. Je me suis dit que s’il devait y avoir un esclave suffisamment puissant pour déclencher le pouvoir de l’amulette, ce serait certainement l’un de ceux de Kamen ou d’Odjit. Et comme celle-ci n’en a plus aucun en vie pour le moment, celui-ci devrait faire l’affaire.

— Qu’est-ce qu’on fait, alors ? voulut savoir le chauve en se frottant les mains avec impatience.

— Toi, tu ne fais rien. Moi, je vais tenter de convaincre cette gargouille de débloquer le pouvoir de l’amulette.

— Et comment comptes-tu t’y prendre ? se mit à ricaner le chauve, n’appréciant visiblement pas beaucoup d’être mis à l’écart d’une éventuelle récompense, même s’il n’avait rien fait pour la mériter, à l’exception d’être un voleur. Si tu t’approches trop de lui, il va t’arracher la tête. Quelque chose me dit qu’il n’a pas très envie de te rendre service.

— Je le sais, rétorqua Panahasi en fronçant les sourcils, alors qu’ils se tournaient tous les deux vers Ahnvil.

Celui-ci leur adressa un sourire des plus cruels.

— Eh bien, tu ferais bien d’avoir une idée, et vite. Il ne te reste que quelques jours avant qu’il ne te soit plus d’aucune utilité.

— Je le sais, gronda sèchement Panahasi. Ne t’inquiète pas, je vais trouver. Kamenwati n’est pas le seul prêtre puissant, tu sais ? Je suis bien parvenu à tendre une embuscade à la gargouille et à l’attraper, non ? lui fit remarquer Panahasi, bouffi d’orgueil. (Mais son ami et son prisonnier trouvèrent que ses paroles sonnaient particulièrement creux. Et sans doute lui-même aussi.) Ne t’en fais pas, tenta-t-il de le rassurer en le voyant douter. (Il laissa tomber l’amulette et le livre dont il venait de lire un extrait dans la boîte, et repoussa celle-ci sur le plan de travail. Sous le choc, le couvercle de la boîte se referma brusquement.) Je verrai ça plus tard. Je souhaitais simplement savoir si ça t’intéressait de m’épauler. Mais si tu comptes critiquer tout ce que je fais…

— Non ! Je ne te critiquerai pas ! s’exclama le chauve. (Il tendit la main d’un air solennel.) Je te le jure.

— Bien, consentit Panahasi, manifestement apaisé par le respect que son ami s’était découvert pour lui.

Ou, du moins par ce qu’il tentait de faire passer pour du respect. Il était plus probable qu’il tenterait de trouver le moyen de récupérer l’amulette pour lui à la première occasion. Les thaumaturges étaient en effet à ce point avides et fourbes.

 

Ahnvil perçut un bruit à la porte. Sa geôlière s’approcha d’un pas lourd en faisant un vacarme de tous les diables. Ce n’était pas son ravisseur. Tout juste sa gardienne. Elle gagna les barreaux de sa cellule avec précaution, comme toujours, la peur se lisant sur son visage. Elle avait raison de s’inquiéter. Il ne lui avait pas rendu la vie facile. Elle ne lui avait jamais fait le moindre mal, mais elle ne l’avait pas aidé non plus, à part en lui apportant de quoi manger et en nettoyant sa cellule. Il se leva, les poings serrés, sa posture le faisant passer pour encore plus grand qu’il l’était.

— Il fait encore jour ? demanda-t-il, le temps s’écoulant étrangement lentement à son goût depuis qu’il était enfermé là, loin des caprices du soleil.

— Non, il fait de nouveau nuit, répondit-elle d’un ton amical.

C’était un petit bout de femme effacée. Elle était timide et peu sûre d’elle, surtout à proximité de sa cellule.

Elle était incroyablement petite. Si menue qu’il aurait pu la briser en deux d’un simple mouvement de poignet. Elle se dirigea vers le levier sur le mur opposé à lui, et il contracta l’ensemble de ses muscles, s’apprêtant à résister à ce qui allait se produire. Elle tira sur le levier, et, aussitôt, il vit l’extrémité de ses chaînes s’enfoncer dans le mur en grinçant. De plus en plus courtes, elles l’attirèrent inexorablement vers la solide paroi de pierre de sa prison. Quand il foudroya du regard la jeune femme, elle se retourna et dissimula son visage sous sa longue chevelure.

Il recula, sachant que ce serait inévitable, mais il considéra néanmoins cette décision comme un acte de liberté, un choix, si petit et si désenchanté soit-il.

— Qu’y a-t-il au menu aujourd’hui, geôlière ?

Elle sembla tressaillir lorsqu’il fit allusion au fait que c’était elle qui le retenait prisonnier. Même si elle savait aussi bien que lui que ce n’était pas vraiment le cas. Ce n’était pas elle qui l’avait jeté dans cette cellule, ni elle qui le maintenait en détention.

Elle recula jusqu’à la porte pour aller récupérer le plateau qu’elle portait en entrant dans la pièce, puis, avec un sentiment de malaise qu’il devina malgré la distance qui les séparait, elle s’approcha de lui à petits pas. Elle avait si peur de lui et tremblait tellement que le contenu de son plateau s’entrechoquait. En arrivant devant les barreaux de sa cellule, elle hésita. Elle avait de bonnes raisons de le craindre. Même attaché, il n’en demeurait pas moins une force de la nature. Et il ne faisait aucun doute qu’elle devinait la haine qu’il éprouvait à son égard. Il aurait fallu qu’elle soit sacrément bête pour ne pas être intimidée.

— Mendato dirivitus day-o septoma, finit-elle par psalmodier, déverrouillant la lourde porte avec ce sort.

Elle ne redoutait pas qu’il l’entende, car les gargouilles étaient incapables de manipuler la magie. C’était la magie qui leur avait donné vie, et l’on prétendait que la magie ne pouvait pas engendrer la magie.

Elle se tourna et ouvrit la grille avec son pied. Elle se hâta d’entrer. Il comprit qu’elle souhaitait en terminer au plus vite, et que moins elle passerait de temps avec lui dans la cellule, mieux elle se porterait.

Elle avait bien raison, songea-t-il. S’il avait l’occasion de lui mettre la main dessus, il lui tordrait son cou de thaumaturge de merde sans hésiter. Elle et ses semblables lui avaient pris la seule chose qu’il chérissait par-dessus tout, et ils allaient le lui payer très cher.

Ils l’avaient privé de sa liberté.

Il allait devenir fou, à force de rester enfermé. Même s’il s’agissait d’un type de captivité différent de celui auquel on l’avait astreint en le forgeant, c’était pire encore. Probablement parce que c’était encore une fois sa bêtise qui l’avait mis dans cette situation.

Il pourchassait une autre raclure de thaumaturge. Il l’avait suivi dans un bar et avait commis l’erreur de se laisser séduire par une jolie fille, un leurre, qui avait discuté joyeusement avec lui pendant que l’enfoiré se glissait derrière lui et… Eh bien, il ne se rappelait plus vraiment ce qui s’était produit ensuite, mais il avait encore mal à la tête et avait manifestement perdu connaissance.

Elle déposa le plateau par terre, à portée de main… enfin, quand elle aurait relâché les chaînes. Elle se redressa et repoussa en arrière ses longs cheveux étincelants. Malgré sa haine des thaumaturges, il fut obligé de reconnaître que les dieux avaient fait du bon boulot en la gratifiant d’une telle chevelure.

Il poussa un grondement féroce, ce qui la fit sursauter et reculer vivement vers la porte. Cela faisait deux jours qu’il était coincé là, et il ne lui restait plus beaucoup de temps. Il allait falloir qu’il réagisse vite, s’il ne voulait pas risquer de perdre la raison, ou, pire, d’atteindre son état permanent. C’était ce que les siens redoutaient le plus. Avec du temps et du soutien, on pouvait venir à bout de la démence, mais l’état permanent… cela signifiait que l’on restait prisonnier de la pierre à tout jamais.

— Avant de partir, s’empressa-t-il de lui dire, marquant un temps d’arrêt pour s’éclaircir la voix et en faire disparaître toute trace de colère, explique-moi pourquoi on me retient ici. Je ne sais rien d’important, et, sans ma pierre de vie, vous ne pourrez pas me réduire en esclavage. C’est insensé ! Je suis le simple garde du corps d’un légitimiste subalterne, mentit-il. Je jure que je ne suis au courant de rien !

Sa voix trahissait son désespoir, son accent écossais plus prononcé que jamais, et il s’en voulut de laisser transparaître une telle faiblesse.

Dans tous ses états, elle se tordit les mains.

— Je l’ignore, répondit-elle.

À la lueur d’inquiétude dans son regard, il comprit qu’elle disait vrai.

Elle s’inquiète pour moi ? s’étonna-t-il. Ça m’étonnerait, se reprit-il aussitôt. C’était une thaumaturge. La pire espèce de changecorps qui soit. Du genre à priver son hôte de son passé et de sa personnalité. Du genre à réduire d’autres êtres en esclavage. Du genre à faire appel à la magie noire pour parvenir à ses fins. C’était un serpent. Peut-être pas le plus dangereux de tous, mais tout de même un serpent au venin tout aussi mortel, même si elle le dispensait en plus petites doses. Il changea de position, mettant ses liens à l’épreuve pour la millième fois, comme le lui rappelèrent ses poignets à vif. Il avait immédiatement tenté de reprendre une apparence de chair et d’os, et employé toutes sortes de méthodes pour se libérer. Chacune de ses tentatives, même insignifiantes, lui rappelait que le temps s’écoulait et que sa santé mentale allait en faiblissant. Car, si robuste soit-il, plus il resterait éloigné de sa pierre de vie, plus il s’affaiblirait. Plus il perdrait la raison… puis l’esprit. Et plus il se rapprocherait de son état permanent. Il se pétrifierait et ne pourrait plus jamais retrouver son apparence. Il serait prisonnier de sa propre prison de pierre. Il n’y aurait aucun moyen d’y remédier, d’inverser le processus. Et ces thaumaturges misaient tout sur cette peur. Il leur était inutile de le torturer. Il leur suffisait d’attendre que le temps s’en charge à leur place.

— Imagine à quel point c’est frustrant pour moi, poursuivit-il, laissant transparaître son désespoir, tentant de faire appel aux vestiges d’humanité qu’il devinait en elle de temps à autre.

Peut-être n’avait-elle pas totalement assujetti son hôte, songea-t-il avec encore plus de désespoir. Peut-être un véritable être humain luttait-il en elle pour tenter de reprendre le dessus.

Peut-être pourrait-il essayer d’en profiter.

— Comme toi, je ne suis que le serviteur d’un maître. Je ne suis au courant de rien. Je ne suis pas beaucoup plus qu’un chien qu’on envoie chercher une balle. (Il poussa un grondement.) Je me suis battu pour obtenir ma liberté, tout ça pour me retrouver de nouveau esclave, mentit-il, de manière relativement convaincante, jugea-t-il. (Il soupira.) Mais ils ne voudront pas me croire. Pas même lorsque j’aurai atteint mon état permanent.

Il se mit à frissonner sans qu’il lui soit nécessaire de jouer la comédie.

— Désolée, dit-elle. (Il était à deux doigts de la croire.) Je ne peux rien faire.

Elle se retourna et s’empressa de quitter la cellule.

— Attends. Comment t’appelles-tu ? Juste pour connaître le nom de la seule amie que je semble avoir ici.

Voilà, se dit-il quand elle se tourna vers lui pour le jauger en repoussant une mèche de cheveux derrière son oreille.

— Jan Li, répondit-elle.

Il comprit aussitôt que c’était le nom de son hôte, comme l’indiquaient ses traits asiatiques. Voilà qui était inhabituel. D’ordinaire, les thaumaturges ne prenaient pas le nom de leur hôte. Moins on leur rappelait l’existence de ce dernier, plus ils semblaient heureux.

— Jan Li. Je te remercie, Jan Li, de me parler. Je m’appelle Ahnvil.

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