Fragilité mon amie

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Yakoub Abdellatif écrit pour le théâtre depuis plus de vingt ans. Il s'engage aussi quotidiennement auprès de jeunes qui rencontrent des difficultés d'insertion. On trouvera dans cet ouvrage de larges extraits commentés de ses pièces. D'autres textes, crées au fil de rencontres avec le sociologue Bertrand Dubreuil, fournissent des points de vue sur la situation des harkis, celle des jeunes des banlieues, le théâtre et l'écriture.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 310
EAN13 : 9782296273283
Nombre de pages : 150
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FRAGILITE

MON AMIE

DANS LA MÊME COLLECTION
Labeur là-bas À l'école de la diversité? Des miroirs en Picardie Les contes de mon quartier L:école de tous les élèves Yassanga Entre social et entreprise Étranger et citoyen Les perspectives des jeunes issus de l'immigration maghrébine Des sociétés, des enfants Les femmes de l'immigration au quotidien Acteurs de l'intégration Accueillir les élèves étrangers Les territoires de l'identité Collèges en milieux populaires Pédagogies en milieux populaires Les discriminations à l'emploi Autour du parrainage

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FRAGILITE MON AMIE

Théâtre

de

Yakoub

Abdellatif
Entretiens avec

Bertrand

Dubreuil

~
......

~ORN~
Paillat,

""C:j35 rue ,~ 80000 Alphonse Amiens

L' Hrr! Han ~ 5-7 rue 1~r~a de l'Ecole-PolyQ technique, 75005 Paris

.~

Cet ouvrage

a été réalisé grâce au soutien

de : et la lutte con-

Le Fonds d'action et de soutien pour l'intégration tre les discriminations; Le conseil général de la Somme.

Photographie

de couverture

Yannick Becquelin et Hélène Cauët dans Pages d'amour, feuilles vierges... ou la répétition, mise en scène de Yakoub Abdellatif (Maison du théâtre d'Amiens, février 2003).
@

Licorne, Anne Labesse.

@ Licorne, 2003 ISBN: 2-7475-1655-5 ISBN: 2-910449-17-3 ISSN : 1248-8283

L'Harmattan Licorne

YAKOUB
Yakoub Abdellatif, né le 2 juillet 1957, enfant kabyle, enfant de harki, quatrième d'une famille de huit, arrivée en France en mars 1962.

Couleur de peau: maghrébin, c'est-à-dire immigré, c'est-à-dire étranger. Rapatriement, main d'œuvre étrangère, regroupement familial, immigration clandestine, peu importe. C'est la même couleur d'exil, devenue couleur de banlieue.

Avec cette particularité

de ne pouvoir retourner La guerre a séparé les frères de sang, banni certains. 1962, pour la famille Abdellatif, c'était la valise ou le cercueil.

au pays.

Yakoub : « Parce qu'il avait perdu tout le reste à son arrivée en
France, mon père a compris l'éducation.
Le problème

qu'on
n'est

ne perdait
pas celui des

jamais
origines,

la culture
mais

ni
de

"

des

banlieues

l'instruction

et des valeurs. Abdellatif :

Cela donne Yakoub violent, fragile, brutal, tendre,

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YAKOUB

catégorique, inquiet.

(Tout le temps cette question après avoir répondu à l'une ou l'autre des miennes: « Tu es d'accord avec moi, n'est-ce pas? ,,)
Cela donne aussi une association de colleurs d'affiches de spec-

tacles en tous genres. « Les jeunes qui travaillent avec moL.. ", d'abord, le matin quand il arrive, il « pousse sa gueulante".
Ensuite, il leur apprend à être moins naïfs. Enfin. .. Ce qui se passe entre lui et eux, il ne sait pas très bien en parler. Finalement, c'est peut-être ce qui se passe

dans ses pièces.

Une écriture brutale ou littéraire, des situations simples, dont il faut aller chercher le sens.

Yakoub : « Une pièce, y a pas à comprendre,
tu la vis ou pas. Tu la ressens. Elle t'ennuie ou tu l'aimes. "

Le théâtre décliné en sept pièces:
-Insupportable Ahmed Bouffetout avec sa valise trop lourde et ses fabulations Et pourtant auquel s'attache Clarisse, lucide et aimante. Une histoire de vie à l'origine du théâtre. à la douane.

- Fatma la honte qui a perdu le sens du temps, qui a gâché sa vie de femme à force d'attendre. À force de se laisser dévorer par un destin de mère.

- Avoir Vingt ans et la naïveté d'une sœur.

de défendre

à tout prix l'honneur

YAKOUB

9

Au moins

celle-ci vit-elle,

tandis que lui, Vingt ans, regarde le nombril de son petit malheur,
en oubliant tous ceux du monde qui l'entoure.

. .

La vie et le théâtre s'entremêlent,

l'amour et la passion du théâtre,

Ce Mot que j'oublie souvent
c'est lequel? Tendresse, comme il est joli ton nom, entre père et fils, entre apprivoisement et séparation. Ironie et sagesse.

. Plein de personnages
ces Pages d'amour,

dans la tête,

que ronge l'argent, que tuent le temps, le confort et la réputation.

.

À l'opposé

des liens du sang, les liens du fric,

La Chute des anges.

Yakoub : « Iln'y a pas d'amis dans la vie, seulement des frères ou des ennemis. ~argent fragilise les hommes. »

Avec le temps évidemment, on perd de sa naïveté et cette foutue fragilité

qu'il faut à la fois combattre et garder en soi, souffrance inquiète
sans laquelle il n'y aurait pas de cri.

Entre sagesse aimante et fragilité inquiète... Il ne faudrait pas vieillir. À moins que le destin ne nous apprenne à tracer une vie. Peutêtre dans ces pages...

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YAKOUB
«

Yakoub :
principale

Quelqu'un
ennemie,

qui ne doute pas n'avance
c'est notre sensibilité, notre

jamais.
fragilité.

Notre
C'est
»

l'humain.

Nous n'avons

pas d'autre ennemi

que nous-même.

Tu as un rapport très ambivalent à la fragilité. À la fois tu en parles comme d'une ennemie et tu veux garder ta naïveté. « J'exploite ma fragilité, j'en fais une amie. »
Tu l'exploites
«

dans un rapport

assez

tendu.

Je suis entier, passionnel.

»

Bertrand

Dubreuil

ENTRE ALGÉRIE ET FRANCE 1
« J'ai des parents formidables qui nous ont donné énormément d'amour, qui ont adoré leurs enfants malgré tout, malgré le déchirement en 1962, quand ils ont dû quitter l'Algérie. Mon père est rapatrié, harki, il fait partie de ces gens qui devaient choisir entre la valise ou le cercueil. Il n'était pas engagé dans l'armée, c'était un administratif qui travaillait au SAS (Service administratif spécialisé). Mon grand-père était un marabout, un noble religieux, quelqu'un de très croyant. Il avait une grande influence en Kabylie, il faisait partie des ulémas, c'est-à-dire des savants religieux. Mon oncle, lui, était sénateur, à Paris. C'était un des élus algériens. Comme la famille Abdellatif était une famille très influente, les deux parties, le FLN et l'armée française, voulaient nous avoir avec eux. Mes parents voulaient vivre en paix, mais le FLN a tué une fille Abdellatif, une sœur de papa. Ils se sont vengés. Après, cela a été une suite sans fin. Et en 1962 il a fallu partir pour sauver notre peau. On a acheté une propriété à Poix-de-Picardie à un sénateur qui habitait dans la région. De nombreux Kabyles sont venus avec nous. On habitait à dix dans une chambre. Peu à peu, chacun a trouvé du travail et est parti. Ce rapatriement était un exil, une humiliation, un abandon. Les militaires nous ont rapatriés, mais la France, elle, ne nous a pas accueillis. Elle nous aurait bien laissés nous faire massacrer là-bas. Ce sont les militaires qui ont voulu nous protéger parce qu'ils s'étaient attachés aux harkis. Mais, dans ce déchirement, j'ai eu la chance d'avoir un père et une mère formidables, qui nous ont aimés. Je suis le quatrième de la famille. Nous sommes huit enfants, quatre garçons et quatre filles. Mon père a su nous inculquer des valeurs. Il était
1. Extraits d'entretiens avec Yakoub Abdellatif.

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ENTRE ALGÉRIE ET FRANCE

autoritaire, dur par rapport à notre réussite, notre éducation et l'école. À notre arrivée en France, on a eu des difficultés financières. Mon père a galéré. Il a travaillé à la préfecture, comme agent administratif et il a terminé au conseil régional. Au début, il allait travailler sans être payé. Il voulait absolument se rendre utile et exister. Ensuite l'administration s'est sentie dans l'obligation de lui faire un contrat. Mais pendant longtemps on a été fauchés. Heureusement qu'il y avait la Croix-Rouge, des personnes qui nous ont aidés. Nous avons eu faim, et le sentiment d'être des indésirables pour la France. Mais nous sommes riches de beaucoup d'amour. Avec en dessous de l'amertume pour l'humiliation qu'on a subie, le mépris. Si j'appartiens à la petite "communauté harkie" arrivée en France en 1962, j'ai la même gueule qu'un immigré venu dans les années soixante-dix. J'ai été élevé dans un environnement très riche intellectuellement, avec des atouts culturels. C'était difficile pour mes parents d'avoir été quelque chose d'important et de tomber dans l'anonymat. C'est pour ça que je me bats dans les quartiers défavorisés. Le problème des quartiers, ce n'est pas celui de la culture d'origine et de l'identité. On peut vivre avec nos différences. C'est un problème de culture générale, d'instruction et d'éducation, un problème de valeurs. Je me suis posé trop souvent la question quand j'avais vingt ans, quand j'étais fragile, en souffrance: "Suis-je français ou arabe ?" Aujourd'hui j'ai quarante-cinq ans et je me dis que je suis les deux. Je me sens très fort et très riche. Je ne me pose plus la question depuis l'âge de trente ans. C'est le fait d'avoir un enfant. Mon fils, c'est mon identité. Si on m'appelle "beur", mon fils est alors, pour moi, mon petit "jambon beur" puisqu'il est métis, ma femme est française. Je ne regrette pas mon parcours. J'ai eu une enfance très belle. Papa nous a beaucoup apporté. À l'école, il fallait toujours faire mieux. Un quatorze sur vingt, ce n'était pas terrible pour lui. Il adorait ses enfants, mais il était sévère. Il avait compris qu'on ne perdait jamais sa culture, son instruction, puisqu'il venait de perdre tout le reste. Il s'intéressait à ce qu'on faisait, il nous faisait apprendre nos leçons à voix haute, par cœur. Nous avons

ENTRE ALGÉRIE ET FRANCE

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tous réussi. La réussite sociale, c'est important quand tu es étranger, quand tu es exilé. Papa nous a appris à "positiver" notre souffrance: "La honte, ce n'est pas de tomber c'est de rester couché." Tant que l'on est vivant, on a toujours la possibilité de se relever. Soit tu t'allonges, soit tu marches. Malgré ce qui nous frappait, mon père était présent. On le sentait. Présent de son amour. Les enfants ont besoin de la présence d'un père et d'une mère. On n'avait pas de viande tous les jours, mais c'est l'amour de nos parents qui comptait, la solidarité entre frères et sœurs. On avait de la tendresse malgré les moments difficiles et violents. Le monde extérieur était humiliant, violent. Mon père nous rapportait des choses dures du monde extérieur. Il nous prévenait que nous devrions être armés intellectuellement. Il nous disait: "Pour qu'on ne te reproche pas ton physique, il faut que tu sois le meilleur." Pour les études, j'ai été brillant jusqu'en CM2. Linstituteur a dit à mon père qu'il fallait me donner ma chance dans un lycée. Et mon père a cru bien faire en me mettant au lycée à la cité scolaire. En sixième, cinquième, ça s'est bien passé. Mon frère et ma sœur étaient dans le même lycée que moi. En quatrième, je me suis retrouvé seul, mon frère et ma sœur étant partis à la fac. J'étais interne, je m'ennuyais de ma famille et je me suis fait renvoyer exprès. De la quatrième à la première, j'ai fait beaucoup d'écoles et je me faisais tout le temps renvoyer. J'étais dans des écoles privées, avec des élèves de milieu assez aisé alors que, moi, je n'avais pas de blé. C'était dur de se faire des amis. Par complexe, je jouais au bouffon. Je faisais rire les gens et on me renvoyait. Toujours pour indiscipline, jamais pour le travail. Finalement j'ai eu le bac et je suis allé en fac de droit. Mon père voulait que je sois avocat. Papa guidait nos choix. On bossait un peu pour lui. C'était la réussite familiale qui importait. Les parents s'y consacraient. À la fac, j'ai rencontré celle qui allait devenir ma femme. Elle m'a amené vers le théâtre. En réalité, au début, je me foutais du théâtre. Je m'y suis intéressé parce que j'étais amoureux. Elle était en fac de lettres, faisait l'école normale et elle m'a dit: "Viens, on va voir une pièce: Lux in tenebris." Alors moi pour faire le beau, je réponds: "Ouais, je connais, Bertolt Brecht. Il a joué

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ENTRE ALGÉRIE ET FRANCE

dans L'Alpagueur avec Belmondo:' C'est la première pièce que j'ai vue et je me suis fait chier à mourir. Après nous sommes allés voir Les Paravents de Jean Genet, et là il Y a eu un déclic. J'ai commencé à écrire, à me raconter et j'ai bifurqué en fac de lettres. J'ai fait lire ce que j'écrivais à mon professeur de littérature générale, M. Auverlot. Il m'a conseillé de tenter ma chance dans l'écriture. Je suis allé à Paris, j'y ai suivi des études théâtrales tout en étant conseiller d'éducation en établissement scolaire. Et j'ai commencé à être joué... »

AHMED BOUFFE TOUT, LA GAMELLE

ET LES FOURCHETTES AVEC

AHMED BOUFFETOUT

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Ahmed Bouffetout ne se raconte pas. C'est un dialogue entre Ahmed kabyle algérien (comme on dirait breton français) et Ahmed français. Un affrontement. Le débat intérieur d'Ahmed fils de harki. Un débat intérieur entre tendresse au côté d'Ahmed. et bouffonnerie, avec une femme Une femme qui lui demande d'ouvrir sa valise...

*** Yakoub Abdellatif:
«

Elle l'aime, mais Ahmed n'est qu'en

lui-même. Alors elle attend qu'il ait besoin d'elle. Clarisse, c'est la clarté. Elle est lucide. Elle attend dans l'ombre. Elle
ne le ménage pas et elle attend simplement de vivre avec lui. Sans illusion. Illui fait porter son indécision, le fait qu'il soit deux personnes en même temps. Ilne la veut ni maghrébine ni française. ~une de ses robes cache ses jambes, fane sa beauté, l'autre est trop courte, trop sexy. Il veut les deux femmes en elle. ~impossible. Le théâtre existe quand il ya un conflit. Ahmed et Ahmed bis c'est le conflit même, le conflit d'un homme torturé. Quand ilveut se jeter à la mer, ildit :"[...] ou bien je serais bouffé par des requins." Et Ahmed bis lui réplique: "Des requins français ou arabes ?" Ça veut dire que ça n'en finit pas. C'est ce qui fait souffrir Clarisse. Elle n'a plus d'illusions, elle est persuadée que cela continuera ainsi. Elle lui dit qu'on a tous nos faiblesses et nos souffrances. La mémoire permet de "positiver" en comparant avec d'autres moments. "Positive" ta vie, elle sera bonne. Si tu n'oublies pas que tu as eu faim, aujourd'hui te semble précieux. »

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