FRANCK

De
Publié par

Bloquée sur une autoroute un après-midi de février, Alexandra croise la route de Franck. Une fascination naît et l’entraîne à « vouloir » cet homme énigmatique. Cependant, Alexandra ignore la blessure intérieure de Franck qui lui interdit d’aimer. En effet, il vit avec le poids d’une faute passée qu’il refuse d’oublier et attend la délivrance. Lorsque Alexandra en prend conscience, il est trop tard, l’amour qu’elle voue à cet homme l’empêche de reculer ou, tout simplement, d’accepter l’évidence. Malgré tout, elle signe avec lui un pacte irréfléchi et funeste.


Et s’il suffisait, pour qu’un amour demeure authentique, de déjouer le plan machiavélique du temps...


Publié le : mercredi 1 avril 2015
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332865786
Nombre de pages : 380
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-86576-2

 

© Edilivre, 2015

1

Lorsque tu as un poids sur l’estomac, soit tu le laisses passer tout seul, ça passe toujours à un moment ou un autre, soit tu agis pour l’évacuer rapidement. Tout est là, dans ma gorge, une remontée amère qu’il me faut expulser. J’ai besoin de mettre tripes sur table, de vomir le bon comme le mauvais, c’est un tout, une boule d’amertume au fond du ventre, avec des relents de nostalgie dans la bouche. Il n’y a qu’en me vidant que je pourrai me remplir de nouveau. On ne remplit pas un vase plein.

J’aurais pu t’appeler Alizée, Marine, Calypso, Ondine, que sais-je encore. Je n’ai pas choisi ton prénom pour sa beauté, mais par nostalgie. Afin qu’il me renvoie l’image de la mer, donc du père. Cependant c’est joli Océane, c’est doux. Je pensais que les bébés avaient les yeux fermés en naissant. Or, quand la sage-femme t’a posée sur mon ventre, tes yeux étaient bien ouverts. De grands yeux. De grands yeux noirs aux reflets moirés. Des yeux trop grands pour un bébé. En apercevant tes yeux, j’ai compris que le dolorisme de ton prénom ne serait rien face à tes deux billes sombres. Tu es un miroir ma fille.

La première fois que j’ai vu ses yeux, un hiver rigoureux s’était emparé de notre ville et n’avait nullement l’intention de la délivrer. Le froid nous glaçait les os et nous engourdissait jusqu’au plus profond de l’âme. La ville de Lyon n’était qu’une nappe brumeuse à l’atmosphère asphyxiée, ne jaillissant de sa léthargie qu’à partir de midi, heure où le soleil avait enfin réussi à percer cette pellicule confuse et réchauffer les corps ankylosés. Toutefois, la moitié des Lyonnais avait trouvé la parade en séjournant avec un bon quarante de fièvre au fond de leur lit.

Cette semaine-là, si le froid accomplissait ses ravages, il n’avait pas la vedette. Les conversations s’orientaient bien souvent vers la grève des routiers. Ceux-ci manifestaient leur mécontentement contre un système dicté par des exigences de compétitivité et de rentabilité. Les dix premiers jours de coalition n’ayant rien fait évoluer, le leader du mouvement, qui se définissait comme un forçat de la route, promettait un renforcement de leur mouvement et menaçait de frapper fort en bloquant les principales voies d’accès.

Quant à moi, cet après-midi-là, confortablement installée au volant de ma voiture, je roulais sur l’A7 en direction d’Aix-en-Provence. J’avais en tête le petit mas provençal que j’allais visiter, et n’avais pas hésité une seule seconde avant de m’engager sur les routes, malgré l’opposition bien singulière d’un froid tenace persévérant et de l’humeur des routiers qui commençait sérieusement à s’échauffer. Rien n’aurait pu m’empêcher de partir.

À trente-quatre ans, j’entamais un cycle de vie où le besoin de posséder comblait mes aspirations. De mon téléphone portable à la pointe de mes chaussures, tout transpirait la conquête du paraître. Après avoir investi dans la superbe voiture aux multiples gadgets, je visais la maison. C’est souvent par ces deux éléments que les personnes affichent leur réussite. Et comme mon métier est de vendre des maisons, j’allais en acheter une. J’évitais d’analyser trop profondément cette convoitise, par peur de découvrir que je cherchais peut-être à me fuir. Alors que le mot « crise » n’a jamais été aussi souvent employé, misérable terme englobant tous les maux de la terre, ta mère était en pleine crise identitaire. Cette maison, bien que je m’en défende, caractérisait sans doute un moyen de me rattacher à un avoir à défaut d’un être. Puisque je ne me satisfaisais pas du présent, je misais tout sur le futur, et le futur, à n’en pas douter, ne pouvait qu’être meilleur. L’agence immobilière dans laquelle je travaille possède une succursale à Aix-en-Provence et je connaissais sur place une personne compétente à qui j’avais exprimé mes désirs. Le mas nécessitait d’être juste assez grand pour cacher mes peines et accueillir mes joies à venir. Cela peut paraître succinct comme description, mais j’avais également donné un budget à ne pas dépasser, ce qui limitait les offres.

Toujours est-il qu’à cette minute-là, je dépassais Avignon, lorsqu’un ralentissement m’obligea à freiner précipitamment. Après avoir effectué un écart de côté, je pus apercevoir, malgré l’épais brouillard, trois poids lourds barrer l’autoroute d’un bord à l’autre. Les chauffeurs semblaient particulièrement décidés ; du fil barbelé tendu parachevait l’ouvrage en fermant totalement le passage. Aucun centimètre ne filtrait entre les deux rails de sécurité, même un piéton ne pouvait se faufiler dans ce maillage serré. Derrière moi, une centaine de voitures et de camions s’immobilisaient déjà. Alors que je demeurais médusée par cette vision, d’autres poids lourds s’alignèrent afin de bloquer l’arrière du bouchon. En un clin d’œil, une poignée d’hommes s’empressa d’installer le même dispositif qu’à l’avant. Le but de la manœuvre n’était pas de provoquer un embouteillage, comme ils l’avaient fait les jours précédents, mais de prendre des automobilistes en otage. Avant que nous ayons eu le temps de réagir, nous étions confinés dans un piège impossible à contourner. Le voile brumeux, enrichi par les gaz d’échappements, donnait un aspect fantomatique et irréel ; des véhicules à perte de vue escortés d’un tumulte incessant de klaxons, autour desquels s’agitaient des êtres mécontents.

Un groupe d’automobilistes excédés s’avança vers les camions de tête pour obtenir des explications, mais les camionneurs s’opposaient à la confrontation et rembarraient les furieux à grand renfort de grossièretés. Nous étions simplement une bonne monnaie d’échange afin qu’ils aient gain de cause. Les esprits s’animaient, chaque bord poursuivant sur son terrain, assuré de son bon droit. L’effervescence à son comble, de violentes altercations éclatèrent, particulièrement lorsque les routiers non-grévistes pris au piège laissèrent exploser leur colère. Certains avaient même tenté de démonter les éléments du barrage, bafouant ainsi la légendaire solidarité des professionnels de la route. L’échange d’hostilités dégénéra et l’empoignade évolua dangereusement ; des morceaux de ferraille projetés par des furieux risquaient de retomber sur la foule. Nos geôliers protégeaient leur forteresse coûte que coûte et devenaient menaçants. Beaucoup d’automobilistes, inquiétés par la tournure de l’affrontement, avaient regagné leurs véhicules.

N’ayant pas la carrure suffisante pour combattre, j’étais restée au chaud dans la voiture. Prête à démarrer, j’avais un pied sur l’embrayage, l’autre sur l’accélérateur, une main sur le levier de vitesse et la ceinture encore attachée. Cependant, cernée de tous côtés par des véhicules, je me résolus à arrêter le moteur. Je laissais mon corps s’écraser contre le dossier du siège, en signe de capitulation, quand mon regard se chevilla sur la silhouette du motard immobilisé devant moi. Je l’avais vu se frayer un passage entre les voitures, puis stabiliser sa moto entre la mienne et celle de devant. Il avait cheminé jusqu’à la barricade avec le groupe de courageux, mais s’était ravisé devant la hargne des routiers. Revenu sur place, il avait enlevé son casque et s’était attardé durant dix minutes sur son téléphone portable. Le rétroviseur de la moto ne me renvoyait que l’image d’une écharpe nouée autour d’un cou. L’homme avait les cheveux d’un noir extrême coupés très court. Par la suite, il avait remis son casque, soulevé la visière et demeurait depuis campé sur la moto. Seules les mains trahissaient une impatience en tapotant nerveusement sur les jambes.

J’enclenchai le moteur afin de chauffer l’intérieur de la voiture, le bruit attira l’attention du motard. Il me considéra furtivement à l’aide de son rétroviseur, puis me fixa avec une insistance troublante. Je reçus ce regard singulier avec plaisir. Il détourna alors les yeux et se frotta les bras avec vivacité. Manifestement, bien que vêtu de cuir, il avait froid.

Que faire lorsque l’on est bloqué dans son véhicule, mis à part observer ce qui se trouve à proximité ? Je demeurais donc les yeux ancrés sur ce corps aux lignes plutôt harmonieuses. Et que peut bien faire un motard immobilisé sur une autoroute, mis à part jeter quelques coups d’œil dans son rétroviseur sur une femme qui ne cesse de scruter son profil ? De ce fait, de temps à autre, son regard croisait le mien. J’inspectais son galbe cuirassé, puis je fixais mes yeux sur son rétroviseur. Dès qu’il regardait, je détournais mon attention. Les adultes sont souvent de grands enfants, particulièrement quand ils sont du sexe opposé. L’heure de la récréation avait sonné et mon nouveau copain participait de bonne grâce à mon jeu. Mais, à la différence des enfants, les adultes se lassent vite et en veulent toujours plus. Je décidai de faire évoluer notre passe-temps. « Retourne-toi ! » j’ai pensé. Concentrée sur mon attrait, j’ai répété plusieurs fois cette injonction en braquant mes yeux derrière son dos. J’agissais ainsi dans le métro quand j’allais au lycée. J’établissais mon regard sur le dos d’une personne et, au bout d’un moment, la personne se sentant observée se retournait. Je détenais un carnet sur lequel je notais mes victoires. Le lundi restait le moins productif. La perspective de reprendre le travail diminuait la puissance vibratoire de mon regard ou de ma pensée dictatoriale. En revanche, le vendredi mon carnet se remplissait rapidement. Et cela fonctionna aussi ce jour-là, le motard se retourna. Ravie de ma prouesse, je signai mon triomphe d’un sourire. Un sourire anima également ses yeux, toutefois, il ne s’attarda pas dans cet échange. J’aurais bien aimé qu’il fît évoluer notre divertissement par une trouvaille de son choix, mais mon camarade de jeu ne semblait pas très ingénieux. Non seulement il se maintenait le dos tourné, obstinément casqué et ganté, mais son regard se dérobait. En revanche, il se frottait de plus en plus souvent le corps.

Le motard dirigea son regard sur son rétroviseur, alors que je m’avançais pour lui proposer l’asile de mon véhicule. Puis, lorsque je parvins à sa hauteur, il pivota sur la selle et je fis face à des yeux noirs d’un éclat incroyable. Semblables à une étoffe aux reflets moirés, ses yeux chatoyaient d’une nuance indéfinissable. Son regard me fouilla quelques instants au point d’en devenir inconvenant. Dès cet échange initial, première confrontation de pupilles, je compris que ces yeux-là allaient marquer ma vie, tel un tatouage empreint au fer rouge. D’une voix qui sonnait étrangement, je lui ai offert de venir se réchauffer dans ma voiture. Il a acquiescé d’un hochement de tête, puis s’est découvert. Il a d’abord dévoilé les mains en ôtant ses gants ; de longues mains aux mouvements vifs. Ensuite il a dégagé son casque pour démasquer un faciès d’apparence méditerranéenne. Visage marqué, comme si son vécu convoitait de s’inscrire sur la peau. Je ne pouvais lire en ses traits si les joies avaient été plus présentes que les peines. Il possédait un visage hermétique, presque dur, mais libérait une aura fabuleuse. J’ai rarement rencontré un être favorisé d’une telle luminescence. Ce visage qui, au prime abord, m’est apparu comme presque disgracieux, se révélait d’une splendeur inconcevable grâce aux imperfections et irrégularités uniques de ses traits. L’homme était grand, très grand même, et l’ensemble de son corps élancé et athlétique. Sa personnalité dégageait une force virile. Il paraissait avoir une quarantaine d’années. Sensuelle et gourmande, l’homme avait aussi une bouche, une bouche aux lèvres pleinement dessinées, une très belle bouche.

Il récupéra les clés de sa moto, puis me suivit jusqu’à la voiture et s’installa à ma droite. Sans une parole, il rangea les gants à l’intérieur du casque et disposa le tout à ses pieds. Ensuite, il se tourna vers moi et me considéra avec insistance, comme s’il ne m’avait pas encore regardée. Je m’attendais à des remerciements chaleureux, mais il m’envoya juste un « Salut » en se lisant les cheveux d’une main.

– Salut, j’ai répliqué.

Puis, constatant qu’il était confiné à une place prévue pour des jambes plus courtes, telle une godiche qui cherche à s’attirer les faveurs de son maître d’école, j’ai ajouté :

– Vous êtes grand !

– A moins que ce soit vous qui êtes petite, a-t-il répondu en comparant la hauteur de nos têtes.

– Ce doit être ça, j’ai répliqué en souriant. Vous devriez reculer le siège. Ravie de vous rencontrer.

– Ne parlez pas trop vite. Rares ont été longtemps ravies les femmes qui m’ont rencontré, a-t-il répondu calmement tout en se reculant.

Je ne suis pas d’une nature facilement impressionnable, pourtant je fus parfaitement incapable de répliquer à ce qui s’avérait être un avertissement. Visiblement, je ne maîtrisais plus le jeu, il avait pris les rennes et imposait les règles. Mais que croyait-il ? Que j’avais l’intention de lui offrir plus que la chaleur de ma voiture ? Qu’il était à ce point irrésistible pour imposer d’emblée une distance ?! Cet homme paraissait bien trop sûr de lui. Et comme l’invitation venait de moi, ça le plaçait dans la position du coq de basse-cour dont on s’arrache les faveurs. Je devais rompre rapidement l’impulsion équivoque qui s’était installée en lui clouant le bec. Mais la seule réplique que je fus capable d’opposer se concrétisa par un sourire sur une bouche en cul-de-poule, histoire d’harmoniser nos personnages.

Sur les ondes des radios, personne ne semblait s’inquiéter de notre sort. J’en fis part à mon voisin, histoire de lancer un débat. Ma phrase s’écrasa contre le pare-brise, sans écho, tel un misérable moustique. La musique permettait de contenir ma gêne, tout en allégeant un peu l’atmosphère. Je changeais de station en permanence, afin d’attraper au vol un hypothétique flash d’information, également pour tester les réactions de mon invité qui restait on ne peut plus apathique.

– Franck ! a subitement catapulté mon voisin, en me faisant sursauter. Je m’appelle Franck.

– Alexandra ! j’ai répondu en joignant ma main à celle qu’il me tendait.

Sa voix masculine résonnait d’un timbre agréable et surtout d’une intonation particulière. Gratifié d’un accent du Sud marqué, il avait une manière unique d’achever ses mots. Je lui aurais bien demandé de répéter son prénom deux ou trois fois, tant la façon dont il l’avait prononcé m’avait troublée. Il conserva ma main bien plus que la situation ne l’exigeait avant de la libérer.

– Votre moto est immatriculée dans le Var. Vous rentrez chez vous ? j’ai demandé.

– Peut-être, a-t-il répondu en détournant les yeux. Mais dans l’immédiat, je ne rentre nulle part.

L’homme venait de se verrouiller, presque sur la défensive. Il ruminait silencieusement en extériorisant la rage d’être immobilisé par de légers hochements de tête. Génial ! me dis-je, je suis tombée sur un bout en train ! Plus barbant que lui, tu meurs… Si son mutisme me déstabilisait, je m’attardais tout de même à repérer des détails pouvant m’éclairer sur cet homme. Et ce que j’approfondissais parlait pour lui de manière bien plus faconde que le moindre mot. Ses mains reposaient sur ses genoux, discrètement, je les examinais. Franck devait exercer un métier manuel car de petites entailles marquaient ses doigts. De belles mains, généreuses et souples. Des mains, de surcroît, qui ne portaient pas d’alliance. Je sentais son odeur et en analysais toute la subtilité. L’odeur de son vêtement en cuir, associée à celle de l’homme et d’un léger parfum, laissait deviner un être privilégiant le naturel. À chacun de ses mouvements, cet amalgame masculin se diffusait dans la voiture. Comme les empreintes digitales sont uniques, l’arôme d’un corps a son propre code. Les essences diffèrent et peuvent déplaire, celles de Franck étaient agréables.

Des journalistes venaient de dénoncer notre mésaventure dans un flash spécial. Comme un seul homme, nous avons penché nos têtes vers le poste de radio et sommes restés immobiles, concentrés sur chaque mot. Parallèlement à la grève, les routiers manifestaient leur colère contre l’emprisonnement de quatre collègues. Deux jours auparavant, une altercation avec les forces de l’ordre avait mal tourné, ils exigeaient un échange, la libération de leurs amis contre la nôtre. Nous étions donc les otages d’une future négociation. En témoignage de leur bonne foi, ils promettaient de libérer un véhicule par heure. Vu le nombre de véhicules bloqués, nous n’étions pas prêts d’être libérés ! Cette constatation ne fit pas réagir mon voisin qui déclinait toutes complicités, réticent même à l’échange des regards. Ensuite, les protagonistes de cette triste affaire exposèrent leurs théories et protestations dans des plaintes à n’en plus finir.

Un regard sur ma montre m’indiqua l’ajournement de mes projets ; il était déjà dix-huit heures. J’appelai mon contact sur Aix et lui demandai de différer la visite du mas, mais écourtai la conversation à partir du moment où celui-ci exposa sa déception. Une soirée agréable était prévue après la visite. En langage codé, « agréable » signifiait charnelle. L’amorce d’un dialogue entre Franck et moi restait toujours vaine et notre intimité ne méritait aucune justification, pourtant j’ai ressenti le besoin de couper court.

Sébastien, expatrié depuis peu sur Aix-en-Provence, faisait partie de ma bande d’amis. Plus qu’une bande, nous étions un clan dans lequel subsistaient des complices connus au lycée. Je me complaisais dans cette ambiance superficielle, d’où nous jugions les autres de haut, les autres ayant des idées de bonheur simple, les autres qui, à notre avis, se contentaient de bien peu. Nous étions d’une intolérance absolue et n’en éprouvions aucun repentir. Notre point de ralliement était un bar branché du centre lyonnais. Nous nous retrouvions deux à trois fois par semaine dans cet endroit, avions nos habitudes et notre cérémonial : Black Russian pour les uns, Irish Coffee pour les autres. Nos relations amicales déviaient parfois vers des rapports plus approfondis, des pulsions, comme nous disions, puis nous récupérions bien vite la légèreté de nos fréquentations. Il fallait bien que nos corps vibrent, alors autant le faire entre complices. Sébastien était celui avec qui j’avais le plus d’affinités sans pour autant désirer en faire un mari. Je l’appelais « mon amoureux », cependant occasionnel. Rien n’était établi. Nous n’en parlions pas. Les choses se faisaient, comme un accord tacite entre nous. Puis nous nous séparions, sans savoir quand, où et si, nous renouvellerions l’expérience. Il refusait de s’attacher et ne posait jamais de questions. Atypique dans notre groupe, il était le seul à avoir été marié. Cette expérience l’avait rendu allergique aux sentiments amoureux et avait développé chez lui un côté philanthrope concernant la sexualité d’autrui. Il savait satisfaire les dames tout en délicatesse et détenait un physique plus qu’agréable. Dans cette communauté, chacun influençait l’autre, était son guide, nous étions purement coulés dans un même moule.

Si mes aventures amoureuses s’évaporaient aussi vite que la fumée de mes cigarettes, les premières rides s’esquissaient au coin de mes yeux en signant ma peau avec mon plus profond désaccord. Comme bien des femmes de ma génération, j’avais réussi ma vie professionnelle et m’assumais pleinement, toutefois je me languissais parfois d’une vie « normale » pour une femme de mon âge et je savais que du statut de célibataire, j’allais bien vite passer à celui de vieille fille. Faire le bilan de ma vie amoureuse se traduisait par une forte envie d’acheter, alors j’évitais d’y penser. Je vivais ma vie, guidée par les jours qui passent, les pulsions d’achat et mes amis stéréotypés, affichant en permanence un sourire qui dissimulait bien des maux.

Les routiers avaient allumé un grand feu vers lequel beaucoup d’automobilistes se dirigeaient. Résignés ou décidés à passer le temps dans de meilleures conditions, certains s’étaient même ralliés à la cause des camionneurs et copinaient on ne peut plus. De l’autre côté du barrage, des voitures arrivaient : on pouvait distinguer la police, ainsi que la Croix-Rouge. Une petite vie s’installait malgré l’incertitude. Je pus enfin apprécier l’accent de Franck qui consentit à ouvrir la bouche pour me conseiller de nous rendre sur les lieux de l’effervescence. Je souhaitais lui répondre, mais il ne m’en donna pas l’occasion. D’un pas assuré, il prit les devants, me laissant avec mon inspiration coincée entre les dents. Emmitouflée dans mon manteau, je sortis à mon tour pour me diriger vers la foule bruyante.

La police s’époumonait ; nous faisions bloc et la harcelions de questions, de protestations et d’impatience. Les agents commençaient également à s’énerver à force de parlementer avec des assaillants faisant la sourde oreille. De bonnes âmes distribuaient des couvertures, en nous incitant à rester dans nos voitures ou près du feu. D’autres garantissaient une boisson chaude afin de nous revigorer. La monstrueuse bousculade empêchait toute approche. J’avais beau sauter, pousser, interpeller et enrager, il m’était impossible d’attraper une couverture ni de goûter à la chaleur des flammes. Dans l’immense confusion, j’avais également perdu la trace de Franck.

J’ai regagné la voiture et j’ai allumé une cigarette appuyée contre la carrosserie. Tout en fumant, je cherchais des yeux un homme recouvert de cuir des pieds à la tête, mais la nuit tombée empêchait de différencier une ombre d’une autre. Bien que les formules laconiques et longs moments d’aphasie ponctuaient nos échanges, j’espérais bien qu’il revînt s’asseoir à mes côtés. Ma cigarette consumée jusqu’au filtre, je suis entrée à l’intérieur du véhicule, j’ai mis un C.D. et j’ai fermé les yeux.

Au bout d’une bonne demi-heure, la fraîcheur aiguë s’engouffra par l’une des portières. L’odeur de cuir me renseigna sur l’identité de l’intrus. Je demeurais inerte, les yeux clos. Le moindre bruit résonnait, la musique avait dissipé ses dernières notes. Il s’était établi à mes côtés et semblait demeurer immobile, cependant, la sensation de chaleur dans l’échancrure de mon corsage indiquait que la braise de ses yeux devait être fixée sur mon décolleté. Malgré la forte envie de réajuster mon vêtement, je ne bougeai pas. Il déposa une couverture sur mon corps et je sentis son souffle frôler mon visage. Mes mains se raidirent.

– Je vous ai rapporté un chocolat chaud, si vous êtes tentée, dit-il. Je vous ai vue sauter comme une gazelle et vous exciter pour rien tout à l’heure. J’ai l’avantage d’être grand, comme vous l’avez dit.

Il ne devait pas être dupe de ma tactique, car bien que mon apparence fût assoupie, je demeurais aux aguets.

– Alexandra de Lyon, affirma-t-il. Moi aussi je sais lire les plaques d’immatriculation. Dire que l’on attribue aux Lyonnais la réputation d’être froids et inaccessibles, c’est faux. Pour preuve, un simple regard suffit à vous ouvrir une porte. En revanche, vous ne savez pas tricher. Vous dormez autant que je suis du Nord. Votre respiration vous trahit et votre main droite est crispée sur votre genou, prête à en mettre une au premier assaillant.

Il cessa de parler, prévoyant une réaction de ma part. Mais cette situation était bien trop réjouissante pour que je cède tout de suite au dialogue.

– Cessez donc de faire l’enfant ! lança-t-il d’une manière paternaliste, la boisson va refroidir.

– Mais vous êtes capable de parler plus de dix secondes ! répliquai-je en ouvrant les yeux.

– J’ai toujours remarqué le besoin qu’ont les gens de parler. Je suppose que ça leur procure l’impression d’exister. Ça rassure les mots, hein !

– Dites-moi, c’est naturel chez vous la goujaterie ou vous vous forcez là ?

– Je suis réputé pour être un silencieux, mais aussi pour être grossier avec les dames.

– Et bien votre réputation n’est pas surfaite ! Vous devez avoir un sacré problème pour être aussi désagréable. Je vous offre l’opportunité de vous réchauffer dans ma voiture et tout ce que j’ai en remerciement, c’est un sarcasme chaque fois que vous ouvrez la bouche !

– Si je vous semble tourmenté parce que je ne vous drague pas, j’en suis bien désolé. Je devrais être à vos pieds parce que vous m’avez fait l’honneur de m’offrir une place dans votre belle voiture ?

– Je ne vous en demande pas tant. Être sociable suffirait.

Peut-être bien, oui, après tout, que je l’attendais à mes pieds. Mais je m’étais fermée et avais empoigné le verre de chocolat chaud qu’il me tendait. L’un de mes longs cheveux blonds s’était déposé sur son genou. Il s’en empara, le considéra quelques secondes, puis m’offrit un sourire. C’était la première fois que je voyais un sourire sur ce visage.

– Vous devriez sourire plus souvent, lui dis-je, ça vous donne presque l’air humain.

Aux coins de ses lèvres, le sourire s’attardait. L’homme paraissait se réjouir de mon malaise, insolent et satisfait à la fois, néanmoins ma réflexion l’avait bluffé et il regrettait d’avoir usé de propos inopportuns. Il prévoyait d’ailleurs une réaction beaucoup plus virulente de ma part. Il a laissé tomber le cheveux, puis m’a regardée avaler la boisson avec un air déconcerté qui semblait dire : « De quelle planète peut bien venir cette femme qui ne m’a pas encore éjecté de sa voiture ? Qu’attend-elle donc de moi ? » Et la question était très judicieuse ; que pouvais-je bien attendre de lui ?! Il n’était pas vraiment beau ni même sympathique.

Brusquement, un brouhaha infernal attira notre attention. Des C.R.S escortés par l’armée arrivaient de l’autre côté du barrage sur de gros engins. Tous les automobilistes sortirent de leurs véhicules pour assister à la confrontation en acclamant avec euphorie les renforts. « Dix contre un pour les boucliers ! » lança Franck. Sentence incontestable, puisque puissance inégale. D’ailleurs, les routiers résistaient plus par orgueil que par certitude. Les entraves se morcelèrent rapidement et les voitures commencèrent à sortir du piège. L’armée acheva le travail en faisant évacuer les camions et les barricades s’ouvrirent totalement.

Il est parti aussi discrètement qu’il est arrivé, en me lançant un « Je dois vous quitter Alexandra de Lyon », comme si sa route n’avait jamais croisé la mienne. Cette anecdote faisait partie des petits bouts de vie que l’on ne cesse de côtoyer mais qui n’ont pas grandes importances. J’ai eu, le temps d’un réflexe, l’envie de m’accrocher à son bras pour l’inciter à s’attarder, mais je me suis ravisée. De toute façon, il n’attendait ni réponse, ni réaction. Bien vite, il a récupéré son casque à l’intérieur de la voiture et a enfourché sa moto. Il était déjà loin de tout cela – dont moi qui faisais partie du tout – et je l’ai regardé ajuster son écharpe, glisser la fermeture du blouson jusqu’en haut du cou, enfiler ses gants et fixer son casque sur la tête. Ensuite, il a démarré la moto, baissé la visière du casque et s’est élancé au plus vite, sans même me jeter un regard.

Sans réaction, je restais au milieu du trafic. Le dénouement heureux de cet épisode me cédait un goût amer, j’aurais souhaité qu’il persistât un peu, le temps de le connaître, le temps d’établir un lien. Le klaxon de la voiture bloquée derrière moi m’extirpa de mon inertie. Je m’installais au volant de mon véhicule, lorsque je vis briller un objet sur le siège passager. C’était un briquet, un très beau briquet de surcroît, bien qu’il ne fonctionnât plus. Couleur ivoire et orné de dorure, il était paré d’un immense « L » noir gravé en plein centre. Au dos, tout en bas, se trouvait une inscription « Les Saintes ». J’ai enfoui l’objet au fond de la boîte à gants, j’ai allumé les phares et je me suis échappée à mon tour du guet-apens.

Je cherchais à faire demi-tour sur Lyon en visant la première sortie, quand un appel de phare se projeta dans mon rétroviseur. C’était une moto. Aucun doute sur la personne, Franck me suivait. J’ai ralenti alors qu’il me doublait, sans chercher à comprendre comment il pouvait se trouver derrière moi, alors qu’il était parti une demi heure auparavant. Il se gara plus en avant sur le côté et me fit signe d’immobiliser mon véhicule à quelques mètres de sa moto. Docile, je me suis exécutée et suis sortie, tout en prenant soin préalablement de récupérer le briquet dans la boîte à gant, convaincue qu’il avait fait demi-tour pour récupérer son bien. Je suis restée près de la voiture, tandis qu’il s’avançait. Cette fois, je le laissais venir à moi, avec un sentiment de revanche.

Je m’apprêtais à lui tendre le briquet, histoire de le devancer, mais il ne m’en laissa pas le temps. Littéralement, il me plaqua contre la voiture en murmurant : « Je ne vous ai pas remerciée, ni même dit au revoir. » Incontestablement, j’ai été surprise, mais sa manière loufoque d’agir était caricaturale ! Je me voyais dans un épisode de série américaine où les héros basculent systématiquement leur conquête pour preuve de virilité. Et, évidemment, elles succombent. Il a pris mon visage entre ses mains et, sans avertissement préalable, m’a offert un baiser. Et, j’ai succombé. S’il le désirait, j’étais consentante pour aller plus loin. Il pouvait me basculer, là, maintenant, tout de suite, me prendre contre la voiture, j’étais d’accord. Une déraisonnable envie de lui embrasait tout mon être. Cependant, il ne céda pas à mon invitation, malgré la force déployée pour lui faire comprendre mon exaltation. Il a tout d’abord affaibli l’embrassade, s’est détaché de mon corps, et s’est éloigné en se dirigeant vers la moto.

– Vous n’allez quand même pas partir comme ça ? j’ai lancé en glissant discrètement le briquet au fond de l’une de mes poches.

– Si, il a répondu en se retournant.

– Mais c’est ridicule !

– Ridicule pour qui ?

– J’aimerais vous revoir.

– C’est pas une bonne idée.

– Pourquoi ?

– Parce que je n’y tiens pas.

– Je ne vous plais pas ?

– Le problème n’est pas là.

– Pourquoi avez-vous fait demi-tour ?

– Pour vous remercier.

– Pourquoi m’avoir embrassée ?

– Parce que vous en aviez envie. Je vous devais bien ça.

– En aviez-vous envie également ?

– C’était très agréable.

– Alors, vous me devez plus. Donnez-moi votre numéro de portable, s’il vous plait. J’aimerais vraiment vous revoir.

– Mais si moi, je n’y tiens pas, où est l’intérêt ?

– Vous avez dit me devoir.

– J’ai payé ma dette.

– Alors, disons que je veux plus. Un baiser ne me suffit pas.

– Vous êtes trop gourmande.

– L’idée de me donner plus vous déplait ?

– Je suis venu vous dire au revoir et vous remercier. Je ne vous dois plus rien.

Il reculait doucement vers la moto tout en maintenant ses yeux dans les miens. Cette fois, je me suis avancée et j’ai agrippé son bras.

– Vous avez quelqu’un dans votre vie ? j’ai demandé.

– Ça ne vous regarde pas et je ne vois pas le rapport.

– Cela pourrait expliquer pourquoi vous ne souhaitez pas poursuivre.

– Poursuivre quoi ? Rien n’a commencé. Je pourrais avoir quelqu’un dans ma vie et vous culbuter dans votre accueillante voiture, et n’avoir personne, mais ne pas souhaiter vous revoir.

– Soit, mais avez-vous quelqu’un ?

– Non.

– Pourquoi ne pas avoir dit oui ?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant