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Hélène & Fred

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De nos jours, Hélène Demuth, la servante et maîtresse de Karl Marx, et son fils Frederick (l'enfant adultérin, reconnu par Engels), convoquent le spectre du grand homme. Entre des regrets éternels et des imprécations de haine, ils dialoguent avec Marx, évoquent les terreurs du siècle qui nous attire toujours vers de catastrophiques nouveautés...
Veufs et orphelins, nous sommes tous des Hélène et Fred.


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Hélène et Fred
HÉLÈNE & FRED, MODE D’EMPLOI
{1} C’est en lisant, par exemple, le roman de Juan Goytisolo,,La Longue Vie des Marx que vous pourrez faire la très intéressante rencontre de Hélène Demuth et de son fils Frederick. Vous y apprendrez, par exemple, qu’Hélène a dix-sept ans lorsque madame von Westphalen, l’épouse du conseiller prussien de Régence Ludwig von Westphalen, l’expédie à sa fille Jenny, épouse Marx, pour l’aider à tenir le ménage londonien du {2} Grand Homme et à élever ses nombreux enfants . Et que c’est au service de ce couple exceptionnel et banal qu’elle devient – et reste sa vie durant – la fidèle Lenchen, la servante au grand cœur, l’infatigable, l’indispensable, la pourvoyeuse jamais prise en défaut, la presque membre de la famille, la maman de rechange des petites, en un mot la seconde épouse. A laquelle, comme dans toute famille bourgeoise qui se respecte, lepater familias ne manque pas de faire un enfant clandestin, le petit Frederick Demuth. Lequel Frederick, d’un commun accord (?), pour qu’atteinte ne soit pas portée à la prestigieuse image du chef du prolétariat mondial, sera confié à d’obscurs parents nourriciers, et, pour clore le bec à la rumeur, mensongèrement reconnu comme son fils par le toujours serviable (et heureusement célibataire) Friedrich Engels. Hélène et Fred donc. Maîtresse-servante et bâtard. Intimes et victimes. Les plus proches et les plus éloignés du Grand Homme, dans leur familiarité déniée, bafouée et, on veut le croire, secrètement révérée. {3} Peut-on imaginer « personnages » mieux situés – à la fois dans les marges et au cœur du sujet – pour évoquer, questionner, interpeller, attaquer, défendre, haïr, chérir la mémoire de l’illustre défunt ? Car,mutatis mutandis, sept après la chute du mur que l’on sait, ne sommes-nous pas tous des Hélène et des Fred ? Orphelins revanchards et assoiffés d’amour ? Ayant à accomplir, à terminer, à reprendre, un plus ou moins difficile travail de deuil ? Quel deuil d’ailleurs ? Celui de Marx, ou du marxisme, ou du communisme, ou du stalinisme, ou du social-démocratisme ?… S’agit-il, avec la complicité – intéressée ? involontaire ? – d’Hélène et de Fred, de dresser un acte d’accusation, de régler des comptes, de faire passer Marx au tribunal de l’Histoire ? Ou au contraire de lui donner l’absolution, de dissocier à jamais son nom de tous ces ismes dégénérés qui se seraient indûment réclamés de lui, et de retrouver, par là, la pointe innocente et acérée de sa pensée première ? Ni l’un ni l’autre,of course. La meilleure théologie nous l’enseigne : Dieu lui-même ne peut pas faire que ce qui a été n’ait point été. La fureur inquisitoriale autant que l’angélismea posterioritoujours suspects. Cela au moins nous l’avons appris. Pas sont d’autre solution que de faire avec. On supposera donc qu’Hélène et Fred ont survécu. Qu’ils sont toujours parmi nous. Que, lancés par l’illustre géniteur dans un monde façonné, défiguré, hanté par son ombre gigantesque – une ombre qui, avec le temps, est devenue sa propre caricature –, ils ont traversé les convulsions, les espérances, les impatiences, les désillusions, les terreurs
d’un siècle et demi d’histoire européenne et mondiale. On supposera que nous avons pu les retrouver aujourd’hui, au cimetière de Highgate, au pied du hideux mausolée de Karl Marx, en train d’évoquer à voix basse, en duo, mais aussi chacun pour soi au fil du soliloque, le cher disparu. Et de lui apporter les dernières nouvelles de la marche du monde. Et de l’assassiner de doux reproches. Et de l’encenser d’instantes demandes, de pressants appels à l’aide. On croira entendre, dans le babil d’Hélène et Fred, comme l’écho d’une angoisse hélas trop familière : dans ce monde tel qu’il nous échappe chaque jour davantage, tel qu’il nous entraîne chaque jour davantage vers quelque catastrophique nouveauté, n’est-il donc pas possible de (re)trouver une pensée, une volonté, un désir, si peu que ce soit, de comprendre ce monde, une pensée, une volonté, un désir, si peu que ce soit, de (re)commencer à le maîtriser ? {4} Ou, pour le dire autrement, reprenant la démarche lancée parViolences à VichyI et {5} II,Hélène & Freds’efforce de travailler l’instant (l’endroit) où l’Histoire comme politique rejoint l’histoire individuelle, où la sphère privée s’intrique, bien plus étroitement qu’on ne le croyait, à la sphère civique, où le repli sur soi découvre, éberlué, qu’il débouche aussi sur autre que soi, où la scène du monde, pour peu qu’on la regarde avec suffisamment d’attention, apparaît peuplée de créatures familières voire familiales. Hélène et Fred, on l’a dit, dialoguent donc avec Marx enfermé dans son tombeau de Highgate. Reste à savoir qui l’a amené là. Ce à quoi, entre autres, répond le spectacleKarl Marx Théâtre inéditdontHélène & Fred constitue la dernière partie. Reprenant en effet la problématique du fantôme telle que Jacques Derrida l’a analysée dans sesSpectres de Marx, Karl Marx théâtre inédit, se faisant duHamlet de Shakespeare un allié de choix, s’efforce de (et parvient à) dresser un dispositif, un piège théâtral, dans lequel les spectres de Marx – puisque, comme chacun sait, Marx lui-même est mort définitivement en même temps que ses statues de bronze – vont venir se prendre, et grâce auquel – oui oui, nous dit Derrida, nous avons tout à gagner d’un commerce intelligent avec les fantômes – un contact, une communication pourra s’établir entre eux et nous. Ceci étant, même si aujourd’hui la figure du spectre semble la seule capable de nous ménager une voie d’accès jusqu’à Marx, rien n’interdit d’en imaginer d’autres. (Nous-mêmes d’ailleurs, durant la construction deKarl Marx Théâtre inédit,avons été amenés à expérimenter d’innombrables pistes – où revenaient, par exemple, avec insistance les noms de Goytisolo, Tchékhov, Müller… – avant de nous en tenir à la triade Derrida, Shakespeare, Marx). Ou même, rien n’interdit de considérer que peut-être, après tout, le problème de la voie d’accès ne se pose pas. Ce qui signifie que siHélène & Fred a bien été conçu et écrit en même temps que s’élaborait la première partie deKarl Marx Théâtre inédit,comme une c’est-à-dire réponse – ou un contrepoint, ou un commentaire – à cette première partie, il n’en reste pas moins que cette réponse ou ce commentaire ne lui est pas lié terme à terme, mécaniquement, autrement dit que tout en participant pleinement à l’œuvre commune, Hélène & Fred y conserve une sorte d’autonomie aléatoire, sans laquelle la présente publication à part n’aurait guère de sens. Une fois de plus, comme ...