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1.

C’était l’hiver, et le froid était vif.

Emma remonta le col de sa veste en peau retournée pour entamer la dernière partie de son jogging à travers le parc.

Soudain, le croassement d’un corbeau troubla le silence. Emma ralentit et regarda autour d’elle. Elle aimait ce moment qui précédait le lever du jour. Cette atmosphère irréelle, enveloppée de mystère, la rassérénait. Et elle en avait bien besoin. La brume flottait autour d’elle, translucide et vaporeuse comme un voile de mariée, sourdant de la terre et estompant les austères silhouettes des arbres dénudés.

Revenant au présent, Emma accéléra. Elle n’avait pas le temps de rêvasser. Une autre longue journée s’annonçait au cabinet médical. Mais Kingsholme ne pouvait plus fonctionner comme avant. La mort brutale de son père trois mois plus tôt l’avait laissée en plein désarroi. Personnel et professionnel. Si elle ne trouvait pas rapidement un nouvel associé, le cabinet médical fondé par son grand-père devrait fermer. Un seul médecin ne pouvait espérer générer des revenus suffisants pour continuer à faire marcher l’affaire.

Résultat, le cabinet et la belle propriété dont il faisait partie finiraient sous le marteau d’un commissaire-priseur.

Conscient du potentiel touristique de la région, le nouveau propriétaire en ferait peut-être une maison d’hôtes. Et leur petite ville se retrouverait sans médecin.

Le moral d’Emma sombra de nouveau. Elle devrait pourtant être capable de convaincre un médecin de travailler ici. Voire même un suppléant, en attendant de trouver un associé convenable. Peut-être s’y était-elle mal prise lors des entretiens avec les rares candidats qui s’étaient présentés jusqu’alors ?

Levant le loquet du portail, Emma remonta l’allée en courant et gravit les marches de la véranda. Elle avait le temps de prendre une douche à défaut d’un petit déjeuner. Puis elle ouvrirait le cabinet pour accueillir ses patients.

*  *  *

Emma posa son stylo et s’étira. Une nouvelle matinée de folie s’achevait. Elle ne pouvait pas continuer ainsi.

On frappa doucement à la porte qui s’ouvrit.

— Moira, articula-t-elle en souriant à l’administratrice du cabinet. Vous venez me dire qu’il est l’heure de déjeuner ?

Moira Connelly, qui travaillait ici depuis vingt ans, pénétra dans la pièce et désigna d’un geste éloquent la tasse de thé et le muffin qu’Emma avait à peine touchés.

— Vous ne mangez pas assez, Emma.

Emma eut un haussement d’épaules résigné.

— On pourrait ouvrir une boîte de soupe pour le déjeuner.

— Je trouverai quelque chose, répondit Moira. Je venais vous dire qu’un certain Dr Declan O’Malley veut vous voir.

— Il vient pour le poste ? demanda Emma avec espoir.

— Hélas, non ! Apparemment, il connaissait votre père, alors j’imagine qu’il veut vous présenter ses condoléances.

— Je suppose, soupira Emma. Donnez-moi une minute, je vous prie, Moira, puis faites-le entrer.

Emma se leva et alla jusqu’à la grande baie vitrée. Ce Dr O’Malley devait être un vieux collègue de son père. Andrew Armitage avait fait une brillante carrière médicale à Melbourne avant de regagner sa ville natale de Bendemere, dans les pittoresques Darling Downs du Queensland.

Emma avait passé des vacances heureuses ici, et il lui avait paru naturel de revenir quand son univers s’était écroulé. Son retour ayant coïncidé avec la démission de l’associé du cabinet, elle avait pris sa place, fière de travailler avec son père. En une année, elle s’était peu à peu reconstruite et elle commençait à aller mieux.

Jusqu’à ce que son père ait une crise cardiaque massive, la laissant seule au monde.

*  *  *

Declan O’Malley arpentait la réception. Il allait bientôt savoir s’il était le bienvenu ou pas. Il espérait qu’Emma Armitage se montrerait raisonnable. Il le fallait, vu les circonstances.

— Désolée de vous avoir fait attendre, docteur O’Malley, s’excusa Moira en regagnant la réception. Emma vous attend. Deuxième porte sur votre gauche.

— Merci.

Declan s’arrêta devant ce qui devait être le cabinet de consultation d’Emma, prit une profonde inspiration, frappa poliment et entra, décidé à se montrer diplomate.

Emma se retourna, et sentit sa gorge se nouer. Elle s’attendait à voir un sexagénaire, mais Declan O’Malley n’entrait pas du tout dans cette catégorie. Du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, il semblait dans la fleur de l’âge. Balayant les émotions mitigées qu’il lui inspirait, elle s’avança et lui tendit la main.

— Docteur O’Malley.

— Emma, murmura-t-il en lui serrant la main. Votre père m’a beaucoup parlé de vous.

Je ne peux pas en dire autant, songea Emma.

— J’imagine que ça doit être dur pour vous, dit-il pour meubler le silence. J’aurais pris contact plus tôt, mais j’étais à l’étranger et je viens juste d’apprendre la triste nouvelle.