//img.uscri.be/pth/a7a82cabb63e7c019de0e0b402e3a917519d8f7e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Heureux qui, comme Agathe...

De
262 pages

Quand une dame de 90 ans décide, après un incident de santé, de se rassurer en choisissant de couler le reste de ses jours dans une maison de retraite, n’allez surtout pas croire qu’elle baisse les bras ! Pas du tout !

Quelque peu originale et d’un optimisme à tous crins, Agathe va révolutionner la vie aux « Charmilles » en tentant de faire partager aux pensionnaires de cet établissement ses bonheurs et sa gourmandise de la vie. Elle donne tout simplement la preuve qu’être heureux peut se décliner à tout âge et en tout lieu.

Entre les souvenirs de son grand amour, Victor, la visite régulière des membres de sa famille et un quotidien qu’elle embellit encore au gré de sa fantaisie, Agathe se construit ainsi un nid douillet. De quoi s’endormir chaque soir le cœur au chaud !


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-04870-5

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

À toi, Déa,

 

qui m'as fait naître à la vraie vie le jour où tu m'as adoptée

et qui a veillé, jusqu'à plus de 102 ans, à mon bien-être,

avec une tendresse, une patience et une confiance

jamais prises en défaut.

 

 

À toi, Jean-Pierre,

 

qui m’as fait naître au véritable amour le jour où je t'ai rencontré

et qui m'as permis de vaincre toutes mes angoisses,

jusqu'à devenir une femme à part entière,

amoureuse et heureuse.

 

Que je vous aime!

Chapitre 1

À quatre-vingt-onze ans, après une première chute sans gravité, hormis la peur engendrée rétrospectivement par une absence de quelques heures et l’impossibilité de se remémorer le point de départ de son malaise, Agathe Eubage avait décidé de rejoindre une maison de retraite afin de vivre paisiblement le reste de ses jours. Bien que tout fût rentré dans l’ordre, comme le lui avait confirmé son médecin après un résultat satisfaisant de son bilan de santé, il n’empêchait que cet incident, peut-être pas aussi anodin qu’il y paraissait, lui avait donné matière à réflexion. Puisqu’elle avait la chance d’avoir une tête qui fonctionnait encore bien, elle était convaincue que c’était le moment où jamais de prendre les bonnes décisions pour le petit bout de chemin qu’il lui restait à parcourir et ce, quelle qu’en soit la distance.

Très lucide quant à l’amenuisement progressif de ses moyens physiques, même si elle préférait depuis fort longtemps les brocarder plutôt que de les recenser avec force jérémiades, elle s’estimait heureuse d’être encore ingambe. Si, comme elle le faisait remarquer en souriant, elle ne se sentait plus d’attaque pour la moindre compétition, du moins pouvait-elle profiter pleinement de la vie à sa façon. Et sa façon à elle consistait à s’adapter aux événements avec un optimisme qui, s’il lui avait parfois fait défaut en certaines occasions, finissait toujours par refaire surface, tant il lui était chevillé au corps. Sans compter que cette capacité d’adaptation lui avait permis tout au long de sa vie d’agir au gré de sa fantaisie sans la moindre appréhension, et de faire des choix qu’elle avait assumés, bon an mal an, sans avoir à s’en plaindre.

Aujourd’hui, en jetant un dernier coup d’œil à l’intérieur de la maison qu’elle avait occupée pendant trente ans avec Victor, son mari, Agathe, un tantinet nostalgique, était néanmoins persuadée qu’elle avait choisi la meilleure option possible. Après tout, il ne s’agissait que de passer un nouveau cap, et elle en avait tellement franchi auparavant ! Bien sûr, elle était consciente que c’était le dernier, que son automne s’écoulait maintenant à grands pas vers l’hiver, mais elle avait profité de chaque saison avec une telle délectation qu’elle ne craignait pas plus les frimas que les grandes chaleurs, les pluies, les orages et tempêtes de toutes sortes qu’elle avait traversés. Évidemment, tout cet enchaînement climatique avait, chemin faisant, entraîné des blessures et laissé de profonds stigmates dont témoignaient quelques pattes d’oie et autres rides d’expression sillonnant harmonieusement son visage, comme pour se porter garantes de son itinéraire. Elle, qui reconnaissait volontiers que la chirurgie esthétique faisait des miracles en matière de rajeunissement, n’avait jamais voulu y avoir recours, de peur de voir des années s’effacer, quand toutes lui avaient apporté quelque chose. De toute façon, en ce qui la concernait, l’âge n’avait jamais été une obsession. Pas un problème non plus puisqu’elle avouait que, dès son adolescence, elle s’était curieusement sentie intemporelle. Être bien dans sa peau à toutes les étapes de sa vie lui avait semblé beaucoup plus important, ce en quoi elle avait sans doute eu raison, car personne ne lui aurait donné quatre-vingt-onze ans.

Il faut dire que l’œil malicieux et le sourire communicatif d’Agathe n’avaient aucun mal à supplanter ses traits burinés, joliment encadrés par des cheveux blanc neige, raides et courts. Toute petite et très menue, elle n’avait rien perdu de sa coquetterie. Pourtant, au fil des ans, elle avait peu à peu troqué les couleurs foncées de ses tenues de jeunesse pudibonde contre des teintes flamboyantes d’une femme qui n’avait pas craint d’assumer son originalité au grand jour, avant de recourir à des tonalités plus pastel, traduisant ainsi la sérénité qu’elle avait acquise et dont elle disait avec une certaine espièglerie : « Ne vous y fiez pas, l’enveloppe change mais pas le contenu ! S’il est vrai que l’expérience permet d’apprendre à arrondir les angles jusqu’à trouver le meilleur équilibre possible pour finalement vivre en paix, elle ancre aussi plus profondément les traits de caractère. Sauf qu’elle le fait sans doute plus discrètement. »

En regardant autour d’elle, pour voir si elle n’avait rien oublié, Agathe s’assura que sa valise était fermée, que son précieux ordinateur portable se trouvait à ses côtés et que son sac à main contenait bien le cahier d’écolier qu’elle avait toujours conservé et dans lequel étaient écrits à la main les poèmes et les chansons de son enfance et de son adolescence, qui lui tenaient toujours à cœur et qu’elle considérait aujourd’hui encore comme les rapporteurs les plus fidèles de sa vie. Elle les avaient gardés en l’état, même si elle en avait ensuite repris et travaillé certains. L’arrivée, même tardive – bien après soixante ans –, de l’informatique dans sa vie lui avait ouvert des horizons dont elle s’émerveillait sans cesse. Le fait de pouvoir envoyer des mails à ses petits enfants où qu’ils soient dans le monde, d’en recevoir d’eux, de taper ses textes, de les corriger et de les corriger encore, jusqu’à ce qu’elle en soit satisfaite, lui donnait une impression de totale liberté.

Depuis toute petite, elle avait couché sa mémoire en vers, au gré de ses humeurs et les avait amassés comme une fortune, d’abord en les écrivant sur un cahier, ensuite en les tapant à la machine à écrire, avec l’inconvénient d’avoir tout à réécrire ou tout à retaper à la moindre rature ou faute de frappe. Avec son Mac, toutes ces contraintes s’étaient envolées comme par enchantement, lui permettant de consacrer plus de temps à l’écriture et un peu moins à la correction. Certes, il lui avait fallu quelques mois d’apprentissage pour maîtriser l’engin, mais elle n’avait jamais eu à le regretter. Quant aux amis qui s’étaient un peu moqués d’elle quand elle avait décidé – à son âge – d’aborder cette nouvelle technologie, ils la regardaient aujourd’hui, pour certains, avec envie, les autres continuant à penser que cette vieille originale devait venir d’une autre planète.

Enfant trouvée, elle avait eu la chance à l’âge de six ans et demi et après maintes péripéties plus ou moins dramatiques, d’être adoptée par Mélanie, institutrice à la campagne. Cette dernière avait découvert, un an plus tard, à l’occasion de la fête des mères, un billet de sa fille sur lequel était calligraphié avec grand soin :

Depuis que tu es dans ma vie,

Je ne sais pas ce qui se passe,

Mais plus rien ne me tracasse.

Bonne fête, petite maman chérie !

Ta fille qui t’aime. Agathe

Mélanie, d’abord très émue puis intriguée par cette construction poétique, s’était demandé où elle avait pu trouver ces quatre vers. Après avoir cherché sans succès dans différents ouvrages qui reprenaient des mots d’enfant, elle avait fini par lui demander :

– Où as-tu trouvé ce si joli poème, ma puce ?

– Dans ma tête ! avait répondu Agathe en la regardant d’un œil coquin et en se tapotant la tempe de l’index, manifestement heureuse d’avoir impressionné sa maman.

Devant la propension de cette enfant à aimer faire rythmer les phrases et rimer les mots, Mélanie lui avait offert, pour ses huit ans, son premier traité de versification, sans soupçonner alors que celui-ci allait vraiment devenir sa bible.

Agathe sourit au souvenir du bonheur qu’elle avait éprouvé devant la surprise de sa mère, et du magique petit dictionnaire des rimes françaises, précédées effectivement d’un traité de versification qu’elle avait lu, d’abord sans trop comprendre, puis relu pendant des années pour bien s’en imprégner afin de se perfectionner dans la confection de ses écrits.

Quand la sonnette retentit, Agathe était fin prête pour une nouvelle grande aventure. Elle ouvrit à Lara, la fille de Victor, son défunt mari, devenue sa fille adoptive et qui, aujourd’hui, devait l’emmener vers sa nouvelle demeure. Elles s’embrassèrent chaleureusement. Lara, la soixantaine bien conservée, était encore une fort jolie femme, dynamique, pétillante et très souriante. Mais son sourire, aujourd’hui, était empreint d’une certaine mélancolie. Agathe fit semblant de ne pas s’en apercevoir et lui dit tout de go :

– Mes pauvres enfants, je vous laisse encore pas mal de travail à faire pour vider entièrement la maison. Vous vous en sortirez ?

– Ne t’inquiète pas pour ça, Agathe. Mais dis-moi, es-tu bien sûre de ne pas regretter ta décision ? Tu sais bien que nous pouvions envisager d’autres solutions. Pourquoi t’es-tu entêtée à vouloir aller dans une maison de retraite ? Tu es encore en pleine forme et tu risques de t’ennuyer dans une ambiance quand même peu vivifiante.

– Écoute, ma petite fille, tu sais bien que je ne m’ennuie jamais. De plus je me sens tout à fait capable d’apporter un peu de gaieté à un environnement qui ne s’y prête pas vraiment. Si je tardais trop, je n’aurais même plus cette force. Et je préfère mille fois me retrouver comme au pensionnat, au milieu des gens de mon âge, plutôt que de m’isoler peu à peu à la maison entre une aide-ménagère et une infirmière qui finiront par me faire devenir chèvre, à force de sollicitude. Sans compter que pour vous tous, ce sera aussi une tranquillité d’esprit. Vous ne serez plus obligés de m’appeler ou de passer chaque jour avec l’appréhension que quelque chose peut m’arriver alors que je suis seule, comme cela s’est produit récemment. Là-bas, au moins, il y aura toujours quelqu’un pour me ramasser en cas de chute et pour s’occuper immédiatement de moi. C’est la seule solution que j’ai trouvée pour ne pas avoir peur.

– Tu aurais pu venir vivre avec nous, la coupa Lara.

– Ah ! Pas question ! C’est parce que je te considère comme ma fille et que je t’aime comme telle que je ne voudrais pour rien au monde peser sur ta vie. J’ai follement aimé ton père pendant plus de trente ans. Ensemble, nous avons été si heureux ! J’ai déjà eu la chance qu’il ait eu une fille formidable qui m’a acceptée d’emblée et ouvert en grand les portes de sa famille. C’est plus que je n’en espérais. Depuis sa disparition, les uns et les autres, vous n’avez cessé de m’entourer, de me soutenir. Chacun doit vivre sa vie. Alors, ne te fais surtout pas de souci pour le reste de la mienne. Je n’aurai certainement pas suffisamment d’années devant moi pour savourer tous les souvenirs heureux emmagasinés au fond de moi. Et puis tu sais,

Au-dessus de ma cervelle

Se trouve un joli grenier,

Où j’entasse, pêle-mêle,

Mes souvenirs égarés,

Et quand le ciel est maussade,

Que je suis en plein émoi,

En cachette je m’y hasarde

Pour cueillir rien que pour moi :

Toutes ces gerbes de chimères,

Bien soigneusement alignées,

Qui, agréables ou amères,

M’empêchent de me résigner.

Au-dessus de ma cervelle

Se trouve un joli grenier,

Il n’est pas besoin d’échelle

Pour pouvoir y accéder ;

Toi qui brûles de savoir

Ce que j’y peux contempler,

Ne mûris pas trop l’espoir

De me dérober la clef.

Et puis mes gerbes de chimères

Y sont tellement bien cachées,

Que tu te perdrais dans la mer

De mes fantasques chevauchées.

Au-dessus de ma cervelle

Se trouve un joli grenier,

Et il n’est pas d’étincelle

Qui pourrait me le brûler.

Tu vois, tu n’as aucune raison de t’inquiéter ! Mes forces déclinant, la seule chose que je puisse encore espérer, c’est d’essayer d’apporter un peu de réconfort à des personnes âgées tristounettes ou en bien moins bon état que moi. Et crois-moi, c’est un programme d’activités suffisamment chargé pour mon âge !

– Je n’en doute pas, répondit Lara en riant, tu n’as jamais cessé de nous surprendre !

– Alors, on y va !

Le sourire de Lara avait retrouvé son éclat pour la grande satisfaction d’Agathe.

Quand elles arrivèrent à la grille du parc de la maison de retraite, à peine trois quarts d’heure après avoir quitté la maison, il était presque dix-sept heures. Le soleil éclairait encore les clématites en fleurs qui encadraient la façade et lui donnaient un air de majesté solennelle. Des parterres, délimités par des allées de gravillons, rivalisaient de couleurs et de beauté. L’endroit était superbe, raison pour laquelle Agathe avait arrêté son choix sur ce havre de paix, dénommé « Les Charmilles » , niché à deux pas de la place d’un village. Elle y était venue à plusieurs reprises et y avait à chaque fois été particulièrement bien accueillie. Après s’être renseignée auprès des autochtones, elle avait acquis la certitude que ce lieu, presque de villégiature, pouvait encore lui réserver de bons moments. D’autant plus qu’on n’y rencontrait que les gens qui, valides ou non, avaient encore toute leur tête, les autres étant traités séparément, déjeunant et dînant dans une salle à manger à part, et bénéficiant de la sollicitude d’un personnel très spécialisé et fort discret. Cette démarche, rarissime, avait d’ailleurs largement contribué à la bonne réputation de cet établissement qui, contrairement à beaucoup, faisait en sorte d’offrir aux personnes âgées et lucides un vrai lieu de sérénité. Ici, on se souciait vraiment de leur moral, en évitant notamment de les mettre en présence de grands malades atteints de gâtisme ou souffrant de maladies dégénératives avancées, comme l’Alzheimer ou le parkinson.

Avec Lara, elles avaient visité pas mal d’endroits, mais toutes deux étaient tombé d’accord sur le charme de celui-ci qui, de l’extérieur, donnait l’impression d’une gentilhommière discrète et de bon goût. Agathe, très sensible à l’environnement, s’était immédiatement sentie à l’aise, séduite aussi par la grande allée de charmes qui menait à l’aire de stationnement et par le petit parc à l’arrière de la maison qui, bien arboré, offrait généreusement quelques bancs de bois sur ses sentiers et en dissimulait quelques autres sous des abris de feuillage. Elle avait su, dès le premier coup d’œil, que ce le lieu serait idéal pour s’adonner à ses rêveries, aussi longtemps qu’elle pourrait s’y déplacer.

Elles furent accueillies dans le bureau de la directrice de l’établissement, Madame Besson, une grande femme assez corpulente, de toute évidence énergique mais très souriante, d’environ quarante-cinq ans.

– Bonjour, Mesdames ! Tout est prêt pour vous recevoir Madame Eubage. Nous avons installé votre mobilier dans votre chambre, mais bien évidemment si la disposition ne vous convient pas, nous pourrons l’aménager différemment selon votre désir.

– Je suis sûre que vous avez fait pour le mieux et ça m’étonnerait que ça ne me plaise pas.

– Nous allons voir cela tout de suite, répondit la directrice en se saisissant d’une clef et en leur demandant de la suivre.

Elles montèrent dans un ascenseur qui les conduisit au deuxième étage, débouchèrent sur un palier où elles saluèrent deux vieilles dames, assises dans des fauteuils, qui conversaient dans un petit salon près d’une fenêtre, et prirent le couloir qui longeait les chambres sur la gauche, pour s’arrêter deux portes plus loin, au numéro 33. Madame Besson ouvrit invitant Agathe et Lara à pénétrer les premières.

Agathe fut très satisfaite de retrouver les quelques meubles qu’elle avait décidé d’apporter avec elle : un très vieux coffre en chêne que lui avait offert sa mère, voilà plus de soixante ans, une bergère longtemps partagée avec Victor et qu’elle avait définitivement faite sienne après son départ, une table de jeu et quatre chaises en acajou, ainsi qu’un meuble de même bois, dans lequel était dissimulée la télévision, la partie inférieure étant destinée à du rangement. Sur la table, elle reconnut un vieux Sèvres dans lequel avaient été déposées quelques fleurs en guise de bienvenue, ce qui la toucha beaucoup.

Elle se tourna vers la directrice pour lui dire :

– Madame Besson, vous êtes une vraie fée, vous avez fait des miracles avec peu de chose, dit Agathe.

– Je suis contente que cela vous plaise. Comme je vous l’ai dit, rien n’empêche par la suite de modifier cet agencement à votre guise, quand vous aurez bien pris possession des lieux. Maintenant, je vous laisse avec votre fille, pour que vous puissiez ranger vos affaires et vous familiariser avec votre nouveau décor. Ce soir, nous vous servirons le dîner à dix-neuf heures dans votre chambre et, demain, nous vous expliquerons dans le détail le fonctionnement de notre maison. Mais dites-vous bien que nous vous laisserons tout le temps que vous jugerez nécessaire pour vous y adapter. Bonsoir ! À demain Madame Eubage et encore bienvenue aux « Charmilles » !

La directrice s’éclipsa aussitôt. Agathe et Lara continuèrent l’inventaire. Un lit à une place recouvert du joli jeté fleuri dans les tons pastel que Lara avait fourni en même temps que trois paires de draps, des serviettes et des gants de toilette, complétait le décor. Face à l’entrée, une porte-fenêtre ouvrait sur un balcon, offrant une vue splendide sur le parc. Cette chambre spacieuse, aux murs jaune paille, bien claire, donnait l’impression d’avoir profité de l’aménagement des meubles d’Agathe pour se faire tout à fait coquette.

– Alors ! Comment trouves-tu l’ensemble ? questionna Agathe.

– J’avoue que je ne m’attendais pas à ce résultat, répondit Lara. Tout a été disposé avec tellement de goût ! C’est plutôt rassurant. Dis-moi, si nous rangions tes affaires avant le dîner !

– Bonne idée répliqua Agathe.

Lara ouvrit le grand placard encastré dans l’entrée, dans lequel elle découvrit, déjà installés sur l’étagère du haut, le linge qu’elle avait apporté quelques jours auparavant, ainsi que des couvertures de la maison et un oreiller. Juste en dessous, sur la gauche, une penderie, et sur la droite quatre tablettes, le tout de taille plus que suffisante. Elle installa chaque chose sous la directive d’Agathe qui, amusée, lui fit remarquer :

– Si l’envie me prenait de compléter ma garde-robe, je ne manquerais pas d’espace !

Effectivement, quand tout fut soigneusement ordonné, elles constatèrent avec satisfaction que rien n’était serré et qu’il y aurait encore de la place si besoin était.

Juste avant le placard, une porte coulissante donnait sur une salle de douche, toute carrelée de blanc avec lavabo, armoire de toilette, petite poubelle et w.c. Là encore, un drap de bain, une serviette et un gant de toilette avaient été placés sur le porte-serviettes et Lara n’eut qu’à vider et à ranger le contenu de son vanity-case.

Agathe, confortablement assise sur la bergère, demanda à Lara de poser la photo de Victor, face à elle, sur le meuble de télévision.

– Je mettrai les autres après. Ce soir, j’aimerais passer ma première nuit seulement en compagnie de ton père. Tu ne m’en veux pas ?

– Bien sûr que non ! D’ailleurs tu dois aussi prendre ton temps pour décider de leur emplacement. « Paris ne s’est pas fait en un jour », disais-tu aux enfants quand ils se montraient trop impatients.

– Oui, mais ce que je n’ajoutais pas, c’est que comme eux j’aurais pourtant aimé que ce fût possible.

Elles éclatèrent de rire. Agathe adorait ces instants privilégiés au cours desquels, seule avec Lara, elle pouvait s’exprimer en toute confiance. Elle aurait pu rester des heures à l’entretenir de tout et de rien. Mais, ne tenant à abuser ni de sa patience, ni de sa gentillesse, elle regarda sa montre et lui dit :

– Je crois que tu ferais bien de partir maintenant. Dans peu de temps je vais avoir ma soupe et, toi, tu dois aller préparer celle des tiens.

– Tu ne préfères pas que je reste jusqu’à ce que tu aies fini de dîner ?

– Hé ! Je n’en suis pas encore au stade où il faut me donner la becquée. Non, non, je vais prendre mon succulent premier repas et faire honneur à la mémoire de ton père en prenant mon potage sans rechigner. Il va en être estomaqué !

– Agathe, comment fais-tu pour être aussi gaie et toujours positive ?

– Il m’arrive, comme à tout le monde, d’avoir des moments de tristesse, mais, dans ces cas-là, je choisis de me terrer comme un cloporte sous sa pierre, broyant tout le noir qui est en moi, pour ne refaire surface que lorsque je suis de nouveau assoiffée de lumière. Quand j’étais petite, ma grand-mère adoptive me disait « Mieux vaut faire envie que pitié ». J’ai toujours pensé qu’elle avait raison. D’ailleurs chaque fois que je ressortais de mon trou, je me sentais un peu plus joyeuse, un peu plus forte aussi, prête à nouveau à empoigner la vie.

Enfant, j’aimais par-dessus tout

Me promener le nez au vent,

Galoper comme un cheval fou,

N’importe où et n’importe quand.

J’adorais surtout les sous-bois,

Je n’avais rien vu d’aussi beau…

Et au plus fort de mon émoi,

Je leur apportais en cadeau

Mon rire,

Comme un torrent joyeux ;

Je n’avais rien de mieux

Que mes éclats de rire.

Le rire,

Si Dieu me l’a donné,

Sans rien y ajouter,

Alors ça doit suffire.

Plus tard quand on m’a vue flâner

À l’âge où l’on n’a plus le droit,

Je me suis sentie mal jugée

Pour n’avoir pas construit de toit.

Des gens à la colère prompte,

Apôtres de la société,

M’ont même demandé des comptes ;

Alors j’ai laissé éclater

Mon rire,

Car je n’avais rien d’autre

Pour Messieurs ces apôtres

Que mes éclats de rire.

Le rire,

Si Dieu me l’a donné,

Sans rien y ajouter,

Alors ça doit suffire.

Soupçonneux, ils sont repartis

Pour ne plus jamais revenir.

Peut-être qu’ils n’ont pas compris

Ce que je voulais leur offrir.

Je me sens riche malgré tout,

La folie peut bien me frôler,

Tous les enfants et tous les fous

Comprendront ma joie de donner

Mon rire,

Comme des bouts de cœur,

Je n’ai rien de meilleur

Que mes éclats de rire.

Le rire,

Si Dieu me l’a donné,

Sans rien y ajouter,

Alors ça doit suffire.

Apprendre à rire de tout, y compris de moi, quand je me sentais à deux doigts de dramatiser les choses, s’est avéré quand j’étais jeune une bonne thérapie comportementale en ce qui me concernait. Aussi l’ai-je définitivement adoptée. Et crois-moi, je n’ai jamais eu à le regretter car elle a généreusement porté ses fruits.

Lara, émue, se leva et embrassa Agathe en la serrant très fort entre ses bras.

– Tu es vraiment formidable ! Je comprends que papa ait été heureux avec toi. Tu ne distribues que du bonheur et de l’espoir. À très bientôt, Agathe, et n’hésite pas à appeler si tu as besoin de quoi que ce soit. De toute façon, je te passerai un petit coup de fil demain pour que tu me racontes tes premières impressions.

Quand Lara eut refermé la porte derrière elle, Agathe se tourna vers la photo de Victor.

– Tu peux continuer à être fier d’elle. Elle est vraiment géniale, ta fille !