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Honorée par un petit monument

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Un jeune Italien a été amputé d’une jambe. La difficulté de se trouver confronté à ce corps modifié et de vivre ce handicap.


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Honorée par un petit monument

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OÙ EST-ELLE ?

(Les cloches de Pâques à toute volée.

Deux lits.

Une infirmière donne les soins du matin à Antoine.)

Antoine : Où est-elle ?

L’infirmière : En observation.

Antoine : Pourquoi ?

L’infirmière : Je ne sais pas.

(Temps.)

Antoine : Pour combien de temps ?

L’infirmière : Je ne sais pas.

Antoine : Je veux la revoir.

L’infirmière : Ah ?

Antoine : C’est possible ?

L’infirmière(temps) : Je ne sais pas.

Antoine : Vous êtes l’infirmière, non ?

L’infirmière : Justement. Si l’infirmière savait, où irait le malade ?

(Temps.)

Antoine : J’ai mal.

L’infirmière : Je sais.

Antoine : Non. Cette fois vous avez le droit de ne pas savoir : vous n’êtes pas du bon côté.

L’infirmière : Il faut boire. Vous ne buvez pas assez.

Antoine : Et quand j’aurai bu, je n’aurai plus mal ?

L’infirmière(à la fille de salle qui arrive avec seau et serpillière) : Tu es en retard… Qu’est-ce qui t’arrive ?

Hélène : J’ai cassé un appareil de…

(Elle désigne le bras.)

Je me suis affolée. J’ai cru que le malade allait en mourir…

L’infirmière : Dans un mois tu pourras passer la serpillière à travers le corps des malades sans les réveiller. En attendant, dépêches-toi. J’ai le 12 qui essaie tout à l’heure ses béquilles. Il faut que tout soit bien sec. Il ne s’agit pas qu’il glisse au sol avec ses 80 kilos.

Hélène : Je me dépêche. (Elle lave le sol.)

L’infirmière(à Antoine) : Vous avez dormi cette nuit ?

Antoine : Et vous ?

L’infirmière : Prenez ce cachet.

Antoine : Pourquoi en observation ?

L’infirmière : Vous le demanderez au Patron.

Antoine : Il faut que je la revoie.

L’infirmière : Ça ne dépend pas de moi.

Antoine : A part piquouser, et transfusionner… qu’est-ce qu’on vous apprenait quand vous étiez nonnette en assistance sociale ?

L’infirmière : A exécuter.

Antoine : A exécuter les malades ?

L’infirmière : Voulez-vous le bassin ?

(Hélène a sans doute fini de laver le sol, elle sort. Antoine se détourne.)

L’infirmière(lui tendant le thermomètre) : Prenez votre température.

Antoine : Prenez la vôtre !

L’infirmière : Allons, faites ce que je vous demande.

Antoine : Je ne suis pas payé pour m’introduire du mercure dans le cul. (Crié.) Je veux sortir.

(Un temps.) Faites-moi sortir…

(L’infirmière lui tend de nouveau le thermomètre.) Je n’ai pas de fièvre.

L’infirmière : Prouvez-le.

Antoine : On dirait ma mère. (Il prend le thermomètre. L’infirmière prépare une piqûre.) J’entends le vent… Il y a beaucoup de vent ce matin ?

L’infirmière : Non, pas tellement.

Antoine : Comme un grand mur de roseaux… et plusieurs loups qui passent au travers.

(Temps.)

Juste une goutte de sueur. Un seule… On se demande s’il faut l’essuyer… ou la laisser couler le long du nez… On l’essuie… Voilà.

(Temps.)

L’infirmière : Thermomètre. Ça va.

Antoine : Ils sont combien à l’observer ?

L’infirmière : Je ne sais pas.

Antoine : Vous ne cherchez jamais à vous instruire ?

L’infirmière : Jamais pendant mes heures de travail.

(Elle prépare la piqûre.)

Antoine : C’est de la morphine ou du valium ?

L’infirmière : C’est de la moutarde et ça ne fait aucun mal.

(Elle fait la piqûre.)

Vous n’avez rien senti ? (Temps.) Hein ? Vous pourriez me féliciter…

Antoine(ne bouge pas. Se cache le visage avec son bras) : Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Toi, au moins… réponds-moi…

L’infirmière : On va s’en sortir.

Antoine : Vous surtout. (Temps.).

L’infirmière : Il y a un bout d’enfer à traverser…

Antoine : Allez me chercher le docteur.

L’infirmière :

Antoine : Des mata-hari de votre calibre qui circulent toutes voiles dehors à travers les abattoirs, je n’en ai rien à foutre !

(Du deuxième lit émerge un tout petit vieux.)

Le vieux : C’est bien un hôpital, ici ?

Antoine : Il y a quelqu’un dans ce lit ?

L’infirmière : Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Antoine : Il n’y était pas avant.

L’infirmière : Il y est maintenant.

Antoine : On a tout juste le temps de se diriger vers les charcuteries célestes. Le chirurgien n’attend même pas que vous soyez flippé pour vous élaguer d’un peu partout, et quand on regagne sa cellule, on vous attribue en prime, un codétenu. On pourrait prévenir…

L’infirmière : On n’est pas à l’hôtel Hilton de San Francisco.

Antoine : Ah ! L’infirmière d’Etat est allée hier soir au cinématographe ? Il embrasse comment le petit copain ? Il retire son chewing-gum ou il fait avec ?

Le vieux : Et moi, est-ce que je prends ma température ?

L’infirmière : Je m’occupe de vous tout de suite…

Le vieux : Avec des infirmières comme vous on s’empêcherait de guérir.

L’infirmière : Ne faites surtout pas ça… On a trop besoin de lits. (A Antoine.) Vous sentez-vous le courage de faire votre toilette ?

Antoine : Et vous, vous sentez-vous le courage de me regarder faire ma toilette ?

L’infirmière(au petit vieux) : On a bien dormi ?

Le vieux : J’ai rêvé que je gardais la chèvre de mon oncle.

L’infirmière : Oh ! Magnifique ! Ça, c’est très bon signe.

Antoine : Si vous aviez rêvé du troupeau vous pourriez rentrer à pied.

(Le vieux le regarde. L’infirmière commence les soins du petit vieux. Entre Hélène avec une cuvette et des serviettes.)

Hélène : Je pourrais peut-être vous aider à faire votre toilette ?

Antoine : De quelle région êtes-vous ?

Hélène : De l’Aveyron, ça s’entend ?

Antoine : Et vous avez quitté l’Aveyron, laissant derrière vous tous les moutons, et tout le ciel, pour venir ici écailler des vieux poissons comme nous ?

Hélène : Oui.

(Et elle rit. Et elle commence avec beaucoup de précautions la toilette d’Antoine.)

L’infirmière(au vieux) : Est-ce que vous êtes enfin allé à la selle ?

Le vieux : Oui… et non…

L’infirmière : Comment cela ?

(Le vieux lui fait signe d’approcher – lui parle tout bas.)

C’est normal.

Le vieux : Ça ne m’était jamais arrivé avant.

Antoine : Hé bien, vous n’étiez pas normal avant d’arriver à l’hosto !

L’infirmière : On va faire quelques pas ensemble ?

Le vieux : Ah ! Bien sûr ! Me permettez-vous de vous emmener dans un bar américain ?

Antoine(le regarde sortir) : Quelle génération ! Ça a fait toutes les guerres ! Les 14, les 40, les Indochines, les Algéries, ça vous a enjambé les maginots, les djebels et les rizières, ça été trahi, abandonné, égorgé, torturé, humilié, ça vous a été remis sur les rails avec des coups de pied au cul, un bras de femme, et les voilà qui se lèvent de leurs cercueils et qui demandent à l’artiste de jouer aux grandes orgues de la chapelle le tango des retrouvailles !

Hélène : C’est si bon de se retrouver sur ses deux pattes…

(Antoine d’un revers de main envoie par terre cuvette et savon. Hélène ramasse ce qui est tombé.)

Antoine : Je vous fais mes excuses…

Hélène : Ça ne fait rien. La toilette est finie.

(Temps.)

Antoine : Vous n’allez pas passer toute votre vie au milieu de ces grands bazars de la mort, non ?

Hélène : Je ne sais pas… ça fait seulement trois semaines que je suis ici. Voilà un rasoir et une glace, est-ce que vous voulez…

Antoine : Je n’ai pas besoin de me raser.

Hélène : Si. Il le faut. Un homme qui se rase c’est un homme qui recommence à vivre.

Antoine : Vous avez déjà appris cela en trois semaines ?

Hélène : Mon père a mis longtemps pour mourir. Quand il a refusé de se raser, ça a tout de suite été le commencement de sa fin.

Antoine : Qu’est-ce qu’il faisait votre père ?

Hélène : Cultivateur. Chez les autres.

Antoine(se rase) : C’est comment l’Aveyron ?

Hélène : Il y a tout : c’est comme un résumé de la Terre ! Et il y a des grandes roches plates… qui restent chaudes même le soir… et qui sentent la boulangerie… Vous n’avez plus besoin de moi ? (Antoine la regarde. Hélène sourit et sort.)

Antoine(il regarde son lit) : Le jour où je suis né… est-ce que tout… était déjà décidé pour moi ? Et si ma mère avait épousé ce jeune maçon italien, je ne serais pas moi bien sûr… En ce moment même… je marcherais ailleurs… Je ne saurais pas que j’existe.

(Temps.)

Comment je vais m’y prendre ? Où est le règlement ? Où est le mode d’emploi ? Est-ce qu’il est affiché quelque part ? Derrière la porte ? (Il rit.)

L’infirmière(entrant avec le petit vieux) : On est un peu fatigué ?

Le vieux(sans souffle) : Pas du tout… c’est l’air… du couloir…

(L’infirmière l’aide à se recoucher.)

Antoine : Mademoiselle…

L’infirmière : Oui ?

Antoine : Mademoiselle ?

L’infirmière : Benoit.

Antoine : Mademoiselle Benoit, allez me chercher Monsieur le Chirurgien-Patron.

L’infirmière : On ne le dérange pas comme ça.

Antoine : Dérangez-le autrement.

L’infirmière : Attendez l’heure de la visite.

Antoine : Quand il traverse les chambres au galop, suivi de son gros troupeau de sangliers blancs…

L’infirmière : Quand il va vite, c’est que tout va bien.

Antoine : Bien pour lui.

L’infirmière : On va vous apporter votre petit déjeuner.

Antoine : Je ne veux rien.

L’infirmière : Vous devez manger.

Antoine(crié) : Rien. (Il pousse un cri de douleur).

L’infirmière(revenant vers lui) : Chaque jour ça ira mieux.

Antoine : C’est ce que vous avez dit hier au jeune homme entouré de bandelettes qui rêve en ce moment à la morgue. (Roulement au loin.) Ah ! les roulettes de la bouffe… J’entends...