Il portait un pull rouge

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Michèle vit seule dans un appartement vide. Un soir, elle prend un verre, accompagnée de son ami Tom. En entrant dans le bar, elle croise un jeune homme, grand, bouclé, atypique. Il porte un pull-over rouge. Elle en tombe immédiatement raide dingue. Elle ne l’aborde pas. Mal coiffée, vêtue d’un manteau pelucheux, il faut fuir. Pourtant, elle va le rencontrer, encore et encore. Des hasards, des rendez-vous. Comment savoir ce qu’il éprouve ? Peut-on aimer à ce point unilatéralement ? L’amour à sens unique est-il possible ?


Publié le : mercredi 17 février 2016
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EAN13 : 9782334088251
Nombre de pages : 220
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ISBN numérique : 978-2-334-08823-7

 

© Edilivre, 2016

 

 

Je me suis longtemps demandé si j’avais le droit d’écrire à propos de quelqu’un qui ne m’aime pas. Puis-je passer des jours à rédiger des souvenirs que seule je me suis construits ? Un garçon m’a plu pendant plusieurs années. Lui n’en a jamais rien su. Aujourd’hui, je ressens le besoin de passer à autre chose, d’oublier peu à peu celui que je n’ai jamais vraiment connu. À défaut de n’avoir rien vécu, je dois relater ce que mon cœur et mon esprit ont créé pour me permettre d’oublier ensuite. Aucune véritable histoire d’amour ne sera contée dans ces quelques pages. Seuls les espoirs illusoires d’une fille qui, l’espace de quelques instants, a cru pouvoir intéresser un jeune homme.

Voici le récit narcissique et platonique d’une histoire qui est la mienne. Ce livre, je le lui dédie. Si par un immense hasard ses yeux rencontrent mes mots, si malgré son ignorance à mon égard il se reconnaît en ce garçon, je nierai toujours qu’il s’agit de lui. Je ne cherche pas à le déstabiliser, à le rencontrer sous un jour différent. J’écris égoïstement pour exposer ma peine, mes regrets et pour que de cette passion inexistante reste une trace, une preuve tangible que de mon côté, tout cela a existé. J’expose mes sentiments, je tends à me convaincre que les grandes aventures de nos vies ne sont pas toujours celles que nous avons physiquement vécues.

Chapitre 1

Décembre

Absorbée par les fantaisies d’un écrivain, chroniqueur et acteur français né du même nom que son père, j’oublie de sonner mon arrêt de bus. Je relève la tête en fin de chapitre, bercée tant par une écriture franche et romancée que par les remous du bus frôlant les gravats de la route abîmée. Flûte, je vais devoir marcher. Je rentre de sept heures d’affilée de service dans un grand restaurant de la région. Les pieds lourds, la tête ailleurs. Il est dix-neuf heures. Dehors il fait noir mais extrêmement doux. J’avance vers mon appartement, « I never Forget You » de The Noisettes résonnant à plein volume dans mes petites oreilles jeunes mais déjà fatiguées. La musique rend mes déplacements presque passionnants. Je me sens héroïne d’un film pour adolescent dont le jeu prend sens grâce aux rythmes et variations d’une musique ajoutée extra-diégétiquement dans l’espoir d’émouvoir le spectateur crédule. Je marche, sur la bordure du trottoir uniquement, tout en observant les maisons illuminées par les décorations de Noël. L’éclairage de chaque maisonnette dévoile une grande partie de son intérieur, les rideaux judicieusement placés ne faisant pas barrière à mon regard insistant. Je remarque qu’à cette heure, toutes les télévisions sont allumées. Qu’il est triste d’observer à quel point le monde est conditionné : le soir, les images balancées par tous ces postes en ébullition embrasent chaque foyer et ce, sept jours sur sept. Puis je pense à ma famille. À cette heure précise, mon père regarde probablement l’actualité aux côtés de ma chère maman, contrainte de se taire pour ne pas gâcher l’écoute paternelle. Ma jeune sœur, recluse dans sa chambre, mate à coup sûr les clips vidéo sur des chaînes étrangères tandis que chez lui, à l’autre bout du monde, mon frère zappe distraitement, machinalement, de bon matin, pour faire comme tout le monde sans vraiment savoir pourquoi. Et finalement, je pense à moi. Je n’ai pas de téléviseur, faute de moyens ; et pourtant, la première chose que je ferais si j’en possédais un serait de l’enclencher dès mes orteils passés du corridor au salon. Je serais chez moi mais en compagnie de plein de gens qui apparaîtraient et disparaîtraient selon mon bon vouloir. Grâce à eux, je serais moins seule. En quelques secondes, je comprends qu’il ne s’agit pas uniquement d’un conditionnement machiavélique mais d’un comble à solitude.

Je réside au second étage d’un mignonnet immeuble terminant une ruelle en cul-de-sac, dans une partie chic du centre ville. En principe, je vis en colocation avec une jeune fille qui doit avoir à peu près mon âge, enfant du riche propriétaire des lieux. Depuis la signature de notre accord de cohabitation (j’avais à l’époque uniquement rencontré son avocat), nous ne nous sommes jamais croisées. Mia Zykerberg, mannequin de vingt-quatre ans, passe davantage ses journées dans les jets privés, premières classes et luxueux hôtels que dans ce petit appartement bobo friqué. Tout ceci me permet d’habiter seule, dans un très bel espace, ayant seulement à débourser une moitié de loyer. Voilà près d’un an que je vis ici. J’aime cet endroit car je m’y sens étrangement bien. Je bénéficie miraculeusement d’une loggia au bord de laquelle j’ai pris l’habitude de m’asseoir, le visage collé contre la vitre, le regard perdu vers les immeubles urbains séparés de moi par un petit parc. J’y reste des heures, la musique dans les oreilles, les pensées s’évadant plus vite que les notes. Là-bas, mes rêves deviennent possibles, mes illusions prennent sens, ma vie semble légère, douce et l’avenir merveilleux.

En rentrant, je me déshabille rapidement, ôtant prioritairement ce chemisier blanc épinglé d’un petit nœud papillon en velours bleu foncé, élément indispensable à mon costume de serveuse de restaurant prestigieux. Le haut du corps totalement libéré, j’enlève ma jupe, mes bas et m’allonge en culotte sur le parquet du salon. Apaisée, je ferme les yeux. Ma poitrine écrasée au sol, je sens les battements de mon cœur frapper le bois tiède et doux. Les palpitations me bercent et peu à peu le sommeil m’envahit. Demain, j’ai congé, je peux dormir en paix.

*
*       *

Le lendemain, je m’éveille en sursaut, toujours allongée par terre. La sonnette stridente de l’entrée crie de me lever. Qui peut venir chez moi ? Depuis que je vis ici, je n’ai jamais reçu aucune visite, pas même un facteur ou un livreur de pizza. Je tente rapidement de rassembler mes esprits et essaie tant bien que mal de me mettre debout. Ma nuit passée au sol m’a complétement raidi les membres, impossible de bouger. Je relève la tête en quête d’un objet sur lequel m’appuyer mais mon appartement est vide. Je n’ai jamais vraiment pris le temps de le meubler. Pourtant, un pouf trône près de la porte d’entrée. Il s’agit en réalité du cadeau d’emménagement de mes parents. « Pour t’asseoir » m’avaient-ils gentiment renseignée. Finalement, l’objet est devenu le réceptacle à manteaux de cette habitation. Je décide de ramper jusqu’à lui, en gémissant. Arrivée au but, je m’y appuie et me déplie tel un ballon chiffonné qui reprend forme grâce à l’air insufflé à l’intérieur. Debout, je revêts mon plus long imperméable pour cacher mes jambes nues. Je glisse rapidement les doigts dans mes cheveux pour donner l’illusion d’une touffe partiellement peignée puis défais le verrou de mon entrée tandis que la sonnette retentit une seconde fois.

Un énorme bouquet de fleurs se tient devant moi. Je remarque directement que les couleurs ne sont pas assorties mais la taille démesurée de l’assemblage m’impressionne. Soudain, il se met à parler : « Pardonne-moi ! » Un long silence sépare cette demande de ma réponse. Émue par cette attention, je susurre machinalement « ok ». Le bouquet bouge. Apparaît alors un visage inconnu. L’homme paraît la cinquantaine, il porte un costume rayé noir et blanc. Son teint rougit lorsqu’il m’aperçoit et une légère goutte de sueur s’échappe du front de l’inconnu avant de se poser sur une mèche maladroitement plaquée au sommet de son front.

– Qui êtes-vous ? me demande-t-il.

– Michèle. Et vous ?

– Marcel.

– Enchantée.

– Je cherche Véronique ! Elle n’est pas ici ?

– Vous êtes au second, Marcel, Véronique vit un étage en dessous du mien.

– Pardon, je suis confus. Je crois même que je suis gêné ! Vous ai-je éveillée ?

– Oh non, ne vous en faites pas, j’étais levée depuis longtemps.

Il penche son visage et inspecte mes pieds nus.

– Vous ne portez pas de vernis ?

– Non.

Sa question m’étonne.

– C’est pourtant plus féminin !

– Les pieds de Véronique sont-ils vernis ?

– Bien entendu.

– Vous connaissez bien ses pieds mais pas son adresse ?

– C’est la première fois que je viens chez elle mais nous nous fréquentons depuis quelques temps.

Nous nous observons de longues secondes, en silence. Finalement, son regard m’échappe et il me tourne le dos. « Bon, je vais y aller » déclare-t-il soudainement. « Heureux de vous connaître, Mademoiselle, et désolé pour le tracas que je vous ai causé ». Je lui répète qu’il n’y a aucun dérangement et que je suis ravie d’apprendre que ma voisine Véronique fréquente un homme attentionné. En secret, je me demande tout de même ce qu’il voulait se faire pardonner. L’a-t-il blessée ? Est-il simplement en retard à leur rendez-vous ? A-t-il oublié une date importante ? Une longue série d’interrogations me traversent l’esprit et me rappellent qu’en matière de vie de couple, je n’y connais absolument rien. Je n’ose poser aucune question curieuse et laisse repartir mon invité de palier. Je souris en me disant que la première personne qui daigne sonner à ma porte m’a rendu visite par erreur. Ce malentendu m’amuse.

Ce soir, je dîne chez mes parents. Mon père travaille en ville et passe souvent me prendre après le boulot pour passer la soirée en famille. À dix-huit heures trente-cinq précisément, il m’attend devant mon immeuble, moteur en marche « au cas où », le morceau numéro deux « I know what I like » d’un album de Genesis systématiquement en lecture. Il lui faut exactement dix minutes pour rallier le parking de son cabinet à mon appartement. Comme il écoute en boucle le même band musical, il arrive toujours pendant ce morceau que je connais par cœur. Une fois dans la voiture, il téléphone à ma mère via le mains-libres pour la prévenir de notre arrivée imminente. Ma mère, Aline, travaille à la maison depuis de nombreuses années. Elle confectionne des colliers et bracelets de perles qu’elle vend à des particuliers, à prix raisonnable. Un soir par semaine, elle se rend chez l’une ou l’autre cliente et présente ses nouveautés et collections, en compagnie d’un grand nombre d’autres dames, amies et connaissances, friandes de bijoux fantaisie. Mon père, lui, passe ses journées dans un bureau du centre-ville en compagnie de deux avocats dont il est partenaire. Sa journée est réglée comme du papier à musique : il arrive au bureau à sept heures trente et repart à dix-huit heures vingt-cinq. Entre ces deux moments, il s’adapte à chaque nouvelle journée, aux déplacements d’audiences, aux imprévus mais l’heure de départ et d’arrivée ne varient jamais. S’il y a une seule chose que mon père, Georges, ne supporte pas, c’est l’inélégance. Il prévient donc méthodiquement ma mère pour annoncer sa fin de journée. À cet instant précis, elle vérifie toujours sa tenue, passe parfois un pantalon au lieu du jogging confortable qu’elle porte lorsqu’elle travaille dans son atelier. Ma sœur veille également à ne pas garder le bas de pyjama qu’elle revêt chaque soir, une fois rentrée du collège. Avant, lorsque je vivais toujours à la maison, je râlais de devoir rester en chemisier au lieu de pouvoir, comme un être humain normal, passer la soirée vêtue d’un long tee-shirt cocoon et de vieilles chaussettes en laine. Mais les règles sont les règles et jamais je ne me suis présentée au souper en guenilles. Pourtant, depuis que je vis seule, je passe mes journées en shorts trop larges et anciens pulls chauds de ma mère volés dans le fond de sa garde-robe, dont elle n’a probablement jamais remarqué l’absence.

Dix-sept heures trente, je décide de prendre enfin ma douche, de me laver les dents et surtout de brosser ma rebelle chevelure. J’ai les cheveux très fins mais présents en nombre sur mon adorable crâne. C’est pourquoi, comme dirait ma mère, il faut les « dompter » à l’aide d’un habile coup de brosse. Je les noue régulièrement en une queue de cheval, coiffure à la fois facilement réalisable et humblement commune. Depuis l’enfance, je possède une épaisse frange qui obstrue la partie supérieure de mon visage. J’enfile un jeans et revêts un chemisier à pois bleus que je boutonne jusqu’au sommet. J’aime avoir le cou vêtu. Le rendu visuel du col fermé renforce l’impression de volume initialement inexistant de ma poitrine. J’ai toujours eu de très petits seins, contrairement à ma petite sœur et à ma mère, d’où l’idée lancinante d’avoir été adoptée par cette famille à qui je ne ressemble pas. Mon grand frère, Dominique, copie en tout point les traits de mon père tandis que ma frangine, Danièle, est le portrait craché de ma mère. Au milieu, je ne corresponds à personne mais mes parents me l’ont plusieurs fois juré : « On ne t’a pas adoptée, on n’aurait pas eu le temps pour ça. »

Je me regarde enfin dans le miroir et dis à voix haute : « T’es moche ». Je passe un trait de baume sur mes lèvres avant de chausser mes baskets, de saisir mon sac banane en cuir noir, de le nouer autour de la taille et de revêtir mon manteau. Je suis prête, il est dix-huit heures quart. Je décide de descendre en avance et profite de ce moment pour relever mon courrier. La boîte aux lettres déborde de publicités et quelques lettres se glissent parmi elles. Je pose le tas sur le haut des boîtes de l’immeuble et, une fois les mains libres, je referme mon casier personnel avec une petite clé que je replace illico dans ma banane. Je poigne dans mon courrier, faisant glisser une des enveloppes dans l’étroite fente formée par l’écart entre les boîtes et le mur du hall. Je jure rapidement puis me dis que j’irai la rechercher plus tard, avec une latte ou un long et fin bâton. En attendant, je me rends sur le trottoir et feuillette les réclames en attendant l’arrivée de Père.

Il débarque à l’heure, la musique en place, le sourire aux lèvres.

– Salut ma belle !

– Dis pas ça, tu sais que je n’aime pas.

Je lui fais la bise.

– Salut Papa.

– Quoi ? J’ai quand même le droit de dire à ma fille qu’elle est belle non ?

– Tu dis ça parce que tu es mauvais juge, je suis ton enfant mais je ne suis pas « belle » et tu le sais.

– Ça suffit Michèle, arrête tes conneries. Téléphone à Maman et dis-lui qu’on démarre.

Je m’exécute. Maman me répond qu’elle est prête et qu’elle a commandé des pizzas pour le repas. Elle demande si ça me convient, ce à quoi je réponds positivement. Je me questionne : quel aurait été le plan B si j’avais dit « non » ?

– Tu sais qu’ils font des réclames sur les slips « homme » au Carrefour ? Trois paquets pour le prix de deux, dis-je pour briser le silence.

– Incroyable. J’y passerai ce week-end ! répond mon père le sourire en coin. Dis-moi, comment ça se passe au restaurant ?

– Disons que je m’habitue peu à peu au coup de feu, je gère mieux qu’avant mais ça me crève.

– Le monde du travail est fatigant ma fille !

– Bof, oui, je ne sais pas.

– Crois-moi, je sais de quoi je parle.

– Tu as testé tous les métiers du monde ?

– Non. Mais rien n’est facile, c’est une réalité, Michèle.

– La réalité est déprimante !

Il me frappe brièvement la cuisse en faisant une tête fâchée. Je ris. Je sais qu’il déteste m’entendre me plaindre. J’augmente alors le volume de la radio et Peter Gabriel chante plus fort. Mon père tapote son volant suivant le rythme de la batterie. Je tourne la tête vers la route sombre, bercée par cette musique familière. Mon ventre gargouille, il est temps d’arriver.

À table, ma mère raconte que Danièle a encore eu une mauvaise note en cours de français. Ma sœur lève les yeux au ciel tout en grignotant les bords de sa pizza quatre saisons, faisant tomber une partie des légumes dans son assiette. Papa dit qu’elle doit absolument remonter sa moyenne si elle veut partir au ski avec ses camarades pendant les vacances de carnaval. Danièle répond qu’elle ira quoi qu’il arrive, Maman pleure presque en disant que l’école, c’est important et moi, je les admire dans leur scène de ménage sans dire mot. Papa a ramené un cake pour le dessert que nous dégustons devant la télévision. Vers vingt-deux heures je déclare que je souhaite rentrer, je travaille le lendemain. Maman me demande de reprendre une partie du cake, je dis non. Elle insiste, j’accepte. Danièle propose de me ramener chez moi et Papa lui rappelle qu’elle ne possède pas le permis de conduire. C’est donc « Georges, tu raccompagnes Michèle ou j’y vais ? » qui me ramène mais cette fois, sans musique. Papa veut entendre l’actualité.

De retour chez moi, je retrouve mon salon vide. Je pose le cake sur une des planches de la cuisine avant de me servir un grand verre d’eau. Puis, je me dirige vers ma chambre et, sans même avoir eu le temps de faire ma prière du soir, je m’endors, le ventre plein.

*
*       *

Aujourd’hui, c’est vendredi.

Je me rends au travail pour prendre mon service de deux heures seulement. En réalité, je n’ai jamais vraiment été embauchée par le patron de ce grand restaurant. Jeannie, mon amie d’enfance rencontrée lors d’une dégustation de colle liquide un bel après-midi de bricolage à l’école maternelle, y travaille depuis plus d’un an. Un soir, alors qu’elle se rendait au vernissage d’une importante exposition (car mon amie est devenue une artiste de talent), elle n’avait pu se rendre au boulot. Son patron lui avait refusé un jour de congé. « Comment puis-je faire ? » lui avait elle alors demandé. « Débrouillez-vous » avait-il machinalement répondu. Je m’y étais rendue ce soir-là, pour la remplacer. Après les hurlements du patron décriant une situation surréaliste, j’avais proposé de partir mais l’établissement était comble et la main-d’œuvre manquait. Je suis finalement restée cinq heures d’affilée en salle, enchaînant les commandes et politesses presque sans fausse note. Depuis lors, je remplace régulièrement Jeannie. Je ne suis pas employée déclarée mais en fin de mois, elle me verse une partie de son salaire correspondant aux heures prestées à sa place. On s’arrange ainsi et ça nous va. Nous sommes donc un brin rebelles et fraudeuses mais c’est là ma seule facette de délinquante. Pour le reste, je suis clean.

Dans les vestiaires, je rentre mon chemisier dans ma jupe noire obligatoire et épingle rapidement mon nœud papillon. Je travaille toujours avec des baskets bleu clair, seul élément disparate de ma tenue. Je noue mes cheveux en un rapide chignon et plonge hâtivement mon sac dans mon casier avant de remarquer qu’il vibre. J’en ressors mon portable. Un message reçu. Ouvrir. Tom : « Ça te dit un verre ce soir ? ».

*
*       *

Soir, centre-ville.

Je sors prendre un verre avec Tom, mon ami de longue date. Nous nous sommes connus des années plus tôt sur les bancs du cours de mathématiques. Très différents l’un de l’autre et pourtant complices. Nous nous glissons parmi la foule présente en nombre au cœur de la cité ardente le vendredi soir. Il ne fait pas si froid, nous décidons de prendre un verre dehors, à la terrasse d’un bar. Je me sens mal à l’aise face à la masse humaine. Les filles sont pimpantes et brushinguées. Moi, mon manteau peluche. Après s’être hissés jusqu’au bar extérieur, près d’une chaufferette anormalement brûlante, nous examinons la carte. Que boire ? Une bière pour la bienséance ? Un alcool particulier pour montrer qu’en boisson, on s’y connaît ? Pourquoi ne pas commander un soft, désaltérant et tout aussi goûteux ? Non, en ville, les buveurs de soft sont perçus comme des loosers, des mous, des inaudacieux. Tom opte pour une bière, je le rejoins dans sa démarche. Ne pas risquer sortir du lot.

La serveuse, tee-shirt noir moulant et pailleté, nous interpelle. « Vous avez choisi ? » chantonne-t-elle d’un air complètement dissonant. Nous commandons deux bières. « Je ne sers que les cocktails ici ! Pour le reste, il faut vous rendre dans notre partie intérieure puis, vous pouvez revenir en terrasse. » À contrecœur, nous rebroussons chemin vers la direction indiquée, en nous créant un étroit passage parmi le peuple. Tom me précède. Il pousse la lourde porte menant à l’intérieur. Il fait sombre et une épaisse fumée de cigarettes envahit la pièce de haut en bas. Horreur. J’avance à tâtons, suivant les pas de mon ami. Soudain, je relève la tête, je ne sais pourquoi. C’est ce jour-là que je le vis pour la première fois.

Debout, un godet à la main. Nos regards se croisent et, comme dans une comédie romantique, le temps s’arrête, l’espace de quelques longues et délicieuses secondes. Je l’observe. Il est grand. Il porte un pull-over rouge. Son visage m’est inconnu et pourtant, il me devient immédiatement familier. Ses boucles se battent entre elles pour se frayer un espace sur sa tête chevelue. Ses joues roses s’accordent harmonieusement avec la couleur de son pull. Il se dégage de ce garçon quelque chose de particulier. Il m’intrigue et rapidement, son regard me dérange. Je baisse les yeux. Je dois passer à côté de lui pour arriver jusqu’au bar. Il ne doit pas savoir qu’il me trouble. Surtout, arborer une attitude neutre et détachée. Malgré lui, Tom me vient en aide. Il se retourne, me crie à l’oreille « Quel monde ! » Je ris exagérément à cette réplique banale mais je joue la fille bien entourée et amusée car peut-être me regarde-t-il encore ? Je ne lève plus les yeux vers lui, par peur, par gêne. Une fois à sa hauteur, je n’ai d’autre choix que de le frôler pour accéder au Graal, le comptoir. Toujours tête inclinée, je scrute le sol. Mon cœur tourbillonne, je le sens battre dans tout mon corps. Quelle est cette sensation nouvelle ? Que m’arrive-t-il ? Qui est ce garçon ?

Nos bières en main, nous rebroussons chemin, recroisons rapidement le pull-over rouge mais de dos. J’évite de le heurter, m’écarte de lui et laisse tomber au sol la souche que je tiens entre deux doigts. Je tremblote de partout et l’idée de m’accroupir pour récupérer ce ticket me semble infaisable. Il faut fuir, rapidement. Je passe près de lui, mon corps se contient, ma démarche est plus assurée et je rejoins, tel un éclair, la porte de sortie. Je ne me retourne pas mais aime croire qu’il m’observe à nouveau. L’a-t-il vraiment fait, je ne le saurai jamais.

Dehors, l’atmosphère devient plus respirable. Je reprends mes esprits. Nous sirotons notre boisson en papotant. J’écoute Tom et en même temps, je trépigne à l’idée de repartir à l’intérieur. Je voudrais le voir à nouveau mais je reste en place. Je me dis qu’une sensation aussi étrange que celle que je viens de vivre n’est pas anodine. J’ai tressailli à la simple vue d’un garçon, le temps s’est mis à tourner au ralenti. Pourtant, je ne retourne pas dans ce bar. Je ne fais que pâle illusion face à toutes les nanas maquillées, fringuées mode et suivies d’une horde de copines. J’ai honte de l’image que je renvoie. Je décide de rentrer chez moi, une fois notre verre bu. Mon vieux manteau remis et ma queue de cheval resserrée, je prends congé de mon ami qui part rejoindre d’autres camarades. Je repasse devant le bar. Je me demande si ce garçon, derrière la porte, a remarqué mon trouble quelques instants plus tôt.

Ce soir-là, mes rêves sont bercés par la douce illusion d’avoir peut-être enfin trouvé quelqu’un qui m’intéresse, qui accroche toute mon attention. Serait-il possible et humble d’imaginer que moi aussi je puisse lui plaire ? Aurait-il pu ressentir les mêmes sensations que moi ? Ce garçon, je l’ai finalement souvent rencontré. J’ai alors compris que de ce moment, il n’en a gardé aucun souvenir.

Chapitre 2

Je pense à lui depuis une semaine. Il hante mes journées et nuits. Ce soir, je sors avec lui, en pensée. J’ai chaussé mes bottines, je porte un short de pyjama et un tee-shirt ample aux rayures zébrées. Les cheveux lâchés et un verre de jus de pommes en main, je tournoie dans mon salon, tapant des pieds, dansant comme une folle, imaginant qu’il s’amuse à mes côtés, sur le son majestueux de « Cowboy Man » du bluegrass band The Broken Circle Breakdown. Le son résonne à plein volume, je gigote au rythme des guitares et mouvements rapides de violon. Je me marre en le regardant. Il danse aussi. En buvant, je renverse la moitié de mon verre sur mon tee-shirt et l’observe amusée. Il rit. Je lui renvoie son sourire charmeur et me remets à gigoter. Soudain, quelqu’un frappe à porte. Je reviens sur terre et vais ouvrir.

– Marcel ? Encore vous ?

– Vous êtes combien là-dedans ? crie-t-il alors que la musique résonne toujours.

– On est deux… euh non, je…

Je marque un temps d’arrêt et m’en vais diminuer le son.

– Je suis seule, avouai-je enfin.

– Vous faites ce boucan à vous seule ? C’est quoi cette musique ? Je n’arrive pas à me concentrer sur ce que me dit Véronique !

– Pardon, c’est une chanson que j’aime.

Il m’inspecte une nouvelle fois de haut en bas.

– Charmantes bottines.

– Merci.

Un malaise s’installe. Il décide de changer de sujet.

– Voudriez-vous nous aider pour le déménagement demain matin ? On a besoin de mains jeunes et dynamiques.

– Vous partez ?

– Au contraire, je m’installe ! Nous allons être voisins.

– Fabuleux.

– Alors c’est oui ?

– Il y aura des gaufres ?

Il semble surpris.

– Non, mais il y aura des rafraîchissements.

– Je passerai vous aider, dis-je enfin pour mettre fin à la discussion.

Une fois mon futur voisin parti et ma porte fermée, je m’assois au sol. J’ai presqu’envie de pleurer tellement j’ai honte. J’ai failli réellement croire que ce mec rencontré quelques jours plus tôt festoyait avec moi alors que j’étais seule. « T’es folle, ma vieille » me dirait Danièle. Finalement, je me relève et dépose mon verre vide dans l’évier. J’aperçois mon reflet dans la fenêtre de la cuisine. Je m’examine. Ce tee-shirt me va plutôt mal mais j’arrive presqu’à trouver mon reflet sexy, déformé par cette vitre noircie par la nuit tombante. Mon ventre gargouille. J’ouvre mon frigo croulant de nourriture. Fruits, yaourts, crèmes, fromage frais, fond de sauce tomate. Pourtant, c’est le reste de cake ramené de chez mes parents qui me fait de l’œil. Je m’empresse de le délivrer du pot dans lequel il est enfermé. Je le place dans une assiette, saisis fourchette et couteau puis tire une chaise et la place face à la loggia. Je pose mes pieds sur l’appui de fenêtre, repas sur les genoux et déguste mon festin face au paysage éclairé que m’offre la ville ensommeillée. Peut-être se trouve-t-il là-bas, quelque part…

*
*       *

Lendemain midi

J’ai oublié de mettre un réveil. Voilà qu’il est midi et j’émerge à peine. D’un bond, je sors du lit et regarde par la fenêtre de ma chambre. Un énorme camion de déménagement fait face à l’immeuble. J’aperçois un grand nombre de gens effectuer des va-et-vient depuis le véhicule, les mains chargées de brocs et de caisses en carton. Je vois Véronique transporter un vase à l’allure plutôt moche. Un instant, elle scrute les alentours comme pour s’assurer que personne ne la guette et jette délibérément l’objet au sol qui éclate en mille morceaux. Tous arrivent vers elle. Je souris. Ce déménagement promet d’être fun, je suis presque impatiente d’y être.

Je me douche en vitesse et passe mon jean destiné au bricolage, pantalon troué et tâché de peinture mais ô combien confortable. Je décide de mettre une marinière ayant appartenu à mon grand frère dans sa jeunesse, piquée elle aussi avant mon départ de la maison familiale en trifouillant dans les armoires de chacun. Je passe une paire de bretelles car s’il y a une chose que je déteste c’est la vision offerte de mon cul lorsque je m’abaisse et à mon avis aujourd’hui, j’y passerai. Queue-de-cheval et frange en place, je suis prête pour affronter une horde de personnes que je ne connais pas tout en démontrant qu’une jeune fille à petits seins peut bénéficier d’une paire de muscles pectoraux efficaces. Un gros pull enfilé par dessus mes vêtements, je descends l’escalier me séparant de leur appartement. J’y croise une jeune fille. « Bonjour ». Elle m’ignore. Charmant. Je descends vers le trottoir et aperçois Véronique. Elle porte un bonnet en mailles grises et un bas de pantalon de sport. Mon père parlerait clairement de négligence vestimentaire, de la même manière qu’il critiquerait ma propre tenue mais un déménagement ne pardonne-t-il pas tout ? Malgré cela, ses yeux sont marqués d’un habile trait d’eye-liner et son visage rayonne.

– Michèle, tu es venue, c’est sympa ! annonce-t-elle ravie.

– Oui, pardon d’arriver si tard mais j’étais euh… très occupée ce matin, mentis-je.

– L’important c’est de passer. On va justement faire une pause repas, t’es la bienvenue.

Je me sens gênée d’un seul coup. Je n’ai encore aidé à rien du tout et je descends me goinfrer directement.

– Ok, finis-je par dire.

– Tu voudrais m’aider à dresser une table ?

– Avec plaisir, oui.

Nous montons ensemble et débarquons dans une cuisine en chantier.

– Il en a ramené des affaires, ton Marcel ! déclarai-je amusée.

– Ne m’en parle pas, je ne sais pas où tout va pouvoir être casé !

– Utilise la cave pour stocker les choses inutiles. Tu peux te servir de la mienne, je n’y laisse jamais rien.

– On verra si on peut tout placer ici mais je doute. Merci pour la proposition…

– Vous vous fréquentez depuis longtemps ?

– On se connaît depuis cinq ans environ mais il nous a fallu du temps pour nous mettre ensemble. Marcel est un garçon plutôt farouche.

– Je ne l’ai pas si souvent rencontré mais je trouve que ce mot lui correspond très bien.

– Il te trouve marrante, s’amuse-t-elle.

Je rougis, légèrement embarrassée par le souvenir de mes bottines et de mon short porté lors de notre dernière rencontre. Accoutrement de mauvais goût, j’en conviens.

Après avoir débarrassé la table du bric-à-brac, nous y disposons une pile de gobelets en plastique ainsi que plusieurs baguettes de pain frais. Véronique a prévu une série de salades en sauces telles crabe, saumon, thon ou viande ainsi qu’un grand plat de crudités variées. Le frigo est rempli de bières fraîches et de grandes bouteilles de soda. Véronique s’en va prévenir tout le monde qu’une bonne pause s’impose et d’un seul mouvement, une dizaine de gens débarquent, se ruant littéralement sur les pains, ne prêtant aucune attention à ma présence. Je reste debout, admirant le désastreux spectacle. Les salades sont prises d’assaut et le Coca se vide à une vitesse impressionnante. Finalement, j’entends la voix de Marcel à travers le couloir et me dis qu’enfin, je vais connaître quelqu’un parmi cette foule d’anonymes. Il papote avec une seconde voix qui m’est inconnue mais dès l’instant où les deux...

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