Iles et ailes

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Des années 1970 à 90... À Paris et ailleurs...
L'évolution d'une jeune hôtesse d'accueil issue d'un milieu privilégié, à travers les périples de sa vie professionnelle.
Ses rêves, ses amours, ses voyages, qui la mènent à une vocation inattendue. De déménagements en rencontres, un destin bien tracé se dessine tout comme un chemin de vie tumultueux.


Publié le : mercredi 8 juillet 2015
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EAN13 : 9782332935250
Nombre de pages : 212
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-93523-6

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

Ce roman est dédié :

Aux artistes et à tous les intermittents
de la précarité…

Aux voyageurs et aux saisonniers…

À tous les rêveurs qui veulent changer de vie…

Chapitre Un
Paris 1976

PENSIVE et étourdie par le vacarme irrégulier des robots machines, Jane regarda avec étonnement son amie courir vers elle, le sourire aux lèvres, faisant de grands gestes muets, articulant son nom de son mieux pour obtenir d’elle une réaction rapide.

Jane ne réalisa cette manifestation que lorsque Catherine ne fut qu’à quelques mètres d’elle.

Immobile derrière le comptoir géant du Palais des congrès de Paris, elle découvrait le métier de l’accueil par l’intermédiaire de l’école d’hôtesses où elle était en train de terminer ses études. Elle se pencha un peu en avant, comme pour diminuer la distance qui la séparait encore de la nouvelle venue, elle aussi en uniforme. Malgré sa lassitude, elle accorda toute son attention à son amie.

– Eh bien, tu pourrais répondre quand je t’appelle… Ça fait cinq minutes que je te fais des gestes désespérés depuis mon stand. Mais toi, tu planes… Écoute, j’ai eu la directrice au téléphone, tu dois la contacter immédiatement.

La jeune hôtesse regarda Catherine d’un air étonné et passa vivement de l’autre côté du comptoir par la petite porte battante.

– Tu es sûre que c’est pour moi ? Que se passe-t-il ? Les exams sont finis, je n’ai pas eu de problèmes ici…

Les pensées défilaient à toute allure dans son esprit. Ce salon du bricolage était leur dernier stage, donc Madame Lasserre ne l’appelait pas pour lui en proposer un autre…

– Mais que t’a-t-elle dit ? demanda-t-elle à Catherine qui, à son tour, se posta derrière la banque d’accueil pour la remplacer, dans le brouhaha des machines outils en démonstration et le va-et-vient incessant des connaisseurs en la matière.

Catherine pencha son visage rond de côté d’un air coquin :

– Ne t’inquiète pas, ma vieille, je crois que c’est plutôt une bonne nouvelle…

Le sifflement aigu d’un robot voisin empêcha Jane de questionner plus longuement sa compagne.

Elle tourna les talons en haussant les épaules d’un air résigné et lui fit un petit signe de la main, alors qu’elle se dirigeait rapidement vers le vestiaire d’où elle pourrait téléphoner à l’écart du tintamarre.

Catherine, petite et plutôt ronde, regardait s’éloigner sa collègue, grande, mince, la tête haute, portant admirablement bien l’uniforme, et surtout le calot d’hôtesse qui coiffait un petit chignon toujours bien serré sur sa nuque. Seuls quelques petits cheveux blonds et fins s’échappaient, voilant partiellement ses oreilles et rajoutant à son charme nordique. Jeune, dynamique et ambitieuse, elle ne rêvait que de voyages.

Elle composa fébrilement le numéro de téléphone de l’école des Champs-Élysées.

La directrice la reconnut immédiatement et la rassura.

– Ne vous inquiétez pas, rien de grave, mais il faut que je vous voie dès ce soir, avant de partir. J’ai une bonne nouvelle pour vous. Je vous autorise à quitter votre poste dès maintenant, sautez dans un taxi, je vous le rembourserai…

Elle voulut interrompre respectueusement sa directrice, mais celle-ci ne lui en laissa pas le temps.

La jeune fille perçut le sourire bienveillant de Madame Lasserre au téléphone :

– Allez curieuse, dépêchez-vous, je crois que vous serez contente… À tout de suite.

Les jambes tremblantes, la tête vide, Jane courut rejoindre Catherine, lui annonçant à tue-tête et dans des explications désordonnées ce qui lui arrivait.

Les deux jeunes filles se partageaient un petit deux-pièces, avenue des Ternes, pas très loin de leur école parisienne.

Dérobant de derrière le comptoir son sac bleu marine assorti à ses escarpins, elle s’éloigna vers la sortie, après avoir crié à Catherine, à son tour étonnée, de l’attendre pour le dîner.

La jeune fille espérait bien que son amie soit là à son retour pour partager sa joie.

Mais de quoi s’agissait-il ?

« Le grand choc », elle croyait l’avoir vécu deux fois déjà : le premier, lorsqu’elle avait porté le regard sur le tableau de l’examen et qu’elle avait constaté qu’elle était sortie parmi les meilleures, avec une très bonne moyenne ; le second, lorsqu’elle avait appris, de la bouche même du directeur d’une grande société immobilière, que sa candidature, pour un poste d’hôtesse, avait retenu toute son attention.

D’ailleurs, de ce côté, elle était tranquille puisqu’elle attendait l’appel téléphonique de Monsieur Leblanc fixé au lendemain, à 9 heures, pour confirmation de son embauche.

Il devait également lui parler de son contrat de trois ans et du travail exact à l’accueil du vaste programme immobilier des bords de la Seine. Son avenir semblait bien organisé et stable.

Le mois de juin s’achevait à Paris et il faisait très doux sur les Champs-Élysées, mais Jane n’eut pas le temps de prendre l’air ce soir-là.

Elle quitta rapidement le taxi qu’elle avait emprunté, courut à petits pas précipités sur le large trottoir de l’avenue, tout en remettant ses gants blancs.

Sa directrice l’accueillit, la fit asseoir sans perdre de temps et alla droit au but, calme, posée, les mains croisées sur son bureau rutilant.

– Il est évident que vous êtes l’un de nos meilleurs éléments, puisque vous avez obtenu brillamment votre examen et que, malgré quelques espiègleries en cours, vous avez un carnet de stages très éloquent. Vous savez que nous plaçons nos meilleures élèves de notre mieux. D’ailleurs, Tatiana rentre en septembre dans une importante société allemande par l’intermédiaire de l’école et Brigitte a été placée à l’ambassade de Corée, sans oublier Sophie à laquelle ses études et son maintien, ajoutés à sa beauté, lui permettent de devenir mannequin. Quant à Maude Talentier, elle a passé le concours d’Air France et a été reçue. Je vous avais dit de vous présenter, vous auriez été parfaite…

L’élève se taisait et se demandait où sa directrice voulait en venir.

– Revenons à votre cas. Je sais que vous êtes allée voir Monsieur Leblanc pour ce poste d’accueil dans l’immobilier. Effectivement, c’est un très bon job et une sécurité puisque le contrat est de trois ans. Mais justement, nous prenons soin dans notre école de l’étude du caractère de nos élèves, afin de mieux les aiguiller et de faire de nos jeunes filles d’excellentes professionnelles.

Jane la regardait et ne comprenait toujours pas.

– Eh bien, quitte à vous surprendre, je ne pense pas que vous soyez faite pour rester postée, telle une plante verte, à l’accueil d’un hall glacial durant trois ans.

L’image de la plante verte fit rire la jeune fille.

– Mais oui, vous riez parce que vous avez dix-neuf ans, mais vous rirez peut-être moins lorsque vous aurez passé trois ans derrière votre banque d’hôtesse et vous regretterez sans doute de ne pas avoir utilisé l’énergie dont vous avez déjà fait preuve.

Elle ne s’était jamais sentie espionnée et pourtant Madame Lasserre savait ce qu’elle disait, puisque peu de temps auparavant, Jane se demandait si cet emploi, très statique, lui conviendrait.

– Mais madame, le métier d’hôtesse est de courte durée et je compte m’introduire dans le milieu immobilier pour ensuite passer à la vente ou dans les bureaux… répliqua-t-elle poliment.

– Oui, mon petit, c’est bien, mais vous êtes jeune et vous avez le temps. J’ai beaucoup mieux pour vous et, croyez-moi, vous ne le regretterez pas. Vous avez déjà séjourné en Grande-Bretagne, en Tunisie, en Grèce, en Italie… Moi, je vous propose : PALMA DE MAJORQUE ! Aux Baléares ! Voyages 2000 m’a contacté, ils recherchent une hôtesse-guide.

Les yeux verts de la candidate s’écarquillèrent.

– Le seul petit inconvénient, poursuivit la directrice, c’est que ce poste n’est à pourvoir que pour trois mois et que vous devrez partir la semaine prochaine. Le contrat se termine fin septembre, début octobre… Le salaire est correct… avec logement, vue sur la mer !

Pour la jeune fille, c’en était trop d’un coup.

– Alors, c’est non, répondit Jane d’un ton ferme. Elle se reprit :

– Veuillez m’excuser, Madame, mais je ne peux revenir en octobre sans rien. À cette époque de l’année, tous les emplois seront pourvus… Non, tant pis, je ne peux accepter !

– Ne vous braquez pas, ce poste est la chance de votre vie. Le tourisme vous convient à merveille. Vous pourrez utiliser vos langues et voyager. De plus, je vous promets de vous assurer un poste pour la rentrée, c’est déjà beaucoup… Quant à devoir partir très rapidement, ce n’est pas si difficile, vous êtes disponible, pas de petit ami à quitter ?

– Non, personne.

La jeune fille réalisa que le fait d’être libre était un atout majeur pour l’avenir d’une hôtesse. Même si parfois la solitude lui pesait un peu. Beaucoup de ses camarades étaient déjà fiancées et ne pouvaient envisager de quitter leur milieu familial déjà bien établi dans le futur.

Son visage s’illumina tout à coup en prenant conscience de cette notion de liberté.

À la fin de son adolescence, le destin lui offrait un autre mode de vie. Tout lui semblait possible.

Tandis qu’elle songeait à toutes ces perspectives nouvelles, Madame Lasserre s’était levée et insistait :

– Vous irez au rendez-vous que j’ai pris soin de prendre pour vous auprès de Madame Lacomet, la responsable de Voyages 2000. Je compte sur les résultats de votre entretien le plus tôt possible.

Jane s’inquiéta et son cœur battit plus fort.

– Mais, Madame, Monsieur Leblanc doit m’appeler dès demain matin à 9 heures. Que lui dirai-je ?

– La vérité, mon petit. Vous lui demanderez de bien vouloir patienter jusqu’au soir, vous lui direz que vous avez une proposition importante et soudaine… Que vous avez besoin de réflexion pour orienter votre nouvelle vie. Ce monsieur comprendra parfaitement votre situation. Votre rendez-vous chez Voyages 2000 est fixé à 15 heures. Vous ne pouvez gâcher une telle chance.

– Très bien, Madame, j’irai, mais je crois que je vais passer la nuit à réfléchir sur tout cela ! répondit-elle avec un petit sourire soucieux.

– Mais non, ma fille, rappelez-vous que chacun a sa destinée et que le hasard fait parfois bien les choses…

Jane, un peu bouleversée par ces propos, prit la carte que lui tendait Madame Lasserrre, où figurait l’adresse de l’agence de tourisme. La porte magique des voyages s’entrebâillait devant elle.

Lorsqu’elle se retrouva seule dans l’ascenseur et qu’elle vit son image dans le miroir, elle eut des larmes plein les yeux. Elle se sentit tout à coup manipulée par une force mystérieuse. Et à partir de cet instant, elle eut la conviction que sa vie future serait une série d’aventures incessantes et de rebondissements permanents.

Elle était loin de s’imaginer à quel point…

Cette sorte de vertige passionnant, situé entre l’angoisse et l’espoir, elle devait le ressentir bien des fois encore…

Tous les week-ends, elle rentrait chez ses parents qui résidaient dans une charmante villa située à une cinquantaine de kilomètres de la capitale.

Après l’entretien avec sa directrice, Jane avait repris le métro pour aller informer son amie Catherine qui avait accueilli ses propos dans un délire de gestes, de rires, de mots et de projets. Puis, bien fatiguée et tracassée par sa décision à prendre, comme chaque vendredi, la jeune fille avait repris tard le soir le train pour rejoindre la banlieue calme et lointaine.

Elle adorait retrouver la campagne et l’air toujours plus frais de la Seine-et-Marne. La platitude et l’étendue des champs (où elle allait promener son chien « Black ») l’aidaient souvent à méditer et à se retrouver.

Jane s’entendait particulièrement bien avec ses parents, mais elle craignait un peu leur réaction quant à son envie de s’éloigner d’eux, ainsi que d’une vie rangée.

Pourtant, ils n’hésitèrent pas longtemps lorsqu’elle leur fit part de la proposition de Madame Lasserre.

Son père fut enthousiaste.

– Ça, ma fille, je n’en attendais pas moins des résultats de cette école. Tu as choisi le métier d’hôtesse, tu as réussi tes examens, tu mérites un emploi à ta mesure. Tu es libre, tu as la vie devant toi, pars, ma fille. Ce n’est pas à quarante ans que tu pourras voyager !

Sa maman fut prudente et surtout plus égoïste dans son raisonnement.

– C’est un fait que c’est une chance à saisir, mais il faut voir ! Ce n’est qu’un emploi saisonnier ! Il faut en savoir plus… Comment es-tu logée sur place ? Seras-tu capable de te débrouiller seule là-bas ? T’y plairas-tu aussi ?

Bref, sa mère se souciait beaucoup de son confort et s’inquiétait tout autant pour elle-même, de ne plus la voir si souvent. Elle était fière de la profession de son enfant, mais rêvait pour elle d’un bon mariage et d’une vie tranquille.

Personne n’abordait ce sujet qui contrariait farouchement Jane, elle qui détestait la monotonie et qui n’envisageait pas le moins du monde de s’attacher aux basques d’un époux. Après avoir connu un amour partagé, tout aussi fou que platonique et interdit, quelques années plus tôt avec un professeur de son pensionnat, elle avait compris qu’on ne se remettait de ce genre de piège que des années plus tard. Comme elle ne cherchait qu’à fuir toute forme d’attachement, il était donc inutile de lui parler d’union.

Ayant conversé tard dans la nuit avec sa fille, la maman décida de la laisser dormir tout son soûl le lendemain matin, cependant prête à la réveiller au moindre signe de Monsieur Leblanc.

Toute surprise d’ouvrir les yeux alors que sa chambre bleutée était déjà inondée de soleil, elle fit un bond et cria du haut de l’escalier :

– Maman, personne n’a appelé ?

Son chien Black, lourd et pataud, monta vers elle, tout content de la voir debout.

– Non, ma chérie, je t’ai laissée te reposer et tu vois Monsieur Leblanc n’a pas téléphoné. Sans doute est-il retardé. Tant mieux, tu as récupéré, tu as juste le temps de te préparer, de déjeuner et de sauter dans le train de 13 h 30 pour être à l’heure à ton rendez-vous. Tu vois, les choses s’arrangent d’elles-mêmes pour toi. C’est le destin.

Jamais le trajet jusqu’à Paris ne parut aussi long à Jane. Au fond d’elle-même, sa décision était prise et elle brûlait d’impatience d’en savoir plus sur son futur job.

Quand elle arriva au niveau de la grande porte cochère de la société de tourisme, elle respira profondément avant d’entrer.

À sa descente du train, elle avait pris soin de recontacter sa mère pour savoir si Monsieur Leblanc s’était manifesté. À 14 h 30, le directeur n’avait pas encore téléphoné. Tant pis, le sort en était jeté. Son voyage de vie allait commencer.

Elle entra dans des bureaux anciens, mais confortables, où le parquet grinçait.

Elle s’annonça à l’hôtesse d’accueil qui informa aussitôt Madame Lacomet de son arrivée. La responsable déboucha d’un couloir sombre : petite, brune, à l’allure directive, mais dont le sourire et les yeux reflétaient la franchise. Elle entraîna rapidement la candidate dans un bureau en la prenant par le bras, comme si elles s’étaient toujours connues.

Partout sur les murs blancs s’étalaient des posters de rêves.

Avec tout autant d’assurance, Madame Lacomet commença à informer la jeune hôtesse, à une vitesse vertigineuse, tant concernant le voyage, l’hôtesse qui résidait déjà à Palma, le travail par lui-même, que sur le logement, les conditions de rémunération et la date de son départ fixée au surlendemain.

En quelques minutes, la responsable avait tout dit et à 15 h 15, la vie de Jane basculait dans un monde irréel, tant les propositions de cette agence étaient éblouissantes.

La jeune fille avait l’impression d’avoir gagné à un concours inaccessible et non pas de faire une demande d’emploi. Car enfin, à dix-neuf ans, une semaine après les résultats de ses examens, on lui proposait de partir dans les trois jours pour les Baléares, logée, nourrie, payée, pour prendre soin de quelques vacanciers parisiens.

Tout cela lui fit l’effet d’une douche froide et elle n’hésita pas trente secondes. Elle allait de surprise en surprise en lisant le contrat et ne put que le signer lorsque Madame Lacomet la regarda avec conviction en lui disant :

– Madame Lasserre m’a parlé de vous, nous avons besoin de vous, Mademoiselle… Quant à la durée de ce travail, je ne peux rien vous promettre après octobre sur Palma, puisque nous avons déjà une résidente en place, mais je ferai le maximum pour vous placer sur nos trains de luxe au départ de Paris. Car là aussi, nous avons des hôtesses.

Une demi-heure après, Jane était équipée. Elle avait tout. Deux uniformes d’été blanc et bleu, composés d’un chemisier à manches courtes et d’une jupe plissée, deux sacs aux couleurs de Voyages 2000, son billet d’avion, ses papiers de guide. Quant au reste, elle le trouverait sur place, grâce à Brigitte, résidente à l’année à Palma.

Elle se retrouva sans plus d’information sur l’avenue parisienne, chargée de ses nouvelles affaires.

Comme elle était à deux minutes d’une cabine téléphonique, elle se précipita pour annoncer à ses parents qu’elle venait de s’engager pour Palma et le tourisme. Lorsqu’elle eut résumé à sa mère les conditions d’embauche, celle-ci s’étonna et lui dit :

– Tu vois, c’était écrit, te voilà partie vers une nouvelle vie. Je suis ravie pour toi, ma chérie, cela va t’aider à t’épanouir, mais je te verrai moins… Enfin, tu m’écriras, n’est-ce pas ? Monsieur Leblanc a téléphoné juste à 15 heures, en s’excusant. Il avait été retardé et était extrêmement désolé.

– Les choses se jouent à presque rien dans la vie… Des suites d’événements… des concours de circonstances. On croit prendre un chemin et on prend l’autre ! Ces choix nous appartiennent-ils réellement ?

– C’est la vie, ma fille ! Pour Monsieur Leblanc, si tu ne le rappelles pas, il aura compris. Il avait l’air content pour toi et espère te revoir à ton retour…

En retournant chez ses parents, Jane commença à établir la liste de tout ce qu’il lui fallait emporter pour ces trois mois à Palma. Elle ne songea pas une minute à se laisser vivre là-bas, sur une plage brûlante. Elle ne voyait qu’une chose : elle quittait l’adolescence pour entrer dans le monde des adultes. Elle aurait enfin la responsabilité totale de sa vie et l’occasion d’apporter ses services à des personnes en vacances.

Tous les préparatifs s’organisèrent rapidement grâce à l’efficacité de sa mère.

La veille de son départ, Jane avait téléphoné à toutes les personnes qu’elle aimait bien pour les assurer de sa profonde amitié.

Elle savait qu’elle allait perdre de vue certaines de ses camarades et faire d’autres rencontres, mais il est toujours difficile de laisser quelque chose derrière soi pour voler vers l’inconnu.

Un appel provenant de Palma la rassura cependant.

C’était Brigitte qui avait eu son numéro par l’intermédiaire de Voyages 2000. Elle lui signifiait son impatience de la voir arriver et lui confirmait qu’elle serait à l’aéroport pour la recevoir. Les jeunes filles se reconnaîtraient grâce à leur badge.

La dernière nuit qu’elle passa chez ses parents, Jane fit le bilan de son enfance, de son passé plus récent, surtout concernant le pensionnat où elle avait été éduquée. Les souvenirs planaient dans ses pensées, éperdument nostalgiques, presque tous douloureux parce qu’irrattrapables.

Elle revoyait le parc sous la neige ou saturé de soleil, les uniformes bleu marine et les chaussettes blanches, les douces religieuses, les bêtises faites avec ses amies d’enfance. Elle se remémorait les soirées merveilleuses organisées dans le réfectoire et le hall du château au profit des personnes âgées ou simplement les concerts pour la douceur de vivre.

Cette ambiance feutrée, où tout reste toujours comme par le passé, où les parfums de la cire sur le parquet flamboyant demeurent accrochés à l’enfance, où les hautes portes s’ouvrent sur un certain mystère rempli de respect. Tout cela faisait mal.

Ce qui lui arrachait toujours la même larme stupide, c’était le souvenir encore trop présent d’un amour perdu. Celui qui allait rester là pendant qu’elle se projetterait de toutes ses forces dans un futur plein d’espoir.

Chapitre Deux

LE lendemain à 10 heures, Jane avait cessé d’attendre à l’aéroport d’Orly. C’en était fini des adieux, des recommandations des parents, des bêtises des copains venus l’accompagner.

L’avion allait s’ébranler vers les pistes dans un puissant vrombissement. Lorsque l’appareil prit de la vitesse, elle remercia le ciel de la chance qu’on lui accordait. Elle se concentra profondément pour vivre intensément ce décollage, symbole de son nouveau départ dans la vie. Son cœur battait à tout rompre, tant la joie était intense lorsque l’avion sembla pousser la terre de toute sa puissance pour s’arracher vers les plaines de coton que forment les nuages lorsqu’on les surplombe. Ses yeux ne purent que s’attarder sur ce spectacle fabuleux : le jeu du soleil sur les perles cristallines, image de tant de pureté. Puis les annonces se succédèrent dans toutes les langues.

Le temps passa si vite, à mi-chemin entre la réalité et le rêve, que la jeune fille n’eut pas le temps de remarquer ses voisins de cabine. Le paysage changea rapidement, et enfin, après quelques secousses dues à de légères turbulences, le DC10 piqua au travers des dernières brumes obscurcissant les environs immédiats.

Les terres de l’île d’amour s’imposèrent tout à coup à son regard. Elle était installée tout au bord du hublot. Son œil chercha immédiatement à délimiter les contours de l’île et à apercevoir la mer pétiller sous le soleil de juin. Mais cette terre était vaste et la jeune fille se souvint de ce qu’elle avait lu concernant l’île de Majorque. Il fallait une journée entière, bien remplie, pour en faire le tour en voiture. Il était donc normal que toute cette vue lui parût aussi grandiose.

Plus la descente s’effectuait, plus le détail de ce paysage ressemblait à celui des films de Walt Disney, tant les couleurs étaient denses et chatoyantes dans la lumière.

De nombreux palmiers côtoyaient des champs blonds épars. D’autres couleurs argiles venaient se mêler à toutes sortes de verts. Les éoliennes implantées un peu partout ressemblaient à de petits jouets que le vent taquinait.

Lorsque les grosses roues de l’avion touchèrent le sol de la terre étrangère, dans le sifflement assourdissant des réacteurs et des freins, Jane s’identifia aux conquérants des temps reculés. Elle pensa à ce qu’elle avait quitté à Paris durant un court instant, mais se fixa à nouveau sur tout ce qui l’attendait à Palma. Lorsque l’appareil s’immobilisa totalement et que les moteurs se turent, les passagers se précipitaient déjà vers la sortie avant de la cabine.

Elle prit son temps, car ses derniers pas vers la clarté éblouissante du dehors lui semblaient précieux. Elle descendit la passerelle lentement. Toute son attention fut retenue par la chaleur ambiante. Le soleil d’ici n’était plus celui de Paris. Dès son entrée dans le bus qui attendait sur la piste saturée de luminosité, le regard mi-clos et un peu douloureux, elle se débarrassa de son pull.

« Quelle douceur de vivre ! » pensa-t-elle.

Ses yeux verts devenus plus translucides s’habituaient très vite à la clarté et elle regardait maintenant fixement ce vaste aéroport où Brigitte devait l’attendre.

En descendant du bus des pistes, les voyageurs pressèrent le pas pour s’engouffrer dans la salle d’arrivée où déjà des quantités de bagages sautillaient sur les tapis roulants environnants. Par petits groupes, les touristes s’avançaient le nez en l’air cherchant le panneau ou le badge de leur agence correspondante.

De rares Espagnols s’exclamaient, le verbe haut, en retrouvant leurs amis provenant d’un autre vol, celui de Barcelone, arrivé pratiquement en même temps que celui de Paris. Les couleurs locales étaient vives et l’ambiance chaleureuse.

Sans se soucier de ses bagages, Jane s’avança vers le fond de cette immense salle et remarqua bientôt la jeune fille qui l’attendait, puisqu’elle portait l’uniforme léger de Voyages 2000.

Brigitte était grande et plutôt massive, tout aussi blonde qu’une Suédoise. Ses yeux bleus se posèrent sur Jane qui portait son badge et un large sourire illumina le visage sportif de Brigitte qui paraissait avoir quelques années de plus que sa collègue.

– Bonjour, je suis ravie de te voir. Bienvenue à Palma… le voyage s’est-il bien passé ? dit-elle en prenant le gros sac de la voyageuse, comme pour la soulager.

– Formidable ! répondit la nouvelle venue. Je suis surprise par la chaleur ici.

– Ah oui, il est certain qu’à Paris le soleil n’a pas encore la même puissance qu’ici ; tu vas voir, tout le monde se baigne déjà depuis un mois.

Jane se tourna vers les tapis roulants et ne tarda pas à repérer ses valises.

– Récupérons vite tes affaires, car je suis mal garée ! poursuivit Brigitte. Tu auras tout le temps de visiter l’aéroport un autre jour… On se tutoie, n’est-ce pas ?

Elles roulèrent à vive allure dans la petite Seat rouge, toutes vitres ouvertes. Le soleil commençait à décliner, mais il faisait encore très bon. Elles échangèrent quelques propos sympathiques et, quittant l’autoroute menant à l’aéroport, elles arrivèrent bientôt sur une route moins large qui suivait toute la côte touristique jusqu’à la capitale.

– Nous passons par là pour te montrer la première vision des vacanciers de Majorque, dit Brigitte.

Jane n’eut pas le temps de répondre, tant elle fut surprise par ce qu’elle découvrit au tournant de la rue suivante. Une côte aux larges plages de rêves s’étendait devant leurs yeux et se poursuivait en une douce courbe concave jusqu’à Palma qu’elles voyaient à l’horizon. Des hôtels fastueux avançaient leurs splendides façades, toutes plus rutilantes les unes que les autres, sur la promenade animée que formait la route sillonnée d’arbustes exotiques et des trottoirs étroits chargés de boutiques.

– Dans quelques jours, tous ces hôtels seront complets et la plage, où les quelques vacanciers actuels sont encore à leur aise, ne sera qu’une masse grouillante de corps grillés, dit Brigitte en éclatant de rire. Sans compter les Majorquins qui viennent eux aussi profiter du soleil les week-ends.

– Je ne suis jamais allée en Floride, mais je trouve que cela ressemble aux cartes postales des côtes américaines ; tous ces hôtels et ces magasins si neufs et luxueux ! s’exclama la visiteuse émerveillée.

– Oh ! Mais ce n’est rien. Ce...

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