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Illumination

De
384 pages

La rencontre de deux cœurs solitaires

Adam Craig est au bout du rouleau. Ce chanteur de hard rock n’en peut plus de sa vie vide de sens, qu’il mène de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel. Après le dernier concert de sa tournée, pris de nostalgie, il s’enfuit jusqu’au lac où il passait autrefois ses vacances. Il s’assoupit devant une maison au bord de l’eau... qui appartient à Miles Caldwell, un enlumineur agoraphobe, forcé de vivre en reclus. Celui-ci découvre le bel endormi à sa porte et, dès le premier regard, Adam ressent pour Miles une puissante attirance. Mais l’éternel vagabond et l’éternel solitaire pourront-ils jamais s’aimer ?


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Rowan Speedwell
Illumination
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Allouch
Milady Romance
À mes amis d’écriture : Patty, Patrice, Shannon, Kerry et Eva. Merci pour tout ce que vous m’avez appris.
Chapitre premier
Adam Craig, une bouteille de champagne dans une main, une cigarette dans l’autre, se fraya un chemin à travers la foule massée dans la suite d’hôtel. L’endroit disposait d’un balcon, il l’avait remarqué lorsqu’ils avaient pris leurs chambres, un peu plus tôt dans la journée. Et il était certain de se trouver dans le bon établissement car c’était leur impresario qui les avait ramenés. Dieu sait où ils auraient atterri s’ils avaient laissé Eddie, ce poivrot de batteur, prendre le volant ! Il tira une bouffée de sa cigarette et se faufila sans ménagement devant une blonde qui lui barrait le chemin. Une épaisse fumée régnait dans la pièce. La musique était trop forte, d’autant plus qu’il était complètement bourré, et défoncé par-dessus le marché. Il fallait absolument qu’il retrouve ce balcon. Il avait besoin d’air frais, si tant est qu’on puisse en trouver dans le ciel de Chicago. Échapper aux effluves de cigarettes et d’herbe serait déjà bien. Les gaz d’échappement et le smog de la ville étaient presque une alternative santé. Oui, c’était ce dont il avait besoin. — Tu as été super, mon vieux ! Tu déchires ! Le type était obligé de crier pour se faire entendre malgré lemetalqui se déversait des enceintes haut de gamme de la suite. Adam agita sa bouteille en guise de réponse et continua à s’enfoncer dans la foule. Il faillit se prendre les pieds dans un amoncellement de coussins. Eddie, à moitié nu, était engagé dans des activités intimes avec sa conquête, plus la copine de la fille, plus… bordel de merde ! est-ce que c’était le chanteur d’Unmet Potential ? Il les croyait en tournée en Slovaquie. Mais non, c’était bien lui, il le reconnaissait. Il avait un gros béguin pour lui, autrefois. Jusqu’à ce qu’il le rencontre et découvre que c’était un pauvre con. Il enjamba quelqu’un et longea le mur jusqu’aux portes coulissantes. Merde ! le balcon était aussi bondé que la pièce. L’un d’eux allait tomber et s’écraser quatorze étages plus bas, ça ne faisait pas un pli. Il ne voulait pas rester pour s’en assurer. On lui attrapa le bras. Une Lady Gaga de seconde zone se colla contre lui. — On baise, chéri ? hurla-t-elle. — Non ! répondit-il sur le même ton. — Pas grave, fit-elle en s’éloignant. Une minute plus tard, elle s’installait sur les genoux de Chuck, le bassiste, qui ouvrait sa braguette d’une main tremblante d’impatience. Il n’était pas très difficile… mais aucun d’entre eux ne l’était. C’était pitoyable… Adam porta la bouteille à ses lèvres. Aucune des filles présentes dans la pièce ne refuserait de coucher avec l’un des membres du groupe, ni même avec l’un des techniciens. D’ailleurs, on pouvait sans doute en dire autant des mecs qui traînaient là, du moins en ce qui concernait lesdits membres du groupe. En revanche, pour les techniciens, ce serait plus dur. L’alcool aidant, il rit à sa propre blague. « Plus dur ». Bref. Quant à lui, en tant que chanteur, il était le plus connu et il pouvait donc mettre n’importe qui dans son lit. Mais personne ne l’intéressait. Soudain, il se sentit submergé par le bruit, la fumée, et la tristesse de savoir la tournée finie. Tout ce qu’il avait en perspective, c’étaient quelques semaines d’enregistrement en studio. — Putain…, soupira-t-il. Il se dirigea vers sa chambre. Il n’y serait certes pas au calme, mais il aurait du moins un peu d’intimité. Il trouva trois inconnus en train de baiser dans son lit.
— Merde ! hurla-t-il en leur jetant la bouteille de champagne. Le liquide mousseux aspergea la moquette, les draps, et les trois coupables. Ils plièrent bagage en un clin d’œil, mais il n’était plus question pour lui de dormir là. Il écrasa sa cigarette sur le guéridon en marbre et sortit en claquant la porte, quittant la suite et l’hôtel. Un vent frais venu du lac sécha la sueur sur son cou. Il palpa sa poche, s’assurant qu’il avait son porte-monnaie, avant de héler un taxi. L’attente dans l’air de la nuit dissipa quelque peu les effets de l’alcool. Il se glissa sur la banquette arrière, bien décidé à donner au chauffeur le nom d’un bar de Rush Street. Mais, à sa grande surprise, il s’entendit demander qu’on le conduise à Milwaukee. — Où, dans Milwaukee ? — Milwaukee, dans le Wisconsin, répondit Adam. Vous savez, comme dans Wayne’s World, quand ils vont à Milwaukee pour voir Alice Cooper… Je veux y aller aussi. — Des films comme ça, on n’en fait plus, soupira le conducteur en démarrant. Mais ça va vous coûter un paquet, je préfère vous prévenir. — Vous prenez la carte bleue ? demanda Adam en sortant son American Express. Le chauffeur la passa dans sa machine avant de la lui rendre. — Ça roule ! dit-il. Adam se laissa aller contre le skaï craquelé du dossier, et ne tarda pas à s’endormir. Il se réveilla une demi-heure plus tard, toujours fatigué, mais moins vaseux. Les lumières de la ville étaient loin derrière eux, et la pénombre environnante n’était rompue que par les lampadaires d’une habitation, de loin en loin. — On est où ? demanda-t-il au chauffeur d’une voix ensommeillée. — Juste après Gurnee. — Il y a un parc d’attractions Six Flags, par ici… J’adorais, quand j’étais gamin. On y venait tout le temps. — C’était mieux quand ça appartenait à Marriott. C’était une autre époque… — Vous y allez, parfois ? — Oui, j’emmène mes gamins chaque été. — Ça fait des années que je n’y ai pas mis les pieds. C’est ouvert ? — Pas à cette heure-ci. — Dommage… Ils roulèrent en silence pendant une dizaine de minutes, puis Adam aperçut un panneau d’autoroute marron, de ceux qui annoncent les points d’intérêts. Il indiquait « Indian Lake ». — Indian Lake… Ça me dit quelque chose… Où est-ce que j’ai entendu ça ? — C’est un tube des années soixante. Ça devait être The Osmonds, ou The Cowsills… Un groupe dans ce genre-là, commenta le chauffeur. — Non, non, je parle vraiment du lac. On vient de dépasser le panneau. — Ah ! il y avait un village-vacances. À une trentaine de kilomètres d’ici. — Allez-y, ordonna Adam. — Le client est roi, acquiesça le taxi en prenant la sortie. — Dites, mon vieux, vous êtes sûr que vous voulez faire ça ? Adam claqua la portière et s’appuya contre le taxi. Il se trouvait à l’entrée d’une allée de gravier fermée par une chaîne. Un panneau rouillé annonçait « Village-vacances Indian Lake. Fermé pour la saison. Accès réservé », et un autre « Propriété privée. DÉFENSE D’ENTRER ». Le deuxième panneau et la chaîne semblaient relativement neufs, et l’allée était bien entretenue.
— Je le savais, murmura Adam. — Vous saviez quoi ? — Quand j’étais gamin, je venais ici avec ma famille. La dernière année, je devais avoir onze ans. C’était génial. L’eau du lac était cristalline. On pouvait jouer dans les bateaux, monter à cheval, suivre les sentiers de randonnée, ou escalader les rochers. C’était un coin de paradis. Il y était venu jusqu’au divorce de ses parents. Ensuite, sa mère les avait emmenés en Californie, son frère et lui. Il avait oublié cet endroit, sans même percevoir combien il lui manquait. — Vous comptez rester combien de temps ? demanda le chauffeur de taxi. Je vous pose la question parce que c’est bientôt le matin. Je quitte mon service à 8 heures. Adam sortit son téléphone et vérifia le réseau. — Vous pouvez rentrer. Je ne sais pas si je serai long, mais ça capte, je téléphonerai pour qu’on vienne me chercher. — OK. Je vais vous donner votre reçu de carte bleue. La banque insiste pour qu’on le fasse, dit le chauffeur en imprimant un ticket. Voilà pour vous. Adam lui tendit un pourboire de cent dollars. — Vous ne m’avez pas vu, d’accord ? — Je serai muet comme une tombe, rétorqua l’homme avec un grand sourire avant d’enclencher la marche arrière. Adam lui adressa un signe de main distrait puis se baissa pour passer sous la chaîne et s’engager dans l’allée vers le lac. Les feux arrière du taxi disparurent dans la nuit. Adam ne s’était pas douté qu’il ferait aussi sombre. À présent, il était seul sous les étoiles, environné par les arbres de part et d’autre de l’allée. La lune devait déjà être couchée, à moins qu’elle ne soit pas encore levée. Il n’était pas expert en astronomie. Mais une petite lueur étincelait au bord du lac, peut-être l’un des chalets qui jouxtaient le village-vacances, ou une lumière d’issue de secours. Il prit cette direction, trébuchant de temps à autre à cause de l’alcool, du shit, ou des graviers. Il lui fallut une bonne vingtaine de minutes avant de quitter le couvert des arbres et d’atteindre le plan d’eau. Il était frigorifié. Il ne portait qu’un gilet et un pantalon, tous deux en cuir, et ils ne lui apportaient pas la moindre protection contre le froid.On fait bien des manteaux en cuir, pourtant. À quoi ça sert, si ça ne tient pas chaud ? Peut-être que ce n’est pas le même cuir… Il se trouvait sur une colline. Un peu plus haut, l’un des chalets du village-vacances était éclairé. Il avait quitté le chemin de gravier pour s’engager dans l’allée menant au bâtiment principal. Les autres avaient l’air abandonnés, sombres et silencieux, et la plupart des fenêtres des édifices du village étaient condamnées, mais Adam aperçut des engins de chantier stationnés devant l’entrée. Il traversa la pelouse vers le lac, au pied de la colline. À la moitié de la pente, on avait aménagé une terrasse, avec des meubles en métal blanc, et un grand parasol fermé appuyé contre la table, mais Adam ne s’arrêta pas. Il voulait être près de l’eau. Les vagues clapotaient paresseusement contre les piliers du ponton. Adam alla s’asseoir en tailleur tout au bout, ses Dr Martens sur mesure frottant contre le bois écaillé. Les lumières de la maison se projetaient jusque sur le plan d’eau, vacillant sur les flots. Une brise légère passait dans ses cheveux et sa chemise, lui apportant une odeur de terre humide, d’herbe fraîche, et… de poisson mort. Eh oui. Pas de doute, il était bien au bord d’un lac. Ce parfum réveilla en lui des souvenirs heureux. Il pouvait presque entendre les rires, les cris et les éclaboussures de ces jours d’été depuis
longtemps enfuis. Il rit doucement et se plongea dans la sérénité des lieux. Après une vingtaine de minutes, cependant, il commença à s’ankyloser, les fesses sur le bois dur. Il sentait le sommeil l’envahir de nouveau, aussi il se leva et remonta jusqu’à la petite terrasse. Quelqu’un devait y venir souvent car les coussins de la chaise longue étaient neufs et bien secs. Il s’assit pour profiter de la vue. Peut-être qu’il devrait s’acheter une maison dans le même style, au bord d’un lac ou de l’océan. Pas à Malibu : c’était trop cher, et surpeuplé. Il préférait un endroit calme. Peu importait que ce soit ou non sur l’océan. Un lac, comme ici, serait parfait. Il y pensait encore en s’endormant. Il rêva d’eau.
***
Miles fut réveillé par le bruit rythmé d’une hachette sur un parchemin de chèvre. Non, plutôt de veau. Le son changea un peu, et il pencha finalement pour une peau de chèvre. — Grace ! s’écria-t-il avec mauvaise humeur. Quelle emmerdeuse ! Il avait travaillé toute la nuit sur sa dernière pièce, et il aurait voulu dormir tard. — Je t’aime ! répondit une voix féminine d’un ton chantant. — Va te faire foutre, Grace ! Il s’assit, se frotta les yeux, et regarda autour de lui. Elle était là, assise sur le rocking-chair. Sur le dossier du rocking-chair, pour être précis. C’était un perroquet gris du Gabon. Elle ouvrit le bec pour répéter : « Va te faire foutre, Grace ! », avant de reprendre avec la voix de la sœur de Miles, Lisa : « Je t’aime ! ». Puis elle recommença à imiter le grattage du parchemin, ainsi que les imprécations qu’il murmurait dans sa barbe quand il n’était pas satisfait de ses instruments. Entendant son téléphone sonner, il tendit le bras, mais ne tarda pas à comprendre que c’était toujours Grace. — Tu es chiante, Grace. J’aurais dû laisser Lisa t’emmener quand elle est partie. Mais non, j’avais besoin de compagnie, gnagnagna… Elle ne pouvait pas m’abandonner tout seul comme ça. Peuh ! Il se passa les mains dans les cheveux et consulta le réveil. 7 h 15. — Je devrais te faire empailler, dit-il au perroquet, qui répondit par une sonnerie de téléphone. Ou, au moins, t’apprendre à faire le café. Tiens… bonne idée. Il suffisait qu’il prépare la cafetière la veille, et qu’il lui montre comment appuyer sur le bouton. Évidemment, il fallait qu’il pense à mettre l’eau et la poudre à l’avance. Sinon, il pouvait tout simplement craquer pour une nouvelle cafetière programmable. Il fouilla dans le tas de vêtements au pied de son lit et en sortit un tee-shirt qui ne puait pas trop et un jean taché de peinture. Il se dirigea vers la salle de bains et se prit les pieds dans une pile de livres posés par terre. Un peu plus réveillé après sa douche, il se rendit à la cuisine. La cafetière était sale, et, bien entendu, un reste de café de la veille s’était collé aux parois de la verseuse. Avec un juron, il la mit à tremper pendant qu’il installait un filtre et le remplissait de poudre. Puis il rinça le récipient, versa de l’eau dans le réservoir, et appuya sur le bouton. Pendant que le breuvage passait, il se dirigea vers le frigo. Ayant trouvé un paquet de petits pains précuits pas trop périmés, il l’ouvrit, les disposa sur une feuille de papier sulfurisé, et les mit au four. Il programma deux minutes de plus qu’indiqué sur l’emballage, parce qu’il n’avait pas pris le temps de préchauffer le four. Cuisiner était un vrai casse-tête. Les blancs d’œuf en neige de la veille étaient toujours sur le comptoir. Il jeta la
mousse à la poubelle et vérifia que le liquide au fond du saladier était bien transparent. Parfait : il avait obtenu une glaire de bonne qualité, entièrement débarrassée du blanc qui aurait pu créer une brillance indésirable dans la peinture. Il versa le jus dans une bouteille propre et y ajouta trois gouttes d’essence de clou de girofle pour prévenir les odeurs. Puis il sortit sur la galerie, à l’arrière de la maison, pour voir où en était l’assiette de cuivre qu’il avait suspendue au-dessus d’un bol d’ammoniaque. Une grande quantité de vert-de-gris avait commencé à se former. Encore une bonne journée, et il pourrait le racler avant de le moudre. Il n’y avait pas d’urgence, cependant, il lui restait largement de quoi terminer son projet. La cafetière cessa de crachoter juste quand la minuterie du four sonnait. Il sortit les petits pains et vérifia par réflexe que son mug ne contenait pas de peinture. Si la plupart de ses pigments n’étaient pas dangereux, il lui arrivait d’en utiliser de très toxiques, comme l’orpiment avec lequel il avait travaillé pour sa dernière réalisation. C’était un véritable poison, mais il offrait un jaune inégalable. Il entra dans son atelier et posa distraitement son mug sur la desserte. Toute son attention était déjà dirigée vers le parchemin disposé sur la table de travail. Le soleil du matin faisait scintiller la feuille d’or dont il était décoré, donnant à l’œuvre cet éclat que les moines du Moyen Âge avaient baptisé « enluminure ». C’était comme capturer la lumière elle-même. Il n’avait pas encore commencé à appliquer la couleur, et pourtant le dessin étincelait déjà de mille feux. Il sourit, satisfait du résultat des quinze heures de dorure de la veille. Il avait apposé la feuille d’or sur une couche degessoconstitué de plâtre, conformément à la recette de Cennino Cennini. Cette technique correspondait à l’époque qu’il reproduisait, et rien n’égalait la brillance de Cennini. Ce matin, il allait calligraphier un poème que le client avait écrit lui-même. C’était toujours mieux que les abrutis qui lui demandaient de copier sur un parchemin le texte de quelqu’un d’autre. Il ne voulait pas prendre le risque d’un problème de droits d’auteur, tout ça pour faire plaisir à des crétins incapables de s’assurer qu’une œuvre était libre de droits. Cela lui avait fait perdre plus d’un contrat… Désormais, il conservait une copie de l’autorisation avec les photos de son travail. Il préférait les textes originaux, même quand ils étaient aussi cucul et peu inventifs que celui-là. Mais le mieux, bien sûr, c’étaient les écrits tombés dans le domaine public. Les versets bibliques, la poésie médiévale, les épopées… L’une de ses réalisations favorites était un passage deL’Edda poétique en vieux norrois, qu’il avait copié en runes et décoré d’entrelacs celtiques. Il en gardait un fac-similé sur le mur de sa chambre. C’était une commande d’un fan de Tolkien qui s’était appuyé sur des recherches approfondies. Un client pareil, c’était la perle rare. De son pied nu, il tira son tabouret vers lui pour s’asseoir, avant d’ajuster l’inclinaison de sa table. Sans même un regard, il tendit la main vers le godet de céramique dans lequel il rangeait ses plumes. Il en avait aiguisé et préparé suffisamment pour terminer le projet. Il détestait s’interrompre pour tailler une pointe, comme ça lui était trop souvent arrivé par le passé. Il déposa le godet dans la cavité prévue à cet effet – sa table avait été fabriquée sur mesure. Puis il saisit une plume d’oie et caressa du doigt les barbes qu’il y avait laissées. Il en retirait le minimum, juste assez pour la tenir facilement. La plupart des calligraphes s’en débarrassaient, mais lui aimait le poids qu’elles donnaient à la plume, l’équilibrant à la perfection, et leur frôlement sur son poignet. Les barbes, quel drôle de mot ! On aurait pu croire que ça piquait, ce qui n’était pas du tout le cas. Il supposait qu’on avait dérivé le nom des petits crochets qui les maintenaient ensemble, et qu’on appelait barbules. Il passa les doigts sur la plume pour refermer les interstices, devinant sous son toucher que les crochets s’arrimaient les uns aux autres. Puis il reposa la plume dans le godet, poussa un soupir, et prit une mine de plomb pour ligner le parchemin. C’était la partie la plus
ennuyeuse, mais il avait imprimé un modèle du texte qui allait lui permettre de tracer facilement les traits. Louée soit la technologie ! Il avait déjà marqué les extrémités des lignes lorsqu’il avait réalisé le dessin original. Il travaillait d’une main sûre, utilisant une équerre en T pour plus de sécurité, ce qui lui évitait en outre de poser la main sur le parchemin. La transpiration était une vraie catastrophe : elle bouchait les pores du parchemin et modifiait l’absorption de l’encre métallogallique. Il lui arrivait de porter un gant de coton, surtout quand la précision était telle qu’il devait prendre appui sur le document, mais le tissu avait une fâcheuse tendance à boire l’encre et à la faire baver. Parfois, il posait la main sur un morceau de vélin. L’important, c’était de prévenir le contact entre la peau et le support tant que la phase d’encrage n’était pas terminée. La peinture était plus facile à manier, tout simplement parce qu’elle se déposait sur le parchemin sans être absorbée. Mais elle était aussi beaucoup plus toxique. Une fois les lignes tracées, Miles ouvrit une bouteille d’encre et en remua le contenu. Il prépara son plateau, avec le bol en céramique que Lisa avait fabriqué pour lui au lycée. Il y versa un peu du liquide, puis y trempa la plume et fit quelques essais sur une chute de parchemin avant de se mettre à la calligraphie proprement dite. Avec un petit soupir de plaisir, il se plongea dans son travail.