Imelda

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Durant un séjour aux Philippines, un Français découvre un peuple attirant sous bien des aspects mais dont les mœurs et coutumes le déroutent. Alors qu'il aborde la cinquantaine, Paul s'éprend d'une jeune autochtone âgée de dix-huit ans. Mais bientôt, le choc des cultures et la différence d'âge suscitent entre les amants de terribles affrontements...

Leur amour ardent et passionné sera-t-il assez puissant pour triompher des tempêtes de la vie ? La folie meurtrière des hommes va en décider autrement.


Publié le : mardi 12 février 2013
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EAN13 : 9782332515476
Nombre de pages : 174
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-65203-4

 

© Edilivre, 2014

Chapitre I

Comme chaque soir, Paul desserra la boucle de sa ceinture, laissa filer son pantalon sur la descente de lit, puis déboutonna sa chemise blanche avec des gestes nonchalants. Un gilet de laine rouge trouva sa place sur le cintre suspendu à la clé de la serrure de l’armoire à glace auquel vint s’ajouter la chemise ; saisissant son pantalon par les extrémités, laissant le poids faire le pli, il le posa délicatement sur un valet en bois verni. Le reste des sous-vêtements s’entassèrent sur les bras d’un vieux fauteuil garni de velours jaune, placé en biais dans la fenêtre d’angle de la chambre. Les rideaux de satin bleu foncé une fois tirés, une douce pénombre propice au repos envahit la pièce. Cet incontournable rituel précédait les nuits dans lesquelles se baladaient les insomnies de l’ingénieur. Une tisane, posée sur la table de chevet, dispersait son arôme dans l’attente d’être bue. Paul allait s’engager dans son rendez-vous nocturne avec un roman policier, quand elle passa la porte de la chambre et vint se dévêtir à son tour.

Elle était jeune, souple et légère, ne faisant pas plus de bruit qu’un matou se déplaçant sur la moquette ; capter son regard à travers la fente de ses paupières bridées n’était pas chose aisée et cela donnait encore un peu plus de mystère à sa personne. Son corsage en peau d’ange, entrouvert, laissait apparaître deux demi-sphères entourées d’une fine dentelle blanche ; une agrafe céda sous la pression de ses doigts aux ongles teintés de rouge ; libérée, la jupe en lainage gris s’affaissa sur ses cuisses, ripa sur le nylon de ses bas couleur d’ambre, puis toucha le sol. La bande immaculée d’un string lui barrait le flanc, se perdant entre deux fesses charnues. La jeune femme enfila une robe de chambre en soie rose et noire qui avala son intimité ; puis elle disparut à nouveau, toujours en silence, muette, dense.

Les tissus collaient à la peau. Une détestable moiteur engageait à rester nu. Paul s’efforça de revenir à sa lecture, mais il ne parvenait pas à fixer son attention tant l’air était lourd.

Trois ans ; cela faisait trois années déjà qu’ils partageaient cette intimité, délicate, feutrée ; et pourtant, à de rares instants, de violents accrochages éclataient soudain prenant alors la force d’un typhon, puis disparaissaient tout aussi rapidement, non sans avoir agressé le cœur de chacun, griffé les sentiments les plus nobles. Avaient-ils réellement besoin de mesurer en permanence la force de leur amour ? Peut-être pas. Ils obéissaient à ce curieux comportement du couple qui semble vouloir affronter volontairement des instants périlleux pour mieux savourer la sérénité.

Ce soir-là, le calme régnait dans le nid douillet. Elle reparut.

Le regard fixé sur son livre, Paul devinait les gestes de sa compagne, toujours immuables, presque cérémonieux. Comme chaque soir, au retour de son bain, elle effleura le bord du lit, laissa tomber le peignoir blanc en tissu-éponge qui la recouvrait. Elle apparut entièrement nue ; puis, consciencieusement, elle déposa ses bijoux dans un petit coffre en bois d’ébène garni de velours rouge ; un solitaire fit miroiter ses facettes ; vinrent ensuite un rubis entouré de brillants et une petite émeraude ; détachée de son cou, une chaîne en or, retenant une grosse topaze sertie dans quatre griffes très apparentes, rejoignit son trésor. Comme nombre de ses congénères, la petite asiatique adorait se parer de nombreux bijoux.

D’instinct, Paul tourna lentement la tête vers la jeune femme ; cette fois encore il se remplit d’elle comme d’une délicieuse gourmandise ; sans se lasser, il parcourut les contours déroutants de son corps menu et potelé à la fois, la longue chevelure noire éparse sur ses épaules et ses reins. Une fois de plus, Paul sentit les muscles de sa mâchoire se contracter, sa gorge se serrer, le rythme de son pouls s’accélérer. À ce moment, il lui semblait commettre un inceste, un sacrilège, tant était grande leur différence d’âge. Un ressentiment étrange, fait d’un mélange de sensualité auquel se mêlait une sorte de révolte, provoquait durant une fraction de seconde un recul dès que sa main touchait le corps encore gracile, à peine sorti de l’adolescence. Un léger malaise l’envahissait alors. Il repoussait à chaque fois ce sentiment de culpabilité avec force et avait tendance à se montrer encore plus violent dans ses rapports amoureux, comme pour se convaincre qu’il était bien en possession de son bon droit. Puis, savourant la douceur veloutée de la peau étrangement soyeuse, il se perdit dans le parfum indéfinissable qui caractérisait si bien la jeune Asiatique ; la tête lui tournait ; savourant la chevelure abondante qui balayait son visage, son torse, il céda alors à des longs et délicieux frissons émotionnels chargés d’érotisme. Comme une liane, elle se glissa contre lui ; la peau lisse comme un galet contrastait singulièrement avec le relâchement des muscles et le flétrissement de la peau de l’homme vieillissant qu’il était. Tour à tour, tendue, lascive, jouant de ses volumes, l’Orientale mena à son rythme la danse de l’amour. S’enivrant de son intimité, parcourant de ses lèvres le corps de la jeune femme, Paul sentit ses sens revivent ; le sang battait fortement dans ses veines, se répercutant dans ses tempes ; en cet instant, l’âge n’existait plus ; viril, il se donna à fond dans une danse vertigineuse, pénétrant sa partenaire avec force. Dans une communion totale, les amants exprimèrent avec violence l’extase d’un plaisir charnel.

L’’étreinte relâchée, lasse, heureuse, la jeune femme s’abandonna au sommeil, confiante, avec un doux ronronnement. Une ligne blanche subsistait entre ses paupières restées légèrement entrouvertes. Le visage énigmatique, beau, serein et dénué d’expression, dans son sommeil semblait immuable, éternel, comparable à un masque figé depuis des temps immémoriaux. Paul la serra dans ses bras, alors qu’en position fœtale, elle enfouissait son dos contre son ventre. Ils s’endormirent ainsi, comme chaque soir, ne faisant plus qu’un seul être.

Leur rencontre avait été si étrange.

*
*       *

La première fois que l’avion l’avait emporté vers l’Asie, jamais dans ses rêves les plus fous, Paul n’avait imaginé que les événements prendraient une telle tournure. Aujourd’hui, installé à nouveau dans la Cie Philippine Airlines, effectuant un ultime voyage dans l’obligation de faire face aux événements tragiques survenus récemment dans sa vie, il se demandait comment il allait s’y prendre pour annoncer la terrible nouvelle à ses beaux-parents.

Paul se remémorait la découverte de Lido Beach, plage carte postale des Philippines avec ses palmiers couchés sur la mer. La chaleur moite, suffocante, poussait la population à se jeter dans l’eau tiède. L’arrivée d’un typhon provoquait une sourde inquiétude parmi les éléments ; le vent en rafales poussait une partie de la faune dans l’affolement, tandis que l’autre demeurait, étrangement, silencieuse. Au milieu d’une foule grouillante, bigarrée, sagement groupée près du rivage, Paul se mit à l’eau. Les femmes se baignaient avec un tee-shirt, un short ou une robe légère, de sorte qu’à la sortie de l’eau, les tissus collés sur les corps offraient un spectacle inhabituel, attractif. Soudain des gouttes de pluie, grosses comme le doigt, commencèrent à claquer sur les larges feuilles des bananiers puis s’écrasèrent avec un bruit mat sur le sable. Très rapidement, la bourrasque força tout ce petit monde à s’abriter. Entraîné par la foule vers une paillote plus large que les autres, Paul s’engouffra dans une sorte de bar à l’intérieur duquel les indigènes s’esclaffaient bruyamment ; il ne comprenait pas le langage pratiqué par les autochtones mais, de temps à autre, un mot anglais donnait une vague idée du sujet à l’origine des éclats de voix. Le barman en chemisette claire, ruisselant de sueur, s’affairait avec un mélange de nonchalance et d’efficacité pour faire face à la demande soudaine, à la ruée des consommateurs.

Balayant l’assistance du regard, l’attention du Français fut attirée par une ravissante créature dont le visage, troué par deux grands yeux noirs, s’animait d’un rire découvrant des dents d’autant plus blanches que la peau était sombre ; avec nonchalance et un gracieux mouvement de tête, elle rejetait sa longue chevelure sur ses épaules ; adossée au bar, elle offrait une silhouette gracile dans un long paréo à ramages verts sur fond orangé.

– Coca ! Coca ! lança-t-elle en direction du barman.

Du bout des doigts, Paul poussa dans sa direction la bouteille de soda que venait de lui servir le garçon ; le voyant faire, la jeune femme cessa brusquement de rire et se tourna précipitamment vers une autre fille superbe, qui se révéla par la suite être sa sœur. Quelques mots furtifs furent glissés à l’oreille de l’une puis de l’autre, et les jeunes femmes s’esclaffèrent de plus belle en se coulant rapidement vers le fond de la salle.

Perché sur un tabouret de bar, le Français observa longuement la jeune femme qui ne cessait de palabrer avec l’une, avec l’autre, en riant bruyamment ; de temps en temps, brièvement, elle lançait un regard dans sa direction comme pour s’assurer qu’il était toujours là.

Des créatures plus séduisantes les unes que les autres remplissaient la salle ; dans une symphonie de couleurs dignes des œuvres de Gauguin, les peaux couleur de pain brûlé se détachaient avec bonheur sur les teintes vives des paréos. Le petit jeu de l’observation entre la jeune fille et l’étranger dura une bonne demi-heure ; puis, soudain, la pluie cessa aussi rapidement qu’elle était survenue. Les deux sœurs objets de l’attention du Français se levèrent prestement en même temps que le reste de la foule qui se dirigeait à nouveau droit vers la plage. Les frêles silhouettes s’éloignèrent dans le balancement des masses sombres qui leur couvraient les reins. Songeur, bercé par le charme de cette vision, Paul réalisa brusquement qu’il allait les perdre de vue. Sautant vivement de son perchoir, il courut dans leur direction.

L’écume bouillonnante arrivait déjà à mi-cuisse des baigneuses lorsqu’il les rejoignit ; les deux sœurs se tenaient fermement par la main, lançaient des cris aigus en sautant par-dessus les déferlantes ; figé devant la beauté du spectacle, Paul admirait le corps des jeunes femmes dont le paréo collé à la peau offrait une image chargée d’érotisme, vision renforcée par la mousse de l’écume qui se déposait sur elles. Le Français plongea dans leur direction.

Parvenu à leur hauteur, celle qui avait en premier lieu retenu son attention, le reconnut immédiatement, mais elle feignit de l’ignorer. Une vague un peu forte la fit chavirer et s’affaisser dans les flots ; se précipitant vers elle, Paul l’aida à rétablir son équilibre. D’abord effarouchée, la jeune femme fusilla l’étranger du regard ; puis, rassurée par l’attitude de l’homme, alors qu’il la regardait calmement, elle accepta la main tendue. Finalement, les deux jeunes filles reprirent le même exercice en sautant et en riant comme des gamines.

Quelques instants plus tard, assis autour d’une table en bois, recouvertes de boissons et de victuailles, les complices appréciaient l’ombre bienfaisante des grands cocotiers. Une ribambelle de gosses, bruns comme des pruneaux, se pressait autour de l’Européen, le regardant, le touchant, se chamaillant et se bousculant les uns contre les autres. Dans une timide tentative, le Français se présenta dans un mauvais anglais :

– My name isPaul !1

Les filles se contentèrent d’éclater de rire. Puis elles répétèrent :

– Pôl ! Polôôô ! Pablôôô !…

– What is your name ?2 interrogea Paul.

Pour toute réponse, l’assistance se mit à rire de plus belle.

– What is your name ?insista Paul.

– We don’t know !3 dirent les filles moqueuses… Émilie… Félita… Rosa… whooooo…

*
*       *

Telle une fourmilière, des baigneurs se détachaient en contre-jour sur les reflets argentés de la mer au soleil couchant. L’air restait lourd. Le vent cessa et les grands cocotiers, courbés sur la mer, reprit une allure de saule pleureur. Malgré l’heure avancée, le soleil se montrait encore vigoureux.

Une sorte de bac surchargé de passagers s’efforçait d’atteindre la rive en se dandinant dangereusement.

Dans les souvenirs de Paul défilaient une série d’images fantomatiques. La chaleur, l’humidité, le dépaysement, l’incompréhension de la langue, les mœurs tellement éloignées de ceux des Européens, entouraient d’un halo le contour des choses, avalant les images dans une sorte de brume. Paul ne pouvait se remémorer avec précision chaque instant. Cependant, de Manille, des images lui revinrent…

Dans les rues de la capitale grouillait une foule dense et colorée ; des véhicules de toutes sortes, bus, Jeepney, tricycles, vélos, carrioles et remorques circulaient en tous sens dans une atmosphère bruyante, âcre, humide, étouffante. Dans un cloaque de couleurs grises, les visages et les bras basanés se détachaient sur le blanc immaculé des chemises et des robes du même ton. Toutes sortes de détritus jonchaient les trottoirs se confondant avec les toits gris des masures en tôle ondulée. Des fonds de pots de peinture de toutes teintes, flanquées sur le torchis des murs, avaient trouvé là une dernière et sublime utilité.

Par ailleurs, certains boulevards larges et aérés, avec leurs hôtels de luxe, échappaient à la vision de détresse. Makati, quartier huppé des affaires en étaient le symbole vivant avec ses banques et ses magasins au luxe tapageur. À Rizal Park, non loin de l’hôtel Hilton, face au bâtiment du secrétariat au tourisme, trônait sur la grande place une sphère noyée dans les jets d’eau illuminés ; tout autour, dans une ronde incessante, les amateurs de « rollers » s’en donnaient à cœur joie.

A ce moment, Paul conservait nettement la présence de la jeune femme à ses côtés. Une promenade, à Rizal Park, était venue enrichir leurs premiers souvenirs ; la tenant par la main, sa compagne marchait ou plutôt effleurait le sol des allées du jardin japonais somptueusement décoré de fleurs et de fontaines affublées de masques grotesques d’où s’échappaient des jets d’eau colorée. À son bras, la petite Asiatique était si légère dans sa robe à fleurs rose et bleue, que par instants Paul se surprenait à se croire seul. Pour tout posséder d’elle, il la cribla du déclic de son appareil photo. La silhouette, le visage et les ravissants sourires se retrouvèrent enfermés dans la boîte comme par magie.

Ce soir-là, le couple resta au cœur de Manille. La jeune fille tenait ou plutôt s’accrochait lourdement au bras de son compagnon, le serrant fermement pour dissimuler une légère inquiétude. Ils flânèrent sur les avenues les plus éclairées puis s’engouffrèrent dans un des petits restaurants offrant rituellement des plats à base de riz et de délicieuses shrimp curry4.

Puis, la chambre cossue de l’hôtel Hilton où Paul séjournait servi de décor à leurs premières étreintes. La jeune femme avait, en toute innocence, fait preuve d’une immense confiance en le suivant ; étourdie, éblouie, elle se retrouva blottie dans les bras de l’Européen. Paul la couvrit de baisers, dévorant ses lèvres pulpeuses, humides et douces, caressa le renflement discret des seins, descendit le long des reins fortement cambrés, fit glisser doucement la fermeture éclair du haut de la robe. La déposant doucement comme une fleur fragile sur le lit, avec d’infinies précautions, il parla, s’efforçant de rassurer l’inquiétude de la jeune fille.

Naturellement, sans brusquerie, l’homme voulut concrétiser sa conquête, mais l’hymen protecteur placé au cœur de l’intimité de la jeune fille freina ses ardeurs. Cependant, consentante, la jeune femme plissa les paupières et ses lèvres prirent un ton plus pâle. De toute son âme, volontairement soumise, elle s’offrait. Pour déflorer la jeune fille, Paul s’appliqua, faisant preuve d’une grande douceur. Aucune plainte ne sortit de la gorge de sa partenaire. Confiant dans les sentiments qui l’animaient, Paul agissait en connaissance de cause ; il acceptait ce don essentiel, voire vital pour la jeune Asiatique. Puis, à son tour elle lui fit découvrir les charmes étranges des douces caresses orientales.

Toute la nuit elle resta près de lui, n’ayant de toute façon aucun moyen de locomotion pour rejoindre son village par ses propres moyens. Se découvrant, se caressant mutuellement, ils restèrent éveillés ; elle lui prenait les mains, les retournait, jouait les manucures. Puis, saisissant l’instant où Paul se trouvait sur le ventre, elle entreprit une séance de savants massages. L’Européen se laissa faire avec extase, sombrant rapidement dans une demi-torpeur, sous les mains agiles et magiquement fermes de la petite Asiatique ; avec application, elle allait et venait le long de la colonne vertébrale, vers les reins, les flancs, le massant fermement. Paul, navigant dans l’Eden des jardins asiatiques, sentait sur l’arrière de ses cuisses l’intimité douce et chaude de la jeune femme assise sur lui. Quelques instants plus tard, légèrement essoufflée mais ravie et fière de sa prestation, elle s’allongea près de lui pour récupérer l’effort qu’elle venait d’accomplir ; la regardant longuement, Paul détailla minutieusement son visage. Il ne se lassait pas d’admirer la forme de ses yeux sombres, réellement en forme d’amande, dont les paupières revenaient en plongeant près du nez ; un appendice très petit, légèrement épaté, rappelait celui d’un chat ; la sinuosité des lèvres épaisses et fortement ourlées promettait de savoureux baisers dont Paul venait de largement goûter la réalité. Le visage large, aux pommettes saillantes et au front bombé, trahissait un tempérament volontaire, tout en instinct. La chevelure opulente, noir de jais, accentuait l’aspect rude du contour du visage ; Paul avait déjà vu ce genre de faciès dans les documentaires où apparaissaient les femmes Moïs des hauts plateaux du Laos ou bien celles de certains types malais ; mais elle pouvait tout aussi bien passer pour une femme mexicaine, brésilienne ou des contrées esquimaudes. Paul, ravi, contemplait ce paysage vivant.

– I love you, répétait la jeune femme.

– I love you, répétait Paul.

Les échanges se limitaient fréquemment à ces trois mots.

Le lendemain, lorsque le Français ouvrit les yeux avec un goût de fleur sur les lèvres, elle était déjà à sa toilette. Le jeu des miroirs de l’armoire et ceux de la salle de bain permirent d’observer la femme à loisir sans qu’elle s’en aperçoive. Balançant langoureusement son corps sous le jet de douche, elle offrait son visage aux myriades de gouttelettes, sa longue chevelure collée sur les reins. La jeune femme éprouvait une extase non dissimulée. Puis ses mains parcoururent un bras, puis l’autre, les seins, le ventre lisse et plat, et s’engagèrent dans le sillon de son bas-ventre pour se perdre entre les cuisses rondes et musclées. La forte cambrure de ses reins projetait en arrière deux fesses bombées du plus bel effet.

Allongé sur l’aire, témoin de leurs ébats, Paul laissa vagabonder ses pensées. Il fit mentalement une sorte d’inventaire de ce pays, fait de violents contrastes où l’opulence côtoie la misère avec une indifférence sidérante. La religiosité ubiquitaire, la violence des fêtes chrétiennes avec flagellation publique. La faim domine ce peuple, qui se vend pour quelque monnaie à tous ceux qui, sans vergogne, en profitent effrontément.

Ses ablutions terminées, enveloppée dans le peignoir blanc de son compagnon, la jeune Philippine vint se blottir en frissonnant contre la poitrine du Français. Détendue, les yeux mi-clos, elle évoqua les conditions de son existence.

Issue d’une famille pauvre mais honnête, ses parents couvaient une progéniture composée de deux filles et deux garçons, chacun se contentant de ce qu’il avait, c’est-à-dire de presque rien ; ce dénuement semblait être compensé par des sentiments nobles, un sens élevé de la famille et beaucoup d’amour. Paul se sentit dans l’obligation de rencontrer ces gens, de s’imprégner de cette atmosphère, de leur mode de vie.

*
*       *

Au village, à quelques kilomètres au sud de Manille où vivait depuis des générations la famille de la jeune fille, le Français fut fêté comme un « grand chef blanc ». Présenté à la maman, qui les attendait à la descente du bus, Paul traversa tout d’abord le village bâti de toutes sortes de masures aux toits recouverts de tôles disséminées çà et là dans un fouillis de végétation. Un petit groupe de personnes se forma rapidement derrière eux tout au long du parcours. La maman fit essentiellement provision de poulets ; les autres membres du groupe, plus ou moins de la famille ou voisins, s’engouffrèrent dans les échoppes et en ressortirent avec un ou plusieurs sacs de riz sur l’épaule ; visiblement, tous ces gens vivaient dans un grand dénuement. Paul paya toute cette nourriture de bon cœur.

Assis sur un siège, au centre de la maison familiale, le Français observait les lieux avec un grand intérêt. Construite à l’aide d’un assemblage de morceaux de bois et revêtue d’inévitables tôles ondulées, la masure avait un aspect plutôt délabré ; le plus insolite étant la présence de deux sièges revêtus d’un cuir usagé. Un luxe ! Des couvertures et des pièces d’étoffes multicolores, suspendues sur des fils, en guise de murs, répartissaient la surface et donnaient l’illusion d’une intimité. La plupart des habitants couchaient à même le sol, d’autres s’allongeaient sur des bas flancs ; la promiscuité était grande. Les restes d’une vieille armoire en bois couleur acajou trônaient dans l’une des « pièces ». Parcourant le village, un fil électrique desservait toutes les baraques ou paillotes rencontrées sur son passage ; l’ampoule, qui se balançait mollement dans la moiteur de la nuit, accusait en permanence des chutes de tension importantes.

Le long de l’une des parois de la baraque, un réchaud sommaire résumait le mobilier de la cuisine. Un vieux poste de télévision diffusait une image neigeuse en noir et blanc. Calé sur un siège, entouré d’une foule de visages curieux et rieurs qui ne le quittaient pas des yeux, Paul avait tout l’air du conquérant. Ce n’était pourtant pas ce qu’il recherchait ; mais il faut croire, et l’on ne sait trop pourquoi, que les choses doivent se passer ainsi, lorsqu’un Européen arrive dans une contrée sous-développée.

La majorité de ces gens n’avait jamais rencontré de Français.

La présentation des membres immédiats de la famille fut absorbée tant bien que mal, mais pour le reste, c’était impossible. Se tenaient là, plus d’une trentaine de parents, plus ou moins tantes, oncles, cousins, cousines ; de multiples paires d’yeux, remplis de curiosité, observaient l’étranger à travers les paupières bridées ; de grands sourires cordiaux, découvrant des dentitions souvent plantées en tous sens, resplendissaient au milieu des visages noircis par le soleil. L’attention du Français fut particulièrement attirée par un homme chinois d’origine, très mince presque squelettique, le visage émacié, dévoré par une énorme paire de lunettes à verres correcteurs forts ; cet homme s’exprimait dans un anglais approximatif, mais posait des questions pertinentes. Intelligent et curieux, c’était en fait le grand-père paternel de la jeune fille. La mère, répondant au joli prénom d’Éléonora était fort belle ; légèrement enrobée, elle arborait avec grâce un visage de madone. Le père, Érito, avec trois longs poils hérissés sur une verrue plantée au menton, effrayait tant il était typé ; la mine patibulaire du genre malais n’était pas engageante ; mais une fois connu il se révélait un excellent homme. Érito avait fait la connaissance de sa promise à la fête du village lors de l’élection de la plus belle fille de la contrée. Très friands de ce type de manifestation, les Philippins suivent très attentivement les...

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