Interruption Volontaire

De
Publié par

Années 80. La jeune Gabrielle mène une existence légère entre ses études, son Foyer de jeunes filles et ses soirées dans un milieu très protégé. Un poste d’assistante de français l’attend aux Etats-Unis mais, quelques semaines avant la rentrée scolaire, un court séjour sur le Bassin d’Arcachon fait basculer un destin qui semblait tout tracé. Entre découvertes, émerveillements, rires et larmes, un roman d’initiation, au cœur des bouleversements de la génération Mitterrand.
Publié le : mardi 23 février 2016
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791032500163
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Kristine EDWIGE

Interruption Volontaire

 


 

© Kristine EDWIGE, 2016

ISBN numérique : 979-10-325-0016-3

Image

Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com

Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Il fallait bien qu’il y eût un matin moins léger. Le calendrier de janvier venait de le désigner.

Son cœur allait cesser de battre. La pendule ronde, blanche, aveuglante marquait deux heures moins le quart sous les néons de la salle d’opération.

Curieusement, on se trouvait dans le bâtiment des accouchements et j’avais été installée sur une table de travail comme si nous nous étions tous trompés d’intervention.

Ce cadre pour moi inconnu, empêtré de matériel d’acier et pourtant dépouillé avait la pesanteur blafarde et immatérielle du rêve. Je n’étais même plus certaine que ce n’en soit pas un. Des hommes, des femmes en habits verts, comme dédoublés soudain, s’affairaient, précipités vers un but secret que je ne voulais imaginer. Le prochain quart d’heure leur donnerait tout pouvoir pour accomplir leur tâche. Incongrue ici, la silhouette de Céline, l’étudiante en médecine qui m’avait aidée pour le test au foyer, apparut quelques secondes. Sa main vint m’effleurer. Ils riaient.

Son cœur allait cesser de battre. Ils étaient tous là, penchés sur moi, aimables. Il me devenait de plus en plus difficile de répondre à leurs sourires. Ils allaient tuer mon bébé. Un jeune docteur entra :

« Elle est endormie, la demoiselle ? »

Affolement. Encore possible en cet instant…

« On va piquer dans le flacon et vous vous endormirez tout de suite. Ne soyez pas nerveuse. Vous vous réveillerez dans votre lit bien tranquille. »

Je secoue la tête. Non, ne pas se réveiller. Bob ! Il ignore tout de ce moment qui va tuer quelque chose de lui aussi. Des images éclatent en accéléré.

Arcachon, l’été précédent. Dehors, des volets blancs s’ouvrent sur des rires clairs. C’est le bord de la mer et ça sent l’eau iodée, les amoncellements d’algues et le sable qui coule sur les dalles du plancher. Rayons chauds. Voiliers, pinasses. Tintements. Cloches de Saint Ferdinand. Derrière le grand portail de la villa d’en face, réveils, rires brefs d’enfants. Sable qui coule. Sable.

 

 

Le grésillement rude des graviers heurtant la vitre a, paraît-il, arraché mon amie Isabelle à ses recherches. Presque soulagée de s’en trouver distraite, elle a prestement ouvert l’une des trois centsfenêtres qu’abrite la massive bâtisse de notre foyer de jeunes filles. Au milieu du boulevard, un garçon en t-shirt, tendait un papier en blanc.

Dans le couloir, elle a bousculé la sœur qui assure habituellement l’accueil – une toute discrète qui s’est redressée d’un petit air crispé : « Oh, oh… elle est bien pressée, cette demoiselle, aujourd’hui. »

La fin d’après-midi entraînait les voitures en une danse assommante dont les accords bruyants parvenaient jusqu’à ma chambre et couvraient, m’a-t-elle dit, la voix d’Olivier. Isabelle s’est emparée du papier.

« T’oublies pas de lui donner ?

— Promis, juré. Ça s’est bien passé, hier, votre soirée ? »

Il semblait embarrassé. Retrouvant notre hall, Isabelle vit Anne-Laure Couturierqui remplaçait la sœur à la loge. Des chemises de couleur étaient empilées sur la tablette du téléphone. Elles n’ont même pas fait allusion à leur prépa.

« Alors, on flirte sous le nez des sœurs ?

— Penses-tu ! » a soufflé Isabelle en remontant l’escalier, « tu devines pour qui c’est ? »

L’éclat de leurs voix a fait écho à l’étage : « Gabrielle, pour changer ! »

 

Des coups musclés viennent perturber mon après-midi tout échaudé de sommeil. Difficile de dire une heure, de s’extraire à cette sensation de mollesse, de bien-être qui maintient mon corps comme engourdi, au fond du lit. Mes jambes, lentement, font bouger les draps moites, les rejettent pour mieux sentir un semblant de fraîcheur glisser sous ma chemise.

Isabelle finit par pousser la porte tandis qu’éblouie par l’intrusion de la lumière, je ne capte d’elle qu’une natte, très longue, presque plus blanche que blonde. Paresseusement, je m’étire :

« C’est toi ? J’ai plein de choses à te dire.

— Lui aussi », soupire-t-elle, me montrant une feuille pliée. « Ça s’est bien passé votre soirée ? Il avait l’air bizarre.

— Olivier ? Il est venu ici ? Pff… Il ne veut rien comprendre.

— Ça a tenu, ces boucles ? »

Elle tripote d’un doigt mes pauvres cheveux, si fins qu’on ne peut jamais en tirer rien. Puis, elle va remonter le store mécanique, en parfait contraste avec les rosaces d’albâtre suspendues au plafond.

Un grand soleil pénètre la pièce. De la cour intérieure montent des fragments de rires, de musique : Vamos a la playa. Boys, boys, boys. Donna Summer. Les tubes s’enchaînent.

« Les filles sont en bas ? »

Mon regard parcourt les murs, les placards, les étagères vides. Je deviens, depuis quelques jours, très nostalgique.

« Est-ce que ma chambre se souviendra de moi ?

— Oh oui, comme nous toutes, tu peux en être sûre ! » chuchote mon amie en se forçant à sourire.

Elle vient s’asseoir sur l’unique chaise où gît encore, froissé, l’ensemble de la veille dont la jupe rouge baigne à présent dans la poussière.

« Cette période de notre vie va s’effacer de nos mémoires, Isabelle, tu verras ».

Elle ne répond pas, demeure pensive. Il semble bien, pourtant, que jamais ne nous quitteront les joyeuses images accumulées au cours de ces deux années.

« J’ai fait du thé » dit elle. « J’ai même acheté un cake pour notre dern… »

Elle s’arrête net. Depuis la cour, s’envolent des voix familières :

« Les filles, on vous attend, les filles ! »

 

*****

 

Douceur, tiédeur, moiteur. Ciel d’été. Non, pas tout à fait encore : printemps, ombres légères, rires, appels.

Arrière-cour embaumée, au centre deux parasols, airs de radio qui sonnent et six filles qui se moquent, à une table accoudées. On entend :

« Vous imaginez la sœur Anne, en chemise de nuit devant un garçon !

— Ouais enfin, depuis sa fenêtre.

— Quand-même !

— Tu m’étonnes qu’elle s’est pas trompée pour la choisir, sa chambre… Comme par hasard, juste au dessus de la porterie. »

Éclat de rires général.

« Et Olivier qui continuait son cirque… Affreux.

— Alors ? Alors ?

— Et sœur Anne, écarlate : on vous le dit tout le temps, tâchez d’être discrètes quand vous vous faites raccompagner.

— Et ben… les pauvres sœurs qui ne voyaient que par toi… »

Quelqu'un entonne un tube culte : chacun fait, fait, fait, ce qui lui plaît.

Mois de mai, soleil, soir. Appel dans les odeurs ; on les distingue mal. Appel. Air frôle, frôle les épaules. C’est l’été qui vient là, à la fois lourd et suave. Le dernier soir de mai. Deux saisons qui s’affrontent au combat de la nuit. Et ce soir, comme il pèse cet appel de vie, derrière les hauts murs gris.

Catherine s’évertue à dérouler une veille K7 d'AC-DC.

« Alors, Gabrielle, dis-nous à la fin : ils étaient comment, tous ces jeunes officiers ?

— C’est surtout la concierge qui était splendide. Quand on a franchi la Seine, toutes ces lumières dans la nuit… c’était vraiment super. Mais il n’y avait pas que des officiers, tu vois, c’était juste une soirée Grandes Ecoles avec un peu de tout… Oh et puis, nous, on est restées avec nos copains.

— Ceux qui parlent étranger, là, avec leurs blouses grises toute dégueu… ? »

Elles s’esclaffent.

« Et t’arrives à te repérer dans leur dialecte ?

— Un peu, pas tout. Y a des trucs évidents ou qui reviennent souvent, hein, Laurence ? »

Cette dernière pose sa tasse d’un geste décidé.

« Allez, on parle Gazouille ? » lance-t-elle, très fière de sa toute nouvelle alliance avec l’école citée. « On n’est pas des Za pour rien, quand-même !

— Des quoi ? »

J’explique à l’assistance :

« Elle sort avecBenjam’sdepuis la semaine dernière. C’est le Benjamin de la promo, d’où son surn’s. Logique. Za, ça veut dire petite amie.

— Hier, on a eu un super Fin’s » poursuit l’élue, appliquée.

— C’était pas un Fin’s, Lolo. Tu vas à la Délivrance le mois prochain, là, tu verras ce que c’est qu’un Fin’s : la grosse bouffe, les décors-maison, la super ambiance, les paillardes… et oui, les paillardes, tu seras pas déçue ! »

Je donne d’autres informations :

« Nos copain s sont des Trad, ça veut dire qu’ils respectent les traditions de l Ecole. Il vaut mieux en être, d’ailleurs, ceux qui refusent sont rejetés.

— Viens avec moi, j’ai pas envie de les accompagner, toute seule, à Aix.

— Tu oublies que Benoît était de la Boquette d’Angers. Je vais à la Délivrance d’Angers, moi. Je vais pas me taper les deux. D’autant que, comme d’habitude, j’aimerai pas la musique. Il y a toujours une salle rétro, avec des tangos, des pasos, des valses, mais c’est pour les parents ; j’arriverai jamais à y traîner ni Benoît ni les autres, ils se moqueraient de moi.

— Mais, à Aix, tu verrais ta copine, là. Tu sais bien… Benoît était le conscrit de son mari.

— Béa ?

— Tiens, au fait, Béatrice » coupent les autres filles, « qu’est ce qu’elle devient ?

— Elle vit à Aix depuis son mariage. Xavier a trouvé un job là-bas.

C’est dingue, quand-même, de se marier si jeune, en deuxième année… Mais elle a arrêté ses études ? Qu’est-ce qu’elle va faire ? »

C'est vrai Béatrice n'a qu'un DEUG, elle ; j'oublie souvent que je suis parmi les plus vieilles dans ce Foyer où beaucoup sont encore lycéennes.

— Oh, je crois pas qu’elle compte spécialement travailler.

— Punaise, vous vous casez bien, les filles !

— Prononce pas ce mot-là, malheur ! Vous savez pas ce qui est arrivé à Véronique Brunnet ?

— Quoi ? Quoi ?

— Les gars de Cluny ont été odieux avec elle.

— Raconte ! Qu’est-ce qu’elle avait fait ?

— Mais rien. Elle a juste osé dire, comme ça, à ses copines, que plus tard, elle aimerait bien se marier et avoir des enfants.

— Pff… N’importe quoi… C’est le MLF qui aurait été content ! Mais vous vivez à quelle époque ? C était bien la peine que les soixante-huitards fassent la révolution y a quinze ans !

— Et ben, voilà, justement..Les nanas se sont toutes moquées d’elle et l’ont répété à leurs copains. L’histoire a fait le tour de leur Promo. Méfiez-vous, les gars, cette fille, elle veut se caser. Ils l’ont fait tomber dans une piège : un clun’s l’a amené chez lui et il a enregistré la soirée sur une cassette…

— Ah ! C’est dégueulasse.

— … qu’il a diffusé sur la sono, à la boum suivante. L’horreur. Elle est complètement grillée.

— Faut dire, elle est d’un ringard, cette nana.. »

Reprennent les commentaires puis le chahut. Mêmes voix, mêmes gestes, même cadre de vie. Une unité, une uniformité sur la photo annuelle du foyer. J’en prends soudain conscience. Antichambre de la vie, quand tout va arriver. Et forcément le meilleur.

Elles secouent leurs queues de cheval qui tranchent sur le pastel de leur t-shirts, détachent une boucle d’oreille, un petit bracelet mode. Elles parlent de leur vie, qui est étroite encore, lorsqu’une simple lettre, un rendez-vous, une note limitent un horizon. Lorsqu’on commence à peine à entrevoir l’avenir en réalisations.

Demain, premier jour de juin. Pour beaucoup, c’est déjà la fin des examens. L’année est terminée.

« Gabrielle ! Tu rêêêves ?

— Pardi ! Elle est à Puerto Luis. »

Puerto Luis. Petit village de la Cantabrie. Le soir, quand les touristes flânent, des terrasses de la rue principale aux maisons basses de la plage, on aperçoit près de la Cantina une cohorte de jeunes autour de deux motos. Ce sont celles de Jaime et Fernando. A Pâques, nous nous sommes jurées, Manoli et moi, de retourner là bas pour travailler notre espagnol.

« Manoli est amoureuse de Fernando ? »

Le chœur entonne la célèbre chanson du groupe ABBA : The stars were bright, Fernando… They were shining there for you and me, for liberty Fernando…

« Mais comment vous allez faire puisque vos parents refusent de vous laisser repartir ?

— C'est dingue, quand même, elle a 20 ans !

— C’est simple : Il suffit d’accepter la villa que nous proposent les Mareuil à Arcachon. On attend quelques jours le retour en France des parents de Manoli et le tour est joué. On part incognito, Mano retrouve son Fernando et moi, Benoît qui viendra nous rejoindre là bas. C’est pas les gens du village qui iront nous trahir.

— Bien sûr que si !

— La famille de Mano n’y va pas très souvent.

— Arcachon » dit une voix, « je connais Arcachon.

— Hein, c’est super ? En plein sur notre itinéraire, avouez que c’est une idée ex-tra-or-dinaire ! »

Perdu. Elle est mauvaise. Personne ne le sent.

Mois de mai, soleil, soir. Appels dans les odeurs. Petite pause sage, bavardages. Arcachon : inconnu, si éloigné encore. Bob m’y attend.

Mois de mai, fraîcheur suave. Un parfum de fleurs froides révèle du seringace que l’ombre en cache.

Mois de mai, soleil, soir. Plaisanteries, rires, rires.

 

****

 

Il me faut traverser, pour me rendre à ma chambre, l’arrière cour déserte donnant accès à l’ancienne aile. Quelques décibels percent encore l’heure tardive au delà des vitres d’où s’évadent, par vagues régulières, des fumées de cigarettes.

Empruntant l’escalier, j’ai ce soir un regard étranger pour la bâtissedésuète, les hautes portes ouvrant leurs deux battants sur des plafonds sculptés, un piano, une cheminée. Un autre encore, étroit et encaissé celui-là puis, voici la peinture uniformément grise de l’étage supérieur et cent chambres rétrécies bruissant d’une même rumeur. Je monte lentement, sur chaque marche en arrêt ; j’écoute ; et elles accourent : Magali, Véronique, Sylvia, Aline, Claire. Que sont-elles devenues, ces silhouettes en chaussettes qui ont sauté plus tôt le grand pas que moi-même je m’apprête à franchir et qui vivent là-bas, parfois deux kilomètres, juste un souvenir… Elles habitaient ces lieux de leurs rires, de leurs rêves voilà seulement un an et elles on semé un peu de leur présence au hasard de ces chambres dépossédées d’elles toutes par d’autres maintenant. Dans le creux des hauts murs marqués de leurs posters, on retrouve parfois un peu de leur ancienne joie.

En ce tout dernier soir, l’équilibre bien solide de deux fières années bascule dans le vide. Il émane de ce lieu une chaleur, une sécurité que peut-être nulle part ailleurs je ne vais retrouver. Demain y ramènera une soirée semblable, éclaboussée des bonheurs juvéniles que j’aurai, quant à moi, cessé de partager.

Soudain, m’apparaît Stéphanie. Douleur aiguë. Flash sur ma copine d’enfance. Dans la maison de mes parents, une boîte à chaussures garde précieusement ses lettres d’adolescente.

 

****

 

Tiédeur des lampes, du thé. Bruits de mâchoires, de pieds. Les cheveux d’Isabelle ressortent dans la lumière : clairs, clairs. C’est une fille grande et longue en jean foncé. Je la connais depuis des années. Quand, dans l’avenir, un peu de nostalgie viendra nous envahir, nous sentirons l’odeur et la chaleur du thé.

Bruits de mâchoires, de pieds. Cigarettes allumées, consumées, venant noircir le verre de l’unique cendrier. Isabelle vide sa casserole d’eau, en remet une autre sur le gaz de fortune qu’il lui faut cacher.

On surprend, qui s’entremêlent et se défont des bribes de conversations.

« Comment tu peux dire maintenant que tu vas pas l’avoir ?

— Et toi, pourquoi t’es sûre d’avoir raté l’U.V. d’espagnol ?

— Tu verras, mardi, à l’affichage. »

Laurence lutte avec Sabine qui cherche à lui chiper son sac.

« Chut ! Mais elles sont folles… Eh, il est dix heures ! »

Je philosophe avec ma vieille copine de lycée.

« C’est terriblement important, une journée. Quand on pense que, normalement on dispose de tout un stock en naissant.

— C’est juste. Tu penses à Stéphanie ?

— Oui, bien-sûr. Mais aussi à ce que je vois autour de moi. Tu crois que tout le monde gère si bien que ça ? »

Elle réfléchit, libère ses longs cheveux couleur soleil pour cacher ses yeux qui , comme les miens, sont devenus douloureux .

« Pas sûr. »

Elle a pressé ma main. J’essaie d évacuer la vague de chagrin.

— Je vois mes tantes : leur réveil sonne à six heures. L’hiver il fait encore nuit quand, après une heure de métro ou de RER, elles débarquent à leur boulot. Le soir aussi ! Huit heures dans une tour à La Défense. Y compris la pause-déjeuner. Des tâches répétitives, pas forcément passionnantes. Et je te dis pas, parfois, l’ambiance, les mesquineries dans un bureau… Le samedi, elles font tout ce qu’elles ont pas pu faire pendant la semaine, dans leur maison. Elles voient rien des rayons de soleil, du vent, de la pluie même de l’air. Elles vivent pas, Isabelle. Juste quelques heures le dimanche et cinq semaines par an.

— Tu dois mieux l’accepter si tu as un job qui te plaît vraiment.

— Ouais. Je voudrais… une vie riche.

— Tout le monde veut être riche ! » coupe Pascale qui n’a rien entendu de notre échange et qui rit comme une petite folle parce qu’elle vient de renverser son thé sur sa collection de timbres. C’est normal, elle est encore au lycée. Je me penche pour libérer dans sa soucoupe un moucheron égaré.

« Mais qu’est-ce qu’elle fait ? Encore à sauver ses petites bêtes !

— Tu as raison d’aller passer un an aux U.S. » reprend mon Isabelle. « Toutes façons, t’as rien à perdre. Là, ça va être la vraie vie.

— Oh » hurle Valérie, « la vraie vie est ailleurs ! Eh, les filles, j’ai trouvé quelqu’un pour faire ma dissert'… Eh, Sabine…

— Non mais, sans rire… »

Mais elles rient justement. Pour dissiper l’ennui qui sévit chaque nuit au dessus des murs sages lorsqu’on ne l’est pas tant.

Nous avons reparlé de Stéphanie encore. Tristesse indéfinie.

Je vois très bien, de dos, les crânes de mes amies, joliment décorés de barrettes, de serre-têtes, en s’agitant dans la lumière. La vie est là, qui guette ; plus loin, la mort aussi. Je contemple leurs nuques : celle, fine et fragile de Sabine sous sa coupe mode, les beaux cheveux soyeux d’Isabelle qui flottent. Et je sais – moi seule en cet instant – qu’un jour, fatalement, s’immobiliseront ces têtes insouciantes et légères. Cruel privilège de voir, en cette belle nuit d’été, au delà de leur joie, leur éphémère éclat. Stéphanie m’a appris cela.

Leurs gloussements, leurs petits cris de souris fusent ; elles sont épargnées.

Lumière du thé, été. Bruits de mâchoires, de pieds. Plaisanteries, rires, rires.

 

 

« Alors, c’est le grand départ ? Tu as besoin d’aide pour tes bagages ?

— Merci ma sœur. Mon père est venu hier les chercher, il me reste juste un petit sac.

— On a voulu passer la dernière nuit avec ses camarades ? »

La petite sœur Clémence sourit d’un œil taquin. Des racines blanches à demi-dissimulées sous son voile, la disent la plus âgée de l’équipe éducative. C’est ma religieuse préférée, celle qui provoque en moi de ces accès subits de tendresse comme j’en éprouve parfois envers les animaux, les vieillards, les enfants.

« Ah, sœur Clémence, c’est dur de quitter le foyer !

— Une page qui tourne, et oui. Elles tournent d’elles-mêmes, tu sais, et elles servent un but bien précis, pour chacun d’entre nous. Vas, tu ne seras pas oubliée. De beaux projets ? »

La malice soudaine dans ses yeux renvoie une image vieille à présent de plusieurs semaines. Benoît dans l’uniforme de son école, poursuivi par une horde de robes grises :

« Monsieur, monsieur ! Vous devez demander la jeune fille à la Porterie ».

Certes, on l’avait remarqué ; sans déplaisir, du reste, car il est de bonne augure de refermer la lourde porte sur une pensionnaire dont l’avenir semble prometteur.

« Bah, tu verras bien avec le temps…Il ne faut rien précipiter. Tu continues tes études ?

— Un an aux États-Unis, ma sœur. J’ai obtenu un poste d’assistante de français, quelques heures par semaine, à Boston. Ce sera une bonne expérience. Ensuite… »

Un petit vent défait quelques mèches de mon chignon dont la trop grande finesse annonce la ruine prochaine.

« Tu es bien belle…

— Je suis invitée à une soirée. On vient me chercher. »

Comme pour confirmer mes dires, l’appel de l’interphone emplit le hall tout proche.

« Gabrielle Lepage, Gabrielle Lepage. »

Benoît est là, en uniforme à nouveau. Un petit groupe de résidentes traverse la cour en direction de l’autre bâtiment. Nous ne nous sommes jamais particulièrement liées mais la vue du sac de voyage annonçant un départ, celle plus intéressante encore d’un garçon, me vaut bientôt la plus grande considération.

« Tu pars, Gabrielle ? Définitivement ? »

J’embrasse ces quasi-inconnues.

« Bonne chance alors ».

Ma fidèle Isabelle, après avoir mis tout son talent à l’élaboration de ma coiffure, est allée dormir une heure avant de sortir elle aussi. Je quitte donc ces lieux, symboles de si vifs attachements, avec pour ultime vision ces trois visages à peine remarqués durant ces deux années.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant