Jean Genet problématique des masculinités dans Haute Surveillance

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C'est en utilisant des critères propres à l'univers du "genre masculin" que l'on peut délimiter les différentes séquences de la pièce "Haute surveillance" et en précisant les relations entre les trois protagonistes que l'on peut voir s'agencer les caractéristiques des masculinités tout au long du drame. Genet dans la dernière version de sa pièce en 1985, a procédé à un rétrécissement du texte, du jeu et du drame qui, paradoxalement, lui a permis de concentrer encore plus l'enjeu de la pièce sur la recherche de leur identité masculine par ces trois hommes enfermés dans la raideur de leurs convictions.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296325319
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Jean Genet: problématique des masculinités dans Haute Surveillance * L'homme déplié

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Paule Plouvier
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Paule LEJEUNE, Germinal, un roman antipeuple, 2002. Marcel BOURDETTE-DONON, Le rythme du corps, 2002 BrigitteGAUTIllER, Harold Pinter: le maître de lafragmentation, 2002. Brigitte GAUTHIER, Harold Pinter et les dramaturges de la fragmentation, 2002. Marie-Agnès PALAISI-ROBERT, Juan Rulfo: l'incertain, 2003 Paul GIFFORD, Robert PICKERING, Jürgen SCHMIDT-RADEFELDT, Paul Valéry. A tous les points de vue, 2003. Pierre N'DA, L'écriture romanesque de Maurice Bandaman, 2003. Haiying QIN, Segalen et la Chine, 2003. Dominique GROSSE, Jean GIONO violence et création, 2003 Pierre N'DA, L'écriture romanesque de Maurice Bandaman ou la quête d'une esthétique africaine moderne, 2003. Nicole THATCHER, Charlotte Delbo: une voix singulière. Mémoire, témoignage et littérature, 2003. Joëlle STRIKE, Albert Memmi, 2003. Marcel BOURDETTE-DONON, Queneau. Le trouvère polygraphe, 2003. Céline DHERIN, Dominique Fernandez ou le Plaisir, 2003. Association européenne François Mauriac, Sylvie Germain, rose des vents et de l'ailleurs (textes réunis par Toby Garfitt), 2003. Brigitte GAUTHIER, Entretiens sur l'ère de la fragmentation: dramaturges et cinéastes de l'antipsychiatrie, 2003.

Jean Antonin Gitenet

Jean Genet: problématique des masculinités dans Haute Surveillance * L'homme déplié

L'Harmattan 5-7, rue de rÉcole-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur: Réflexions sur l'univers homosocial dans Splendid's de Jean Genet. L 'homme divisé. L'Harmattan,2002

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4619-5

SOMMAIRE AVANT-PROPOS REPÈRES CHRONOLOGIQUES
CHAPITRE 1 : UNE HISTOIRE DE "TANTE"

9 11
15 16 22

1.1 DE LA MASCULINITÉÀ L'IDENTITÉ MASCULINE 1.2 LA MASCULINITÉ: DOUZEPOINTSDE VUE CRITIQUES

CHAPITRE 2 : LE JEU DES JULES 2.1 2.2 2.3 2.4 HOMME,HOMOSOCIALITÉ ETHOMOSEXUALITÉ RUPTURES, RYTHMES TPULSATIONS. E TERRITOIRES, PLATEAUXTGLISSEMENTS E ANALYSE DESSÉQUENCES 2.4.1 Séquence 1 : Jules-la-terreur 2.4.2 Séquence 2 : Monsieur, Madame 2.4.3 Séquence 3 : Le masculin féminin 2.4.4 Séquence 4 : En mal de masculin 2.4.5 Séquence 5 : Cherchez lafemme I 2.4.6 Séquence 6 : La petite salope 1 2.4.7 Séquence 7 : Le mal du mâle 2.4.8 Séquence 8 : Cherchez l 'homme I 2.4.9 Séquence 9 : Pas mac, le mec I 2.4. 10 Séquence 10 : La mâle menace 2.4.11 Séquence 11 : Le masculin masculin 2.4.12 Séquence 12 : Messieurs 2.4.13 Séquence 13 : Jules-la-mort

39 40 44 46 51 51 54 57 61 64 67 69 72 76 79 83 87 92 95 96 100 101 110 110 112 115 121 122 126 127 132

CHAPITRE 3 : LA GÊNE DE GENET 3.1 REMANIEMENT, MANIE ETACTE MANQUÉ 3.2 RATURES, ATAGES TREMAKE R E 3.3 FEMME,FÉMINITÉ TEFFÉMINATION E 3.4 ANALYSE DESRETOUCHES DANSHS85 3.4.1 Séquence 1 : Expansion et transmutation 3.4.2 Séquence 2 : Dépréciation et inconséquence 3.4.3 Séquence 3: Ambiguïté et sous-entendu 3.4.4 Séquence 4 : Suppression 3.4.5 Séquence 5 : Reformulation et pliure 3.4.6 Séquence 6: Écriture de la séduction 3.4.7 Séquence 7 : Dédoublement et renversement 3.4.8 Séquence 8 : Comprimage et rétrécissement

......

3.4.9 Séquence 9 : Atténuations 3.4.10 Séquence 10: Occultation et défiguration 3.4.11 Séquence 11 : Dépliage et déprogrammation 3.4.12 Séquence 12: Distorsion 3.4.13 Séquence 13 : Chute et apories CHAPITRE 4 : L'HISTOIRE DU "LILAS"

135 139 142 147 148 153
155 158 171

4.1 Du "BAGNE INTIME" ET DU "LILAS" 4.2 LE RÉTRÉCISSEMENT: TROISASPECTS REPÈRES BmLIOGRAPHIQUES

8

AVANT -PROPOS

Genet a très certainement terminé la rédaction de Haute Surveillance (encore intitulée Pour la Belle) au début de l'année 1944, puisqu'il en parle à Olga Tchekelievitch dans une lettre1 qu'il lui adresse le 31 janvier 1944. Il a certainement terminé ou presque terminé Pour la Belle le 1er mars 1943, puisqu'il l'inclut dans le contrat de publication2 qu'il passe avec Paul Morihien. C'est peut-être même Pour la Belle que François Sentein a découvert dans la pile de manuscrits entassés dans la chambre d'hôtel de Genet, lorsqu'il lui a rendu visite3 dans la seconde moitié du mois d'octobre 1942. Genet avait sans doute, pendant ses six mois de détention à Fresnes, en 1942, eu le temps d'écrire le premier manuscrit de Pour la Belle, avant de retourner en prison4 pendant l'été 1943. Et, quand il assiste à la première représentation de Haute Surveillance, le 26 février 1949, même s'il n'est plus détenu, Genet se trouve encore dans les rets de la Justice, puisque sa grâce et sa remise de peine ne lui seront définitivement accordées par le Président de la République que le 12 août 1949. Genet a donc écrit cette pièce en détenu et en condamné. Genet a permis une prépublication de son manuscrit dans le numéro de mars-avril 1947 de la revue La Nef après avoir retouché au moins cinq fois ce texte jusqu'en décembre 1946. C'est Gallimard qui publie la première édition publique de Haute Surveillance en mars 1949, quelques semaines après la première représentation de la pièce. C'est aussi à Gallimard qu'incombe l'édition corrigée de la "version définitive" en 1965, édition qui fera partie du Tome IV des Oeuvres Complètes de Jean Genet, éditées par Gallimard en 1968. Haute Surveillance, malgré la note écrite fin 1967 par Genet qui souhaitait que "...cette pièce soit reportée, comme une note ou comme un brouillon de pièce, à la Jin du Volume IV", prendra place dans le théâtre de Genet, même si pour nombre de commentateurs elle n'a jamais fait partie de ce qu'ils nomment les "grandes pièces". Il faudra attendre 1988, pour
1 Genet, Lettres à Olga et Marc Barbezat (1988:43) 2 Dichy (1988 :207) 3 Ibid. (1988:201) 4 Ibid. (1988:211 sq) 9

qu'après une ultime ré-écriture en août 1985 et la mort de l'écrivain deux ans auparavant, la pièce rejetée par Genet soit éditée comme "nouvelle version" dans la collection Folio de Gallimard et précédée de l'avertissement suivant: "...Jean Genet en a remanié le texte en août J985 en vue de la présentation de cette nouvelle version dans une mise en scène de Michel Dumoulin. C'est cette dernière version qu'il souhaitait voir publiée et représentée à l'avenir". Genet a donc aussi écrit cette œuvre en insatisfait. Entre 1942 et 1986, Genet n'a jamais caché son homosexualité; mais il n'a pas écrit avec Haute Surveillance une pièce homosexuelle, comme l'affirme White5; il l'a écrite en homosexuel. C'est la seule chose que l'on puisse se permettre d'afftrmer pour ne préjuger en rien des rapports qu'entretiennent les trois protagonistes de ce drame et pour laisser parler le texte des répliques. Genet, "détenu, écrivain insatisfait, homosexuef': voilà les trois vecteurs qui ont donné à notre analyse des deux dernières versions de Haute Surveillance leur direction, leur sens et leur modulation. Et puisque le texte de Genet n'en finit pas, depuis plus d'un demi-siècle, d'errer entre les lignes et les expressions de sa propre texture, nous avons entrepris de sillonner les deux dernières versions de Haute Surveillance, parcourant les territoires dans lesquels fuient et se réfugient, déambulent et dégringolent, surgissent et se cachent le condamné et le condamnable, le recherché et le décelable, le sexué et l'indécidable de ce qui fait "la forme provisoire de l'identité de tous les hommes"6, comme l'écrivait Genet en 1967. Nous pensons que Haute Surveillance va à l'essentiel de l'univers genétien qu'est le problème du Masculin, et, sans en faire "l' emb lème de sa dramaturgie", nous voudrions dans le présent ouvrage, qui constitue la version allégée, revue et corrigée d'un rapport de recherches 7,montrer pourquoi et comment cette pièce et ce problème constituent néanmoins l'alpha et l'oméga de son théâtre.
5 cf la préface de White à Fragments... et autres textes de Genet (1990:23) 6 cf Genet "Ce qui est resté d'un Rembrandt déchiré en petits carrés...," Oeuvres Complètes, Tome IV, page 24 7 cf Gitenet (1999a) 10

REPERES CHRONOLOGIQUES La chronologie est "la science de l'ordre des temps et des dates", c'est-à-dire de la transmission ordonnée des dates et des évènements connus de la vie, quand elle s'applique à un être humain. La biographie est l'art d'interpréter les données de la chronologie en vue de donner une certaine perspective à la vie d'un être humain. D'un côté, nous avons lu l'Essai de chronologie de la vie de Genet entre 1910 et 1944 élaboré par Albert Dichy & Pascal Fouché (DFI989), "l'Agenda Imaginaire de Jean Genet (19441986)", constituant le second volet de l'ouvrage de Jean-Bernard Moraly (MI988), ainsi que l'histoire succincte de l'édition de Haute Surveillance par Pierre-Marie Héron (H1993). De l'autre côté, nous avons lu les plus récentes biographies de Genet, celles de Moraly (M1988) et de White (W1993) et, dans un contexte plus spécifique, celle de Stewart-MacGregor (SMGI993). C'est en nous fondant sur ces ouvrages que nous pouvons, malgré les zones d'ombre et d'incertitude, établir les repères suivants, pour ce qui est de Haute Surveillance.

. vers le 10 septembre, d'après Sentein, Genet donne à dactylographier une pièce en un acte (SMG:I05)
. en décembre, Genet remet à Sentein, la "pièce en question" (SMG: 105)

1942

. d'après Sentein, cette pièce était Haute Surveillance (SMG:I05), mais en est-on complètement sûr? (W:241)
1943 en janvier, Sentein apprend de la bouche de Jean Marais que Cocteau n'avait guère apprécié la pièce (SMG:I05)

.
.

le 1er mars, Genet signe pourtant un contrat d'édition

de plusieurs manuscrits, dont celui de Pour la belle avec le secrétaire de Cocteau, Paul Morihien (DF:207) (W:215) 1944

.

en janvier-février Genet demande à Olga Barbezat de Il

lire, entre autres, la première version de Haute Surveillance (encore intitulée Pour la belle) (W:252) 1945

dans une lettre à Charles Henry Ford, non datée, Genet semble avoir fait référence à Haute Surveillance (W:303304)

.

.
1946

Genet aurait présenté aussi son manuscrit à l'éditeur

Marc Barbezat (H)

. au début de l'année, Genet propose encore à Marc Barbezat de publier Haute Surveillance dans le numéro 12 de sa revue L'Arbalète (H) . mais en mai, c'est le manuscrit des Bonnes qui y est publié (H)
en décembre Genet est en possession d'une nouvelle version de Pour la belle et, ce même mois de décembre, il est également en possession d'une version intitulée Haute Surveillance, l'une et l'autre dédiées à Lucien Sénémaud. Ces deux versions constituent les cahiers 3 et 4 de la Carlton Lake Collection (W:315). 1947

.

. le 19 janvier, Genet fait une lecture de Haute Surveillance à Roger Stéphane, lors d'un dîner chez lui (H) (W:313) . le 27 janvier, Genet cède les droits de publication de Haute Surveillance à Jean-Jacques Pauvert, limités à une édition de luxe hors commerce tirée à 60 exemplaires (dont 52 nominatifs) (H) .
le texte de Haute Surveillance paraît en

"prépublication" dans les numéros 28-29 de mars-avril de la revue La Nei(H)

. le 27 juin, Haute Surveillance, "le plus mauvais livre de Genet", d'après Jean Paulhan, remporte le Prix de la Pléiade (H) (W:313)
12

1949

26 février, première représentation de Haute Surveillance, mise en scène par Jean Marchat au Théâtre des Mathurins (W:362) (M:219), en même temps que Léonie est en avance ou le mal joli de Feydeau. C'est dans le programme de cette représentation que Genet a écrit que" « Haute Surveillance» pourrait encore s'intituler « Préséances »".

.

. en mars, publication officielle de Haute Surveillance chez Gallimard (H)
. Genet rédige une nouvelle version de Haute Surveillance pour la première allemande de la pièce au Studio Bühne de Kiel (11 janvier 1960) (M:242) . Haute Surveillance publié à Hambourg chez Merlin verlag (M:246)
1962 1957

.
.

aux États-Unis, on demande les droits de Haute
pour le cinéma (M:263)

Surveillance

1965

publication
chez Gallimard

de "l'édition

définitive"

de Haute

Surveillance

1967

.

à la fm de l'année, Genet fait parvenir une "note

écrite" à Gallimard "Sur Haute Surveillance" pour récuser partiellementla valeur de sa pièce

. publication de Haute Surveillance dans le Tome IV des Œuvres Complètes de Jean Genet chez Gallimard . en août, pendant trois semaines, Genet retouche le texte de Haute Surveillance aidé du metteur en scène Michel
13 1985

1968

Dumoulin et d'un assistant (W:613) (M:337) 1988

en mai, Michel Dumoulin donne une représentation de la "nouvelle version" de la pièce à l'Université de New York (W:316) publication de la "nouvelle version" de Haute Surveillance dans la collection Folio (No 1967) de Gallimard 1999

.

.

en mars, vente publique à Paris de manuscrits de Genet appartenant à Marc Barbezat, dont une version non datée de "Pour la Belle", pièce en 3 actes.

.

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CHAPITRE 1 : UNE HISTOIRE DE "TANTE"

L'hétéronormativité Haute Surveillance

dans certains commentaires de

"En un sens, Genet est un constructiviste social absolu comment se débarrasse-t-on d'une essence (ou au pis-aller, comment change-t-on d'essence) ? De façon intéressante, Genet répond à cette question par un jeu complexe de relations. L'essence est en effet comme de l'être gelé en bloc, mais elle n'a qu'une existence relationnelle. "

Leo Bersani Homos. Repenser l'identité, page 197

15

Qu'est-ce qui a donc tant gêné les critiques dans Haute Surveillance? Pourquoi aucun d'entre eux n'a-t-il entrepris de débusquer le Même dans le Même pour ne s'intéresser qu'à l'Autre dans le Même? Pourquoi ont-ils été obnubilés par la catégorisation à outrance fondée sur le couple homosexuel vs hétérosexuel, sans penser à ce qui, de toute évidence, fonde l'indifférenciation de cette catégorisation même, à savoir le Masculin? Pourquoi n'ont-ils pas remarqué ce qui unit ces trois hommes: leur quête de la Masculinité? Pourquoi n'ont-ils pas situé leur dialectique de la différence dans l'analyse des "territoires du Même" et essayé de décoder dans cette pièce si peu anodine les stratégies de la "domination masculine" mise en doute par les mâles eux-mêmes? Pourquoi n'ont-ils pas pu voir et comprendre que c'était encore affirmer sa masculinité, quand on est un homme, que de la dénier, de la dévier ou de la déjouer, que l'on soit homosexuel, hétérosexuel ou bisexuel? Pourquoi ont-ils d'ailleurs voulu voir de la sexualité là où il n'y a que la présence symbolique du pouvoir de fascination et du désir de domination de l'homme sur l'homme? Ne serait-ce pas leur conception essentialiste du masculin qui les a empêchés de pénétrer dans la dialectique éminemment moderne et actuelle, en ce début de XXIièmesiècle, de la masculinité des héros genétiens ?
1.1 De la masculinité à l'identité masculine

Deux conceptions du masculin semblent s'opposer, depuis quelques décennies, tant sur la scène des études féministes que sur celle des études gays et lesbiennes. Nombre d'études y ont été directement ou indirectement consacrées. Les thèses purement essentialistes et les thèses constructivistes s'affrontent, donnant à la masculinité le privilège d'être remise en question et par là de mieux en mieux être cernée dans sa spécificité. Les essentialistes voient dans le masculin le genre biologique d'un "être humain de sexe mâle" et dans la masculinité tout un réseau de relations entre les mâles, avec tout ce que cela comporte de pratiques symboliques, sociales et morales, légitimes ou non, de domination sur les autres mâles et sur les "êtres humains de sexe féminin". Le sexe et le genre sont défmis dès le départ, et toute atteinte d'ordre symbolique, social ou moral à cette norme est considérée comme déviance, délinquance ou perversion. 16

C'est la position de la conception hétéronormative traditionnelle du masculin, celle qui, depuis Sartre, a voulu expliquer par l'homosexualité la masculinité des hommes de l'univers carcéral que Genet a tenté de décrire dans Haute Surveillance. Cette masculinité a un statut sociologique ou anthropologique particuliers: pour le travail de décodage du lecteur, elle serait ce qu'Umberto Eco nomme une "structure idéologique"g; pour le travail d' encodage du dramaturge, elle serait ce que Pierre Bourdieu désigne par "habitus social"9, c'est-à-dire une sorte de comportement symbolique, social et moral stéréotypé, "loi sociale incorporée", sur lequel hommes et femmes s'accordent et fondent leur désaccord. Les constructivistes voient aussi dans le masculin un sexe et un genre, mais pour eux, la dimension sociale du genre est première et définit le sexe. Un "être humain de sexe mâle" n'est donc pas obligatoirement, partout et toujours, de "genre masculin" ; tout dépend des rapports de domination symbolique, sociale ou morale dans lesquels il se trouve, avec lui-même et avec les autres, et selon lesquels il œuvre. Le masculin devient un devenir dont l'avenir n'est jamais perçu selon les schèmes réducteurs de l'hétéro- ou de l'homosexualité, la sexualité étant un comportement performantiel par excellence: le genre n'est pas lié au sexe, ni au nom, ni à l'apparence, mais à ce que l'être humain fait de son sexe, de son nom ou de son apparence. Pour les constructivistes l'homosexualité n'est alors qu'un avatar de l'hétérosexualité, ou vice versa, et les valeurs symboliques, sociales et morales de la sexualité ne peuvent plus définir l'interprétation normative des comportements masculins, par exemple. La conception du masculin et de la masculinité que Genet montre, emploie et déploie dans Haute Surveillance dépasse, en fait, le clivage hétérosexualité-homosexualité. Les hommes qu'il y présente sont des hommes, certes, et même, pour ce qui est de Boule de Neige et de Yeux Verts, définis dans leur spécificité de mâles, c'est-à-dire dans leur virilité. Mais qui sont Lefranc et Maurice? On a trop vite fait de Maurice un
8 La structure idéologique, qu'Umberto Eco oppose au bagage encyclopédique, "se manifeste quand des connotations axiologiques sont associées à des pôles actantiels inscrits dans le texte." (1985 :229) 9 Bourdieu (1998:53-59)
17

homosexuel. Nous montrerons que Genet n'a aucunement inscrit l'homosexualité dans son texte; bien au contraire, il a placé ses hommes dans un continuum de la masculinité en acte qui, à l'époque de l'élaboration de la pièce, n'avait pas encore été abordé ouvertement, même pas par la recherche génétique. Pour Genet, le masculin, dans Haute Surveillance, n'est pas un état ou un comportement bien défini symboliquement, socialement et moralement, mais un acte redéfinissant sans cesse les relations entre ceux qui se disent hommes. Ce continuum du comportement masculin, tant sur les plans symbolique, social et moral, va de l'infra-masculin dans lequel se meut souvent Maurice, au supramasculin dans lequel évolue Boule de Neige, en passant par le quotidiennement masculin dans lequel Yeux Verts et Lefranc s'affrontent et se débattent. Nous avons étudié ci-après sous le rapport de la masculinité douze commentaires sur Haute Surveillance, parus entre 1952 et 1997, représentatifs de l'évolution de la critique genétienne. Nous avons laissé de côté les articles de journaux ou de revues, parce qu'ils fonctionnent, généralement, les uns comme des "réactions à chaud" sur les représentations de la pièce, les autres comme des études synthétiques et rarement comme des commentaires ciblés sur le texte écrit. Nous partons en effet de la fiction textuelle que représente le texte dramatique qu'est Haute Surveillance, conscient que lafictionnalisation du texte et celle de la scène doivent être "mises en regard" dans un projet d'analyse, mais intéressé avant tout par ce que Patrice Pavis nomme "la potentialité scénique du texte", même si "c'est là la conception d'une attitude philologique envers le théâtre" 10.Pour nous, Haute Surveillance, comme des milliers d'autres pièces de théâtre, a d'abord existé comme production textuelle unique pouvant donner naissance à d'innombrables mises en scène. Mais ce qui reste, après toutes ces mises en scène, pour tout un chacun, lecteur, spectateur ou metteur en scène, c'est le texte de Genet, incontournable et tout puissant logos pour quiconque entend respecter le dit et découvrir le non dit. C'est dans cette perspective herméneutique que nous privilégierons le statut textuel de Haute Surveillance et que nous lirons les commentaires de ces critiques
10 Pavis (1996:354 sq)

18

sous le rapport de la Masculinité, c'est-à-dire en essayant de découvrir, à chaque fois, la structure explicative dans laquelle le critique place le système de relations existant entre les héroshommes. Pendant plus d'un quart de siècle, les lectures de Haute Surveillance nous ont inculqué une grille de décodage plus ou moins explicitement homosexuelle du conflit entre les trois hommes qui s'affrontent dans ce drame. Pourquoi ces critiques littéraires ont-ils appliqué une telle grille hétéronormative à la lecture des textes de Genet? Nous pensons que nous avons affaire à une double contamination cognitive: une contamination externe par l'application explicite d'un modèle d'explication inadapté, en l'occurrence le modèle hétérosexuel du "couple"; une contamination interne par l'application implicite d'un modèle d'encodage précédemment utilisé par Genet, en l'occurrence celui de la "tante". D'une part, le modèle d'interprétation sartrien se développe à partir de ce que Sartre nomme "l'argument d'un drame liturgique" applicable et appliqué autant aux faits de l'existence de l'homme Genet qu'aux productions écrites de l'écrivain Genet. Ce type de critique que l'on a appelé "existentialiste" a une valeur certaine, mais pourtant elle semble, dans le cas de Genet, avec une multitude de détails et de raisonnements psychologisants, ne vouloir qu'expliquer l'homme par l'œuvre et ne pouvoir que valider les dits et les non-dits de l'œuvre par la biographie. C'est pourquoi, semble-t-il, l'analyse de Sartre semble avoir fonctionnée comme "argument d'autorité", procurant aux commentateurs postérieurs une légitimité que l'on a eu du mal à remettre en question. Selon l'analyse qu'en ont fait Maurice Mouillaud et Jean-François Têtu (1989:181), ce type d'argumentation fondée sur le discours d'un autre "est parfaitement susceptible de fonctionner comme preuve qui sera acceptée comme valide pour une époque donnée, une société déterminée, une collectivité particulière". Dans la perspective qui était la sienne, Sartre n'a sans doute pas eu tort de lire et d'interpréter les écrits de Genet comme il l'a fait, c'est plutôt les commentateurs "sartristes et sartrisants" qui n'ont pas eu la capacité ou le courage de situer leur propre lecture de Genet en regard de celle de Sartre; ce qui a fait dire d'ailleurs avec raison à 19

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