Journal d'une histoire d'amour

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Quand je les ai rencontrés, je ne connaissais rien encore. Ni de la vie, ni des expériences, ni de ce que l'un et l'autre étaient capables de m'apporter. J'ignorais qu'il me restait tout à apprendre, tout à connaitre. Et j'étais loin de me douter, que rien dans mes aventures, ne me plairait jamais plus, que l'intense bonheur d'avoir tout vécu à leurs côtés. Je n'imaginais pas qu'il me fut possible de tout ressentir, si vite, si fort, si intensément. Et je supposais encore moins que se trouverait bientôt sur ma route, la seule expérience, capable de me changer davantage. C'est en me cherchant moi-même, que je l'ai trouvé. Peu à peu, il a fait s'envoler, les saveurs, les promesses, les paroles et les mots. Il m'a fait oublier ce que je voulais être. Répétant, sans cesse, que j'étais mieux, encore. Il m'a présenté son monde. Il a voulu à me comprendre. Il m'a protégée, m'a dévoilée. Et sans que je ne sache comment... J'ai commencé à l'aimer. "Journal d'une histoire d'amour" est, comme son titre l'indique, une romance... principalement. Car c'est également un roman initiatique sur l'adolescence, sur les moeurs des jeunes aux États-Unis, sur cet univers codifié et parfois aliénant que représente le lycée, la quête de popularité, les premières soirées et leur cortège d'alcool, de musique, de sexe et de drogue. Anne-Claire Chillan relate avec beaucoup d'humour, de sensibilité et de réalisme la découverte de ce monde et l'initiation aux jeux de l'amour et de l'apparence, puis la stabilisation et le bonheur, en un mot une entrée dans la vie d'adulte.
Publié le : jeudi 28 mars 2013
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Source : http://www.publibook.com/librairie/livre.php?isbn=9782342004519
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342004519
Nombre de pages : 526
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Journal d’une histoire d’amour
Anne-Claire Chillan












Journal d’une histoire d’amour























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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2013



À mon père pour le merveilleux exemple de
fiabilité, qu’il a été pour moi, toutes ces années.

À ma mère, sans l’affection de laquelle,
j’aurais bien souvent flanché.

Et à leur dévotion, l’un pour l’autre, qui m’aura inspiré
la ténacité de mes héros et fait comprendre que,
pour qui sait aimer comme il faut, l’amour peut être,
tant un merveilleux sentiment, qu’un inestimable cadeau.




« Sais-tu pourquoi je t'aime, et quelle main cachée
Retiens mon âme au char où tu l'as attachée,
Pourquoi je me plains tant dans tes bras, et ressens
Quelque chose de plus que l'ivresse des sens ?
C'est qu'il est, vois-tu bien, certaines destinées
Par des liens secrets l'une à l'autre enchaînées :
C'est qu'il peut arriver, parfois, que deux esprits
Se soient du premier coup reconnus et compris »
Extrait de Déclaration – Felix Arvers




Avant-Propos



Il était très tard ce matin-là. Et j’imaginais, comme toujours, les bruits du quotidien comblant la
vie de mon quartier. Des mères de famille préparant le petit déjeuner, des enfants et des
adolescents s’apprêtant pour l’école ou le lycée. Une voiture ou deux, manœuvrant sûrement déjà, dans
une allée de garage ou une entrée. Des pères, prêts à aller au travail, pour assurer le confort de
tous, comme on le disait quelques fois.
Pourtant, si j’imaginais ces bruits, plutôt que de les entendre, c’était parce que, comme à mon
habitude, j’avais renoncé à ouvrir les volets de ma chambre.
Ils demeuraient, hermétiquement clos, comme depuis plusieurs jours déjà.
Les différentes couleurs qui teintaient le ciel, aujourd’hui, ne m’intéressaient pas. Pas plus que
le soleil – sûrement voilé, à cette époque de l’année.
Je préférais, cent fois encore, rester murée au sein d’une solitude qui m’était devenue bien trop
chère. Car il n’y avait qu’ainsi, que je me sentais coupée du monde. Allongée là, dans le noir, sans
mes parents, sans ma petite sœur, sans personne à qui rendre de comptes.
Mon introversion ne m’avait jamais vraiment fait de mal. J’avais toujours été comme ça :
casanière et très peu sociable. Au grand dam de tous ceux qui m’approchaient.
Tout psychologue relativement bien formé, aurait pu mettre ce choix, sur le compte d’une crise
d’adolescence passagère. Un diagnostic qui – en plus d’être clairement bâclé pour ce qu’il coûte en
heures de thérapie et en dollars – serait tombé, comme neuf fois sur dix, complètement à côté de la
plaque.
Ces médecins – diplômés de surcroît – ne semblaient pas avoir compris que la majorité des
troubles inhérents à l’être humain, ne se manifestaient pas subitement à l’apparition de la puberté.
Bien au contraire.
Car d’aussi loin que je me souvienne, mon entourage – excluant ma famille – n’avait toujours
compté que deux personnes : Ma meilleure amie, Emma Webber qui, étant donné nos points
communs négligeables, n’avait atteint ce statut que grâce à sa persévérance, à la limite du harcèlement
et mon voisin, Ryan Gordon.
En ce qui nous concerne, Emma et moi, notre amitié (ou toute relation s’en approchant), est
née au fil des années.
Elle était – pour ainsi dire – inévitable.
Nos mères travaillaient ensemble, dans l’une des principales sociétés d’apports énergétiques,
de la ville. Elles avaient sympathisé à la minute où elles s’étaient croisées – douze ans auparavant.
Dès lors, tout avait été prétexte à ce qu’elles se rencontrent hors du bureau. Que ce soit lors des
dîners improvisés – durant lesquels Emma et moi jouions avec nos services à thé – lors des sorties
au parc, où nous avions toutes les deux appris à faire du vélo – ensemble ! – ou lors des après-midi
shopping qui avaient vu défiler depuis nos robes fleuries à cols brodés, jusqu’à nos premiers
soutien-gorge.
J’avais toujours considéré son arrivée dans ma vie, comme un dommage collatéral.
Merci maman…
Et malheureusement pour moi, j’étais persuadée d’avoir à la supporter jusqu’à la fin de mes
jours.
11 Cela ne relevait, bien sûr, pas d’un choix. À vrai dire, il n’y avait que ma nature, qui entravait
mes décisions. Parce que je détestais froisser, blesser ou vexer tous les gens qui m’entouraient.
Un travers des plus handicapants.
Ainsi, n’avais-je jamais pu, me résoudre à dire, à cette fille, que je fréquentais quasiment
depuis le berceau, que j’aurais tout donné pour qu’elle sorte de ma vie.

Mais, l’histoire ne s’arrêtait pas là. Malheureusement pour moi. Car la fatalité avait un humour
détestable. La fatalité, ou la chute des prix sur l’immobilier. Peu importe. L’un ou l’autre ayant, de
toute façon, ajouté, à ma petite existence, une deuxième source de tourments.

Quelque temps auparavant, la maison avoisinant la mienne – vide, pendant deux longues et
belles années – avait accueilli la famille Gordon. De ma chambre étant, j’avais suivi l’installation de
mon Enfer personnel dans son entier. Meuble après meuble, rideau après rideau, j’avais regardé
cette famille construire son nid, juste sous ma fenêtre.
Je n’avais réellement su quels seraient les habitants de cette maison que trois jours après que le
panneau « À vendre » ait disparu.
Le père, un homme blond, trapu et aigri, était venu sans personne, le premier jour, puis
accompagné des déménageurs, le second. Pendant ces quarante-huit heures, que je bénis encore, je
m’étais laissée aller à penser qu’il emménagerait seul et qu’il serait sans réel danger pour mes
habitudes. Et bien qu’au fur et à mesure que se déchargeait le camion, j’avais pu apercevoir un
ballon de basket, un télescope, un bureau et quelques affiches de base-ball, je m’étais réfugiée,
recluse dans ma réalité alternative, persuadée qu’elle pourrait avoir une incidence quelconque sur
le cours des choses.
Mais que nenni.
Ryan arriva le lendemain matin, dans une Chevrolet bleu criard et accompagné de sa mère.
Une femme joyeuse, à la différence de son époux. Peut-être même trop. Et cela m’inquiétait.
Contrairement aux deux autres, elle semblait réellement heureuse de son emménagement et je
me surpris à prier – de toutes mes forces cette fois – pour qu’un événement majeur, puisse
empêcher ma mère, de la croiser.
Les jours passèrent pourtant, sans que l’une ou l’autre n’ait même l’idée d’une visite de
courtoisie.
Mes espoirs n’étaient peut-être pas si dénués de sens, après tout.
Je me retins, tout de même, de jubiler, pendant quelque temps, de peur que l’échéance n’ait été
que retardée. Mais les jours suivants me rassurèrent. L’emménagement se termina dans le calme le
plus complet et sans captiver qui que ce soit.
Les membres de la famille Gordon semblaient à l’aise dans leur petite vie et très peu intéressés
par ce qui pouvait se passer, dans le quartier.
La définition même des voisins parfaits !
Nous ne les vîmes que très peu, les premières semaines. Cependant, toujours d’une politesse
exemplaire, ils n’omettaient jamais d’adresser un signe de la main, à quiconque pouvait les croiser.
Et finalement, nos relations médiocres ne changèrent, que « grâce » à leur fils.

Je fis la connaissance de Ryan un samedi, alors que je revenais de la bibliothèque. Il faisait
quelques tours sur place avec son vélo et m’adressa un sourire timide alors que j’accélérais le pas,
vers mon entrée – pour l’éviter.
Mais en vain.
— Bonjour, m’avait-t-il lancé, assez fort pour qu’il me soit impossible de l’ignorer.
Je m’étais arrêtée. Contrainte et forcée.
— Bonjour.
12 — Nous n’avons pas encore été présentés.
Un oubli qu’il lui semblait, malheureusement, nécessaire de réparer.
— Je m’appelle Ryan. Ryan Gordon, avait-il continué, avec un sourire.
— Moi c’est Rosaline. Kane. Mais tu peux m’appeler Rose.

Ce n’était pas vraiment compliqué d’être sympathique. C’était juste extrêmement contraignant.
J’étais pourtant quelqu’un à qui on avait envie de parler. En général. Et si bien sûr on ne savait rien
de moi. Je n’étais pas ouvertement hostile. J’étais même agréable la plupart du temps. Seulement,
je ne voyais pas vraiment l’intérêt, de l’être tout le temps, avec les gens.
Si j’avais appris – à temps – quelques rudiments de séduction, mon physique aurait
certainement pu jouer en ma faveur.
J’étais assez jolie. Du moins, pas désagréable à regarder – un jour sur deux. Et certaines des
expressions que j’affichais – quand j’étais de bonne humeur – pouvaient réellement plaire, un peu.
Dans l’ensemble, c’était surtout mon sourire – rare et succinct – qui faisait tout mon charme –
quand il le voulait. Pour le reste, j’étais une Américaine des plus banales. Bien loin des playmates
affichées dans les magazines, ou des bimbos sans faute, que l’on pouvait voir dans les pubs pour
shampoing.
Non.
Moi j’étais jolie, sans plus. Juste assez pour finir au dos d’une boîte de céréales. Et encore. Il
aurait fallu que l’on me remarque assez pour ça.
Seuls mes yeux – verts – m’aidaient à accepter, mon innommable fadeur. Ils étaient le seul
atout, que j’arborais – vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sans faire trop d’efforts. Cependant,
ils n’avaient jamais vraiment beaucoup aidé, à ce que je sois moins transparente.
Si j’avais été un peu moins maigrichonne – disons musclée ou athlétique – peut-être aurais-je
attiré quelques regards. Malheureusement, je détestais, tout ce qui s’apparentait, de près ou de loin
à un effort physique. Je n’avais aucune force, aucune endurance et j’étais une vraie calamité en
cours de gym. Aussi traînais-je, mes malheureux cinquante-cinq kilos, d’un bout à l’autre de ma
vie, sans vraiment trop d’enthousiasme et en tâchant de ne pas me prendre les pieds, sur les
nombreux obstacles qui se dressaient devant moi.
Pour le reste, je ne me maquillais pas. Non, que je n’aimais pas ça, mais cela nécessitait, en
général, un temps, que je n’avais pas.
Mon teint – très pâle – demandait bien trop d’efforts, pour être rehaussé, et si mes cheveux –
châtains – n’avaient pas composé une si belle harmonie, avec la couleur de craie, que je supportais,
chaque jour, j’aurais trouvé, là encore, une autre excuse pour me plaindre.
Je n’intéressais pas les garçons. Pour autant, je ne m’intéressais pas vraiment à eux non plus.
Cependant, j’allais rentrer en première, cette année et comme toutes les filles de mon âge, je
commençais à y penser.

« Enchanté ».

Ryan, sur son vélo, s’était mis à faire des cercles autour de moi, les joues enflammées. Lui qui
m’avait semblé tellement ouvert à la conversation, quelques secondes auparavant, semblait celle
d’après, en complète asystolie.
J’avais mis un instant à comprendre mon erreur.
De toute évidence, il ne s’était pas attendu à ce que je lui prête attention, ou même à ce que
j’ouvre la bouche. Et si j’avais su détecter les signaux plus tôt, j’aurais pu me passer d’une
immense corvée.
Malheureusement, mon envie occasionnelle de rapports humains, semblait, m’avoir piégée.
— Moi de même, avais-je tenté.
13 Rien.
— Ta nouvelle maison, te plaît-elle ?
— Beaucoup.
— Et d’où viens-tu ?
— De l’Ohio.
« Détends-toi, je ne mords pas », avais-je pensé.
Ce qu’il avait bien fini par intégrer, au bout du compte.

J’appris ainsi que son déménagement n’était que la conséquence – malheureuse – de la
délocalisation du cabinet de son père. Un psychologue de renom.
Sa mère, elle, était assistante médicale, dans le cabinet d’un dentiste. Et bien que les
professions respectives de ses deux parents n’aient absolument rien à voir, l’une avec l’autre, c’était tout
de même grâce à celles-ci, qu’ils avaient pu se rencontrer. Lors d’un séminaire, il y a quelques
années.
Ryan était né dans la foulée.
Depuis, le pauvre avait désespérément tenté de traverser l’enfance et la préadolescence en dépit
de la phobie déroutante de sa mère, pour toutes les bonnes choses de la vie (comme les bonbons et
les cookies) et des constantes tentatives d’analyses de son père qui avait émis, à lui seul, des
dizaines de théories rien que pour son comportement envers les petites voitures, la nourriture et les
filles.

À mon sens, ils étaient bien partis pour en faire un véritable névrosé.

Pourtant – aussi étrange que cela puisse paraître – discuter avec Ryan avait quelque chose
d’agréable. Et même si, je ne pensais pas – au départ – renouveler ces moments trop souvent ; à
partir de ce jour-là, j’avais tout de même réussi à me montrer courtoise, chaque fois que nous nous
croisions dans la rue.
Au fil du temps, j’arrivai même à répondre, favorablement, à la plupart des sorties qu’il me
proposait au centre-ville, au parc ou au cinéma.
Après quelques semaines, il était devenu l’une des rares personnes, dont je n’ignorais pas les
coups de téléphone.
Bientôt, pourtant, sa compagnie me devint oppressante. Et au bout d’un an et demi – un vrai
record, dans mon cas – le supporter à mes côtés, était devenu un vrai défi, lancé à ma petite
personne.
Cela me gênait particulièrement, qu’il préfère traîner dehors, plutôt que de rentrer chez lui. Et
même si je comprenais aisément son attitude, cela ne justifiait en rien que mes propres journées, se
voient allongées de plusieurs heures.
À cause de lui, j’étais rarement à la maison, avant vingt et une heures. Ce qui, pour mes
parents, venait juste avant la prise de cocaïne sur la liste des catastrophes envisageables pour une
ado de seize ans. Une liste qu’ils avaient établie, à mon dernier anniversaire, pour – disaient-ils –
ne pas être « dépassés par la situation ».
Je m’habillais avec des couleurs bien trop gaies pour être gothique. Je ne buvais pas, je ne
fumais pas et je n’avais presque que des A à l’école.
Aussi ne s’expliquaient-ils pas, mon besoin de solitude flagrant et mon envie de plus en plus
faible de les avoir dans mon giron.
Selon eux, la drogue était la clé de tous les mystères.
La drogue et Ryan.
Intéressant.
14 L’option « solitaire » ou « casanière », ne rentrait jamais vraiment en ligne de compte, quand
ils parlaient de moi. C’était pourtant ce que j’étais. Les deux à la fois. Mais cela semblait un peu
trop dur à avaler. Surtout quand je me préparais à entamer la période de ma vie censée être la plus
agitée.

À en croire leur version, toutes les statistiques étaient déjà contre moi.
Voilà qui était rassurant.
Certaines fois, je me disais pourtant, qu’ils ne se servaient de ces raisons, que pour se préparer
au pire. Comme s’ils avaient un sixième sens, un pouvoir particulier, ou que sais-je ?
Quelque chose d’assez puissant, en tout cas, pour leur prédire – juste à temps – le tournant
radical, que prendrait bientôt, mon histoire…
15














Partie l
Automne 1996



William Sutcliffe a dit :
« Quand on a un meilleur ami,
on a besoin de rien d’autre au monde ».

Mais il a tort. Car en dépit de tout ce qu’Olivia m’a apporté,
elle a aussi éveillé à mon intérêt, des choses qui auraient très bien pu
ne jamais m’attirer.
Rosaline




1.
Nouveau départ



J’avais repris les cours depuis seulement un mois et j’étais déjà complètement épuisée.
Le lycée était supportable, la plupart du temps, mais l’apparence que je devais y avoir, était ce
qui me demandait le plus de travail. J’avais même pensé à me créer un personnage, dès la première
semaine. Pour essayer de traverser, sans encombre, les deux dernières années qui me séparaient
encore de l’Université. Malheureusement, je n’avais ni assez d’imagination, ni assez de goût, pour
inventer quelqu’un d’original, ou même, d’un tant soit peu, intéressant.
J’avais donc abandonné l’idée.
Ici, je n’avais pas à demander à être seule, je l’étais. Et bien que je dusse me faire à cette
insupportable idée, Emma était, maintenant, mon unique compagnie.
Merci à la demi-douzaine de cours que nous avions en commun.
Beaucoup des élèves ici, s’étaient fondus dans un moule, depuis trop longtemps. Peut-être
même avant de s’inscrire, ou de connaître les lieux.
J’avais comme l’impression, parfois, que l’on ne m’avait pas informée du changement radical
qui était censé se produire au milieu de l’adolescence.
J’aurais dû être plus attentive.
Depuis le début des cours – à croire que je m’ennuyais vraiment ! –, je n’avais cessé d’observer
les gens. De les analyser. De les décortiquer. Encore et encore. Plusieurs fois pour certains. Ce qui
était loin d’être une tâche trop difficile, étant donné le peu d’élèves que comptait le Lycée Lincoln.
Cinq cent trente-huit, pour être exacte. Un trou de souris.
De toute la ville de Pittsburgh, mon établissement était certainement celui qui avait le registre
le moins dense. Mais comme pour tous les lycées d’Amérique, celui-ci n’échappait pas à la règle
la plus simple : Sur une moyenne de cent élèves, il était obligatoire, qu’une minorité, passe
inaperçue aux yeux des autres.
Et, bien sûr, j’étais devenue reine dans l’art d’être invisible.
Pourtant, cela ne me dérangeait pas. Pas tout le temps en tout cas. Pas quand je réussissais à
oublier, à quel point mon quotidien était morne et dénué d’intérêt.
Durant mes plages d’ennui, j’observais, je notais. Je compartimentais. Chaque élève dans un
groupe et chaque groupe à sa place.
Et, aujourd’hui, j’étais sûre de ne plus avoir aucun rangement à faire.
Le lycée avait sa propre logique. Moi, je pouvais la retranscrire, par cœur, désormais.
La majorité des élèves, faisaient partie du groupe humain de base.
Le seul nécessaire, à ce que l’élite puisse avoir une carpette sous les pieds, quand cela lui était
indispensable.
Dans ce groupe, personne n’avait de talent particulier – ou avait trop peur de le montrer. Les
styles vestimentaires ne répondaient à aucun fil conducteur, mêlant sans trop de goût, les T-Shirts
publicitaires, aux jeans élimés, les jupes à la hauteur mal définie et les corsages rarement assortis.
Les férus de maths, les membres du club d’échec et de celui de physique étaient en bas de la
chaîne alimentaire. Certains, comme enfermés dans une secte, d’autres, encore persuadés, qu’une
19 de leurs découvertes, durant une heure perdue, au lycée, pourrait changer la face du monde et les
aider à se faire accepter.
Mais ils nageaient en plein rêve. Comme tous les autres d’ailleurs. Arborant un subtil détail –
comme un piercing dans le nez, un nouveau brillant à lèvres, ou un pull un peu mieux tricoté –
bref, tout ce qui servait à dire « j’aimerais que l’on me remarque » bien que personne n’ose
s’imposer.
Et si toutefois le miracle se produisait, si l’impossible était envisagé, si la mode était adoptée,
l’heureux… gagnant, grimpait d’un niveau. La plupart du temps malheureusement, ce bond en
avant, ne le propulsait guère plus loin que dans la case de l’« original-timbré », d’où il pouvait
admirer – non sans frustration et dégoût – les membres de la catégorie sociale numéro trois, se
vanter d’une nouvelle trouvaille et s’en attribuer tout le mérite.

Ah… La catégorie numéro trois. Ma préférée.

Celle que j’aurais pu appeler « meneurs-suiveurs-et-receveurs-en-action » si cela avait mieux
présenté sur le papier. Elle était composée de l’élite. Des filles les mieux coiffées, les mieux
chaussées, les mieux habillées. Les plus populaires, en somme. Les plus intéressantes aussi. Si
personne ne s’attendait, bien sûr, à ce qu’elles utilisent leur cerveau, pour quelque chose de plus
vitale – ou de plus intelligent – que de dominer une foule d’élèves trop bêtes et trop influençables.
La hiérarchie était établie, cependant. Et elles étaient indétrônables. Cela n’empêchait pas
pourtant, aux plus téméraires et aux plus courageux, de frapper à la porte du royaume de temps en
temps. Dans l’espoir que leur culot, pût intercéder en leur faveur et qu’il leur soit enfin possible,
de regarder le monde d’en haut.
Là encore, les miracles existaient. Bien que la promotion ultime de l’élève de base, n’offrît rien
de mieux que l’immense honneur, de se faire assujettir par une bande de pimbêches lunatiques et
désagréables, en contrepartie d’une meilleure place à la cantine et de la promesse que l’on
retiendrait peut-être leur nom, un jour.
Enfin, hors catégorie, il y avait les sportifs. Nageurs, footballeurs, basketteurs, et…
Pom-pomgirls. Même si leur groupe se confondait souvent avec la catégorie numéro trois – pire que dans les
documentaires animaliers, puisque rares étaient les espèces, qui chassaient au-delà de leurs propres
fourrées ! –, ils restaient uniques, car ils représentaient le Lycée.
Je ne pouvais pas leur en vouloir.
Leur adresse me faisait envie. Leur talent et leur popularité aussi.
Leur place, au moins, était méritée, bien que je n’aie jamais compris, dans le cas des
pom-pomgirls, comment une simple jupe à volants et des cris – plus ou moins rythmés – avaient fait pour les
propulser, si vite au sommet.
Quant aux garçons – sportifs ou non, à la réflexion, pour peu qu’ils soient un peu séduisants ou
intéressants – le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils avaient la vie facile.
Appuyés sur leurs casiers, ou assis en groupe dans les escaliers, ils avaient, tous, l’air confiant,
de ceux qui ont conscience d’avoir le monde à leurs pieds.
Leur place non plus, n’était pas sujette à débat. Car beaucoup de filles, avaient tendance à
rêver.
Aussi, sans être toujours au sommet, ils étaient souvent avantagés, car eux, au moins,
pouvaient… décider.
Mon lycée était sous le régime d’une dictature réarrangée. Une dictature… légalisée. Et moi, je
continuais de chercher – au choix – un endroit où survivre ou peut-être un, où me cacher.

Pour faire plaisir à Ryan, je m’étais inscrite à l’élaboration de l’annuaire de fin d’année. Chose
que j’avais regrettée à l’instant où j’avais réellement compris ce que c’était. En revanche, pour
20 Emma – qui m’avait accompagnée, bien sûr – ce fut une révélation. Aussi, l’avais-je laissée
s’impliquer pour deux dans cet atelier, si bien qu’elle en était venue à faire toutes les tâches qui
m’incombaient.
Je lui en étais, d’ailleurs, tellement reconnaissante, à ces rares occasions, qu’il m’arrivait même
d’oublier à quel point elle pouvait être désagréable et agaçante, le reste du temps.
Ryan, avait la lourde tâche de prendre des photos tout au long de l’année. Aussi, était-il, très
rarement à l’atelier avec nous. Ce qui était bien dommage. Car c’était l’une des seules occasions,
où j’aurais pu l’avoir à mes côtés.
En effet, en dehors de cette classe, nos emplois du temps étaient très différents. Lui, suivait des
cours avancés de physique, de biologie et de mathématiques. Moi, j’en restais à un niveau
d’instructions, plus accessible au commun des mortels.
Pour beaucoup de matières, Ryan dépassait mon niveau – de très loin. Et la seule fois où je
m’étais hasardée à feuilleter un de ses livres de cours, je n’avais su déterminer s’il étudiait, ce
jourlà, le mandarin ou l’algèbre.
Il rentrait souvent bien trop tard chez lui pour passer me voir et mes nombreuses pannes
d’oreiller le matin nous empêchaient régulièrement de faire le chemin ensemble jusqu’à l’école. Je
me sentais si seule au lycée, désormais, que sa présence arrivait même à me manquer. Ce qui était
un comble. Et j’aurais vraiment pu tout donner, pour que cela change.

Heureusement, mon mal-être, avait sans doute dû réveiller l’intérêt du destin. Car, un jour, sans
que je ne m’y attende et alors que j’avais abandonné tout espoir, quelque chose a enfin basculé.
En rentrant chez moi, un mercredi après-midi, je fis la rencontre qui allait tout bouleverser.


Elle se tenait sur un pied à l’entrée de Mellon Square Park, hésitant de toute évidence quant au
chemin qu’elle voulait emprunter. Ses longs cheveux bruns étaient attachés en une queue de cheval
qui lui arrivait jusqu’en bas du dos. Elle avait tenté d’en réduire le volume avec quelques nattes
négligées au bout desquelles brillaient de petits élastiques dorés. Elle portait un tee-shirt gris, bien
trop grand pour elle, qui dévoilait une de ses épaules et recouvrait, aux trois quarts, une jupe rouge
assez courte. Son style était unique. Rien sur elle n’était assorti, pas même les lacets de ses
chaussures.
Elle était à l’opposé de toutes les conventions, de toutes les règles établies et tout le monde le
savait.
Olivia Donovan était la pièce unique de mon lycée.
Bien trop unique, d’ailleurs, pour s’intéresser aux personnes qui gravitaient autour d’elle. Moi,
y compris. C’était une solitaire, et je ne l’en blâmais pas. Car après quelques semaines de cours, je
réalisais à nouveau, tout ce qui m’avait fait m’isoler du monde entier, pendant des années.
Au moins, à l’époque, je ne regrettais pas, ce qui ne me manquait pas…
Aujourd’hui, en revanche, je n’aurais pas dit non, à une bouée de sauvetage.

Olivia s’adonnait à un spectacle très intrigant. Amusant, même.
Elle arrêtait certains passants, mais la plupart hésitaient à lui répondre. Quelquefois, sans
aucune raison, elle éclatait de rire, jusqu’à s’en tenir les côtes.
Debout depuis cinq minutes, à une vingtaine de mètres d’elle, je commençais à être réellement
captivée par son délire – contagieux qui plus était. J’en arrivai même à sourire, sans pour autant
savoir ce qui l’amusait.
Une preuve de plus que ma vie n’avait rien de bien passionnant.
Après un long moment, je repris ma route, cependant. Consciente que mon comportement
frisait l’impolitesse, ou pire encore, la déficience mentale.
21 — Rosaline ! m’interpella Olivia quand je passai devant elle, sans un mot.
Zut !
C’était à prévoir. Étant donné le temps que j’avais passé à l’observer, elle s’attendait
certainement à ce que je lui en explique les raisons. J’hésitai à m’arrêter. Je n’en avais aucune, à lui
donner.
— Rose, insista-t-elle.
Occupée à chercher, le plus rapidement possible, une justification quelconque à mon attitude,
je ne m’étais pas demandée comment, ou par qui, elle avait pu apprendre mon prénom. Sa seconde
apostrophe me stupéfia, pourtant.
— Presque personne ne m’appelle comme ça, répondis-je, étonnée.
— Et ce n’est pas faute de leur répéter, hein ! ajouta-t-elle en souriant.
— Comment le sais-tu ?
— Je sais beaucoup de choses.
— Et qu’es-tu en train de faire ?
— Je m’amuse.
— À quoi ?
— Tu poses toujours autant de questions ?
— En général, non.
Je baissai les yeux. Il était si naturel de parler avec elle, que j’en étais redevenue impolie.
Après tout, rien de tout cela n’était mes affaires et ma présence la dérangeait sûrement.
— J’ai besoin d’argent, ajouta-t-elle sans détour.
C’était donc pour ça, qu’elle m’avait interpellée. À ces yeux, je n’étais rien de plus qu’un des
nombreux passants qu’elle avait arrêtés sur ce trottoir cet après-midi-là. Pourtant, je ne voyais
aucun mal à lui rendre service. Aussi, plongeai-je ma main dans ma poche, avant de réaliser – un
peu trop tard – que j’avais dépensé les deux dollars qu’il me restait du déjeuner dans une canette
de soda au citron.
— Je suis désolée, répondis-je, réellement confuse pour une fois. Je n’ai rien sur moi.
Elle éclata de rire.
— Je ne t’ai rien demandé, me rassura-t-elle. Mais tu vois, le prochain passant ? Celui qui porte
un chapeau noir.
— Oui ?
— Dis-lui que tu es sans le sou et que tu meurs de faim.
— Quoi ?
Face à mon expression ahurie, ses rires redoublèrent.
— Avec ton visage d’ange, ça passera mieux, répondit-elle hilare.
L’homme s’approcha de nous. Tandis qu’Olivia riait toujours aux larmes. De mon côté, j’avais
énormément de mal à me concentrer. Sa soudaine bonne humeur collant très peu avec le rôle
qu’elle voulait me faire jouer.
Je pris une profonde inspiration.
— Excusez-moi monsieur, tentai-je quand l’homme arriva à ma hauteur.
Mais mon échec fut considérable.
Non content de totalement m’ignorer, il changea même de trottoir quand il vit que je
m’adressais à lui. Loin de me décourager pourtant, sa réaction me déclencha un fou rire qui rendit
la situation très vite ingérable.
Olivia et moi, avons ainsi arrêté une quinzaine de personnes, sans douter une seule seconde de
l’efficacité de nos histoires. Nous avons évoqué l’incendie de ma maison, à trois reprises, mon
hypoglycémie, quatre fois et le reste fut un cumul d’accidents invalidants, de chocs
posttraumatiques et de maladies incurables.
22 Malheureusement, aussi angélique soit mon visage – comme l’entendait Olivia – aucune de nos
histoires ne réussit à convaincre qui que ce soit.
Pourtant, cette petite aventure scella notre amitié.
Comme ça.
Sans rien de plus qu’un fou rire, un mercredi après-midi.
J’avais l’impression à ce moment-là, que si je ne la suivais pas, tout le reste aurait raison de
moi. Et quoiqu’elle ait pu faire ce jour-là, je suis restée avec elle, ayant même peur de la laisser
partir trop loin de moi.
Car je vivais. Enfin.
Aussi, lorsqu’elle alla chez son tatoueur pour peaufiner le dessin sur sa cheville, elle prit le pari
fou de changer quelque chose sur moi avant la fin de la journée.
Pour célébrer un nouveau départ en quelque sorte.
Alors quand, dans un accès soudain d’inspiration, elle me proposa de teindre certaines de mes
mèches en rose, (« juste parce que ça allait bien avec mon prénom »), j’acceptai. Sans hésiter.
Sans réfléchir, non plus.



— Dis-moi que je rêve ! s’exclama, ma mère en me voyant le lendemain.
Elle était restée au bureau, plus que de raison la veille et je m’étais endormie avant même
qu’elle ne soit rentrée. Mon père, lui, passait la nuit chez son frère – du moins, c’est ce qu’il disait.
C’était le cas tous les mercredis, vendredis et samedis soirs, depuis le vingt-trois août. Date, ô
combien fameuse, dans l’histoire de ma famille, correspondant au soir, où mon oncle Tom s’était
fait plaquer, par Vanessa, sa copine un peu folle.
Ils n’entretenaient pourtant pas une relation très solide. Ils n’étaient ensemble que depuis
quelques mois et ne s’appréciaient même pas. Mais à en croire mon père, son frère était inconsolable.
À l’en croire seulement.
Car je me demandais, certaines fois, s’il avait conscience d’avoir inventé là, le plus mauvais
alibi du monde, pour pouvoir quitter la maison.
Bref, personne n’avait, été informé de ma métamorphose, excepté ma petite sœur, Meredith.
Seulement, elle avait trouvé ça très joli. Si bien, que j’avais oublié de m’angoisser.
Nous étions jeudi et je n’avais pas cours de tout l’après-midi. J’avais invité Olivia à la maison,
ainsi que son meilleur ami Alejandro Alvarez – un beau métis d’origine espagnole qui refusait
catégoriquement qu’on l’appelle par son véritable prénom. Aussi, n’utilisais-je, que le diminutif,
d’Alex, en sa compagnie.
Il ne m’avait pas donné les raisons de ce curieux parti pris, mais j’avais compris sans trop me
forcer, que cela avait une importance particulière, pour lui.
J’étais occupée à nous préparer de quoi grignoter quand ma mère était arrivée par la porte de
derrière. Une porte commune à la buanderie et à la cuisine.
Jusqu’à aujourd’hui, j’avais toujours trouvé ma maison très pratique. Elle était idéale, par
exemple, pour qui aurait eu envie de se préparer un sandwich, tout en faisant une lessive.
Aujourd’hui pourtant, j’aurais payé cher pour quelle n’ait possédé qu’une entrée.
Tandis que je versais dans un bol, une quantité généreuse de sauce au fromage, je jaugeai du
coin de l’œil, son degré de colère. Comme elle n’ajoutait rien, je levai la tête.
— J’ai eu envie de changement, dis-je tout à fait inutilement, tout en me servant dans le paquet
de chips, à moitié entamé, oublié dans le placard.
— Donc je ne rêve pas, répondit-elle entre les dents.
— ALEX ! Fais gaffe ! hurla Olivia dans le salon. (Coupant ainsi, court à une conversation qui
promettait d’être horrible).
23 Un rictus déforma le visage de ma mère.
— Tu reçois du monde ? demanda-t-elle.
Comme pour répondre à sa question, Olivia surgit dans la cuisine.
— Je viens de sauver un de tes vases ! s’exclama-t-elle, visiblement très fière. Je crois qu’Alex
s’est découvert une passion pour le jonglage.
En voyant que je n’étais pas seule, elle se radoucit instantanément. Alex la suivait de près, en
silence. Cependant, constatant la situation, il ne put s’empêcher de sourire.
— Oh, dit-il, à demi-mot. Vous êtes la mère de Rose ?
— C’est exact.
— Bonjour.
Silence.
— Je suis ravi de vous rencontrer, ajouta-t-il, sans se départir de sa bonne humeur.
— Merci beaucoup. Et qui êtes-vous ?
L’heure tant redoutée des présentations.
— Alex et Olivia, dis-je immédiatement. Deux amis du lycée.
— Enchantée… vraiment, ânonna ma mère.
Mais personne ne fut dupe.
— Ainsi, tu as fait teindre tes cheveux, dit-elle. Et tu sembles bien décidée à détruire ma
maison. C’est parfait.
Ses yeux lançaient des éclairs.
— Eh bien, je te laisse avec tes… « amis » (oui, les guillemets étaient audibles), je ne serai pas
trop loin (la menace, aussi).
Sur ce, elle tourna les talons.
— Elle a l’air cool, affirma Alex, une fois ma mère sortie.
Il nous servit trois verres de jus d’orange qu’il posa ensuite sur un petit plateau.
— Pas vraiment, le contredis-je.
— Elle m’a pourtant semblé sympathique.
— Vous étiez là, ris-je. Elle n’avait pas le choix. Elle est simplement polie.
Assez, en tout cas, pour éviter de me hurler dessus, devant d’illustres inconnus.

Nous montâmes dans ma chambre, dans le but de faire l’inventaire de mes CD. La collection
impressionnante de musique que je possédais, intéressait beaucoup Olivia. J’en avais pour tous les
genres, depuis les ballades un peu niaises du milieu de mon enfance, aux groupes enragés de hard
rock qui faisaient mon bonheur ces temps-ci – depuis que je m’étais mise à détester le monde
entier. Olivia porta son choix sur un CD du groupe Cure. J’insistai pour qu’elle fouille un peu plus,
mais elle déclina mon offre.
— Je perds tout, en général, me dit-elle. Plus je t’en emprunterai et plus le risque sera grand.
Nous rîmes.
— J’ai lu un jour, dans un magazine de mode, que si l’on voulait en savoir un maximum sur
une fille, il suffisait d’entrer dans sa chambre, nous raconta Alex. Mais c’est totalement faux.
— Tu lis les magazines de mode ? m’étonnai-je.
— C’est le secret de mon style, ma puce.
— Oh !
Je me rendis compte que je n’avais pas réellement fait attention à l’apparence d’Alex. Pourtant,
il était un vrai défilé de mode à lui tout seul. Ses cheveux noirs ondulés étaient soigneusement
brossés et très brillants. Sans doute était-ce, à cause du gel coiffant, dont ils étaient parsemés. Son
T-shirt beige à col rond se mariait parfaitement avec le cuivre de sa peau. Son pantalon en jean
noir, orné d’une ceinture de même couleur, avait une coupe droite et avantageuse. Et ses
chaussures semblaient du dernier cri.
24 Je souris.
— Eh bien, m’exclamai-je ravie, je n’aurais pas une, mais deux personnes pour me prodiguer
d’excellents conseils à l’avenir.
— C’est quand tu veux !
— Merci, mais…
— Oui ?
— Pourquoi dis-tu, que ma chambre ne reflète pas ma personnalité ?
— Franchement, répondit-il, quand je t’ai vu pour la première fois dans les couloirs, je
t’imaginais plus comme une gothique colorée, ou, à plus juste mesure, comme quelqu’un d’un peu
torturée.
Original.
— Mais franchement Rose, Les hauts de Hurlevent, comme livre de chevet ? Texas dans ton
baladeur et je serais prêt à parier qu’il y a une cassette de Love Story rangée quelque part, pas loin.
Il avait raison.
— Avoue-le, ce n’est pas ta chambre !
— Désolée de te décevoir, mais oui.
— Rosie, Rosie, Rosie, intervint Olivia, tu es donc une romantique !
— Pas vraiment.
Ou, pas seulement.
— À voir tes références, j’aurais pourtant juré le contraire, s’étonna-t-elle. Qu’est-ce qui
t’arrête ?
— À vrai dire, confiai-je, j’étais sûre que je m’intéresserais un peu plus aux garçons, une fois
rentrée au lycée, Malheureusement, pour ce que j’en ai vu en deux ans, ils restent toujours très peu
dignes d’intérêt. Alors, à quoi bon perdre mon temps ?
— Tu n’as fait que voir, soupira Alex. Il est là, ton problème. Tu observes trop.
Olivia sourit, malgré elle.
— C’est vrai. Et nous voilà investis d’une mission, dit-elle. Il semble de plus en plus évident,
que tu ne fréquentes ni les bonnes personnes, ni les bons endroits. On va changer ça. Il est hors de
question que ma nouvelle amie, juge le monde, si elle ne le connaît pas.
25


2.
Influence



L’arrivée d’Olivia et Alex avait vraiment tout changé dans ma vie.
Nous étions devenus inséparables en à peine quelques jours. Et les rares fois où nous n’étions
pas ensemble, c’était parce qu’au contraire de moi, ils considéraient comme un devoir de sécher
les cours.
Emma voyait d’un très mauvais œil cette nouvelle amitié et elle ne se gênait pas pour me le
faire savoir. Je la comprenais cela dit. J’avais enfin une raison valable de ne plus traîner avec elle,
maintenant. Une raison évidente, qui me faisait grâce des heures de justifications qu’auraient
engendré tous les autres prétextes auxquels j’avais pensé ces dernières années, pour m’éloigner.

Les événements s’étaient enchaînés à une vitesse folle, j’avais mis ma vie entre parenthèses,
comme si elle n’avait jamais vraiment eu de sens avant ma rencontre avec mes nouveaux amis. Je
n’avais éprouvé aucun remords à dire au revoir à mes conventions, à ma façon d’être et à toutes
ces maigres choses qui me définissaient avant.
J’étais malléable, comme de la pâte à modeler.

Chaque jour que je passais en compagnie d’Olivia était une découverte. Je l’aurais suivie au
bout monde si elle me l’avait demandé. Car si j’avais soigneusement cultivé mon inexpérience
pendant seize longues années, j’étais, désormais, bien décidée à ce qu’elle m’apprenne tout ce que
j’avais besoin de savoir.

Un week-end, nous sommes allées faire du shopping. Alex nous avait rejointes, dans l’idée de
refaire, une énième fois, le contenu de son armoire. Mais sa présence me fut surtout très utile, à
moi.
Il me relooka de la tête aux pieds.
Cette aventure ne se passa pas sans quelques signes de mauvaise humeur de ma part,
cependant. Même si je me pliai, finalement, à quatre-vingt-dix pour cent de leurs exigences.
Je ressortis des boutiques, chargée comme un petit âne. J’avais désormais en ma possession
plusieurs tuniques vaporeuses de couleur vives – principalement du rouge et du rose, des collants,
plusieurs nouvelles robes à manches courtes, des pulls – bien trop féminins et bien trop coupés
pour moi – une paire de jeans et quelques t-shirts.
Ils n’eurent cependant pas assez de volonté pour m’ôter l’envie de porter mes bonnes vieilles
chaussures montantes à lacets. D’autant qu’elles se mariaient plutôt bien avec mes nouveaux
vêtements.
Je découvris ce jour-là que, malgré les apparences, Olivia était vraiment très concernée par son
allure. Même si c’était loin d’être évident pour quiconque la regardait.
Elle avait un énorme souci du détail et chaque pièce de ses tenues était savamment étudiée.
J’étais en complète admiration devant elle.
27 Ces emplettes se déroulèrent à merveille. Et mes deux experts personnels m’avaient emmenée
dans des boutiques si bon marché, qu’il me restait même un peu d’argent pour leur payer à chacun
une glace, en remerciement de leurs conseils avisés.

Ma mère acceptait difficilement mon changement d’attitude, mais elle faisait de gros efforts
pour ne jamais rien laisser paraître. Quand je rentrai ce soir-là – une heure trop tard – avec tous
mes paquets, je la trouvai assise au salon.
— Où étais-tu ? me lança-t-elle en guise de salut.
— Au centre commercial, je t’avais laissé un mot sur le frigo.
— Je l’ai bien lu, mais il est plus de vingt heures.
— Je suis désolée, m’excusai-je. Un ami d’Alex devait passer nous chercher, mais il a tardé à
arriver.
— Il n’y avait pas de cabine téléphonique, là où tu étais ?
— Je viens de te dire que…
— Je connais à peine cet Alex, m’interrompit-elle. Et tu m’avoues maintenant qu’il t’arrive de
monter dans la voiture de n’importe qui ?
Ne pouvait-elle pas arrêter de l’appeler « cet » Alex ?
Non seulement, ça sonnait très mal, mais en plus, contrairement à ce qu’elle voulait me faire
croire, parler de mon ami en ces termes, ne semblait pas tellement plus insultant.
— Il conduit très bien rassure-toi, et il est très gentil. Il a juste un problème avec la ponctualité,
répondis-je, avec légèreté.
— Dans ce cas Rose, tu m’appelles et je passe te chercher. Cela ne m’aurait posé aucun
problème, tu le sais.
— Je suis désolée, répétai-je.
— Tu le retiendras pour la prochaine fois.
C’est ça.
— Je t’ai gardé un peu de lasagnes du dîner, tu veux que je te les fasse réchauffer au
microondes ?
Bien qu’elle l’eût formulé comme une question, elle n’attendit pas ma réponse. Et tandis
qu’elle amorçait un pas vers la cuisine, elle remarqua mes nombreux paquets posés au sol.
— Tu as trouvé ton bonheur ? me demanda-t-elle.
— Disons plutôt qu’Alex et Olivia l’ont trouvé pour moi.
Elle leva les yeux au ciel.
— Je ne te reconnais plus ! Ces deux personnes sont devenues tes maîtres à penser.
— Alex et Olivia, corrigeai-je en me renfrognant. Et je ne vois pas du tout ce que tu veux dire !
— Cette nouvelle façon que tu as de t’habiller, le peu de respect que tu as pour les règles de
cette maison, sans parler de cette horreur que tu as faite à tes cheveux. Oserais-tu me dire en face,
que tout ça a été décidé, sans aucune influence ?
— C’est ma vie maman, c’est à moi de décider ce que je veux en faire !
— Le problème est là Rosaline, je ne suis plus sûre qu’il s’agisse bien de tes décisions.
Excédée, je tournai les talons et partis me coucher – le ventre vide. Un caprice que je ne
tarderais pas à regretter. Les rares fois où j’avais fait l’impasse sur le dîner, mon estomac s’était fait un
devoir de manifester son mécontentement. Et compte tenu du peu de choses que j’avais avalé
aujourd’hui, cette soirée ne ferait sûrement pas exception.


Le lundi qui suivit, j’arrivai en cours un peu plus différente encore. J’avais définitivement
remplacé mes pulls en cachemire bleu et mes jupes trop larges par un look aux antipodes de ce que
j’étais quelques semaines plus tôt. Toujours aussi réservée cela dit, j’avais opté pour la tenue la
28 plus sobre de ma nouvelle garde-robe : une tunique en laine noire sur laquelle j’avais jeté un gilet
mauve. Je portais aux pieds, mes mêmes chaussures, mais les collants que j’avais choisis ce jour-là
leur donnaient presque une apparence convenable.
J’étais réellement impatiente de voir Olivia. Malheureusement, le lundi, nous étions séparées
jusqu’à la pause de midi.

Le premier jour de la semaine, je consacrais, en général, plusieurs heures de la matinée à
l’élaboration de l’annuaire de fin d’année. Et c’était, bien sûr, le dernier endroit où l’on pouvait
espérer la voir.
Je détestais toujours autant cet atelier. Et je traînais le pas une fois de plus pour y aller. J’étais
déjà en retard de dix minutes. Il n’y avait plus personne dans les couloirs.
Mon arrivée en classe ne fut pas vraiment remarquée. Tous travaillaient déjà sur les photos du
premier mois. S’appliquant à délimiter les contours, à les recadrer et à retoucher les imperfections
les plus notables. Certains aux ciseaux, d’autres sur un nouveau programme informatique, dont je
n’avais jamais entendu parler.
Chaque photo était minutieusement revue une ou deux fois, de façon à ce qu’elle puisse
atteindre son idéal. La luminosité était corrigée, et le contraste réévalué. Restée sur le pas de la porte, je
n’en crus, tout d’abord pas, mes yeux.
Tout cela n’avait absolument aucun sens.
Face à tant de perfectionnisme, l’identité de notre annuaire, risquait de passer à la trappe. Tous
ces faux-semblants démolissaient, l’esprit du lycée et de ses élèves. Mais ça, personne ne semblait
le remarquer.

Un instant plus tard, Madame Tanner se leva.
— Votre attention, s’il vous plaît, déclara-t-elle. J’aurais besoin de votre avis. Notre annuaire
n’a toujours pas de titre et Emma doit commencer les maquettes pour la couverture. J’ai donc
besoin de vos propositions.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Les élèves, tous plus appliqués les uns que les autres, sortirent des feuilles qu’ils
commencèrent à noircir de leurs idées. Leur discipline avait quelque chose de surréaliste.
J’étais effrayée.
— Rosaline ! Te voilà, remarqua Madame Tanner, cinq minutes trop tard. Prends-toi donc une
chaise, j’ai hâte de voir ce que tu as à proposer.
Mon regard croisa celui de Ryan, qui me sourit. Ce qui déclencha en moi, un nouvel accès de
panique.
— Je pense que je vais abandonner là, articulai-je dans un souffle.
Il fallait absolument que je quitte cet endroit !
— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ? s’offusqua Emma, à deux tables de moi.
Elle me regardait, réellement choquée. De toute évidence – et selon elle – il était impossible
que l’élaboration de cet annuaire stupide ne me comble pas complètement.
— Tu comptes nous laisser tomber ? ajouta-t-elle, déçue, cette fois.
— C’est préférable. Je suis désolée.
Sans plus d’explications, je détalai.

Notre annuaire allait donc mentir à tout le monde et il convaincrait le lycée tout entier, que
l’idéal – en plus d’être accessible – avait clairement été atteint par la plupart d’entre eux.
N’importe quoi.
Chaque jour que j’avais passé ici depuis la rentrée, m’avait prouvé à quel point l’intérieur de
ces murs était triste et amer. Cependant, quinze élèves, en ce moment précis, étaient occupés à
29 réécrire l’histoire, en toute bonne conscience. Sans que personne ne remarque à quel point cela
pouvait être immoral.

La matinée commençait à peine et j’avais encore plusieurs heures devant moi avant de
retrouver Olivia. Les couloirs étaient aussi déserts que quelques minutes auparavant, et je pouvais
entendre distinctement les voix fortes de certains professeurs en train de donner leurs cours.
Je me rendis au secrétariat du proviseur, afin d’obtenir une autorisation exceptionnelle de
quitter l’établissement. Étant donné que je n’avais plus rien à y faire de toute la matinée.
En élève modèle, c’était la première fois que je me rendais dans cette partie du lycée. Arrivée
devant la porte, j’hésitai à la pousser. Je l’avais connue, close, pendant deux ans et j’avais presque
peur d’être déçue en découvrant ce qu’elle cachait.
Je fus surprise cependant.
L’intérieur était lumineux et décoré avec goût. Une salle d’attente exiguë faisait face à une
nouvelle porte sur laquelle on pouvait lire « PROVISEUR LAWSON » en lettres grasses.
Intimidant.
La moquette, récemment entretenue, à en croire la forte odeur de nettoyant industriel, qui
envahissait la pièce, était d’un gris clair. Les murs surchargés d’annonces et de prospectus en tout
genre me faisaient l’effet d’un immense patchwork en papier. Des plantes, en plastique, au
feuillage dense toutefois, se jetaient en cascade sur de magnifiques pots en terre cuite.
À ma gauche, il y avait un imposant comptoir en acajou sur lequel trônaient un téléphone et
quelques Post-it.
— Que puis-je pour toi ma jolie ? demanda une voix.
Une femme trapue à la chevelure rouge était affalée sur une chaise de bureau. Et bien qu’il ne
fût que neuf heures quarante-huit – selon l’horloge – elle semblait avoir vécu la plus longue
journée de sa vie. Ses jambes, affublées de bas de contention, étaient allongées sur la corbeille à
papier, vide, qu’elle avait renversée. De nombreux dessins sur le cahier qui lui faisait face,
m’apprirent, cependant, qu’elle ne croulait pas sous le travail – quoi qu’ait pu laisser paraître sa
mine découragée.
— J’aurais besoin d’une autorisation de sortie, lui expliquai-je. Je n’ai pas de cours prévus,
avant cet après-midi.
— Pourquoi es-tu venue dans ce cas ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
Fallait-il vraiment qu’elle me complique la tâche ?
— Je travaillais sur l’annuaire de fin d’année, mais… j’ai préféré… alléger mon emploi du
temps pour me consacrer à mes autres cours, improvisai-je.
Elle me toisa.
— N’est-ce pas justement parce que tu n’as pas cours, que tu demandes à rentrer chez toi ? Ton
emploi du temps me semble déjà bien léger.
L’image d’Olivia me vint instantanément à l’esprit. Consciente que mon respect du règlement
me mettait dans une situation assez peu confortable, je me jurai de prendre sa désinvolture en
exemple à l’avenir.
— Maintenant oui, contrai-je. Ainsi je pourrai rattraper mon retard sur les autres matières.
— Pour ça ma jolie, il y a les salles de permanence.
L’enfer, en d’autres termes.
— Et puis, ajouta-t-elle en s’étirant, trois heures, c’est vite passé.


Sortie du bureau, je fus tentée de désobéir, mais je me ravisai. J’étais bien trop froussarde pour
risquer un avertissement.
30 C’est donc dépitée, que je me rendis dans la salle 5A, qui, était à la fois la salle de permanence,
la salle de retenue et la bibliothèque de fortune de l’école – celle de l’aile ouest étant encore en
travaux.
À mon arrivée, je fus accueillie par le surveillant et la bibliothécaire. Je justifiai ma présence en
me sentant toutefois obligée de leur rappeler qu’aucun élève dans toute l’histoire de l’humanité
n’avait jamais été collé un lundi matin.
La salle était pleine. Quelle surprise…
Et je dus me faufiler, tant bien que mal, parmi les personnes présentes, pour me trouver une
place inoccupée.
La majorité des élèves lisait, d’autres travaillaient leurs cours à grand renfort de fiches et de
livres empilés. Au fond de la salle, un petit groupe jouait aux cartes. Le surveillant, occupé à
draguer la bibliothécaire, ne se souciait pas vraiment de ce qui se passait ici. Si bien, que tout le
monde faisait un peu ce qu’il voulait. Je réussis à me trouver une chaise – sans bureau – à côté
d’une étagère branlante. J’étais maintenant assez près des cinq garçons du fond, pour savoir que
c’était une partie de poker qui se jouait en ce moment. À voir l’effervescence qu’il y avait autour
de leur table, j’étais même certaine, qu’ils jouaient, pour plus, que des jetons en plastique. Ils
étaient tous excités par la promesse de leurs futurs gains.
Tous, sauf un.
Un garçon, resté sur le côté – attendant certainement que le prochain joueur perdant se fasse
évincer.
Il attira tout de suite mon attention, sans que je ne puisse vraiment expliquer pourquoi. C’était
pourtant le plus discret de tous. Il ne s’intéressait que peu, à la partie bruyante et survoltée qui
avait lieu à sa table. Il était calme, indifférent, presque songeur. De temps en temps il fermait les
yeux, comme si le fait de regarder alentour, lui était douloureux. Il fronçait régulièrement les
sourcils, sans raison manifeste, ce qui accentuait son air sérieux.
Le monde environnant semblait être à mille lieues de lui. Et à bien y réfléchir, il n’était en
accord avec rien de ce qui se trouvait dans cette salle.
Que ce soient les chaises branlantes ou les tables taguées, les murs à la peinture jaunie, ou ce
néon que j’entendais grésiller.
Lorsque son regard, d’un bleu intense, croisa le mien, je tentai de le soutenir.
Malheureusement, je défaillis en quelques secondes.
Il était tellement beau, que c’en était presque injuste pour tous les autres. Ses cheveux d’un
cuivre doré étaient parsemés de tant de reflets différents, que je cherchai dans la salle, une source
de lumière assez puissante, qui expliquerait ce spectacle, surréaliste autrement.
Mais seul le soleil aurait pu.
Sa peau était parfaite, vierge de tout défaut et son teint légèrement mat. Ses pommettes
saillantes encadraient un nez très fin. Sa mâchoire, anguleuse, était crispée et étirait les muscles de son
cou.
Étrangement, je me sentais réellement concernée par l’objet de sa réflexion – quelle qu’elle fût.
Et il me semblait, désormais impossible de détacher mon regard de lui et de sa perfection.
J’étais fascinée.
Il apportait de la couleur à ce triste film muet en noir et blanc dans lequel nous jouions tous.
Il était mon instant d’évasion, mon intermède inespéré. D’une beauté si dévastatrice, que l’on
en viendrait presque à douter de son humanité. Il avait la perfection d’un ange. Des traits dessinés
au pinceau, un regard sans égal. Il était de ceux, qui avaient tout, et que rien alentour, ne pouvait
plus sublimer.

Lorsque la sonnerie du premier intercours se fit entendre, il se leva instantanément et partit
sans adresser un seul mot à ses amis, qui continuaient leur partie de cartes, indifférents.
31 La porte fit un bruit sec, et il disparut.
J’observai les gens autour de moi, préoccupée. Personne ne l’avait remarqué. Pour la plupart
des élèves – voire tous, en dehors de moi – il n’était rien de plus qu’un lycéen comme un autre, en
salle de permanence, un lundi matin.
Était-ce réellement possible qu’il ne fasse cet effet qu’à moi ?
Perplexe, je jetai un coup d’œil dans la salle.
Rien n’avait changé.
Tous étaient occupés à lire ou à travailler. La bibliothécaire, elle, endurait toujours les avances
assez peu subtiles du surveillant. Tous vivaient leurs vies, comme si de rien n’était.

À croire que j’avais simplement… rêvé.
32


3.
En pleine nuit



Après deux heures interminables, je pus enfin sortir de ma prison.
J’avais l’esprit embrumé, certainement parce que j’avais passé tout ce temps à penser à
quelqu’un que je ne connaissais pas, à qui je n’avais pas parlé, et qui ne savait rien de moi.
Je commençais, d’ailleurs, à me poser de sérieuses questions sur ma santé mentale. Mon
obsession pour ce garçon dépassait l’entendement.
Dans le hall, je retrouvai Olivia et Alex qui finissaient à peine leur cours d’anglais. Pour eux
non plus, rien n’avait changé.
Un constat qui m’exaspéra au plus haut point.
— Rosaline ! hurla mon amie quand je m’approchai. Tu es splendide !
Je pris un moment avant de comprendre ce qu’elle me disait. J’avais, en effet, complètement
oublié le soin que j’avais apporté à ma tenue le matin même, et qui, quelques heures auparavant,
était encore l’événement notable de ma journée.
Il fallait que je me reprenne !
— Merci, soufflai-je.
— J’ai fait du bon travail, se félicita Alex en me prenant dans ses bras.
— Vantard ! Tu n’étais pas tout seul, protesta Olivia en faisant semblant de bouder.
Alex rit face à sa réaction et ébouriffa un peu ses cheveux. Malheureusement, bien loin de cette
scène de joyeux fous rires, j’étais totalement absente, inconsciente de tout. Ce que mes amis ne
tardèrent pas à remarquer.
— Tout va bien Rose ?
— J’ai eu une longue matinée, répondis-je simplement.
Alors que je m’apprêtais à leur raconter mon périple, je réalisai en fin de compte, qu’il ne
m’était absolument rien arrivé. J’avais simplement vécu une suite d’événements anodins qui, faute
d’expérience, avaient bien trop compté pour moi.
J’étais arrivée en retard et j’avais abandonné un atelier, qui ne m’avait jamais vraiment
intéressée. Puis, j’avais fait une incursion de trois minutes au secrétariat du principal (sans même y avoir
été obligée) avant d’achever ma matinée en salle de permanence à observer un illustre inconnu.
Rien de bien transcendant, donc. Face à ce triste constat, j’éclatai de rire.
— J’aurais adoré que mon cours d’anglais me mette d’aussi bonne humeur, plaisanta Olivia.
Alex, lui, fronça les sourcils. Certainement très inquiet de me voir à ce point lunatique.
— Tu nous racontes ?
— C’est sans intérêt, marmonnai-je, un peu gênée.
— Raconte-nous, quand même, m’encouragea-t-il.
Je me lançai donc dans le récit de mes « folles » aventures, en l’étoffant au maximum. À
chaque inspiration, je guettais un toussotement moqueur, ou un sourire. Mais rien.
Arrivée, au passage concernant ma première heure de permanence, je piquai un fard mais leur
racontai pourtant dans les moindres détails, tout ce que j’avais pu ressentir. Même si je ne
comprenais toujours pas pourquoi il me fascinait autant.
Quand j’eus fini mon histoire – soit, cinq minutes plus tard – je souris timidement, consciente
de passer pour une gamine un peu trop impressionnable.
33 Deux autres minutes passèrent cependant, sans qu’aucun de mes deux amis n’ouvre la bouche.
— J’ai terminé, signifiai-je, sachant pertinemment, qu’ils en attendaient plus.
— Eh bien… commença Alex, sans pouvoir finir.
— C’est toujours un début, acheva Olivia.
— Je suis pitoyable, marmonnai-je.
— Pas du tout ! Tes réactions sont en grande partie ce qui te rend unique, tu as un regard neuf
sur absolument tout et c’est ce qu’on apprécie.
— D’autant que ton histoire n’est pas complètement sans intérêt, ajouta Alex.
— Il n’a pas tort.
— Il ne faut surtout pas faire l’impasse sur ce qu’il y a de plus important !
— Tu n’as vraiment aucune idée de qui il peut être ?
Le simple fait de ne pas savoir son prénom me rendait folle.
— Aucune, avouai-je, triste.
— Décris-le, une fois de plus, proposa Olivia.
Je m’appliquai à énumérer tous les souvenirs que j’avais emmagasinés le matin. Je retraçai
chaque caractéristique de son visage, comme si je l’avais devant moi. Je fis bien attention de
n’omettre aucun détail, car Alex et Olivia n’auraient rien d’autre comme référence. Il était évident,
cependant, qu’un garçon tel que lui, ne se trouvait pas à chaque coin de rue. Et pour cause…
Quand j’eus fini – pour la seconde fois – ma description, Alex ouvrit des yeux ronds.
— Bien sûr ! s’écria-t-il, manifestement contrarié que l’évidence ne lui ait pas tout de suite
sauté aux yeux. Je sais de qui il s’agit. Mais ça m’étonne que tu ne le repères que maintenant.
— Il est donc si… remarquable… le reste du temps ? demandai-je.
Question idiote.
— Je ne te le fais pas dire, surenchérit Olivia.
— Ta réaction est normale, cela dit, me rassura Alex, à son tour. C’est un vrai aimant.
Personne ne lui résiste.
Ce qui me mettait, de ce fait, en concurrence avec les filles du monde entier. Autant
abandonner tout de suite.
— Comment se fait-il que tu ne l’aies repéré qu’aujourd’hui ?
Mon délai – d’un mois et des poussières – était-il à ce point inhabituel ?
— Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, répondis-je, amusée, nos emplois du temps, ne sont
pas vraiment similaires. Je ne fréquente pas la salle de permanence, en général.
Les deux heures d’aujourd’hui, à elles seules, m’avaient même donné l’impression d’être une
vraie délinquante.
— Bien. Alors, on va te le présenter, me promit Olivia.
— Vous le connaissez ?
— Assez bien oui. Ceci dit, tout le monde le connaît.
— Les filles surtout, rappela Alex.
— Ce qui est loin de lui plaire, ajouta Olivia. Je n’arrive même plus à savoir, combien il en a
repoussé, depuis son arrivée. Dire qu’il ne s’est inscrit ici que cette année.
— Il est dans un univers un peu à part, tu n’as pas remarqué ?
— Oui. Un peu trop, des fois. Il est intrigant. C’est peut-être ça qui plaît.
— Reste, à présent, à ce que Rose fasse sa connaissance. Pour que l’on voie à quel point elle
est touchée.
Olivia éclata de rire. Moi, je patientai. Mes deux amis avaient la fâcheuse habitude, de se
lancer dans des parties de Ping-pong verbal, tout en oubliant leur auditoire, et ce, quel qu’il fût.
J’attendis donc, que vienne mon tour de parler, tout en réalisant avec quelle rapidité, j’avais perdu
pied. J’étais en train de me monter tout un scénario, dans l’unique but de parler à un garçon, que je
ne connaissais pas du tout. Malheureusement, les choses ne s’annonçaient pas vraiment bien, étant
donné que la plupart des filles réagissaient de la même façon que moi, face à lui.
34 J’avais donc de fortes chances de l’agacer, rien qu’en existant, ou en respirant à ses côtés.
— L’idée du jour, est de savoir où le trouver, continua mon amie, toujours très joyeuse. La
salle de permanence, c’est pas mal, mais il y a des endroits bien mieux pour une rencontre.
— Assurément, approuvai-je.
L’image du squat dans lequel on m’avait nichée durant la matinée, ne serait pas un souvenir
facile à oublier.
— Cela étant, repris-je hésitante, dois-je vraiment vous rappeler que je ne connais toujours pas
son nom ?
Car aussi sympathiques soient mes deux amis, ils avaient tous les deux, comme très gros
défaut, de se laisser distraire très facilement. Et, ainsi plongés dans leur débat, ils en étaient arrivés à
oublier l’essentiel.
— Michael, dit Olivia avec un sourire. Ton coup de cœur, s’appelle Michael Gray.


Je rentrai chez moi à la fin de la journée avec une boule au ventre. Pour tout un tas de raisons.
Olivia m’avait décrit les habitudes et les petits travers de ce garçon, avec une précision
déconcertante. À tel point, que j’en étais même arrivée à me demander s’il ne l’intéressait pas également.
Auquel cas, il m’aurait été impossible de rivaliser avec elle.
J’avais appris finalement, au fil de la conversation, qu’ils avaient souvent traîné, dans les
mêmes endroits. À la fin de l’été, où elle l’avait connu, grâce à un ami à elle, et au début de cette
année. Les premières semaines seulement. Ce qui ne m’étonnait pas.
Car Olivia était comme ça.
Elle changeait d’habitudes et de fréquentations au fil des saisons et sans raison valable. Ainsi,
avait-elle côtoyé les sportifs quelques semaines, allant même jusqu’à sortir avec le quaterback de
l’équipe de foot, pour se rapprocher ensuite des pom-pom-girls – desquelles elle s’était vite lassée
– et finir avec les marginaux du lycée. Là, elle avait rencontré Alex.
Depuis, ils ne se quittaient plus.
Michael faisait partie de ce groupe et fréquentait très peu les autres élèves. Il n’était arrivé, au
lycée Lincoln, qu’au début de cette année. Et si je ne l’avais jamais aperçu dans les couloirs
jusqu’alors, c’est parce qu’il était rarement à l’heure en cours – quand il y venait. Voilà pourquoi, il
m’avait toujours été impossible de le voir, devant son casier ou dans le hall, lors de mes longs
moments d’observation.
Comme c’était ironique.
Olivia m’apprit que, la plupart du temps, Michael et ses amis se retrouvaient sur terrain de foot,
assis sur les gradins, à passer le temps.
Manifestement.
Personne ne se posait vraiment de questions quant à ce qu’ils y faisaient réellement. Mais selon
elle, de nombreuses bouteilles d’alcool étaient impliquées dans l’affaire.
Une information qui me stupéfia d’ailleurs, assez pour que je l’interrompe.
— Tu bois ? avais-je demandé interdite.
Mon air choqué devait certainement paraître amusant.
— Ça m’arrive, avait-elle répondu.
Avant de reprendre son histoire, comme si de rien n’était, en m’évoquant un certain Lucas
McCall, dont les parents avaient quitté la ville pour une semaine, et qui donnait une fête, ce soir-là.
À vrai dire, il s’agissait plus d’un rassemblement improvisé, avec quelques fûts de bières, des
pizzas et un peu de bonne musique. Mais cela conviendrait. D’autant plus que, le tout, se passerait,
dans une maison assez spacieuse pour accueillir n’importe qui et ce, sans la moindre surveillance.
J’avais donc une énorme boule au ventre, pour tout un tas de raisons.
35 Je devrais faire le mur pour la première fois de ma vie, sans réellement savoir ce qui
m’attendait, pour aller à la rencontre d’un garçon dont je ne connaissais rien, chez un autre, qui ne
m’inspirait pas vraiment confiance.
De plus, nous étions en début de semaine et il y avait cours le lendemain.
Malheureusement, mon envie de le revoir primait sur absolument tout – ma capacité à réfléchir
y compris.

Si je m’étais penchée sur la chose, ne serait-ce qu’une seconde, j’aurais su que l’idée était
dangereuse et très peu raisonnable. Je serais certainement allée me coucher, après dîner, comme tous
les soirs. J’aurais lu quelques pages d’un bon livre et éteins ma lumière une demi-heure plus tard.
Pourtant, cette fille que je décrivais, ce n’était plus moi depuis longtemps. J’avais d’ailleurs
l’impression de regarder mon corps se mouvoir, tout seul, sans que je puisse vraiment le contrôler.
Effrayant !
Je choisis de monter dans ma chambre très tôt en prétextant un gros coup de fatigue.
Mon père – revenu l’après-midi même de son week-end « tout à fait exceptionnel » avec oncle
Tom – s’inquiéta à plusieurs reprises de mon état de santé.
Je le rassurai, en lui promettant que je n’avais rien de grave et que demain tout irait mieux. Je
priai, tout de même, pour que sa soudaine sollicitude à mon égard, ne le pousse pas à reprendre de
mes nouvelles plus tard dans la nuit.

Je montai l’escalier calmement et me rendis dans la salle de bain, où je pris une longue douche
chaude. Je laissai l’eau ruisseler sur mes épaules et mon dos pour que mes muscles se détendent un
peu. J’utilisai un savon ordinaire – au chèvrefeuille. Je ne tenais pas à ce qu’une douche un peu
trop méticuleuse alerte mes parents. Pour les grandes occasions, en effet, j’avais coutume
d’occuper la salle de bain des heures entières.
Ce soir, je devrais pourtant faire l’impasse sur tous les artifices.
Ma douche finie, je me détaillai devant le miroir et soupirai, consciente que je ne serais
peutêtre pas tout à fait à mon avantage, à ma première vraie soirée.
Heureusement, je me faisais de plus en plus à mes mèches roses qui – et je le remarquai pour la
première fois, ce soir – m’allaient très bien au teint.
Une aubaine, pour moi qui ne me maquillais jamais !
Je brossai mes cheveux avec vigueur. Ils avaient peu de volume, ce qui rendait la tâche moins
compliquée. Puis, je m’enserrai un peu plus dans ma serviette et sortis de la salle de bain.
Dans le couloir, je croisai mon père, qui détourna le regard, aussi gêné que moi.
— Tu as meilleure mine, dit-il, les yeux rivés sur le plancher.
De toute évidence, les nervures du bois l’informaient mieux de ma santé, que mon propre
visage.
— C’est la douche, répondis-je, avec précipitation. Ça m’a fait du bien.
— On allait regarder une cassette, si tu te sens mieux, tu peux toujours te joindre à nous.
— Sans façon, je tombe réellement de fatigue, affirmai-je en faisant mine de bâiller.
Comme quoi, les mensonges n’échappaient pas à la règle universelle selon laquelle, on
s’améliorait assurément à force de pratique. Et de toute la soirée, je n’avais pas dit une seule fois la
vérité.
— Dans ce cas, dors bien, me répondit mon père avec un sourire.
— Bonne nuit papa.
— Bonne nuit Rose.
Je dévalai les marches de l’escalier et retrouvai ma mère dans la cuisine.
— Je vais me coucher, lui dis-je.
Quelle mascarade !
36 — Si tôt ? s’étonna-t-elle à son tour. Ça ne t’était plus arrivé depuis des années. Même ta sœur
n’a pas encore éteint sa lumière.
Tu m’en diras tant !
— Je suis vraiment fatiguée, débitai-je une fois de plus, en espérant que ce soit la dernière.
— D’accord, à demain.
Ouf !
Je montai dans ma chambre et en fermai enfin la porte. Dans mon armoire, je choisis une robe
pourpre à col bénitier et aux manches courtes. J’y ajoutai une ceinture noire et rehaussai le tout
avec le seul bijou assorti que j’avais : un long sautoir aux perles sombres.
Lorsque je regardai l’horloge. Celle-ci indiquait vingt et une heures. Seulement. Malgré le
temps que j’avais pris pour évincer mes parents, j’étais encore bien trop en avance.
Je m’allongeai sur mon lit, et me couvris. La température avoisinait les dix degrés et, mon
pyjama n’étant pas tout à fait adéquat, j’avais évidemment un peu froid.
Alors que j’attendais l’heure avec impatience, la porte de ma chambre s’entrouvrit.
— Rose ?
C’était mon père. (Décidément bien trop paternel ce soir !)
— Tu dors ?
Étrange. S’attendait-il réellement à ce que je réponde « oui » ?
Je fermai les yeux et contrôlai ma respiration. Il s’approcha, certainement pour vérifier qu’il
s’agissait bien de moi – et non d’une pile d’oreillers, comme on pouvait le voir dans les mauvaises
séries à la télé.
Quelle confiance !
À la suite de quoi, il arrangea ma couverture et m’embrassa sur le front. Ce geste, quoique très
touchant, mit mon stratagème à rude épreuve et je me félicitai intérieurement d’avoir fait l’impasse
sur le parfum.
Après cinq minutes interminables, il sortit.

Olivia et Alex arrivèrent à vingt-trois heures trente. Quelques cailloux lancés à ma fenêtre
m’avertirent qu’il était temps, pour moi, de commettre mon premier vrai acte de désobéissance
majeure.
Ma fuite clandestine fut très simple. L’échelle de jardin était appuyée sur l’avant-toit de la
maison. Lequel faisait face à ma chambre.
Je fus en bas en une minute et sans encombre.
Olivia était dans le jardin. Elle m’accompagna jusqu’à une Pontiac qui m’attendait deux
maisons plus loin, garée et les phares éteints. J’appréciais réellement la prudence de mes amis. En
effet, une voiture inconnue dans l’allée du garage aurait certainement éveillé quelques soupçons.
Arrivée à hauteur, je ne reconnus pas le chauffeur. Rien d’étonnant cela dit, aucun de nous trois
n’avait encore le permis.
Il y avait également un passager, qui me sourit poliment en me voyant. Mais ni l’un ni l’autre,
ne songea à se présenter, ni même à me parler.
Je n’allais pas forcer les choses.
Alex, assit sur le siège arrière, nous ouvrit la porte. Une fois installée entre eux sur la
banquette, je laissai échapper un soupir d’aise. J’étais étrangement rassurée en leur compagnie et je ne
craignais, presque plus, les surprises que pourrait m’apporter la soirée.
— Prête ? me lança Olivia en jubilant.
— Évidemment…
Il n’y avait vraiment qu’elle pour m’embarquer dans une aventure aussi folle.



37 Dès mon arrivée chez Lucas, Olivia me désigna l’endroit où il se trouvait. (À une quinzaine de
mètres, me tournant le dos, une bière à la main et entouré d’amis).
En temps normal, je me serais présentée immédiatement, mais je me rendis vite compte que
faire preuve d’une telle courtoisie ici serait, petit a, complètement discordant, et petit b,
relativement difficile. En effet, pour arriver jusqu’à lui, il m’aurait fallu traverser une foule de
quatrevingts personnes – au moins.
J’étais abasourdie.
Il n’y avait pas un seul endroit inoccupé dans le jardin. Le kiosque était rempli, bien au-delà de
sa capacité, les tables faisaient office de chaises, et les chaises allaient même jusqu’à supporter
plusieurs personnes. Un groupe de musique jouait au fond du jardin. Sur scène, je dénombrai deux
guitares électriques, une basse et une batterie.
Manifestement saouls, les deux chanteurs du groupe s’égosillaient sur un morceau de hard
rock, commun à beaucoup des invités, qui reprenaient le refrain en cœur.
— Qui sont-ils ? demandai-je à Olivia.
— Le groupe « Hard Clash », ce sont des amis à Lucas, répondit-elle en hurlant. Tout le monde
les connaît ici.
Voilà qui étofferait un peu ma culture.
— Tu veux boire quelque chose ? me proposa Alex.
— Pourquoi pas, acceptai-je, poliment.
Cependant, cet endroit ne m’inspirait pas du tout confiance et je me promis sur-le-champ de ne
pas goûter à ma boisson quand elle arriverait.
Je n’étais pas à mon aise. La foule m’oppressait et les vapeurs d’alcool me tournaient la tête.
Les chansons étaient devenues des cris incompréhensibles, l’ambiance était étouffante. Mais cela
ne semblait gêner personne. Car tous continuaient de chanter, avec autant d’entrain.
Et quinze minutes plus tard, je n’en pouvais déjà plus.
Les invités étaient réellement survoltés. La situation semblait pouvoir déraper à tout moment.
C’est alors que je réalisai, avec effroi que très peu de personnes dans ce jardin étaient encore
sobres.
Cela me terrifia.
— Il faut que j’aille aux toilettes, mentis-je.
L’excuse passe-partout par excellence.
J’avais remarqué au fil du temps que ce prétexte était admissible pour à peu près tout. Aussi
l’utilisais-je, dans la plupart de mes déconvenues quotidiennes : Les cours trop longs, les réunions
de familles ennuyeuses, ou les discussions embarrassantes.
Olivia acquiesça, en me désignant simplement la maison car il y avait maintenant, bien trop de
bruit pour que je puisse l’entendre.
Je me rendis prudemment à la porte d’entrée, en évitant de marcher sur les nombreuses
cannettes qui jonchaient le sol. Je réussis même à esquiver un énorme fût renversé sur la pelouse, et, c’est
en jouant des coudes pour me frayer un passage, que j’atteignis l’endroit.
Je posai ma main sur la poignée, effrayée toutefois, de ce qui pouvait encore m’attendre.
J’avais regardé assez de films traitant des fêtes dans les confréries d’étudiants, pour savoir
jusqu’où une bande d’adolescents était capable d’aller, à cause de l’alcool.
Mais, en ouvrant la porte, je défaillis.
Je m’étais attendue à des millions de choses, excluant pourtant l’éventualité d’un salon vide.
Les invités n’avaient pas investi la maison. Tous préféraient le jardin, où la musique et la bière
assuraient l’ambiance.
Tous. À une exception près.

38 Michael était assis dans un des fauteuils, à moitié endormi. Il leva la tête quand il entendit la
porte grincer, et son regard croisa le mien. Je rougis, embêtée de l’avoir dérangé, et baissai les
yeux.
Et dire qu’il était la principale raison de ma présence dans cet enfer.
Devant lui pourtant, j’étais incapable de décrocher un mot. Les minutes défilaient. Un simple
salut aurait suffi. Cependant, malgré mes nombreuses tentatives, ma bouche s’entêtait à ne pas
coopérer.
Affligeant…
Je n’avais toujours pas bougé d’un centimètre. J’hésitais entre regagner le jardin et mourir sur
place. Quoique ces deux choix se valussent nettement.
Il fallait pourtant que je bouge !
Je suivis donc la seule idée qui me vint à l’esprit et me rendis dans la cuisine attenante au salon
– en m’efforçant de regarder le sol – et me servis un verre d’eau du robinet. En le finissant – bien
trop vite – je me rendis compte d’à quel point j’avais soif. Je réitérai l’opération, puis résignée, je
repris le chemin de la sortie.
En ouvrant la porte, les cris et les odeurs m’assaillirent. Je la refermai aussitôt.
— Tu peux aussi bien venir t’asseoir, si tu veux, proposa une voix incomparable, à quelques
pas de moi.
Je me retournai, surprise qu’il m’ait adressé la parole. Je ne sentais plus mes jambes.
— Merci, murmurai-je.
Je savais donc encore parler. Super.
— La fête ne te plaît pas ? demanda Michael après quelques instants.
— Excuse-moi ? balbutiai-je.
J’avais compris la question, évidemment. Pour mon plus grand bonheur, mon cerveau semblait
encore fonctionner parfaitement. Mais il me fallait gagner du temps. Cette soirée, ce salon, ce
garçon, formaient à eux trois, les éléments d’une situation propice à ce que je sorte une énormité.
Et je ne pouvais m’y risquer.
— La fête…, répéta-t-il, avec un sourire.
Je devais avoir l’air d’une véritable demeurée.
— Il y a une ambiance de folie dehors. Et pourtant, tu te retrouves ici. J’en conclus que tu n’es
pas très fan de ce que Lucas a organisé.
Si « organiser » était, effectivement le mot à employer.
— Dans le mille, soufflai-je.
— Alors pourquoi tu es là ?
Ça, c’était vraiment subtil et délicat.
Et même si Michael me souriait toujours, je ne voyais absolument pas ce que je pouvais lui
répondre. L’idée première, aurait été que je lui dise : « pour toi ». Mais je n’avais aucune idée de
comment le faire, sans avoir l’air d’une véritable malade.
— Tu me demandes, pourquoi je ne suis pas encore partie ? éludai-je.
J’avais une bonne dizaine d’excuses, pouvant le justifier.
— Non, contra Michael, amusé. Je te demande pourquoi tu es venue.
Oh.
— Toutes les soirées de Lucas, sont bâties sur le même schéma, continua-t-il. Il n’y a donc
absolument rien de surprenant, dans ce qui se passe de l’autre côté de cette porte. Et si tu détestes
tant ça, pourquoi être là ?
Très bonne question, encore une fois. Et logique en plus de ça.
— Je n’ai pas de point de comparaison, répondis-je. C’est la première fois que je vais à une de
ses soirées.
— Je sais.
Évidemment.
39 N’étais-je pas dans son monde, en ce moment même ? Ici, les nouvelles têtes devaient rarement
passer inaperçues.
— Et toi ? murmurai-je, après quelques instants. Pourquoi n’es-tu pas dehors à profiter de la
musique ?
— On ne m’a pas laissé le choix, répondit-il, amusé. Ce groupe est vraiment très mauvais. Et
comme ils sont engagés pour la soirée, je n’avais pas d’autre alternative, que celle de souffrir en
silence, dans mon coin.
Voilà qui avait, au moins, le mérite d’être franc.
— Tu es toujours aussi… honnête ? demandai-je, désireuse de ne pas perdre son attention.
Cette tentative désespérée me ferait certainement passer pour une crétine, mais tant pis. J’allais
avoir tout le temps nécessaire, pour en assumer les conséquences – demain.
Pour l’instant, mon esprit s’embrumait, à nouveau. Et j’étais sûre que le courage me
manquerait, très bientôt.
— En général, oui, dit-il. Du moins, quand ça n’importe pas trop. Mais ça m’aurait coûté de
mentir sur ce point. J’ai trop bon goût en matière de musique.
— Ben voyons…
— Et ce n’est qu’une de mes nombreuses qualités.
Je souris.
— Donc cette soirée est bien un véritable fiasco, dis-je. Tant pour toi que pour moi.
Michael leva les yeux et me regarda un instant. Je ne savais pas vraiment s’il voulait me
répondre, ou si son air interrogateur, lui suffisait pour le moment. Quoi qu’il en soit, il n’avait toujours
pas dit un mot, lorsque je réalisai, enfin – et après une minute complète – l’horreur, que je venais
de lui envoyer en pleine figure. Car même en y réfléchissant bien, il semblait parfaitement
impossible, maintenant, de trouver un quelconque compliment, caché sous mes propos.
À m’entendre, je m’ennuyais à cette soirée. Cela s’arrêtait là. Et personne – pas même lui – ne
pouvait y faire quoi que ce soit.
J’avais encore de gros progrès à faire, si je voulais avancer dans sa direction.
Ceci étant, je me comprenais. Je n’étais venue ici que pour une seule chose. Et maintenant, que
je touchais au but, maintenant que j’étais en passe d’avoir ce que je voulais – soit une conversation
normale avec lui – je me dégonflais. J’avais même été incapable de me présenter. Et à vrai dire, je
tremblais tellement, en ce moment, que je m’étonnais même qu’il ne le remarque pas.
— Je ne sais pas comment tu perçois les choses, me répondit-il, finalement. Mais de mon côté,
je t’avouerais que cette soirée est loin d’être aussi décevante, que ce que je m’étais imaginé.
Alex ouvrit la porte à cet instant précis, ce qui me fit sursauter – et oublier ma repartie.
— Rose, il faut qu’on s’en aille, me dit-il à moitié essoufflé.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Pourquoi demander ? N’avais-je pas eu envie de quitter cet endroit, à peine arrivée ?
— Ça dégénère beaucoup trop et je crains de voir débarquer les flics.
Je me levai instantanément.
Il fallait que je rentre chez moi, aussi discrètement que possible. Et une arrivée en voiture de
police – gyrophares en prime – n’allait sûrement pas aider.
Michael n’avait pas bougé de son fauteuil. Il s’y installa, d’ailleurs, un peu plus
confortablement. L’éventualité de voir arriver les autorités, ne semblait pas du tout le déranger. Et Alex, en
dépit d’un unique salut, n’avait pas vraiment l’air de vouloir faire cas de sa présence.
L’urgence était ailleurs et le temps nous manquait.
— Tu viens ? s’impatienta-t-il.
Je m’imprégnai des détails de la scène. Pour être sûre, demain encore, qu’elle avait bien été
réelle. J’observai Michael quelques secondes supplémentaires pour me fabriquer des souvenirs. Mon
esprit faisait encore des siennes, bien que le moment n’aie pas vraiment été approprié pour.
— ROSALINE !
40 Dans la précipitation, je réussis à sourire à Michael. Et lorsqu’il me retourna l’attention, mon
cœur fondit.
Proprement chamboulée, je sortis alors de la maison, en priant toutefois pour que mes jambes –
en coton – puissent me porter jusque chez moi.
L’atmosphère du jardin me ramena, à demi, à la réalité.
Il y avait encore plus de monde à présent et un des guitaristes du groupe était couché en travers
de la scène, sans que ça n’inquiète personne.
Affolée, je réalisai qu’Alex et moi étions seuls. Arrivés à cinq, repartant à deux, les comptes
étaient vite faits.
Plusieurs problèmes se posaient alors : D’une part, je ne savais pas où se trouvait Olivia, et
dans une telle foule, il serait certainement très difficile de la repérer. D’autre part, sans le
propriétaire de la voiture qui m’avait emmenée ici, je n’avais absolument aucun moyen de rentrer.
— Qu’est-ce que t’attends ? Faut qu’on y aille ! hurla Alex.
— Mais c’est impossible ! rétorquai-je. On n’a plus de chauffeur et on ne peut pas abandonner
Olivia !
J’étais paniquée.
— Rosaline, il faut que je t’explique. Il y a encore bien des choses que tu ignores sur elle et ce
n’est pas à moi de te les dire. Mais fais-moi confiance, tu n’as pas à t’inquiéter.
— On ne peut pas la laisser seule dans cet enfer, insistai-je.
— Crois-moi, à l’heure actuelle, elle ne doit plus vraiment se rendre compte de ce qui se passe
autour d’elle.
Je décantai cette information, tâchant de comprendre ce qu’Alex ne me disait pas.
— Tout ira bien, je te le promets, renchérit-il.
Les larmes me montèrent aux yeux, sans que je ne puisse les contrôler. D’une certaine façon,
toucher au monde réel pouvait faire très mal.
— Rose, je n’ai vraiment pas envie de te laisser seule ici. Mais il faut que je m’en aille. Alors
veux-tu, s’il te plaît, me faire un peu confiance ?
Il avait employé les mots les plus convaincants de son répertoire, malheureusement son ton
n’était ni poli, ni rassurant.
— Et comment veux-tu qu’on rentre chez nous ? demandai-je.
Question relativement stupide.
— D’après toi ? dit-il en levant un sourcil.
Consciente que je n’avais aucun autre choix, je consentis à le suivre et nous partîmes dans la
nuit glacée, laissant trois de nos amis à cette fête innommable.

La cinquantaine de voitures garées dans la rue me fit réaliser l’ampleur de la foule que nous
avions quittée. Alentour, les porches de nombreux voisins étaient allumés. Considérant l’heure
avancée de la nuit, je compris que beaucoup d’entre eux devaient être incommodés par le bruit.
— Tout ira bien pour Olivia ? murmurai-je.
Le silence me terrorisait. Alex et moi marchions très vite et la musique de la fête avait disparu
à présent. Déjà à deux pâtés de maisons plus loin, nous n’entendions plus rien.
Le manteau noir de la nuit nous enveloppait, maintenant.
— Je te l’ai promis, non ? souffla mon ami.
Il leva les yeux au ciel.
— Tu n’as pas confiance en moi ?
— Ça viendra peut-être, si tu arrêtes de le répéter toutes les dix minutes ! m’exclamai-je avec
un peu trop de virulence.
— Mais peut-être que je n’aurais plus à le faire, si tu arrêtais d’angoisser, répliqua-t-il, placide.
41 Je n’y pouvais rien, durant les crises, je paniquais toujours. Et jusqu’à maintenant, mes seuls
accès d’hystérie, n’avaient été engendrés que par certains devoirs pour lesquels j’avais du retard,
ou par le dîner que je faisais brûler de temps en temps.
Autant dire que la situation que je vivais en ce moment-là, supplantait magistralement toutes
les autres.
— Écoute, reprit Alex, je sais que tu as peur, mais demain tout sera fini et tu te rendras compte
que ce n’était rien. C’est juste une habitude à prendre.
— Parce que ça vous arrive régulièrement ? m’étonnai-je.
— Tout le temps ! répondit-il en souriant.
— Et tu sembles apprécier.
— Honnêtement oui. C’est ce qui donne tout son sens à la vie. Sans des moments comme
ceuxlà, à quoi passerions-nous notre temps ?
La liste était longue pourtant : la lecture, la musique, les études, les sorties au cinéma ou au
café du coin… Mais je me retins de répliquer.
Sa conception de la vie était déjà très définie. Tenter seulement de le faire changer d’avis,
l’ennuierait à coup sûr.
— Tu as raison, abdiquai-je, peu convaincue. Ça vaut peut-être le coup.


J’arrivai chez moi un peu avant deux heures du matin. La marche du retour m’avait exténuée et
j’avais très mal aux chevilles. L’échelle de jardin me parut alors, démesurément haute, et j’hésitai
un instant à m’endormir dans le jardin. Mais en imaginant la réaction de mes parents à leur réveil,
je me décidai tout de même, à monter.
Alex, s’assura que je sois bien dans ma chambre avant de repartir. Il était déjà tard et j’espérais
que ce détour ne lui avait pas trop coûté.
J’enfilai mon pyjama à la hâte et me glissai sous ma couette. Alors seulement, je pris le temps
de repenser à cette soirée.
Bien que son dénouement ait été catastrophique et que je ne sache ni l’endroit où se trouvait
Olivia, ni si Alex était arrivé en un seul morceau chez lui, je réussis quand même à sourire.
Je venais seulement de comprendre ce qu’il s’évertuait à m’expliquer en chemin. Bien sûr, je
pouvais m’attendre à mieux – du moins, je l’espérais ! – mais malgré quelques loupés, la soirée
avait tenu toutes ses promesses.
Je m’étais rendue à une fête clandestine – et illégale sur une demi-douzaine de points – mais
j’avais pu parler au garçon qui me faisait rêver. J’avais quitté la maison, en pleine nuit, sans
l’accord de mes parents, mais j’avais pu rentrer sans qu’ils ne s’en aperçoivent. J’avais traversé
une dizaine de pâtés de maisons, à une heure du matin, sans déconvenues et je me retrouvais dans
mon lit avec l’envie irrésistible de vouloir recommencer tout ça.
Alex avait raison, il n’y avait que de cette façon que l’on pouvait vivre pleinement. En
comptant sur l’adrénaline, les imprévus, les frissons.
Pour la première fois de ma vie, j’avais enfreint les règles que l’on m’imposait. J’avais plongé
à pieds joints dans le monde.

Et j’appréciais. J’appréciais vraiment.
42


4.
Faux et usage de faux



Le réveil sonnait depuis un bon moment déjà quand j’ouvris les yeux le lendemain matin. En
voulant l’éteindre, je le fis tomber. Et malheureusement pour moi, cette chute n’arrêta en rien le
vacarme qu’il faisait. Je plongeai la tête sous mon oreiller, déjà très énervée, alors que j’ouvrais à
peine les yeux. Le manque de sommeil m’avait déclenché une intense migraine et mes jambes
étaient en bouillie. Grâce à la marche de la veille, j’étais à peu près sûre d’avoir à composer toute
la journée avec de sévères courbatures.
Il fallait tout de même reconnaître que la « vraie » vie, était sacrément douloureuse. Surtout
lorsque les bons côtés, censés compenser toutes ces déconvenues, contrebalançaient difficilement
avec mon humeur – fracassante – du matin.
Idéal pour une journée de cours !
Dix minutes passèrent, sans que je ne me décide à bouger. Et c’est ma mère qui dut me sortir
du lit. Chose qu’elle n’avait plus eu à faire depuis des années.
— Tout va bien ? s’inquiéta-t-elle.
Pour qui me voyait – et qui ne connaissait pas les raisons de mon état – je devais, en effet, faire
un peu peur. Les courbatures et la mine déconfite étant annonciatrices d’une bonne grippe, en
général – quand une nuit blanche, ne s’en mêlait pas, bien sûr.
— Surmenage, marmonnai-je, la bouche pâteuse.
Ça, ce n’était qu’un demi-mensonge.
— Tu es en état d’aller en cours ?
À peine, mais il était hors de question que je manque cette journée.
— Accorde-moi juste un peu de temps pour me préparer et ça ira.
— Il te reste vingt minutes. Je te déposerai au lycée.
Une voiture confortable, voilà qui ne se refusait pas !

Je me rendis dans la salle bain, en faisant d’énormes efforts pour marcher droit. Lorsque je fis
face au miroir, mon reflet poussa un cri. Et je réalisai, découragée, l’ampleur de la tâche qui
m’attendait.
Seule une opération commando – savamment étudiée – pourrait me sortir de ce pétrin. Hélas, je
manquais de moyens. Aussi, pris-je le temps de me doucher, puis brossai rapidement mes cheveux,
avant de les enfermer dans un chignon. (Toute autre initiative pour les domestiquer aurait été
complètement absurde, sinon.) Puis, je fixai tout ça avec un peu de laque, de façon à ce qu’ils ne me
trahissent pas pendant la journée. Je brossai mes dents, relavai mon visage à l’eau froide, ce qui
me réveilla pour de bon. Malheureusement, je n’avais toujours pas l’air de quelqu’un que l’on
aurait voulu croiser de bon matin. Alors, pour la première fois de ma vie, je m’appliquai une légère
touche de rouge à lèvres.
Pas mal !
De retour dans ma chambre, je pris la première tenue qui me vint sous la main : un pull à col
bateau violet et un jean blanc. Mes chaussures enfilées, je dévalai l’escalier. L’horloge indiquait
huit heures trente-huit.
43 J’étais même en avance.
— Quel exploit, me taquina ma mère. Il y a quelques minutes encore, on te reconnaissait à
peine.
— Tout arrive, raillai-je.

J’étais impatiente d’aller au lycée. J’avais l’agréable impression que rien ne serait plus comme
avant.
Je me trompais cependant.
Arrivée – pile à l’heure – je croisai le surveillant général sur le perron. Il me gratifia d’un
regard peu amène, si bien que je décidai de presser le pas. Ouvrant mon casier, je me souvins
subitement de mon emploi du temps et frissonnai.
Madame Tanner, la coordinatrice de l’annuaire de fin d’année, était aussi mon professeur de
littérature. Cours que j’avais – bien sûr – en première heure.
Les événements avaient défilé à une telle vitesse, que j’avais complètement oublié ce détail. Je
ne l’avais pas revue de toute la journée d’hier, et, me rendre à son cours, sachant que je l’avais
laissée tomber la veille, me mis très mal à l’aise.
Jusqu’à cet incident pourtant, la littérature était la matière que j’affectionnais le plus. L’une des
seules, d’ailleurs, que je partageais avec Ryan, et, aujourd’hui surtout, j’en étais très heureuse.
Quand je rentrai, il me gratifia d’un sourire rayonnant. J’allai m’asseoir au bureau à côté du
sien, comme d’habitude.
Être proche de lui ne me tenait plus particulièrement à cœur. Mais, pour l’instant, j’avais
besoin de soutien. J’appréciais que mon changement d’attitude ne l’ait pas trop refroidi, pour
l’instant. Sans lui, j’aurais certainement un peu plus mal pris, le regard glacial qu’Emma m’avait
lancé depuis le fond de la classe, où elle avait désormais pris place. À cinq tables de moi.
Mais non.
J’avais bien d’autres choses auxquelles penser, aujourd’hui. Et elle n’avait pas idée d’à quel
point elle me facilitait la vie, en ne me parlant plus. Cela m’évitait entre autres, d’avoir à écouter
ma conscience, pour le moment.

Ce mois-ci, nous lisions Roméo et Juliette. Un classique. J’avais lu le livre des dizaines de fois
et vu le film presque autant. Et si cela m’assurait un avantage sérieux sur mes camarades, ça me
promettait également de longues plages d’ennui.
Ce cours fut d’ailleurs une torture. Et à la fin de deux heures durant lesquelles mon intérêt pour
la pièce avait difficilement réussi à supplanter ma fatigue, je fus convoquée par Madame Tanner.
Châtiment numéro deux.
— Je ne t’ai pas fait venir dans le but de te faire changer d’avis… m’assura-t-elle d’emblée.
Mais j’aimerais comprendre ce qui s’est passé. Pourquoi nous laisser tomber alors que tu
t’investissais autant ?
Alors que je m’investissais ?
Cette femme n’était réellement pas difficile à impressionner. En trois semaines, j’avais dû faire
deux collages en tout et pour tout. Et encore, contrainte et forcée.
— Je ne pouvais pas continuer, dis-je. Pas dans ces conditions, là.
— Comment ça ?
— Je ne suis pas en accord avec le message que vous voulez faire passer. Je n’y peux rien,
désolée.
— De quel message parles-tu ? s’étonna-t-elle. Il ne s’agit que de photos-souvenir,
accompagnées de quelques légendes sur la vie au lycée.
— La vie du lycée ? répétai-je. Vous voulez rire. Ce que vous présentez là, n’a absolument rien
à voir avec ce que l’on vit ici. Au contraire.
44 — Qu’y a-t-il comme différences entre ma version et la tienne, selon toi ?
— Ce serait trop long de toutes les énumérer. Mais je dirais, à peu près autant, qu’entre un
paradis parfait et une arène romaine.
— Une arène…
— Oui. C’est exactement ce qu’est notre lycée. Loin de moi l’envie de casser tous vos rêves,
mais c’est bien l’impression que ce lieu me donne. Et la comparaison n’est même pas exagérée.
Pas quand l’objectif de quatre-vingt-dix pour cent des élèves ici, est d’arriver en vie, jusqu’au
diplôme, et ce, malgré le jugement parfois trop cruel, des dix pour cent restants. Si le mot « arène »
ne vous convient pas, choisissez en un autre. Moi, je l’aime bien.
— Rosaline, ça va ?
— Maintenant oui. Maintenant que j’ai trouvé comment faire pour m’en sortir et les amis qu’il
me faut. Mais tout le monde n’a pas ma chance. Et tout le monde ne réchappera pas de ces quatre
années sans séquelles.
Madame Tanner me fixa avec un regard pénétrant. Le genre à vouloir dire « Il lui faut un
psy ! », et si je ne me comprenais pas si bien, en ce moment, je lui aurais sûrement donné raison.
— Le lycée n’est pas toujours une partie de plaisir, ajoutai-je. Vous le savez. Ceux qui ont le
pouvoir décident, et les autres paient, pour leur manque de goût, leur manque de classe ou de
confiance en eux. Tout ce que je demande moi, c’est de faire mes deux dernières années et d’en sortir
en vie. Mais avec ce que je vois, tous les jours, c’est loin d’être gagné. Et vous, avec cet annuaire,
vous choisissez de nous mentir à tous. Vous déformez la vérité, sans aucun état d’âme et le pire,
c’est que vous en avez conscience.
— C’est bien plus compliqué que ça.
C’est ça.
— Tu ne penseras pas toujours de cette façon… Crois-moi… Un jour, tu me remercieras.
— Aucune chance, murmurai-je. Pas quand je réalise, que vous ne vendez rien de plus qu’un
objet de décoration. Mais je ne vous en veux pas. Il est peut-être préférable de garder avec soi, une
version préfabriquée de la réalité de ce Lycée, plutôt que d’accepter, ce qu’il a vraiment à offrir.
Après tout, qui pourra bien se soucier, plus tard, de tout ce que l’on aura pu traverser, surmonter
ou vivre, s’il ne reste pour en témoigner, que des photos avec des sourires ?
Je soupirai.
— Vous êtes comme tout le monde finalement.
— Tu es loin du compte…
— Vous croyez ? Depuis la rentrée des classes, tout n’est qu’une question d’apparence et de
faux-semblant. On s’est tous mis d’accord pour se fondre dans un moule sans véritable raison. Et
après cet annuaire, il n’y aura plus aucune chance que l’on s’en sorte ! Les apparences, répétai-je,
c’est tout ce qui compte ! Vous travaillez très dur pour montrer à tout le monde des pom-pom-girls
sociables et des joueurs d’échecs bien dans leur peau. Mais vous savez, comme moi, que ce petit
univers parfait est très loin de notre réalité. Aujourd’hui, même ce qui a pour but de nous
représenter, ne nous représente plus vraiment. Ceci étant, je le comprends. Puisque, nous savons très bien,
toutes les deux, que si vous creusez encore un peu, si vous décidez de montrer ce qui se passe
réellement ici, vous n’obtiendrez rien de plus qu’un annuaire sombre, incroyablement triste et à la
limite de la censure.
Ben, dis donc…
— Je quitte cet atelier, conclus-je. C’est mieux pour tout le monde. Et puis, ça nous évitera des
dizaines d’heures de débat complètement inutiles. Car rien ne me convaincra jamais que l’option
« déformer la vérité » est préférable à toutes les autres, quand il s’agit de parler de ce qu’on vit, ici.

Je sortis de la classe, très étonnée, de l’amertume qui perçait dans mes propos. Mais plus que
tout, je regrettais que Madame Tanner fût la seule à m’avoir entendue. Car, bien que cette tirade ait
45 coupé court à la conversation, je me sentais légèrement frustrée, maintenant. À mon sens, ce genre
de moment aurait amplement mérité un public, ou, à plus juste mesure, un magnétophone pour
m’enregistrer.

Arrivée à la cantine, j’aperçus Olivia dans l’entrée. Malgré notre soirée de la veille, elle était
radieuse. Lorsqu’elle me vit, elle me sauta dans les bras.
— Tout va bien ?
— À merveille, jubilai-je. Je suis vraiment contente de te voir.
— Je ne t’ai même pas vu partir, hier. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Alex a préféré s’en aller et j’ai trouvé raisonnable de le suivre. Comment s’est finie la
soirée ?
Elle me raconta que le groupe électrogène de Lucas avait saturé vers trois heures du matin,
obligeant les musiciens à mettre un terme au concert qu’ils donnaient. Cette déconvenue avait
refroidi la plupart des fêtards qui avaient alors décidé de quitter la fête pour finir leur soirée,
ailleurs.
— Et tu penses tenir toute la journée en ayant si peu dormi ? m’inquiétai-je.
Elle éclata de rire.
— Je n’ai pas dormi du tout.
— Comment tu arrives à tenir le coup ? lui demandai-je, étonnée.
— C’est un secret, murmura-t-elle. Je te montrerai un jour.
Cela faisait sans doute partie, des nombreux mystères qui la composaient et dont Alex avait fait
une vague allusion la veille. Très bien. J’avais bien assez de temps pour découvrir de quoi il
s’agissait. Aussi, je n’insistai pas.
— À quoi as-tu occupé la fin de ta nuit ? m’enquis-je, à la place.
— J’ai traîné un peu dans la ville avec Lucas et ses potes. Vers sept heures du matin je suis
rentrée chez moi pour manger un peu et me changer. Et me voilà !
Olivia et la plupart de ses fréquentations, avaient des parents bien moins stricts que les miens.
Ainsi leur était-il beaucoup plus facile de déserter leur domicile – même en pleine semaine – en
prétextant passer la nuit chez l’un ou chez l’autre. Tandis que moi, j’en étais encore à m’enfuir par
la fenêtre de ma chambre.
— Il n’y avait donc aucune raison d’angoisser hier soir ?
— Pas la moindre, me rassura-t-elle.
— Pourquoi Alex a voulu partir dans ce cas ? Il a dû vivre de pires soirées, avec toi.
— Ça oui !
Devant mon air interrogateur, Olivia enchaîna :
— Alex a été placé en famille d’accueil, il y a plusieurs années, m’expliqua-t-elle. Chez lui ce
n’est pas toujours facile. Sans compter le système, tu sais, une fois qu’ils t’ont dans le collimateur,
c’est vraiment difficile de s’en débarrasser. Alors il préfère rester discret quand il le peut.
Tout s’expliquait. Ce que j’avais pris pour de la panique n’était en fait que de la prudence. Et le
récit d’Olivia, me tranquillisait, un peu. Car, comme m’avait dit et répété Alex, il n’y avait aucune
raison de paniquer. Ils savaient tous les deux ce qu’ils faisaient. Quant à moi, il était clair que je
n’aurais réellement pu rêver mieux pour ma première soirée.
— Et, où penses-tu qu’il soit maintenant ? demandai-je.
— Certainement en train de déjeuner, suggéra Olivia.
— Je suis sérieuse.
— Moi aussi. Regarde.
Je n’en revenais pas. En effet, Alex s’était déjà tranquillement installé et avait pris soin de nous
réserver deux places à sa table. Avec un large sourire, il nous fit signe. La soirée ne lui avait laissé
46 aucune séquelle. Son teint était aussi lumineux que celui d’Olivia. Comme s’il avait pu profiter
d’une bonne nuit de sommeil. J’étais dépitée.
Je pris un plateau et m’approchai de la file du réfectoire. Les différentes odeurs que
dégageaient les plats m’écœuraient déjà. Il fallait vraiment que j’aie faim pour me trouver là !
Je détestais la cantine. Cette salle me faisait l’effet d’un camp de concentration allemand ou
d’une prison. (Oui, mes métaphores n’étaient jamais très gaies). Chaque élève, semblait prêt pour
une exécution capitale, attendant patiemment qu’une serveuse – aigrie la plupart du temps – daigne
remplir leur assiette d’une louche de purée compacte ou de petits pois trop cuits. En regardant la
bouillie grisâtre qui gisait sur mon plateau, j’eus un haut-le-cœur. J’avais du mal à imaginer les
bienfaits nutritifs que pouvaient apporter de tels plats.

Après avoir payé, je rejoignis Alex en essayant d’éviter sur mon passage le reste des élèves,
agglutinés, en groupe, et parfois même très heureux de la petite pause qu’on leur accordait dans
leur quotidien.
— Tu es sublime ! me lança mon ami, attablé.
— Menteur.
— Je t’assure. C’est la première fois que je te vois maquillée, ça te va bien.
— Elle doit chercher à impressionner quelqu’un, dit Olivia en nous rejoignant.
— D’autant qu’hier soir, j’ai vu que les choses se déroulaient à merveille pour toi, ajouta Alex
en m’adressant un clin d’œil.
— Et tu ne m’as rien raconté ?
Pause !
— Remettons les choses à leur place, tempérai-je. Premièrement, mon maquillage n’a rien à
voir avec qui que ce soit. J’avais une mine affreuse ce matin et j’ai tenté – tant bien que mal – de
limiter les dégâts…
— À d’autres ! répliqua Alex.
— Deuxièmement, continuai-je en l’ignorant, Michael et moi avons à peine échangé deux mots
hier soir. J’étais juste une fille, parmi d’autres, à cette soirée et je ne pense même pas qu’il se
souviendra de moi, si toutefois je le recroise.
Je tentai de masquer la tristesse dans ma voix, en vain. Je comprenais encore trop peu l’emprise
qu’il avait sur moi. Aussi n’y pouvais-je rien quand mon cœur se mettait à jouer avec mes
émotions.
— Ne soit pas défaitiste Rose. Je peux faire en sorte d’arranger ça, dit Olivia.
— Comment ?
J’en étais arrivée à un point tel, que toute idée était bonne à prendre.
— Samedi soir, il y a une boîte super branchée qui organise une soirée et je te garantis qu’il y
sera. Il ne loupe jamais rien de ce qui se passe dans cette ville.
Une boîte de nuit. Rien que ça !
— Et peux-tu m’expliquer comment tu comptes nous y faire rentrer ? demandai-je perplexe.
Pour toute réponse, elle déposa son portefeuille dans ma main.
— Quelquefois, il peut être bon, d’aider un peu le temps, murmura Alex. Que dirais-tu si nous
fêtions ton anniversaire maintenant ?

En toute honnêteté, la situation me dépassait réellement. Je venais de découvrir au creux de la
main d’Olivia, un petit rectangle de plastique blanc, d’une qualité irréprochable. Il était au nom
d’une certaine Gretchen Lifford née à Chicago en 1975. Cette carte n’aurait pu poser aucun
problème si la photo d’identité n’avait pas été celle de mon amie. Les cheveux attachés et
outrancièrement maquillée, elle était méconnaissable.
— C’est bien ce que je crois ? demandai-je tout à fait inutilement.
47 — Il y a de fortes chances, oui.
Alex éclata de rire. Mais j’étais bien trop choquée pour partager sa bonne humeur.
— Vous êtes fous, chuchotai-je.
— Pourquoi tu parles si bas ? s’étonna Olivia.
À ma droite, les rires d’Alex redoublèrent.
— Tu as usurpé l’identité d’une femme ! répondis-je toujours à voix basse.
— Bien sûr que non ! Je l’ai inventée de toutes pièces, me rassura-t-elle.
Comme si ce simple détail pouvait éclipser tout le reste.
— Et s’il existe vraiment quelqu’un en Amérique qui a ce prénom – parce que tu penses bien
que je n’ai pas feuilleté tous les annuaires du pays – il y a une chance sur un million qu’elle soit
née le même jour que moi et dans le même état !
— Ça reste complètement illégal, m’offusquai-je.
— Certainement. Mais on mourrait d’ennui si on devait se contenter de faire les choses
réservées aux adolescents de seize ans, argumenta Olivia.
— Ce serait relativement restreint tu ne penses pas ? surenchérit Alex, qui ne riait plus à
présent.
— Pas si on cherche bien, contrai-je.
Olivia leva les yeux au ciel.
— On a le temps de voir venir, insistai-je et sans rien faire d’illégal. Dans quelques années, ça
sera notre tour.
— Selon ton point de vue, il est donc préférable d’attendre des années pour vivre pleinement sa
vie ? continua mon amie.
— Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire, répliquai-je en haussant le ton.
— Oh que si ! Je m’amuse simplement à répéter ce que tu dis de façon moins édulcorée !
Croisant les bras, elle s’appuya sur le dossier de sa chaise et me toisa.
— La phrase « Profiter de l’instant présent. » signifie-t-elle quelque chose pour toi ? intervint
Alex.
— Oui mais…
— Dans ce cas, pourquoi laisserais-tu une chose, aussi stupide qu’une carte d’identité, décider
de ce que tu dois faire ou non de ta vie ?
Olivia opina du chef mais n’ajouta pas un seul mot. Je laissai la question d’Alex en suspens,
consciente du poids de son argument.
Le dilemme restait le même : La sagesse ou le reste.
Comme si, depuis quelques semaines, il n’existait plus de juste milieu. C’était l’ancienne Rose
contre celle en devenir. Et malheureusement, dans la plupart des cas, la nouvelle moi, avait
beaucoup plus de poids.
À trois contre un, les jeux étaient déjà faits.
— Quel nom as-tu choisi ? demandai-je à Alex, en soupirant.
Il m’adressa un petit sourire.
— Sergio Lopez, ce qui est l’équivalent d’un John Smith américain. Quasiment impossible à
repérer, au Mexique.
— Le Mexique ? m’étonnai-je.
— À Tijuana plus précisément.
— Voilà une affaire bien menée.
— On ne fait pas les choses à moitié. Alors qu’en penses-tu ?
La bonne humeur d’Alex était revenue, mais Olivia, silencieuse depuis plus de trois minutes,
faisait la moue. Notre échange – un peu trop animé – semblait l’avoir refroidie. La peur de me
fâcher avec elle, me décida alors complètement.
— Je marche, abdiquai-je.
48 Ces deux mots avaient valeur de drapeau blanc. Et Olivia me sourit à son tour.
— Tu deviens bien trop difficile à convaincre, dit-elle en sortant enfin de son mutisme.
— Eh bien, avouai-je, il m’arrive encore d’avoir un peu peur.
Et d’essayer de penser par moi-même !
— Il n’y a aucune raison d’avoir peur avec nous, m’assura Olivia. Je te le répète. Tout se passe
toujours bien avec nous.
Sa confiance en elle m’aveuglait totalement. Chaque certitude que je pouvais avoir, n’était rien
en regard de l’assurance dont elle faisait preuve. Et face à tant de promesses, comment pouvais-je
seulement hésiter à la suivre ?
— Comment va-t-on s’y prendre ? demandai-je.
— Il va te falloir quarante dollars…
Autant dire tout mon argent de poche de la semaine.
— Et une photo qui fasse effet, continua-t-elle.
— C’est-à-dire ?
— Maquillage, coiffure et tout le toutim. Pour que tu puisses te vieillir de cinq ans en un
claquement de doigts.
— Et comment tu feras ensuite ? demandai-je curieuse.
— Je ne me suis jamais mêlée de tout ça, je saurais à peine comment m’y prendre… C’est
Lucas qui te fera ta carte. Il est quasiment infaillible.
— Ça marche.

C’est anxieuse, mais tout de même réjouie à l’idée d’acquérir ce passeport pour une liberté
totale – à plus ou moins quelques exceptions – que je me rendis en cours. Je n’avais, cependant,
qu’une hâte : faire ma photo et la remettre à Lucas.
Bien sûr, il allait falloir que j’emprunte un peu de maquillage à Olivia. J’étais bien trop pauvre
en la matière. Mais en dehors de ça, tout irait bien.
L’idée m’excitait presque à présent, alors que je m’y opposais quelques minutes auparavant. Je
n’avais plus aucune force de volonté sur moi-même.
À vrai dire, j’aurais pu faire à peu près n’importe quoi, si tant est que l’on m’en ait convaincue
un minimum.

Après déjeuner, je n’avais qu’une heure de sciences. Je me rendis en classe, sans grande
motivation. Depuis trois cours déjà, nous décryptions une cassette sur le système solaire, à grand
renfort de photocopies et de chapitres annexes dans nos livres.
Le visionnage des films à l’école : je ne connaissais rien de plus ennuyeux.
Les mains sous mon menton, je luttais à chaque seconde contre le sommeil. Mais il semblait
bien décidé à se battre également. Je tentai de prendre des notes, pour ne pas m’endormir sur la
table, mais j’étais tellement inattentive qu’elles ne signifiaient rien. À vrai dire, j’avais dû perdre le
fil, lors des premiers commentaires concernant la Lune. Consciente cependant qu’il s’agissait là du
sujet de ma prochaine interrogation écrite, je tâchai de fixer l’écran de toutes mes forces – et sans
cligner des yeux.
Malheureusement, mon cerveau ne captait plus aucune information. J’étais découragée.
Aussi, lorsque la simulation en trois dimensions contourna Mars, j’abandonnai pour de bon et
m’endormis.

Ce fut la sonnerie qui me réveilla. Autour de moi, les élèves rangeaient déjà leurs affaires et
monsieur Tobbs effaçait le tableau.
49 Abasourdie par mon attitude, je ne me levai pas tout de suite. Jamais jusqu’à maintenant je ne
m’étais assoupie en classe. J’avais toujours mis un point d’honneur à prendre des notes et à suivre
tous mes cours – même les moins intéressants.
Mais aujourd’hui – et cela était compréhensible – j’avais eu énormément de mal à finir ma
journée. De mes pitoyables notes, seule la première phrase avait un sens.

La lune est l’unique satellite naturel de la Terre.

Voilà une information qui me serait d’une grande utilité !

Je soupirai, accablée. Un peu inquiète, aussi. Car mon comportement laxiste se paierait
certainement au prochain devoir. À l’heure actuelle, seul un miracle – ou des révisions particulièrement
intenses – pourrait changer la donne.
— Rose ! Tu as décidé de prendre racine ?
Dans l’encadrement de la porte, Olivia m’attendait. Son sac sur l’épaule, elle semblait déjà
prête à partir. Un constat qui me surprit, étant donné que son emploi du temps était légèrement
plus fourni que le mien, le mardi.
— Il ne te reste pas une heure d’éco ? demandai-je
— Qui s’en soucie ? lâcha-t-elle, distraitement
Hormis son professeur et le principal, très prochainement ? Qui, en effet.
— Viens, on a des photos à faire !
Vrai.
— Je te suis.


Le passage au maquillage – dans les toilettes des filles – fut moins ardu que je ne l’avais pensé.
Olivia, très habituée à tous ces artifices, sortit un attirail impressionnant de pinceaux et de brosses.
De sa main experte, elle rehaussa mes lèvres avec du rouge et mes joues avec du blush. Après
quoi, elle me mit un peu d’ombre à paupières, de crayon khôl et de mascara.
Elle s’adonnait à sa tâche avec une vitesse affolante, si bien qu’à plusieurs reprises, j’ai craint
qu’elle ne m’en mette partout. Heureusement pour moi, elle était d’une dextérité sans pareille, et,
un quart d’heure plus tard, j’étais méconnaissable.
— Je suis plutôt fière de moi, me dit-elle enchantée, en me scrutant sous tous les angles.
— Tu es une artiste !
— Je n’irais pas jusque-là, mais c’est vrai que je suis douée… Détache tes cheveux,
ajouta-telle, après une brève réflexion.
Je m’exécutai tout de suite, et me souvins – un peu trop tard – de la raison qui m’avait fait les
nouer le matin même.
Le nid de corneille que je devais avoir, à présent, sur la tête, décrédibiliserait à coup sûr ma
photo d’identité.
— Waouh ! s’exclama Olivia, surprise.
— Je sais ! Il va me falloir une brosse, pour que j’arrange tout ça.
— Non ! Surtout pas ! Tu es magnifique.
Intriguée, je me retournai à nouveau vers le miroir. La surprise fut totale. Mes cheveux avaient
pris un pli que je ne leur connaissais pas, durant la journée, et ils tombaient à présent, sur mes
épaules, en une cascade de vagues particulièrement soignée.
Ma coiffure semblait avoir été travaillée pendant des heures entières. J’étais pourtant certaine,
que même en le faisant exprès, il m’aurait été impossible d’obtenir un tel résultat.
— Te voilà fin prête ! Direction le Photomaton, m’annonça Olivia, très enthousiaste.
50
Nous prîmes deux séries de photos. La première, très sobre, s’en tenait à notre premier plan :
elle servirait pour ma carte d’identité. Je tâchai de sourire un peu, mais concrétiser l’action me fit à
nouveau paniquer.
Après tout, ces photos auraient un but très particulier et je n’imaginais que trop bien les
conséquences que cela pourrait avoir. Certes, il y avait de très bons côtés à sortir des sentiers battus, de
temps en temps. Mais était-il nécessaire, de toujours aller aussi loin pour s’amuser un peu ?
L’image d’Alex me revint, un instant, en mémoire.
« Profiter de l’instant présent. » disait-il. Tel était le leitmotiv de mes deux amis. Pourtant, cette
notion de carpe diem me semblait aussi attirante que déraisonnable.
Heureusement, j’arrivais, de plus en plus à combattre mes appréhensions. Car leur influence
était trop forte. Sans compter cette pensée qui me hantait chaque jour, de savoir que je pourrais les
perdre, tous les deux, si je ne les suivais pas jusqu’au bout du monde.

Pour la seconde série de photos, Olivia me rejoignit dans la cabine. Elle s’assit sur mes genoux
et m’enlaça très fort.
— Toi et moi, c’est pour la vie, me dit-elle. Tu le sais n’est-ce pas ?
Je souris.
En face de nous, le petit rectangle lumineux signalait qu’il ne restait plus que dix secondes
avant que la photo ne soit prise.
— Je veux que tu t’en souviennes, quoi qu’il arrive, ajouta-t-elle.
Le flash me fit sursauter, mais je ne clignai pas des yeux. Je tenais à ce que cette photo, avec
elle, soit parfaite. Car ce moment signifiait beaucoup pour moi.
En sécurité dans ses bras, j’avais enfin compris que tous les faux-semblants et tous les
mensonges avec lesquels je devais vivre au lycée, n’avaient pas lieu d’être, quand j’étais en sa
compagnie.


Olivia Donovan était celle qui avait donné une vraie direction à ma vie. Elle était – et je
pouvais enfin le dire sincèrement – ma meilleure amie.
51














Partie II



« Le premier soupir de l’amour, est le dernier de la sagesse ».
Tels étaient les mots, d’un certain Antoine Bret,
que je n’ai pas eu l’heur de connaître.

Puissiez-vous, monsieur, de là où vous êtes,
comprendre à quel point, cette phrase me convient.
Car s’il m’est vite devenu inconcevable,
de rester sage après ma rencontre avec Michael,
la plus belle de mes folies, aura certainement été,
de voir en sa personne, celle à qui j’offrirais tout mon amour.
Rosaline




5.
Plan B



J’allégeai un peu mon maquillage avant de rejoindre Lucas. Il était inutile que j’aie l’air de
sortir de boîte de nuit, pour me rendre sur un terrain de foot. Selon Olivia, j’étais sûre de le trouver à
cet endroit. En règle générale, il y passait plusieurs heures, avec ses amis, après – ou même
pendant – les cours.
— Pourquoi as-tu cessé de traîner avec eux ? demandai-je, tandis que nous nous approchions
du stade.
— Je n’ai pas vraiment arrêté, me répondit-elle. Mais j’avais simplement beaucoup plus de
raisons de les voir, lorsque j’avais des intérêts personnels dans l’équipe de foot.
L’« intérêt personnel » en question, était Austin, le quaterback de notre équipe. Je ne
connaissais pas du tout la raison de leur séparation, mais Olivia ne semblait pas vraiment triste quand elle
l’évoquait. Pourtant, cette rupture ne datait que de quelques semaines.
Le point positif était que grâce à cette – brève – histoire, elle avait réussi à se faire apprécier de
beaucoup des outsiders de l’école. Un fait rarissime, car ils ne fréquentaient que très peu de monde
au lycée. La fête d’hier soir n’en comptait d’ailleurs pas plus d’une dizaine. Elle avait rassemblé,
au contraire, les classes de premières et de terminales de plusieurs autres écoles de la région ainsi
que quelques élèves de l’Université de Pittsburgh.
Voilà qui expliquait bien des choses.
— Oh mon Dieu ! m’étouffai-je, avant de m’arrêter net.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’étonna Olivia.
Lucas, la fête, le stade de foot. Tout cela, imbriqué, ne me ramenait qu’à un seul point.
— Michael, soufflai-je.
La mémoire ne m’était revenue qu’à cent mètres du stade.
— Qu’est-ce qui se passe ? répéta mon amie, incrédule. Dis-moi.
— C’est ici que tu l’as connu. C’est un ami à Lucas, ânonnai-je en suffoquant à moitié. Il y a
donc de fortes chances qu’il soit précisément à l’endroit, où nous allons, en ce moment.
Déduction logique.
— Et en quoi c’est une mauvaise chose ? me demanda-t-elle.
— J’ai peur de paraître ridicule, avouai-je, en fixant mes pieds.
J’espérais, d’ailleurs, secrètement qu’ils se ficheraient en terre à l’instant, pour qu’il me soit
impossible de faire un seul pas de plus.
— Ôte-moi d’un doute, reprit Olivia, n’est-ce pas pour lui que tu fais tout ça ? La carte
d’identité et tout le reste. N’est-ce pas dans le seul but de le rencontrer à nouveau ?
— Bien sûr, mais…
— Mais quoi ? Qu’y a-t-il de différent, à ce que tu le voies maintenant plutôt qu’à la fin de la
semaine ?
— Je n’y arriverai jamais.
— N’importe quoi.
Olivia me prit par la main et tenta de me faire avancer. Malheureusement, mettre un pied
devant l’autre m’était devenu complètement impossible.
55 — Tu as toujours été aussi timide ? me demanda-t-elle, perplexe.
— Ce n’est pas de la timidité, répondis-je. À vrai dire, je ne saurais même pas t’expliquer ce
que c’est. Je suis complètement fascinée par quelqu’un que je ne connais pas. Tu te rends compte ?
Je lui ai, à peine, parlé. Il ne sait rien de moi. Et pourtant, depuis vingt-quatre heures, il occupe la
majorité de mes pensées. Je ne suis pas timide, répétai-je. « Folle à lier » serait un meilleur terme à
employer.
— Tu aimerais ne plus penser à lui ? s’enquit mon amie.
— Non, soufflai-je. Justement non. Ça me plaît qu’il me trouble autant.
Aussi étrange que cela puisse paraître, cette sensation était horrible et agréable en même
temps.
— Si je comprends bien, rétorqua Olivia en esquissant un sourire. Il te plaît.
— En résumé, répondis-je. Oui.
— Alors on va tenter une approche, dit-elle.
Tout dans sa façon de parler, laissait comprendre que ce n’était pas une suggestion. Elle n’avait
toujours pas lâché ma main et me tira un peu plus sèchement cette fois, pour que mes pieds
répondent enfin. Et tandis que j’avançais en direction du terrain de foot, je me rendis compte que mon
cœur battait la chamade.
Je tentai de me calmer. En vain.

Sur le stade, les pom-pom-girls répétaient une nouvelle chorégraphie. De nombreux joueurs de
l’équipe de foot étaient assis – en tenue – sur les gradins. Certains fumaient et d’autres regardaient
avec intérêt les figures, que deux blondes – bien trop belles et bien trop gracieuses – apprenaient
pour le prochain match. À la quatrième rangée de gradins, je reconnus le propriétaire de la Pontiac
qui m’avait conduite à la soirée de la veille. Il discutait tranquillement avec deux garçons que je ne
connaissais pas. Michael était aussi – et bien sûr – présent. Ce que mon cœur et mes jambes
flageolantes ne manquèrent pas de me faire remarquer.
— Hé ! Ma beauté, cria une voix à quelques mètres de nous.
Un garçon élancé aux cheveux blonds s’avançait déjà dans notre direction. Il portait fièrement
la tenue de l’équipe de foot de l’école et nous offrait déjà un sourire éclatant.
— C’est Austin, me chuchota Olivia à l’oreille.
Il fallait reconnaître que mon amie avait de très bons goûts. Austin, avec son apparence type de
mannequin-couverture de Sporting News, était vraiment plaisant à regarder. Ensemble, ils devaient
former un couple bien assorti. Quoiqu’Olivia, avec son mètre soixante-trois, eut ressemblé, à une
toute petite poupée fragile, à ses côtés. La musculature d’Austin se dessinait clairement sous son
maillot ajusté. Et le vert de celui-ci soulignait ses yeux émeraude. Il avait la peau très claire. Un
teint parfait. De quoi se mettre à apprécier le sport, sur-le-champ.
— Il est plutôt pas mal, murmurai-je.
Une litote à laquelle, mon amie ne répondit que par un sourire.
— Bonjour rayon de soleil, salua-t-il, tendrement, en arrivant.
Joignant le geste à la parole, il prit Olivia dans ses bras. Étrange, pour un couple récemment
séparé. À mon grand étonnement, d’ailleurs, ils semblaient entretenir, tous les deux, des rapports
plus que cordiaux.
— Je te présente mon amie Rosaline, dit Olivia en me désignant du doigt.
Il se tourna vers moi et me sourit.
— Enchanté… Moi c’est Austin, mais je pense que tu le sais.
J’acquiesçai et il prit Olivia par la taille. Décidément, ces deux-là semblaient être tout, sauf en
désaccord, pour l’instant.
— Qu’est-ce qui vous amène ici ? demanda-t-il en embrassant les cheveux de mon amie.
— On doit voir Lucas, répondit-elle. J’ai un service à lui demander.
56 Austin leva un sourcil.
— Il n’est pas encore là, répliqua-t-il à l’attention d’Olivia. Ça t’apprendra à venir ici pour
quelqu’un d’autre que moi.
— Ce n’est pas bien grave, sourit-elle. J’attendrai.
— Ou alors, tu choisis une façon plus productive de passer le temps.
Austin plongea son regard dans celui de mon amie. Un peu trop longtemps, pour que cela ne
soit innocent.
— Je peux te voir seule cinq minutes ? murmura-t-il en l’attirant contre lui.
Olivia sourit à nouveau et acquiesça.
— Rose, ça ne te dérange pas ? me demanda-t-elle, sans tourner la tête.
Grand Dieu, non !
Je m’étonnais même qu’elle se rappelle, encore, de ma présence à ses côtés.
— Aucun problème, assurai-je
J’avais assisté, muette – et un peu gênée – au spectacle qui se déroulait devant mes yeux en me
faisant le plus discrète possible. Mais de toute évidence, ils ne faisaient plus attention à moi depuis
plusieurs minutes déjà. Alors non, qu’Olivia choisisse de s’éclipser un instant, avec Austin, ne me
dérangeait pas vraiment.
Je louais d’ailleurs le ciel, qu’il en ait eu l’idée. Car en règle générale, je détestais me sentir de
trop !
— Je reviens vite ! promit mon amie. Ne t’inquiète pas.
Pourquoi ? Y avait-il un seul risque, qu’il m’arrive quelque chose ?
Après tout, il était tôt et j’étais sur un terrain de sport assez fréquenté. Une quinzaine des élèves
du lycée s’y trouvaient encore et bien que je sois seule à présent, cette ambiance me rassurait.
Je suivis Olivia du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière les gradins.
Quelques mètres au-dessus d’eux, Michael et ses amis me fixaient. L’un d’eux me fit un signe
de la main pour que je vienne dans sa direction.
Un peu mal à l’aise, mais surtout troublée par les yeux de Michael, qui ne me lâchaient pas,
j’avançai vers eux, d’une démarche mal assurée.
— Ne reste pas toute seule, me lança un garçon brun, une fois que j’arrivai à sa hauteur.
— Ça n’aurait pas duré longtemps, répondis-je.
— Ça, c’est sûr ! répliqua un autre, en interprétant, manifestement très mal, mes propos.
Celui que j’avais reconnu comme étant le propriétaire de la Pontiac, m’attira vers lui. Un
comportement relativement cavalier, de la part de quelqu’un que je ne connaissais pas.
— On n’a pas eu le temps de se présenter, hier soir, me dit-il en souriant.
Disons plutôt que ce n’était pas ta priorité.
— Je m’appelle Eric.
— Moi c’est James, intervint le garçon brun.
— Et moi William, ajouta une voix dans mon dos.
En voilà un bon paquet d’informations inutiles !
— Enchantée, répondis-je.
Il aurait peut-être été intéressant que je leur précise que je n’avais absolument pas la mémoire
des prénoms. Un défaut qui avait tendance à s’aggraver lorsque je ne prêtais pas attention à mes
interlocuteurs. Et dans ce cas précis, rien, sinon Michael, n’avait d’intérêt à mes yeux.
— Je suis Rosaline, me présentai-je, poliment.
Bien que je n’aie pas douté une seule seconde que qui que ce soit ici, eut ignoré mon prénom.
— Puis-je récupérer ma main ? demandai-je à Eric.
M’adressant un sourire en coin, il la lâcha.
— Michael, tu ne te présentes pas ? s’enquit-il auprès de son ami.
57 — Il me semble que tu viens de le faire pour moi, contra l’intéressé, l’œil pétillant. Par ailleurs,
nous nous sommes déjà rencontrés, elle et moi.
Certes. Bien qu’avoir parlé durant trois minutes des piètres performances d’un groupe de
musique amateur, lors d’une soirée ratée, ne fût pas vraiment ce que je considérais comme une
présentation dans les règles.
Mais peu importait.
Mon cœur – sinon mon corps tout entier – s’était liquéfié à la seconde où Michael avait parlé.
Et sa présence m’était soudainement devenue insupportable, tant sa voix avait réveillé de choses
en moi.
— Qu’est-ce qui t’amène ici Rose ? demanda-t-il.
— J’attends Lucas, répondis-je à voix très basse, pour que celle-ci ne se brise pas.
Il m’était impossible de le regarder. Impossible de pleinement réaliser, qu’il se tenait là, devant
moi. Aussi, je baissai les yeux et me concentrai sur mes mains tremblantes.
— Lucas… répéta-t-il, avec un léger froncement de sourcils. Il risque de ne pas venir, on ne l’a
pas vu de toute la journée.
— Oh.
— Qu’est-ce que tu lui voulais ? intervint Eric, dont j’avais presque oublié la présence.
— Rien d’important.
Michael me fixait toujours. De façon pénétrante. Troublante. Il semblait capable de s’arrêter
sur chaque détail de mon visage. De les disséquer. De s’en imprégner. Il regarda d’abord mon
menton, puis ma lèvre inférieure que j’étais en train de mordiller, mes joues rougissantes… Il
conserva mes yeux pour la fin. Cherchant à attirer mon regard – fuyant. Et quand il y parvint enfin,
il abandonna son inspection, sans un mot.
— Rose ! chantonna la voix d’Olivia derrière moi.
Retour à la réalité.
— Je vois que tu n’as pas traîné. C’est bien le dernier endroit où j’aurais pensé te trouver.
Elle m’adressa un sourire entendu. J’en rougis d’autant plus.
— Ta… discussion s’est prolongée, contrai-je en détachant chaque mot, il fallait bien que je
m’occupe.
Celle-là, elle ne l’avait pas volée.
— Touché… Salut les gars, ajouta-t-elle à l’attention de notre auditoire.
Sur le terrain, Austin avait repris son échauffement.
— Salut Olivia, répondit Eric, tandis qu’elle s’asseyait sur ses genoux.
— Alors, vous avez pris soin de Rose en mon absence ? Elle est du genre, fragile, j’espère que
vous ne l’avez pas cassée.
— Aucune chance, affirma William.
Était-il possible de mourir de honte ?
— Elle dit que vous êtes venues pour Lucas, affirma-t-il. Tu te doutes bien qu’il n’est pas là.
— Oui, mais c’est assez urgent. J’ai préféré tenter le coup.
— À moins que quelque chose d’autre ne t’ait motivée, intervint James en désignant le terrain
d’un signe de la tête.
— Tais-toi, répondit, Olivia agacée.
— Le prends pas comme ça, tempéra Eric. Et puis tu sais bien que Lucas n’est jamais là, les
lendemains de fête.
Considérant ce que la soirée d’hier avait donné, ça ne m’étonnait qu’à moitié.
— Qu’est-ce que tu lui veux ?
— Ça, ça me regarde… Rose, tu viens ? On repassera demain.
Elle embrassa Eric sur le front et descendit en direction du terrain.
58 — Ils ne sont pas au courant de ce que trafique Lucas ? chuchotai-je, tandis que nous
marchions.
Elle rigola.
— Bien sûr que oui ! Par qui crois-tu qu’ils passent, quand ils ont besoin de quelque chose ?
— Parce qu’il ne fait pas seulement des cartes d’identité ?
— Il aime se diversifier, répondit-elle simplement.
— C’est quand même dommage qu’il n’ait pas été là.
— Pas vraiment non. J’étais sûre qu’on ne le trouverait pas ici.
— Pourquoi sommes-nous venues dans ce cas ? m’étonnai-je.
— Parce qu’avant de passer au plan B, il fallait bien que je te fasse croire qu’il y avait un
plan A.
Elle me sourit et passa la main dans mes cheveux.
— Tu me remercieras, plus tard, ajouta-t-elle.
— Te remercier pour quoi ? demandai-je.
Mais elle m’ignora. Trop occupée à fixer le petit groupe que nous venions de laisser. Lorsque
le regard de Michael croisa le sien, elle lui fit signe de nous rejoindre. Prêtant bien peu attention,
au fait que je sois déjà en train de me liquéfier sur place.
Elle ne semblait pas trouver utile de m’informer de ce qui était en train de se passer. Mais
contre toute attente, je vis Michael – étonné – se lever de la place où il était et descendre
tranquillement les marches qui menaient jusqu’à nous. Mon cœur recommença à tambouriner dans ma
poitrine. J’inspirai dans l’espoir de le calmer, mais comme d’habitude cela ne servit à rien. Il nous
atteignit en quelques enjambées et s’arrêta net devant Olivia.
— Désolée de te déloger de ton perchoir, le taquina-t-elle.
— Aucun problème, répondit-il, avec douceur.
Ça avait l’air tellement simple pour elle, de lui parler. Elle, au moins, n’avait pas à subir mes
sueurs froides, mes tremblements et mes malaises. À croire que cette conversation avec ce garçon
en tout point parfait n’était rien de plus, à ses yeux… qu’une conversation.
— Que puis-je faire pour toi ? lui demanda-t-il, intrigué.
— Je viens de penser à quelque chose… répondit-elle.
Tu parles !
— Et je crois que Rose pourrait avoir besoin de tes services.
Dites-moi que je rêve !
— Au départ, on devait s’en remettre à Lucas, continua-t-elle en souriant. Mais comme il n’est
pas là…
— Tu ne veux pas essayer de l’appeler ? suggéra Michael.
— Pour ce qu’il nous faut, dit Olivia, j’imagine que tu peux faire l’affaire.
Elle semblait détachée, presque en train d’improviser, alors que – je le savais maintenant – son
intention première avait toujours été de faire intervenir Michael. De mon côté, mes jambes
peinaient de plus en plus à me supporter.
L’Apollon qui me faisait face, se tourna alors vers moi et m’adressa un sourire radieux.
— Que puis-je faire pour toi, dans ce cas ? répéta-t-il.
J’aurais pu me dématérialiser sur place.
— Je…, commençai-je.
Mais j’étais incapable de construire une phrase convenable. J’étais tellement déstabilisée par
lui, que je craignais de lui sortir une énormité, si toutefois j’arrivais à desceller les lèvres.
— Tu peux parler, tu sais, me rassura-t-il de sa voix de velours. Si je peux t’aider en quoique
ce soit, je veux bien essayer. Tu ne risques pas de m’user en me demandant un service.
Je souris.
59 Visiblement, il pensait que le malaise ambiant n’était dû qu’à un accès de politesse
relativement exagéré, de ma part. J’inspirai.
— J’aurais besoin d’une carte d’identité, murmurai-je, avec le peu d’assurance qu’il me restait
en réserve. Olivia m’a assuré que Lucas est un excellent faussaire, mais j’en ai besoin pour ce
week-end et je crains de ne pas le voir d’ici là. Tu penses pouvoir faire quelque chose pour moi ?
Respire Rosaline !
— C’est dans mes cordes, répondit-il.
À la fois soulagée par le déroulement des choses et par la bonne nouvelle qu’il venait de
m’annoncer, je m’autorisai un autre sourire.
— Lucas fait des faux papiers, depuis plus longtemps que moi, continua-t-il, en me retournant
la pareille. Mais ça ne le rend pas plus doué. Disons juste que ce n’est pas mon passe-temps
préféré. En dehors de ça, il n’existe presque aucune différence entre ses cartes et les miennes.
— Super.
Olivia n’avait plus dit un seul mot depuis plusieurs minutes déjà. Je la soupçonnais d’analyser
discrètement mon comportement ainsi que celui de Michael dans le but de m’en faire un rapport
complet sur le chemin du retour.
— Tu la veux de quel état ? demanda-t-il.
— Cela, a-t-il une importance ?
— Pas vraiment non, mais autant qu’elle soit personnalisée.
— Dans ce cas, je choisis le Michigan, répondis-je en m’accrochant à la première réponse qui
me venait à l’esprit.
— Entendu. Il me faut juste maintenant le prénom que tu veux que j’y inscrive et tes photos.
— Les quatre ? m’étonnai-je.
— Ça ne sera jamais trop.
Je réprimai un rire. À bien des égards, cette conversation ressemblait plus à un entretien au
service des immatriculations, qu’à une quelconque tentative d’approche.
Pour autant, je pouvais au moins me féliciter d’avoir réussi à ouvrir la bouche. C’était déjà ça.
— Je n’ai aucune idée de prénom, dis-je en lui tendant mes photos. Mais je ne pense pas que
qui que ce soit, fera le rapprochement entre la fille de cette carte et la Rosaline Kane qui est –
jusqu’à preuve du contraire – censée vivre tranquillement dans sa petite maison, sans faire de
vagues.
— D’accord, concéda-t-il avec un sourire en coin. Va pour Rosaline.
Lorsqu’il prononça mon prénom, mon corps tout entier fut parcouru de frissons.
— C’est tout ce que tu voulais ?
Bien sûr que non !
— Oui, répondis-je à mi-voix. Merci beaucoup.
— Dans ce cas… Je te promets de faire au plus vite, dit-il, en repartant.
Penaude, je le regardai s’éloigner, en ayant l’impression de perdre la moitié de mon cœur.
— C’est vraiment tout ce dont tu es capable ? réprouva Olivia.
— Oui, répondis-je.
Malheureusement, oui.


Sur le chemin du retour – et surtout dans l’espoir de me changer les idées – Olivia me donna
quelques détails sur sa relation avec Austin. Elle avait une notion plutôt moderne de ce que devait
être un couple. Pour elle, il était complètement inutile d’officialiser les choses. Passer du bon
temps avec l’autre suffisait amplement.
— On s’amuse bien, m’expliqua-t-elle, alors que nous tournions dans ma rue. Pas de prises de
tête, pas d’engagement. C’est où on veut, quand on veut et je trouve ça marrant.
60 — Jamais tu n’as eu envie d’une vraie relation ?
— Pour me sentir aussi mal que toi ? Non merci.
Aïe !
— C’est hors propos, répondis-je légèrement blessée.
— C’est vrai. En ce qui te concerne on est très loin de la « vraie relation » et ça risque de durer
si tu es incapable de placer deux mots côte à côte, rigola-t-elle. J’ai fait de mon mieux pourtant,
pour te créer une ouverture.
— Je n’allais tout de même pas lui sauter dessus ! grommelai-je.
— Il y a forcément un juste milieu, me taquina-t-elle. Ceci étant, je tiens quand même à te
rappeler, que c’est, précisément, cette capacité que nous avons, de nous jeter les uns sur les autres, à
tout moment, qui fait que notre civilisation ne s’est pas encore éteinte.
Bonne remarque.
— Tu vois très bien ce que je veux dire, rétorquai-je, amusée.
— Oui, mais tu ne m’enlèveras pas l’idée, que ma vie est bien plus drôle que la tienne.
Nous étions arrivées devant ma maison. Dans la rue, Ryan faisait des allers retours avec son
vélo.
Jusqu’à ce que je rencontre Olivia, il était ce qui se rapprochait le plus d’un ami pour moi –
puisque j’ignorais tout le sens de ce mot – mais depuis quelques semaines, tout avait changé et en
définitive, notre séparation se faisait d’elle-même, en douceur. Ce matin encore, j’avais eu
beaucoup de mal à lui parler. Et en ce moment, alors qu’il se trouvait en face de moi, il ne me venait
même pas à l’esprit, de le présenter à Olivia.
Ce constat venait de m’exploser au visage, alors qu’ils étaient à quelques mètres l’un de
l’autre, dans la même rue, devant chez moi. Et cette situation me mettait mal à l’aise. Non, parce
que j’avais été d’une impolitesse sans nom jusque-là, mais au contraire parce que je n’avais
réellement aucune intention de réparer mon impair.
Depuis la ruelle, Ryan lançait, de temps en temps, quelques coups d’œil furtifs dans ma
direction, mais rien – pas même un sourire de ma part – ne répondait à ses appels.
Et j’avais bien conscience, qu’en n’allant pas le voir, j’étais en train de faire un choix.
— À demain ? me lança une Olivia que j’avais cessé d’écouter depuis une minute déjà.
— Excuse-moi ? marmonnai-je en sortant de ma rêverie
— Tu pensais encore à lui.
Pas vraiment, non.
— Tout se passera bien, ajouta-t-elle, en interprétant mon silence comme une forme d’aveu. Ne
t’inquiète pas !
— Je ne m’inquiète pas, mentis-je. À demain.
En partant, Olivia passa devant Ryan. Un Ryan dont elle ignorait tout et auquel elle ne fit
même pas attention. Je la regardai s’éloigner, prenant conscience des différences qui pouvaient
exister entre mes deux mondes, désormais.
Lorsqu’elle tourna au coin de la rue, j’amorçai un pas hésitant dans mon allée. Cette scène me
rappelait étrangement ma première rencontre avec Ryan. Une rencontre qui, finalement, n’avait eu
lieu que parce qu’il avait eu l’audace de m’appeler, bien que tous les signaux que j’avais envoyés à
l’époque, lui eurent signifié mon envie profonde de l’éviter.
Grâce à cette demi-dose de courage, pourtant, nous nous étions fréquentés pendant longtemps,
jusqu’à devenir proches. Mais aujourd’hui, j’avais à nouveau décidé de marcher sans me retourner.
J’étais résolue à entamer un nouveau chapitre de ma vie, dans lequel il n’avait plus droit de cité.
Pourtant, c’est avec une lenteur inqualifiable que j’arrivai jusqu’à ma porte d’entrée. Mes
jambes n’étaient manifestement pas d’accord avec mes décisions. Et une part de mon esprit, semblait
encore vouloir me raisonner.
61 Dans mon dos, le bruit métallique des chaînes du vélo de Ryan avait redoublé. Il avait accéléré
son allure, mais restait toujours dans la portion de rue commune à nos deux maisons. De ma main
droite, je saisis la poignée de la porte et la tournai. Le vélo derrière moi s’arrêta.
J’inspirai profondément, pour éviter à mes larmes de couler.
Deux secondes après, je rentrai chez moi et claquai la porte, sans aucune autre forme de procès.


Une désagréable surprise m’attendait, le lendemain, à mon cours d’Anglais.
En franchissant l’entrée de ma classe, je remarquai bien une étrange agitation parmi mes
camarades, sans toutefois en comprendre la raison jusqu’à ce que je regagne ma place. En effet, une
note du principal m’attendait sur ma table.
On pouvait y lire – en police dix-huit et en caractère gras – que les travaux de la bibliothèque
étaient enfin terminés.
C’était une bonne nouvelle – pour qui s’y intéressait.
Mais personnellement, ça ne me faisait ni chaud ni froid. Car bien qu’entièrement rénovée,
cette bibliothèque n’éveillait absolument, aucun intérêt chez moi. Je ne voyais pas, en effet,
l’utilité de repeindre les murs et de poser de la moquette, si le contenu des étagères restait aussi
médiocre. Là-bas, je n’avais jamais pu trouver quoique ce soit à emprunter, que je n’avais pas déjà
lu, trois fois au moins.
La seconde partie de l’annonce était nettement plus déplaisante. Elle nous notifiait que, dès la
semaine prochaine, des travaux allaient être engagés en vue de la rénovation complète de l’aile
Sud du lycée. Ce qui délogerait inévitablement une partie des salles de cours.
Sur quatre classes de première, deux se trouvaient dans l’aile Sud. Et sur ces deux classes, il y
avait la mienne.
Ainsi, dès lundi prochain, nous allions perdre le confort de notre salle de biologie et
l’agencement – si particulier – de notre classe de littérature. Nous devrions également vider nos
casiers, pour des raisons pratiques, et – certainement le pire des points – faire classe commune
avec les soixante-huit élèves de l’aile Est.
Les classes n’étant pas élastiques, ce changement soudain d’effectif promettait, donc, d’être
très inconfortable, pour nous tous.

Nous avons passé l’heure d’Anglais à faire un commentaire de texte. Et la concentration
qu’exigeait cet exercice calma temporairement l’ardeur des élèves mécontents. L’idée était
ingénieuse mais elle ne servit pourtant qu’à m’agacer davantage.
J’étais, maintenant, énervée contre le principal et contre monsieur Stewart. À cause de lui, je
me retrouvais à étudier Oscar Wilde, alors que je ne désirais qu’une chose à cet instant : pouvoir
rouspéter en paix !

À la fin de mon cours, je sortis de la salle encore très irritée. Balançant mon sac sur mon
épaule, je pressai le pas en direction de ma prochaine salle. J’avais déjà hâte de voir la fin de cette
journée, après seulement une heure.
Mais dans ma précipitation, je heurtai un élève, qui, non content d’être sur mon chemin, n’avait
pas manifesté la moindre intention de se pousser en me voyant débouler.
Composer avec la bêtise humaine, quelle plaie !
— Tu ne m’as pas vue, peut-être ? tempêtai-je tandis que je me baissais pour ramasser les
livres, que cet accrochage avait fait tomber de mon sac.
— Bien sûr, me répondit un ténor incomparable. Et heureusement, puisque c’est toi que je
cherchais.
62 Michael déjà agenouillé à côté de moi, forma une pile avec mes livres et me les tendit. Je tâchai
de les prendre en ignorant la faiblesse de mes membres – à nouveau en coton face à lui – et le
rouge qui me montait aux joues.
— Merci, murmurai-je en me relevant. Désolée de t’avoir crié dessus.
— Ce n’est rien, répondit-il.
Comme toujours, sa voix était tendre, douce, veloutée. J’inspirai, pour ne pas défaillir.
— Vraiment, insistai-je, je suis désolée.
— T’excuserais-tu autant s’il ne s’agissait pas de moi ?
Perspicace !
— Peut-être pas, avouai-je, avec honnêteté. Mais tout de même…
— Tu sembles être d’une humeur fracassante aujourd’hui, remarqua-t-il.
Et cela semblait l’amuser.
— La journée n’a pas très bien commencé, dis-je.
— Je peux, peut-être l’améliorer, tenta-t-il en souriant.
Pour sûr ! Sa présence seule suffisait.
— J’ai fait au plus vite, m’annonça-t-il en sortant ma fausse carte d’identité de la poche de son
blouson. Ça semblait plutôt urgent, alors j’ai pensé que tu aimerais l’avoir dès aujourd’hui.
— Merci beaucoup, répondis-je extrêmement reconnaissante.
— De rien.
— Elle est parfaite, ajoutai-je.
En voilà un avis pesé, modéré et objectif.
— Tu m’en voudrais si je te demandais ce que tu comptes en faire ? dit-il ensuite.
— Des tas de choses, j’imagine, rétorquai-je étonnée par sa question.
— Ce week-end, précisa-t-il, les yeux brillants.
— Oh ! Je ne sais pas exactement… commençai-je.
Mais je crus déceler, à cet instant une légère déception sur son visage. Malheureusement, je ne
sus comment l’interpréter.
— À vrai dire, repris-je assez vite, craignant que le caractère évasif de mon discours ne le
refroidisse, c’est Olivia qui organise tout. Pour l’instant, je sais seulement que nous irons dans une
boîte de nuit. J’ignore laquelle.
Mais elle semble penser que tu y seras, ajoutai-je dans ma tête.
— Plutôt précis, rigola Michael.
— Je sais…
Il me fixa un long moment et je fus obligée de baisser la tête pour reprendre mes esprits. Je ne
pouvais soutenir son regard, tant celui-ci avait d’effet sur moi. Cependant, les choses évoluaient, il
fallait le reconnaître. J’arrivais à ne plus bafouiller maintenant.
— Et toi ? Quels sont tes projets pour ce week-end ? enchaînai-je, toujours sans le regarder.
Je fis tout pour paraître détachée. Après tout, ma curiosité pouvait très bien passer pour de
l’intérêt. C’était mon audace qui m’étonnait cependant. Peut-être venait-elle du fait que je
connaissais déjà la réponse à ma question.
La soirée du vendredi m’obsédait depuis deux longs jours maintenant.
— Aucune idée, répondit-il.
Voilà qui était inattendu.
— Tu n’as aucun projet ? insistai-je.
Mon effarement le fit sourire. Il devait maintenant me prendre pour une vraie folle.
— Tu as peut-être une idée à caser dans mon emploi du temps ? me lança-t-il amusé.
— Je ne sais déjà pas, précisément, ce que je ferai moi-même. Ça serait plutôt risqué de te fier
à moi, plaisantai-je, heureuse qu’il ne m’ait pas placée d’office sur la liste des harceleuses
potentielles.
63 Au-dessus de nous, la deuxième sonnerie se fit entendre. Je soupirai.
— Tu n’as pas l’air enchantée de te rendre en cours, remarqua-t-il.
— Ce n’est pas une bonne journée, je te l’ai dit.
Quoi que les cinq dernières minutes avaient considérablement changé mon état d’esprit.
— Tu as quel cours, maintenant ?
— Géométrie, grommelai-je. Et toi ?
— Bonne question.
— Tu n’y vas pas, devinai-je.
— Un peu de temps libre, ça n’a jamais fait de mal, répondit-il simplement.
Il me dévisagea à nouveau pendant vingt longues secondes et je défaillis encore.
— Je ne tiens pas à te mettre en retard, ajouta-t-il.
Franchement, qui s’en souciait ?
À cette minute j’avais à peine conscience d’être encore au lycée. Alors, en retard ou non, je ne
voyais pas du tout ce que ça changerait.
— Tant pis, murmurai-je, laissant, par là même, échapper pour la première fois, les mots que
j’étais en train de penser.
— Ah ouais ?
Je piquai un fard et Michael me sourit. Extrêmement délicat cependant, il s’en tint là.
— Ce n’est pas tout à fait ton genre de sécher, ajouta-t-il, calmement. Il vaut mieux que tu y
ailles.
Muette, je hochai la tête. Lui, me souriait toujours.
— À plus, alors, dit-il en tournant les talons.
Sans rire. « À plus, alors » ? Pouvait-on seulement imaginer, plus frustrant et décevant comme
conclusion ?


Je me rendis en classe, tellement perdue dans mes pensées, que je remarquai à peine que le
cours avait commencé quand je franchis la porte.
— Vous vous êtes perdue en chemin mademoiselle Kane ? m’apostropha monsieur Cocks,
lorsqu’il me vit. Ou vous aviez, peut-être, l’intention de battre un record !
Plusieurs exercices étaient notés au tableau. Mes camarades de classe s’y attelaient déjà, règles
et compas en main. Mon professeur, assis à son bureau me lança un regard noir.
— Mieux vaut tard que jamais ! répliquai-je à peine consciente de ce que je disais.
Je gagnai mon pupitre, mais pris plusieurs minutes avant de sortir mon matériel. Je n’étais
décidément pas en état de suivre ce cours. Les énoncés qui jonchaient le tableau avaient décidé de ne
pas se faire comprendre et je n’étais pas vraiment d’humeur à leur forcer la main. Après tout,
étaitce seulement de ma faute s’ils étaient aussi compliqués ?
Je n’y pouvais rien. C’était la fatalité.
Le reste de la matinée passa avec une lenteur exaspérante. Pour tenir la distance, je repensai
encore et encore à la conversation que j’avais eue avec Michael au premier intercours.
J’avais nécessairement imaginé l’intérêt qu’il avait porté à mes projets et le plaisir qu’il avait
eu à me parler. Tout comme j’avais dû imaginer son sourire et sa façon de me regarder. Sa
présence auprès de moi – ajoutée à ma fatigue – avait dû fourvoyer mon esprit. Ainsi avais-je rêvé
tous ces petits signes qui pouvaient me faire penser qu’il s’intéressait un tant soit peu à moi.
Bref, j’étais très impatiente de retrouver Alex et Olivia pour leur raconter tout ça. Un avis
objectif m’aiderait peut-être à y voir plus clair.

Comme à leur habitude, ils m’attendaient tous les deux devant la cafétéria.
— Ça te dirait de prendre un peu l’air ? claironna Alex en me voyant.
64 — Bien sûr. Mais pour aller où ?
— Ce n’est pas le « où » qui compte, mais ce qu’on va y faire. Je ne peux plus manger le repas
de la cafétéria. Je sature vraiment ! Et je pense ne pas me tromper en affirmant que ça te plairait
aussi de changer un peu.
— Et comment ! Vous lisez dans mes pensées !
Cette escapade avait deux points positifs. Non seulement, elle allait me permettre de m’aérer
un peu, mais en plus, elle m’offrirait un délicieux repas en prime. Quelle qu’en soit la nature,
j’étais sûre que ça vaudrait mieux que l’infâme bouillie de la cafétéria.
Et dire qu’en plus, on devait payer pour la manger !
— Oh mon Dieu ! m’exclamai-je en réalisant soudain à quoi était destiné le reste de mon
argent de poche de cette semaine.
Mes deux amis se retournèrent vers moi, stupéfaits. Il fallait vraiment que j’arrête de crier en
public à tout bout de champ !
— Il faut absolument que je vous raconte quelque chose, repris-je plus calmement.
Sur le chemin qui menait à la petite pizzeria du centre-ville, je leur confiai chaque détail de
mon extraordinaire expérience du matin. Du moins, pour ce que j’en avais interprété. Étrangement,
j’arrivais bien plus à me contenir. Certainement parce que je n’étais pas sûre de l’exactitude des
faits que je rapportais.
Toute personne qui m’avait vue la veille aurait pu penser que j’avais gagné en assurance, mais
que nenni. J’avais simplement peur de m’enthousiasmer pour rien.
— Eh bien, moi qui craignais que tu ne t’en sortes jamais, se réjouit Olivia alors que nous
arrivions à la pizzeria. On dirait bien que tu peux agir par toi-même de temps en temps.
Mon amie avait toujours une façon très particulière de faire des compliments. À vrai dire, ses
éloges ressemblaient souvent, à s’y méprendre, à des insultes.
— Tu comptes faire quoi maintenant ? me demanda Alex.
— Excellente question, ce n’est pas le genre de choses que j’arrive à anticiper.
— Il y a toujours la soirée de vendredi, pour faire avancer les choses, m’encouragea-t-il.
— Justement, je ne suis même pas sûre qu’il y sera, répondis-je attristée.
Olivia poussa la porte de la pizzeria. Elle était bondée. À croire que plusieurs dizaines d’élèves,
se passaient le mot depuis un moment déjà.
L’endroit était moins spacieux que notre cafétéria, il atteignait donc sa capacité maximale en
très peu de temps. Nous décidâmes d’emporter notre déjeuner et d’aller manger dans un parc. La
journée était très belle, même s’il faisait encore froid. Le ciel était très clair.
— Tout n’est pas perdu, continua Olivia. Tu es au courant de la bonne nouvelle, n’est-ce pas ?
— Laquelle ?
— Le regroupement – plutôt barbare et très peu désiré – de nos pauvres petites personnes dans
deux classes prochainement, surpeuplées, répondit-elle en rigolant.
— Et en quoi est-ce une bonne nouvelle ? m’étonnai-je.
Alex ouvrit des yeux ronds.
— Eh bien… commença-t-il très lentement, comme s’il s’adressait à une demeurée. Peut-être
parce que ça nous donnera une chance sur deux d’avoir les mêmes cours, à partir de lundi. Et que
ces statistiques se valent également en ce qui concerne Michael.
J’avalai de travers et manquai de m’étouffer.
— Je n’avais pas réalisé, dis-je à mi-voix.
— Ça a l’air de vraiment te réjouir, s’esclaffa Olivia.
— Laisse, intervint Alex, elle est sous le choc.
Comment avais-je pu passer au travers ? Ce que je prenais pour la pire nouvelle de la semaine,
était en fin de compte la plus belle chose qui pouvait m’arriver.
Mon Dieu.
65 J’avais maudit la terre entière, durant toute la matinée, sans aucune raison…


Le mercredi était, sans conteste ma journée la plus chargée dans la semaine. J’avais toujours
pensé qu’elle avait pour but de nous achever pour que l’on ne tienne pas jusqu’au vendredi.
L’après-midi, j’avais sport.
C’était certainement la matière que je détestais le plus. Si tant est que l’on puisse appeler ça
une matière. Je n’avais jamais vraiment compris ce qu’on y apprenait, hormis les combinaisons
parfaites pour se faire le plus d’hématomes possible. Si j’avais pu m’amputer les deux jambes pour
en être dispensée, je l’aurais fait de bon cœur. Malheureusement, j’avais une peur panique de tout
ce qui pouvait me faire mal.
De deux maux, j’avais donc choisi le moindre. Et bien que j’eusse conservé, tous mes
membres, je ne pouvais pas vraiment dire que j’avais gagné au change. Étant donné les nombreux
traumatismes, ecchymoses, égratignures et entailles que je comptabilisais à cause du volley, de la
crosse et même de la natation.
Je regrettais chaque jour de ne pas avoir eu le courage de m’occasionner une blessure assez
grave qui m’invaliderait pour de bon. Au moins, j’aurais eu une excuse en béton.
À la place, je devais subir ma punition du jour : l’initiation au basket-ball.
À la fin du cours, j’étais complètement lessivée – et courbatue. Je n’avais qu’une seule hâte :
rentrer chez moi, me faire couler un bon bain chaud et m’endormir dedans.
Avec le peu de forces dont je disposais encore, malgré mes membres endoloris, j’entrepris de
me changer au vestiaire et pelotonnai mes vêtements de sport dans mon sac sans même prendre le
temps de les plier.
En sortant, j’eus la surprise de voir Michael, adossé avec décontraction, sur le mur d’en face.
Lorsque mes yeux tombèrent dans les siens, il me sourit.
— Salut, soufflai-je, comme transportée par sa simple présence.
Pathétique !
— Salut.
— Que fais-tu là ? demandai-je, surprise.
Non que ça m’ait vraiment regardé, mais il me fallait absolument une réponse. Différente de
celle – aussi magnifique, que déraisonnable – qui prenait forme dans mon esprit dérangé.
— Je t’attendais, répondit-il.
Bien. Je perdais, de toute évidence, le sens des réalités.
— Pourquoi ? murmurai-je, proprement ahurie.
Cela n’avait pas de sens.
— Je me demandais, simplement, si tu en savais plus sur ta soirée de vendredi.
— Non.
— Tu n’y prêtes donc pas un intérêt particulier, affirma-t-il.
— Du moment que l’un de nous sait où on va, ça me suffit, plaisantai-je. Je n’ai pas vraiment
l’habitude de sortir le week-end. Peu importe alors. Ça sera toujours mieux que de lire Macbeth au
fond de mon lit.
Il rigola et s’approcha un peu plus de moi. Je dus contrôler ma respiration pour ne pas
m’évanouir.
— J’ai une proposition à te faire, dit-il d’une voix envoûtante.
— Je t’écoute.
— Je me disais, qu’étant donné que tes projets du week-end te tiennent si peu à cœur, tu ne
verrais pas d’inconvénients à en changer.
— C’est-à-dire ?
— Passe ton vendredi soir avec moi, répondit-il en chuchotant presque.
66 Sans blague…
Je dévisageai Michael, stupéfaite, pendant plusieurs secondes, ne comprenant pas comment
nous en étions arrivés là, ni même ce qui l’avait poussé à prendre cette initiative. Durant ce laps de
temps, je m’étais pincé le dos de la main à plusieurs reprises, en vue d’authentifier la scène qui se
déroulait en ce moment, sous mes yeux. J’avais eu très mal.
C’était bon signe.
— Rose ? insista-t-il, certainement inquiet de voir mon silence se prolonger.
Il fallait que je dise quelque chose. Tout. N’importe quoi ! Avant que le malaise ambiant n’ait
raison de cette conversation – tellement agréable.
Michael n’avait cessé de me scruter tout ce temps. J’osais à peine lever la tête pour le regarder,
de peur de me noyer dans l’eau profonde de ses iris une fois de plus. Mais je ne pouvais le laisser
planté là. Ce n’était pas très courtois.
— Je ne peux pas, répondis-je enfin.
Quoi ?
— Olivia a déjà tout prévu, ajoutai-je, complètement abattue. Je suis désolée.
— Ce n’est pas grave, répondit-il sans se départir de son assurance. Si c’est tout ce qu’il faut,
dis-lui de venir. Je la connais bien, ça lui plaira, j’en suis certain. Tu n’auras juste qu’à lui dire que
vos projets ont changé. D’accord ?
Trop accrochée à ses paroles, j’oubliai de répondre une fois de plus.
— Je te repose donc ma question, continua-t-il, souriant. Accepterais-tu de sortir avec moi
vendredi soir ?
Eh bien, tâchons de ne pas sortir d’ânerie cette fois !
— Je…
— Dis-moi oui, s’il te plaît.
Bien sûr !
Comment pouvais-je imaginer, répondre quoique ce soit d’autre ? Il fallait maintenant, que je
saisisse cette deuxième chance qui m’était offerte, pour essayer d’adopter un comportement un peu
moins stupide. Ce qui n’était pas vraiment gagné.
Une minute entière passa. Puis une autre encore. Une durant laquelle j’aurais tout donné pour
m’arracher la tête… Et puis, enfin… Je me rappelai de ce qu’il fallait faire pour respirer.
— C’est d’accord, murmurai-je, sans comprendre ce qui venait de se passer. Avec plaisir.
67


6.
Imprévus



Le reste de la semaine passa sans que je ne m’en aperçoive.

J’étais dans un état tétanie profonde, incapable de réfléchir à quoique ce soit sinon à la soirée
qui approchait. Lorsque je ne me concentrais pas en cours, les heures défilaient plus vite. Ainsi
enchaînai-je un cours d’économie, un cours d’anglais et un cours d’algèbre le jeudi, puis un cours
de géométrie et un de littérature le vendredi sans en retenir quoi que ce soit.
Ma vie s’était arrêtée en face de ce vestiaire, lorsque Michael m’avait invitée, et ne reprendrait
que lorsque je le verrais de nouveau.
Olivia avait volontiers accepté de changer ses projets. Elle m’avait alors avoué que
l’organisation de ce week-end n’avait été pensée qu’en fonction de moi et de mon besoin maladif
d’avoir Michael dans mon giron. Elle était cependant ouverte à toutes propositions, tant qu’il y
avait de l’ambiance.
Et de l’ambiance, il y en aurait.
Une rave party était organisée dans un hangar désaffecté près d’East Canton, non loin de
Cleveland. Bon nombre des personnes que nous fréquentions, comptaient s’y rendre, malgré la
distance. C’était l’événement le plus notable de ce mois-ci – voire de cette année – et il était hors
de question, pour les fêtards avertis, de passer à côté. D’autant que, même en cherchant bien, il n’y
avait jamais rien eu de comparable à Pittsburgh, jusqu’à maintenant.
Cependant, cette soirée nécessitait une organisation toute particulière et je manquais de temps,
pour remettre au point une mascarade digne de celle du début de la semaine.
Aussi improviserai-je au mieux.


— Je suis là ! claironnai-je en poussant la porte, une fois arrivée chez moi.
Quelques heures seulement, me séparaient, encore, du plus beau moment de ma vie. Le compte
à rebours était lancé.
— Rosaline, c’est toi ? héla mon père depuis le salon.
Il me semblait, pourtant, avoir conservé la même voix.
— Oui papa, c’est moi, répondis-je agacée, d’avoir à fournir ce détail inutile.
— Tu rentres tôt, me dit-il alors que je le rejoignais.
Je m’assis sur le fauteuil en face de lui.
— J’ai préféré rentrer directement après les cours.
— Tu ne voulais pas passer un peu de temps avec tes amis ? s’étonna-t-il.
Voilà une question qui servirait mes intérêts.
— Justement, embrayai-je, avec assurance. Olivia m’a invitée à dormir chez elle ce soir et
j’aimerais beaucoup y aller. Si tu es d’accord, bien sûr.
Règle numéro un : toujours laisser penser à mon père que c’est lui qui décide. Bien qu’il fût
évident que son avis ne compte, en rien, dans ce que je ferais – ou non – de ma soirée.
— Y aura-t-il un adulte chez elle ? demanda-t-il.
69 — Oui, sa mère.
Règle numéro deux : Toujours répondre précisément aux questions posées. Effectivement, la
mère d’Olivia ne sortait pas ce soir. Ça, ce n’était pas un mensonge. Elle aurait cependant
beaucoup de mal à garder un œil sur sa fille, étant donné que nous aurions passé la frontière, dans
quelques petites heures.
— Je n’y vois pas d’inconvénients, me dit-il en souriant.
— Super. Il va falloir que je prépare mes affaires…
Dernière chose :
— Mais je ne pars pas avant plusieurs heures, ajoutai-je. Je pourrai sûrement dîner à la maison,
avec vous. Je sais à quel point ça te ferait plaisir.
Un peu de zèle, ça n’a jamais fait de mal.


Ma mère rentra tard – une fois de plus. Et Meredith, mon père et moi, dûmes l’attendre pour
dîner. Un imprévu que je n’avais pas forcément inclus dans mon timing.
La politesse la plus élémentaire, exigeait que nous ne nous attablions ensemble, tous les soirs et
ce, quels que soient les aléas des emplois du temps de chacun.
Sauf exception majeure, s’entend.
Exceptions parmi lesquelles, aurait pu se placer ma soirée, si je n’avais pas déjà promis à mon
père de rester pour dîner. Mais malheureusement pour moi, la relation – assez mal définie –
qu’entretenait ma mère, avec la ponctualité, desservait vraiment, mes projets.
Nous avons dîné tard. Bien trop tard. Et chaque fois que je jetais un œil à la scène qui se
déroulait autour de moi, je n’avais plus qu’une seule envie : planter ma fourchette dans mon avant-bras.
— C’est excellent, fit remarquer ma mère, lorsqu’elle goûta les macaronis au fromage préparés
par mon père, dans l’après-midi.
En réalité, ils étaient infects, caoutchouteux et agglomérés au fond de mon assiette. Mais nous
n’étions plus à ça près.
Je la regardai se délecter de chaque bouchée avec une lenteur horripilante, tandis, qu’agacée, je
trépignais sur ma chaise, face à une assiette que j’avais déjà vidée aux trois quarts.
Il était, bien sûr, inenvisageable que je lui explique qu’elle n’avait pas vraiment choisi le soir
idéal, pour apprécier son repas.
L’horloge indiquait vingt heures. Il ne me restait plus que très peu de temps pour faire le sac
qui me servirait de leurre, pour prendre ma douche et pour partir enfin.
Je découpai ma dernière part de pâtes, très violemment, en tâchant de contenir, tant bien que
mal, les hurlements hystériques que j’aurais pu pousser en de pareilles occasions.
Mes pauvres macaronis ressemblaient à du hachis, maintenant et j’aurais tout donné pour avoir
quelque chose de plus consistant à malmener à portée de la main.
— Vous avez passé une bonne journée, aujourd’hui ? s’enquit ma mère.
— Parfaite, s’enthousiasma ma petite sœur. On a commencé à étudier les reptiles en cours de
sciences, c’est vraiment super.
Passionnant !
— Et toi Rosaline ?
« Hum » fut tout ce que j’arrivai à sortir. Ce qui ne la satisfit pas.
— Comment a été ta journée, insista-t-elle.
— Longue, répondis-je, entre les dents.
Ces dernières minutes en particulier.
— C’est-à-dire ?
— Je n’ai pas vraiment envie d’en parler.
70 Je n’avais, d’ailleurs, pas envie de parler, du tout. Mais si elle y tenait, j’avais en réserve une
argumentation, en quatorze points, qui pourrait étoffer cet adjectif un peu faiblard.
Chacun traitant, évidemment, de ce dîner interminable.
Je manquais de temps, cela dit, pour entamer une dispute. Aussi m’abstins-je de la provoquer, à
grand – très grand – renfort de volonté.
— Papa, je peux sortir de table ? demandai-je, au bout d’un moment.
— En quel honneur, intervint ma mère, à qui j’avais pris le soin de ne pas m’adresser.
— J’ai permis à Rosaline d’aller dormir chez une amie ce soir, répondit mon père à ma place.
Et elle passe la prendre, dans peu de temps.
Bon sang ! Était-ce trop demander, à chacun, d’attendre son tour pour parler, dans cette
maison ?
— Tu as décidé ça sans me consulter, marmonna ma mère.
— Vu l’heure à laquelle tu es rentrée, ça me semblait difficile, de te consulter.
Houlà !
— Peu importe, Richard. On décide de tout, à deux, dans cette maison. Ça a toujours été
comme ça.
Mon père leva un sourcil.
— Elle a rendez-vous à huit heures et demie, répondit-il. Jusqu’à quelle heure aurait-elle dû
attendre pour confirmer ou non sa présence ? C’est une question d’éducation !
Meredith et moi étions médusées. Il était très rare que mon père s’emporte ainsi. D’ordinaire, il
naviguait dans un espace coloré où, selon lui, tout le monde devait s’aimer. Alors, le fait qu’il
élève la voix, même un peu, avait de quoi surprendre.
— Quelle est cette amie chez qui tu comptes passer la soirée ? me questionna ma mère.
— Olivia.
— En voilà une idée merveilleuse ! lança-t-elle avec un rictus.
— Je me disais la même chose, répondis-je, en ignorant l’ironie de son intervention.
Nous nous défiâmes du regard.
— Il est trop tard pour qu’elle annule, insista mon père. On prendra d’autres mesures, la
prochaine fois… Si tu es là. Rose, va te préparer, tu vas être en retard, ajouta-t-il sans attendre de
réponse.
Je filai dans ma chambre sans demander mon reste.
Un ronronnement sourd, m’indiqua que la conversation – houleuse – continuait au
rez-dechaussée.
Je fonçai dans la salle de bain, où je me douchai en un quart d’heure. À la suite de quoi je
séchai mes cheveux et tâchai de les coiffer de la meilleure façon possible. Puis je me brossai les
dents et pris soin de mettre ma brosse et mon dentifrice dans ma trousse de toilette.
Leur présence dans la salle de bain risquait, en effet, d’éveiller quelques soupçons.
J’évitai le maquillage pour la même raison. Ce n’était pas une urgence, j’aurais plus de deux
heures de route pour y remédier. Une fois dans ma chambre je décrochai hâtivement, de ma
penderie, un haut à col bateau rose fuchsia et une jupe noire, plissée. J’enfilai mon manteau en prenant
soin de bien le boutonner, de haut en bas. Ainsi éviterais-je de justifier la tenue qu’il cachait.
Puis, attrapant mon sac, je descendis rapidement l’escalier. Il était vingt heures quarante.
J’étais en retard.
— À demain, criai-je, à mes parents et à ma sœur, qui étaient encore à table.
— Rose, appela ma mère, tandis que je franchissais la porte.
Je retournai la voir.
— Fais attention à toi, dit-elle simplement.
— Promis. Bonne nuit !

71 Je courus presque dans le jardin, de peur qu’Eric ne soit déjà parti. Il avait la gentillesse de
venir me chercher, je lui devais tout de même un minimum de ponctualité.
Cependant, dans la rue peu éclairée, je ne repérai pas sa voiture. Je tentai un tour d’horizon,
scrutant les environs de la place qu’il avait occupée le lundi. Mais il n’y avait qu’une Lexus noire
– et inconnue – garée devant chez Ryan.
Désespérée, je réalisai qu’Olivia, Alex et lui étaient partis sans moi.
Si le vent glacé n’avait pas complètement asséché mes yeux, j’aurais certainement pleuré. Je ne
pouvais croire que j’allais rater cette soirée – et toutes les promesses qui la rendaient si particulière
– pour quelques minutes de retard.
La Lexus garée dans la rue – et qui détonnait complètement avec le paysage, précisons-le ! –
me fit alors un appel de phares. Ses vitres teintées m’avaient empêché d’y voir des occupants.
Je m’approchai prudemment.
Lorsque j’arrivai à hauteur du véhicule, la vitre du côté passager se baissa. L’habitacle éclairé,
m’aida à reconnaître le conducteur.
J’avalai de travers.
— Bonsoir, murmura Michael, affable. Je désespérais presque de te voir.
Quoique, complètement interdite, face à la surprise qui venait de m’être révélée, j’arrivai à lui
adresser un sourire.
— Monte, ajouta-t-il avec bonne humeur.
J’hésitai, un instant, puis ouvris la portière et m’installai.
Les mains posées sur le volant, il regardait droit devant lui, maintenant. Je m’arrêtai plusieurs
secondes sur son inqualifiable beauté. Comme d’habitude. Mais si proche de lui, à présent, j’en
savourais chaque détail.
Il était habillé avec beaucoup de goût. Il portait un jean noir, et une chemise blanche à manches
longues, relevées au-dessus des coudes et boutonnée à moitié.
Un léger éclat attira mon attention. Sur son torse parfait brillait une chaîne argentée, à laquelle
était accroché un pendentif : un symbole chinois, dont j’ignorais la signification.
— Bonsoir, dis-je à mi-voix, tandis qu’il démarrait.
— Comment vas-tu ?
— Beaucoup mieux, maintenant, répondis-je, incapable de cacher le plaisir que me procurait sa
compagnie.
Il m’adressa un sourire radieux.
— J’ai vraiment cru que tu avais changé d’avis, confessa-t-il.
— C’est toujours très difficile de sortir de chez moi, contrai-je, étonnée toutefois qu’il lui soit
venu à l’esprit que j’aurais pu lui faire faux bond.
— Tes parents, savent-ils où tu vas ?
— Non. C’est une information que j’ai évité de délivrer. Sinon, j’aurais été obligée de faire le
mur une fois de plus. Et descendre l’échelle de jardin en pleine nuit, est beaucoup moins drôle
qu’il n’y parait.
Il soupira.
— Où pensent-ils que tu passes la soirée ? insista-t-il.
— Chez Olivia. À ce propos…
— Oui ?
— Elle doit être de très mauvaise humeur, maintenant.
— Pourquoi ?
— Mon retard risque de vraiment l’agacer.
Michael se tourna vers moi et m’observa un instant.
— Je ne pense pas, répondit-il après quelques secondes. N’était-il pas prévu qu’Eric passe la
chercher avant de prendre la route ?
72 — Tout comme moi, ajoutai-je. Mais de toute évidence, nos plans ont changé quand on a
changé de… moyen de locomotion.
Comment le dire autrement ?
Michael leva un sourcil et me dévisagea abasourdi, pensant certainement que j’étais totalement
stupide de ne pas encore avoir saisi.
— À l’heure actuelle, dit-il, tes amis sont certainement déjà hors de la ville. Étant donné que je
t’ai invité, j’ai pensé qu’il serait un peu plus galant, de venir te chercher.
— Oh…
— Nous sommes seuls, murmura-t-il.
Une déclaration qui faillit me déclencher un hoquet.
— Je vois, ânonnai-je.
— Ça t’embête ?
— Au contraire.
Mon enthousiasme le fit sourire. Il fallait à tout prix que je sois moins démonstrative.
— Cela dit, une chose m’intrigue, continuai-je.
— Laquelle ?
— Qu’est-ce qui t’a poussé à m’inviter ce soir ?
Je l’observai attentivement, impatiente de connaître sa réponse. J’espérais, toutefois, pouvoir la
décrypter sur son visage, avant qu’il n’ait à me la dire. Car, en effet, j’avais remarqué qu’en sa
présence, je gérais très mal l’effet de surprise. Les yeux toujours sur la route, il fronça les sourcils,
songeur.
— En premier lieu… la curiosité, répondit-il après un long silence.
La curiosité, vraiment ?
— Original, lançai-je, un peu plus sèchement que je n’aurais voulu.
Car tandis que moi, je devais composer avec l’attirance, la fascination, l’obsession, les
désordres mentaux et la perte quasi totale de mes facultés motrices lorsqu’il était à côté de moi, lui, tout
ce qu’il avait comme argument c’était : la curiosité. De quoi légèrement m’agacer…
— Et tu peux développer ?
— Disons que je m’interroge sur les raisons qui t’ont subitement amenée dans mon univers. Ou
plutôt, reprit-il après une hésitation, j’aimerais comprendre ce qui t’a fait changer, à ce point, en si
peu de temps.
La deuxième moitié de sa réponse, quoique pertinente, m’étonna réellement.
— Que sais-tu de moi, pour être aussi catégorique ? demandai-je.
— Pratiquement rien, admit-il. Si ce n’est que je n’arrive pas à saisir ta place dans ce décor.
Oh ! Ça, c’était violent.
— Je me suis peut-être mal exprimé, se corrigea-t-il, presque tout de suite, en constatant mon
expression ahurie.
— Tu crois ?
— Oui. Disons plutôt, que tu n’es pas vraiment le genre de filles, que je suis amené à croiser
très souvent.
Ben voyons…
— Et quel genre de fille, suis-je, selon toi ?
— Je n’ai aucun adjectif qui me vient pour l’instant.
— Tu ne me connais même pas, grommelai-je, plutôt agacée par ses propos.
— J’observe beaucoup les gens.
Ah oui ?
— Ce n’est pas suffisant.
Bien que mon opinion sur l’intégralité des élèves de mon école, eût été faite de cette façon.
73 — Je pense en connaître assez, pour savoir que tu fais beaucoup de choses qui ne te
ressemblent pas, dit-il calmement. Cette soirée, d’ailleurs, en est le parfait exemple.
Là, il marquait un point. Mais il était hors de question que je le reconnaisse.
— Tu m’as invitée ! me justifiai-je en montant un peu trop haut dans les aigus.
— Comme je te l’ai dit, répondit-il, toujours aussi retenu, j’étais curieux. J’avais vraiment
envie de savoir quelle réponse tu me donnerais.
— J’espère que tu es satisfait ! aboyai-je.
— Pas vraiment, rigola-t-il, comme s’il venait de sortir une blague que lui seul pouvait
comprendre.
— Et désolée de te contredire, ajoutai-je sans être désolée le moins du monde. Mais tu es un
piètre observateur.
Après tout, il en était encore à penser que j’avais accepté cette soirée, pour une autre raison que
d’être avec lui. Chose qui me dépassait complètement.
Qu’est-ce qui, à cette Rave – ou partout ailleurs – pouvait rivaliser avec l’effet que sa présence
me procurait ?
C’était absurde !
Rien au monde, ne comptait plus. Et ce, bien que Michael m’eût considérée, ce soir-là, comme
une expérience de biologie.
— Je t’ai mise en colère ? demanda-t-il sans manifester le moindre signe d’embarras.
— Il y a de quoi, tu ne penses pas ?
— Non. Je n’ai fait que répondre à ta question.
— Élude, ou invente la prochaine fois ! suggérai-je.
— Pourquoi ferais-je ça ? s’étonna-t-il.
— On ne t’a jamais appris qu’il est préférable de garder certaines choses pour soi ? râlai-je.
J’ignore ce qu’il perçut dans ma voix, mais son visage changea soudain d’expression.
— Je t’ai blessée, constata-t-il, triste cette fois.
— J’apprécie très peu d’être considérée comme un rat de laboratoire, répondis-je en me
tournant vers la vitre.
Sur le bord de la route, je vis un imposant panneau qui indiquait « CLINTON ROAD ». Nous
avions déjà parcouru une distance considérable et je n’avais même pas vu à quel moment nous
avions quitté l’État.
Michael roulait vraiment très vite.
Les minutes défilèrent, sans qu’aucun de nous, ne se décide à lever le silence. La radio était
éteinte et il n’y avait plus que le bruit étouffé du moteur qui dérangeait la quiétude de la nuit.
— Tu as décidé de ne plus me parler ? osa-t-il au bout d’un quart d’heure.
— Exactement.
— Pourquoi ?
— Parce que tu n’es même pas capable de comprendre ce qui m’énerve dans tes propos.
— Voilà qui est limpide.
— Tu ne mérites pas d’avoir plus d’explications.
— Tu as vraiment un sale caractère. On ne te l’a jamais dit ?
Il allait me rendre folle !
— Et détrompe-toi, continua-t-il. Je sais précisément ce qui te pousse à réagir comme ça. Mais
si ça peut te dérider un peu, sache que je n’aurais pas autant insisté pour que tu acceptes mon
invitation, si j’avais juste voulu assouvir ma curiosité.
Je l’entendis soupirer, mais me retins de le regarder.
— Tu peux me croire, conclut-il dans un murmure à peine audible, s’il n’y avait eu que ça, je
ne me serais pas donné autant de mal pour que tu sois avec moi ce soir, je te le jure. J’avais aussi,
très envie de te voir.
74 Sans me laisser le temps de répondre, il tourna le bouton de la radio.
À l’intérieur jouait l’un des albums de Sting. Le regard toujours fixé sur la route qui défilait, je
m’autorisai un sourire. Je n’étais plus fâchée, mais il était, bien entendu, inconcevable que je lui
montre qu’il m’avait touchée. Bien qu’en matière de confession, il n’aurait certainement pas pu
trouver plus approprié, pour faire en sorte que je cesse de râler.

Nous avons écouté le CD en silence, jusqu’aux abords de Cleveland. Le chemin fut bien moins
long que ce que j’avais imaginé. Nous étions rendus sur place en un peu moins de deux heures. Un
laps de temps durant lequel j’avais supplié à mon cœur de reprendre une consistance solide, pour
m’aider à survivre à la soirée entière.
Lorsque Michael se gara, il descendit en premier et vint m’ouvrir la porte. Puis, il me tendit
une main hésitante pour que je la prenne.
La seconde d’avant, je désirais toujours lui faire croire que je lui en voulais. Mais en toute
honnêteté, je pense qu’aucune fille n’aurait pu résister au regard qu’il me lançait en ce moment.
Alors, sans plus aucun contrôle sur ma personne, ni aucune volonté, j’acceptai d’enlacer mes
doigts aux siens.
Il était ravi. Moi aussi.

Nous nous rendîmes aux abords de la zone restreinte, en silence, main dans la main. De temps
en temps, Michael se laissait aller à de délicates caresses dans ma paume. Caresses auxquelles je
répondais, rarement – voire pas du tout – trop occupée à essayer de marcher droit.
J’appréciais réellement, ce contact aussi particulier qu’intime et je n’osais parler, de peur de
briser la magie de ce moment. J’aurais pourtant tout donné pour qu’il soit plus expressif encore.
Même s’il y avait fort à parier, que mes jambes m’abandonneraient pour de bon, au prochain geste
tendre de sa part.
À quelques mètres de nous, un garçon aux cheveux verts nous attendait, posté devant une
grille. S’il s’agissait d’un stratagème de dissuasion – ou de sécurité – je le trouvais relativement
médiocre. Cette Rave accueillerait plusieurs milliers de personnes ce soir et je doutais réellement
que Krusty le Clown puisse intimider qui que ce soit.
— Qu’attendez-vous de cette soirée ? demanda-t-il, légèrement euphorique.
— Tout ce qu’il est impossible de trouver ailleurs, répondit Michael.
Ça promettait !
— Dans ce cas, vous avez choisi le bon endroit, répliqua le garçon. Et, ça vous fera huit
dollars, ajouta-t-il en nous assénant, à chacun, un coup de tampon sur le dos de la main.
J’avais l’impression d’être une vache qu’on marquait au fer, avant qu’elle n’aille à l’abattoir.
— Merci, lâcha hâtivement Michael avant de payer nos deux entrées.
Un geste relativement délicat, malgré le peu de standing que comportait l’endroit où il m’avait
invitée. Sur le chemin qui nous menait au hangar, je dus éviter cinq grosses pierres, deux trous et
une flaque de boue.
— Vraiment charmant, grognai-je après le dixième obstacle.
— Tu t’attendais à un hôtel quatre étoiles ? rigola-t-il.
— Entre l’hôtel et ça, il y a quand même un océan de propositions !
— Tu te plains vraiment beaucoup ! me reprocha-t-il avec un demi-sourire dans la voix.
— Excuse-moi, ironisai-je. Merci beaucoup, Michael, pour cette magnifique soirée !
— Ne l’est-elle pas pour l’instant ? s’étonna-t-il.
— Parfaite, répondis-je. Au moins tu rentres dans tes frais, ajoutai-je, en lui tendant les
quarante dollars, que je lui devais, pour la carte d’identité, depuis quelques jours déjà.
Plusieurs petits détails m’avaient effectivement fait oublier la dette que j’avais envers lui.
— Ce n’est pas nécessaire, me dit-il, presque offensé. C’est un cadeau que je t’ai fait.
75 — J’insiste, répondis-je, en plaçant d’autorité deux billets dans la poche de sa chemise.
— Et en plus, tu es têtue, rigola-t-il en levant les yeux au ciel.

Arrivés au hangar, je fus stupéfaite de la logistique qui avait été mise en place. Plusieurs
faisceaux lumineux éclairaient le ciel et de nombreux spots encadraient l’édifice. Des banderoles
colorées avaient été placées pour décorer les façades et différents stands s’érigeaient de part et
d’autre de la porte d’entrée. On y vendait des bracelets fluorescents, des étoiles fluorescentes, des
auréoles fluorescentes, des badges fluorescents…
J’étais à deux doigts de l’overdose.
— Vous en avez mis du temps ! lança la voix d’Eric derrière nous.
— Dois-je te rappeler, dit Michael en se retournant, que je n’étais pas tout seul ce soir ?
Son ton laissait supposer que j’étais une innommable corvée.
— Comme toute princesse qui se respecte, il a fallu qu’elle soit en retard, continua-t-il en
soupirant.
Bien, je ne me trompais pas. Mais peut-être mon « preux chevalier », aurait-il mieux fait de me
signifier qu’il souffrait de troubles de la personnalité, avant de m’amener ici.
— Désolé, rigola Eric. Je n’avais pas conscience de l’ampleur de la tâche. Au moins elle est
venue, continua-t-il comme si je n’étais pas là.
— Je suis à côté de toi Eric, intervins-je.
— Ce qui est tout sauf normal, tu en conviendras. C’est vraiment le dernier endroit où je
t’aurais imaginée.
— J’espère que tu n’as rien parié là-dessus, répondis-je énervée.
Je jetai un regard assassin à Michael, dont la galanterie était descendue au même niveau que
celle d’Eric, à la seconde où ils s’étaient croisés. Je ne comprenais pas réellement, ce qui justifiait
son brusque changement d’attitude à mon égard. Mais il fallait reconnaître, que son comportement,
me blessait, plus qu’il ne l’aurait dû. Je m’apprêtais à dire le mot de trop, quand Olivia arriva en
compagnie d’Alex, Austin et… Lucas.
— Hé ! Salut ma belle, claironna-t-elle en s’approchant. Vous avez fait bonne route ?
J’espérais être la seule à avoir remarqué les sous-entendus, dans sa voix.
— C’était surtout très long, esquivai-je.
— Et comment tu vas ?
— Super !
Bon, j’étais à deux doigts de me dématérialiser sur place, mais à part ça, tout allait très bien.
Lorsqu’Alex arriva à ma hauteur, il me prit par l’épaule et m’embrassa le front. Il était très grand
et son contact me rassurait souvent.
— Tu es sûre que tout va bien ? chuchota-t-il à mon oreille.
— Oui, mentis-je.
Il fronça légèrement les sourcils, mais n’insista pas.
— Rosaline ! Je te rencontre enfin, s’exclama Lucas, avec un peu trop d’entrain.
— Salut, soupirai-je, lasse de provoquer tant de réactions.
Qu’étais-je pour lui ? Une expérience ? Une brebis égarée ? Un pari ? Décidément, je
détestais cette soirée.
— Je suis content de te voir. Il n’aura fallu que trois essais après tout, rigola-t-il.
— Il est très difficile de mettre la main sur toi, plaisantai-je rassérénée par son amabilité.
— C’est ce qu’on dit, oui, répondit-il avec un sourire éclatant.
L’un dans l’autre, il avait, un visage fort charmant. Sa peau bronzée créait un curieux contraste
avec ses yeux verts, étonnamment pétillants. Ses cheveux châtains cachaient, dans un mouvement
savamment étudié, ses oreilles et son front. Il avait un piercing en strass à l’arcade sourcilière
droite, qui parait magnifiquement, son regard déjà sublime.
76 Mais surtout, il était de ces personnes qui dégageaient une telle bonne humeur, qu’elle en
devenait presque contagieuse.
— Tu es prête à t’amuser ? demanda-t-il.
Il m’adressa un nouveau sourire et je ne pus m’empêcher de le lui rendre.
— Je crois…
— Dans ce cas…, dit-il en sortant une petite boîte de sa poche.
Et tout devint alors très bizarre.
Alex resserra son étreinte, Olivia poussa un cri de joie tandis qu’à côté de moi, Michael émit
un grognement étouffé.
— Ne fais pas ça, dit-il à Lucas, d’un ton glacial.
— Bonbons pour tout le monde ! reprit celui-ci, en l’ignorant.
À l’intérieur d’une minuscule boîte en fer-blanc, qui lui tenait tout juste au creux de la main, se
trouvaient une dizaine de petites pilules colorées.
— On est loin des Jelly Beans, plaisantai-je, pour tenter de cacher mon angoisse.
— Effectivement, répondit Eric. Mais si tu veux te rassurer, tu peux faire comme si.
— Les effets, par contre, seront un peu différents de ceux du sucre, ajouta Austin en riant.
Lucas me tendit la boîte et je pris, entre deux doigts, un des cachets d’ecstasy qu’il me
proposait.
Je n’étais vraiment pas convaincue.
— T’es pas obligée de faire ça, me dit Michael à voix basse.
— Sois pas rabat-joie, répliqua Olivia qui avait déjà avalé le sien.
— Attention, dit Eric. On pourrait croire que son sort t’importe vraiment…
À ces mots, Michael sembla sur le point de lui sauter à la gorge. Une réaction pour le moins…
épidermique, que je ne m’expliquais absolument pas. Discrètement, Lucas se plaça entre eux deux.
Entre-temps, la boîte avait fait le tour de notre petit groupe, j’observai Alex qui, lui, n’avait
pris qu’une demi-pilule, certainement par prudence. Lorsque ce fut au tour de Michael de se servir,
il refusa.
— Tu sais bien que ça n’a jamais été mon délire.
— À d’autres, rigola Austin.
— Fais exception à la règle. Cette soirée est particulière, argumenta Lucas.
— Sans façon, reprit Michael. Je sais que tu as troqué ce qu’il te restait de speed, pour avoir ça,
ce soir… Je ne me vois pas t’en priver. Et vu votre consommation, à Olivia et à toi, ma part ne
vous sera pas de trop !
J’ouvris des yeux ronds. Du speed en plus de l’ecstasy ? Ma meilleure amie avait donc
l’habitude de ce genre de folie. Une chose supplémentaire, que je n’apprenais que maintenant et
qui en expliquait sûrement beaucoup d’autres.
Sa décontraction aurait dû me faire comprendre, pourtant, qu’elle n’en était pas à son coup
d’essai. Et si elle, le faisait, c’est que cela ne devait pas être si dangereux, après tout.
— Alors, Rosaline ? me demanda-t-elle en s’approchant.
— Carpe diem, soupirai-je, peu convaincue.
Michael attrapa mon bras – un peu trop brutalement.
— Désolé, s’excusa-t-il, en comprenant qu’il m’avait fait mal. Alex, je peux t’emprunter Rose
une minute ?
Il n’entendit pas la réponse, que j’étais déjà ailleurs.
— Qu’essayes-tu de prouver ? tonna-t-il lorsque nous fûmes à l’écart.
— N’est-ce pas pour ça que tu m’as invitée ? répondis-je, amère. Tu voulais voir où étaient
mes limites non ? Tu peux être heureux. Dans quelques minutes, ton expérience sera un franc
succès.
— Tu penses vraiment que je peux tirer une quelconque satisfaction, à te regarder te détruire ?
77 — Tu cherchais à savoir jusqu’où je pouvais aller. Je pense que cette soirée assouvira ta
curiosité !
— Tu ne comprends rien, murmura-t-il, à nouveau triste
— Et d’ailleurs, je ne vois pas en quoi ça te dérange, que je me fiche en l’air, repris-je en
ignorant sa repartie. Vu la façon dont tu me traites, devant tes amis, je doute que tu t’intéresses
vraiment, à ce qui peut m’arriver.
Voilà qui avait bien besoin de sortir !
— Tu ne comprends pas, répéta-t-il à mi-voix.
— Explique-moi alors !
— Plus longtemps je te laisserai en retrait, plus longtemps ils mettront avant de te faire du mal.
Si tu as l’air d’une petite chose fragile en quête de nouveautés, ils auront vite fait de t’attraper dans
leur filet. Tu as l’exemple sous le nez. Tous autant qu’ils sont – Olivia y compris – deviennent vite
ingérables quand ils commencent à s’amuser.
— Dois-je te rappeler que c’est de ma meilleure amie dont il s’agit ?
— Je ne vois pas ce que ça change. Elle n’a pas assez de recul pour comprendre ce dans quoi
elle t’embarque. Mais je ne peux pas la laisser faire. Crois-moi, je sais de quoi je parle.
— C’est l’hôpital qui se moque de la charité ! m’emportai-je. Tu ne peux pas te plaindre de
tous les voir se jeter sur moi, alors que c’est toi qui m’as amenée ici ! Encore une fois c’est toi qui
m’as proposé cette soirée !
— Et je ne me considère pas mieux qu’eux. J’aurais dû annuler…
Ça, c’était douloureux !
— …Mais encore une fois, j’avais des raisons de te vouloir avec moi, ce soir.
— Tu penses que la curiosité est un argument valable ?
— Tu continues de croire que c’est la seule chose qui me fait m’intéresser à toi.
C’était une affirmation.
— À ma décharge, ton comportement à mon égard n’a dû changer que deux ou trois fois ce
soir. Comment veux-tu que je te comprenne ?
— Je ne cherche pas à ce que tu me comprennes.
— Alors à quoi ça rime, tout ça ?
— J’essaie…
— Dis le moi, suppliai-je.
Mais il baissa les yeux.
— Michael…, s’il te plaît.
— Si tu insistes. Disons que…
— Oui ?
— J’essaie encore de me convaincre, qu’il m’est possible de résister à ce que je pourrais
ressentir pour toi.
Oh…
— Oh…
— Je ne peux pas mettre de mots sur ce que je ressens, murmura-t-il. Je saurais d’ailleurs, à
peine, le décrire. Mais pourtant, tout est là. Autant sinon plus fort, que tout ce que… je suis
capable de m’autoriser.
— De quoi parles-tu ? murmurai-je tétanisée.
Je n’osais plus bouger.
Michael leva une main jusqu’à mon visage et me caressa doucement. Il soupira.
— Peu importe, dit-il. Il ne faut pas que je cède. Ni même que je cherche de réponses aux
questions que tu soulèves. Tu comprends, je ne dois pas avoir envie de te connaître.
— Pourquoi pas ?
78 Il fronça les sourcils et plongea son regard dans le mien. Les vagues tumultueuses de ses
prunelles m’égarèrent à nouveau.
— Parce que je ne m’autorise pas à être si faible en général. Avec aucune fille. Je ne baisse
jamais ma garde. Pourtant… Du jour où je t’ai rencontrée… où je t’ai parlé… Dès l’instant où je t’ai
sentie tellement égarée dans cet univers, j’ai eu envie de savoir ce qui t’y avait amenée. C’est
insensé, je sais mais… tu m’attires. Tu me donnes envie d’être à tes côtés, de te comprendre. Tu me
rends… curieux…
— C’est si mal ?
— Franchement… Oui.
Inutile d’y mettre les formes.
— Et si c’est encore possible, j’essaierai de faire machine arrière.
— Peu importe ce que j’en pense ?
— Peu importe, oui. Tu ne prendrais pas la bonne décision.
— Qu’en sais-tu ?
— Tu as accepté de me suivre ce soir…
Retour au point de départ.
— C’était un test, compris-je.
— Oui et non. Du moins, si c’en était un, j’imagine que c’est moi qu’il mettait à l’épreuve.
— De quelle façon ?
— J’ai eu envie de me convaincre, ce soir, que tu n’étais pas si importante que ça pour moi.
Que tu ne m’attirais pas. Que tu ne me troublais pas. Et que je pouvais faire de toi, quelqu’un
d’ordinaire dans mon univers. Pourtant, j’ai su que ma tentative était vouée à l’échec à la seconde
où tu as accepté mon invitation et que j’ai compris que ça me rendait heureux. Alors avec cette
sortie… juste celle-là, je me suis juré d’essayer d’étouffer ce que je ressens.
— Et ça marche ?
— Pas vraiment.
Il se laissa aller à sourire, je lui retournai la pareille.
— Si tu veux réellement démêler le nœud du… problème…, continuai-je sarcastique. Pose-toi
au moins la question. Demande-toi, pourquoi tu étais si heureux que j’ai accepté de venir, ici, ce
soir.
— C’est stupide, mais la réponse est là, dit-il. Tu as accepté. J’étais pourtant sûr que tu dirais
non, mais tu m’as surpris une fois encore.
Il eut un rire bref et secoua la tête.
— Séduire une fille a toujours été quelque chose de très facile, pour moi, confessa-t-il. J’aurais
pu demander à n’importe qui de venir avec moi ce soir, pas une n’aurait refusé.
— Alors pourquoi moi ?
— Parce qu’avec toi c’est différent. Jusqu’à ce que tu acceptes, je n’étais pas sûr de ce que tu
répondrais. Avec toi, je peux douter et espérer autre chose que le prévisible. D’aussi loin que je me
souvienne, je crois que ça ne m’est jamais arrivé. Tu es la première fille, qui, je pense, pourrait me
dire non, pour peu que tu comprennes que je ne suis pas bon pour toi. La première, aussi, qui
amène un peu d’incertitude, dans ma vie.
Intéressant.
— Tu es différente des autres. Tu as, l’attrait indéniable qu’ont toutes les nouvelles expériences
que je ne tenterai jamais. Et pour en avoir déjà connu pas mal, j’espère réellement être assez fort
pour limiter la nôtre à cette conversation. D’ailleurs (Il posa les yeux sur mon cachet d’ecstasy) si
tu cèdes à tes petits caprices ce soir, tu comprendras, bien vite, qu’il n’est pas toujours bon de
plonger à corps perdu, au sein d’une aventure dont on ignore tout.
Je tâchai de conserver une expression neutre, étant très peu sûre de la tournure que prenait la
conversation.
79 — Juste pour clarifier les choses, dis-je, le petit monologue que tu tiens depuis tout à l’heure,
n’aurait-il pas pour but, de te prouver, que sortir avec moi, est juste l’idée la plus nulle que tu
n’aies jamais eue ?
— En résumé.
Aïe…
— Tu te serais épargné bien des soucis en ne m’invitant pas.
— Je ne pouvais pas faire ça. Je te voulais bien trop avec moi.
— Tu es schizophrène ?
— C’est une théorie, dit-il avec un léger sourire. Et si tant est qu’elle est vraie, elle ne l’est que
depuis toi.
— Excuse-moi.
D’agacement, Michael ferma les yeux.
— Ne t’excuse pas, souffla-t-il. Mais dis-moi, au moins que je ne suis pas le seul à ressentir
tout ça.
— Tu t’attends à ce que je me place dans la case des fous à lier à tes côtés ?
— S’il te plaît.
Je haussai les épaules.
— Nos rencontres ne sont pas forcément dues au hasard, murmurai-je, simplement.
— Alors… la soirée chez Lucas… commença-t-il ravi.
— J’y étais pour toi, oui.
— Et toute cette histoire de carte d’identité ?
— Je voulais une autre raison de te parler.
Michael leva un sourcil.
— Un simple salut dans les couloirs aurait suffi, tu sais. Mais là encore, tu as voulu me
compliquer la tâche, semble-t-il.
— C’est-à-dire ?
— C’est ça qui m’a décidé à t’inviter, avoua-t-il. Au terrain, l’autre jour, j’ai perdu le contrôle,
pour la première fois. Quand tu t’es trouvée, tout près de moi et que tu as avoué en chercher un
autre.
— Lucas ? dis-je abasourdie. Je ne le connaissais même pas. J’avais besoin d’un faussaire, rien
de plus.
Il sourit.
— Je ne dis pas que ma réaction était logique ou sensée. Je dis juste que, sur le moment, je n’ai
pas pu l’ignorer. Je me souviens même avoir pensé « D’accord. Qu’il plaise à tous les garçons du
monde, d’approcher toutes les filles existantes, ça me va. Mais pas elle. » Pas quand je te sens à ce
point faite pour moi, et que je ne peux pas t’avoir.
— Tu peux si tu veux.
Le malaise ambiant était palpable. Michael approcha son visage du mien et je sentis son souffle
contre ma joue.
— Ça ne serait pas raisonnable.
— Pourtant je me sens en sécurité avec toi.
— Tu ne l’es pas, trancha-t-il. Mais ça fait plaisir à entendre.
Je baissai les yeux.
— Michael, murmurai-je, mon envie d’être avec toi, n’est pas différente de la tienne. Je
désirais ta compagnie, autant ce soir, que toutes ces autres fois. Seulement, contrairement à toi, je ne
cherche pas à répondre à un désir fou d’expérimenter quoique ce soit. J’avais envie d’être avec toi,
pour toi. Car tu es certainement la seule composante dans mon univers, dont je n’attende rien
d’extraordinaire, de nouveau ou de transcendant.
— Eh bien, soupira-t-il. On ne peut pas dire que tu cherches à épargner mon ego.
80 Je souris.
— Ce n’est pas ça, dis-je. Comprends bien, j’ai fait des choses folles, ces dernières semaines.
Souvent sans réfléchir. Mais quand il s’agit de toi, j’aime à croire que je suis plus raisonnable, plus
rationnelle…
Il m’interrompit.
— T’approcher de moi, n’a rien de raisonnable, Rose.
— Très bien. On dira que je fais une erreur, alors, si ça te plaît. Mais, au moins, laisse-moi voir
si ça vaut le coup.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Tu n’as pas ta place auprès de moi, souffla-t-il. Pas plus que tu ne l’as dans ce monde-là.
Olivia veut t’y intégrer, mais c’est une erreur. Et puisque personne ne semble vouloir te le dire, je
prends cette corvée à ma charge. Sérieusement Rosaline. Je t’en prie. Tourne-moi le dos avant
qu’il ne soit trop tard.
Son regard était empreint de culpabilité, de douleur. À croire qu’il aurait pu tout donner pour
me préserver des affres de cette soirée, sans pour autant être décidé à ce que je m’éloigne de lui. Je
ne le suivais plus.
— De quoi parle-t-on ? demandai-je en luttant contre mes larmes. De l’influence d’Olivia sur
moi ? De mes erreurs ? De l’ecstasy ? De toi…
— Un peu de tout ça. Mais si tu veux t’en tenir spécifiquement à ce qui nous concerne, disons
simplement que je ne suis pas quelqu’un pour toi. Crois-moi. Tu t’en rendras vite compte.
— En d’autres termes ?
— Il ne peut rien y avoir entre nous. Je préfère te le dire dès maintenant. Ça me coûte vraiment,
mais je n’ai pas le choix. Je ne veux pas te faire de mal.
— Et que penses-tu être en train de faire, là ? Demandai-je en me laissant aller à mes larmes,
finalement.
Du bout des doigts, Michael en captura une sur ma joue.
— Il y a tellement de raisons qui font que j’aurais voulu avoir la force de te garder loin de moi,
dit-il. Mais je voulais être avec toi, ce soir. Tout en sachant que je ne devais pas. Je voulais t’avoir
avec moi.
— La bataille est-elle si rude ? murmurai-je.
— Plus que tu ne le crois. Et il n’est pas dit que je la gagne. Il est bien plus facile pour moi
d’être à tes côtés. Tu devras m’aider à m’éloigner.
— Je n’en ai pas envie.
J’ouvris à nouveau la main qui contenait le cachet d’ecstasy que Lucas m’avait donné et le
contemplai. Quelques minutes auparavant, Michael m’avait amenée à l’écart, simplement pour me
dissuader de le prendre. Mais après cette conversation, il ne pourrait plus me reprocher, mon envie
d’évasion.
— Je crois que je vais me laisser tenter, en fin de compte, dis-je avec aplomb.
— Tu ne devrais pas le faire pour de mauvaises raisons.
— Parce qu’il y en a de bonnes, selon toi ?
— Rose…
— Tu sais, continuai-je sans l’écouter, je me faisais une idée toute particulière de cette soirée.
Mais j’imagine maintenant, que j’avais vu trop grand. Et puisque j’ai une petite alternative…
Puisque j’ai une occasion de la rendre plus belle… Je te demande, s’il te plaît, de ne pas me
l’enlever.
Je levai le cachet à nouveau.
— J’ai juste envie de me sentir bien, murmurai-je.
81 Le comprimé disparut un instant de mes mains et Michael le scinda en deux avant de me le
rendre.
— D’accord, convint-il. Mais sois raisonnable, au moins.
— Tu aurais dû comprendre de toi-même, que je n’avais pas envie de l’être.
— Je ne te laisse pas le choix. Ce soir, ça te semble être une bonne idée, mais ce sera très dur
pour toi plus tard. J’ai vraiment peur des conséquences.
Dialogue à double sens.
— Ne m’abandonne pas, dans ce cas, répondis-je à mi-voix.
— Je ne t’abandonnerai pas.
J’avais conscience que cette promesse, n’était en rien comparable à ce que je voulais
réellement. Pourtant, pour l’instant, j’étais prête à faire semblant. Surtout s’il était avenu que mon
histoire avec Michael ne survivrait pas à cette nuit.

— Alors Rosaline, s’enthousiasma Lucas à mon retour. Tu es des nôtres ?
— Évidemment.
À choisir entre l’ecstasy et le garçon que je ne pouvais avoir, je préférais opter, ce soir, pour ce
qui me ferait le moins de mal.
82


7.
Ecstasy



Même s’il était vrai que la techno, n’était pas ce que l’industrie musicale avait fait de mieux
ces dix dernières années, cette musique se laissait écouter.
Et heureusement, d’ailleurs, parce que je n’avais pas le choix.
Dès mon entrée dans l’entrepôt, je fus littéralement assourdie par la mélodie des claviers, des
synthétiseurs et des basses. Cependant, le décor – magnifique – contrebalançait amplement
l’inconfort procuré par les sons. Les murs étaient couverts de tentures colorées et des centaines
d’étoiles parsemaient les poteaux argentés. De nombreux spots lumineux tournaient aux plafonds
et un nuage de fumée très dense couvrait mes pieds.
Plusieurs personnes dansaient sur les baffles, sur les bars et sur les chaises. Ainsi que sur les
tables où s’amoncelaient des cannettes de bières et des bouteilles de vodka vides.
Les stands proliféraient aussi à l’intérieur, avec un choix encore plus large. Aux innombrables
artifices fluorescents que j’avais vus plus tôt, s’ajoutaient maintenant de nombreuses bouteilles
d’eau et d’alcool, des sucettes et un choix impressionnant de bonbons.
Sur la piste de danse, les lumières blanches, clignotaient à intervalles réguliers, saccadant les
mouvements de la foule. Ce qui était à la fois très beau et très… déroutant.
Olivia disparut très vite, entraînée sur la piste par Austin. Elle était complètement euphorique
et la voir ainsi désinhibée m’amusa – beaucoup.
— Tout va bien ? demanda joyeusement Lucas, encore à côté de moi.
— À merveille, répondis-je.
Ma réponse parut le satisfaire, plus que de mesure.
Il éclata de rire et m’embrassa sur le front. Une attention qui ne me fit pas grand effet.
Cependant, sans vraiment comprendre pourquoi, je me mis à rire également.
— Je vais très bien, surenchéris-je, inutilement.
Pour quelqu’un qui n’appréciait pas vraiment cette soirée, j’allais même, d’ailleurs, un peu trop
bien.
Alex, Eric et Lucas, disparurent alors, à leur tour, sans même que je ne les voie partir. En une
seconde, ils s’étaient tous volatilisés.
— Prends ma main, me chuchota Michael à l’oreille.
Je m’exécutai sans savoir pourquoi il me le demandait. J’eus alors l’impression de saisir une
boule de coton. Ce contact inattendu me fit sursauter et je resserrai, un peu plus, mon emprise.
Ce qui ne changea absolument rien.
— Pourquoi fais-tu ça ? demandai-je.
— Tu ne m’as pas laissé t’éloigner de ce danger, dit-il. Laisse-moi au moins t’en protéger.
Je levai les yeux vers lui et constatai qu’il me fixait.
Je plongeai alors, sans trop d’efforts, dans l’abysse profond de ses yeux, persuadée d’y trouver
la fraîcheur d’une eau qui d’ordinaire ne servait qu’à mes métaphores. Mais rien n’y fit. Je fus
submergée, comme d’habitude. De sa main libre, Michael me caressa les cheveux. Faisant alors,
abstraction de tout, je posai mon visage sur son torse. Ses caresses redoublèrent, bouleversantes de
tendresse et de douceur.
83 — J’ai des frissons, murmurai-je.
— Ne t’inquiète pas, c’est normal. Ça ira.
— C’est agréable, le rassurai-je.
J’ignorais cependant ce qui de ma drogue ou de son contact, me faisait cet effet-là.

La musique environnante n’était plus qu’un bruit sourd. J’en percevais encore distinctement les
mélodies, mais elles étaient loin d’être aussi agressives qu’au départ. Quand je regardai autour de
moi j’eus l’étrange impression de pouvoir toucher les notes.
Chacune des variations prenait peu à peu une couleur qui lui était propre. Des filets jaunes,
verts et bleus, se dissolvaient maintenant dans l’atmosphère.
Je me surpris à vouloir tendre les mains pour les attraper. Mais ils m’échappaient à chaque fois
que j’essayais. Et lorsque je tâchai de saisir celui qui entourait le visage de Michael, j’échouai fois
de plus.
À cet instant, cependant, ma main frôla sa joue, chaude – bien trop chaude. Ne le voyant pas
réagir, j’en oubliai les couleurs, autour de moi et tentai alors une caresse un peu plus appuyée. Puis
une seconde et une troisième. Lentement, du bout des doigts, je traçai des sillons sur sa peau mate,
de sa tempe, jusqu’à l’angle de sa mâchoire, le plus délicatement possible.
— Qu’est-ce que tu fais ? s’enquit-il, les yeux fermés.
Il avait parlé à voix très basse. Je m’étonnais même de l’avoir entendu.
— Je me sens tellement bien, murmurai-je en oubliant de répondre à sa question.
— Je sais, dit-il avec un demi-sourire.
Il ouvrit alors les yeux et les replongea dans les miens durant de longues secondes. Et pour la
première fois, depuis que j’avais fait sa connaissance, j’arrivai à soutenir son regard. Enfin !
Ses iris – tellement bleus – valaient – et de loin – un monde entier d’expériences et de
découvertes. J’aurais voulu m’y noyer cent fois. Et tandis que, n’osant plus bouger, je m’abîmais dans
cet espace, sa main, dans mes cheveux, avait repris ses caresses. L’autre, dans la mienne, refusait
de me lâcher.
Était-il normal, à cet instant, que tout semble être en ma faveur ?
— Danse avec moi, proposai-je doucement en l’attirant vers la piste.
Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était mais j’avais conscience qu’il devait être très tard.
Pourtant, je ne ressentais pas du tout les effets de la fatigue. Mieux encore, j’avais un regain
d’énergie inexplicable.

Danser sur de la techno, n’avait rien de compliqué. Je n’avais juste qu’à me référer au rythme
des basses. Même si j’étais à peu près sûre de me mouvoir bien trop lentement pour ce qu’elles
m’offraient.
Cependant, dans les bras de Michael, cela m’importait peu.
— Rosaline, tu planes ! s’exclama une voix au-dessus de mon épaule.
C’était Olivia. Je l’attrapai et l’attirai, doucement, vers moi.
— Merci pour tout, lui chuchotai-je à l’oreille.
— Chère Rose, remarqua-t-elle, en riant, tu es tellement affectueuse, ce soir.
— Qu’est-ce que tu veux dire, par là ?
— Rien. On aura cette discussion demain matin.
Michael arriva par derrière et me prit par la taille. Je laissai Olivia s’éloigner, dans ce qui me
semblait être un halo de fumée et me retournai vers lui.
— Regarde-moi, dit-il tendrement.
Je m’exécutai, sans plus de soucis que précédemment. Olivia avait raison. Je planais. À une
hauteur déraisonnable, innommable.
Agréable surtout.
84
Malheureusement, le temps s’écoula et au bout d’une vingtaine de minutes, je sentis mes
jambes disparaître. Réellement.
J’avais l’impression d’être soudainement dépourvue de tous les os qui me tenaient stables,
d’ordinaire. Et je compris que je perdais l’équilibre, lorsque Michael me ramena à nouveau à lui.
— Tu te sens toujours bien ? demanda-t-il pressant.
— Oui, promis-je.
— Regarde-moi, répéta-t-il. Ce n’est pas le moment de me laisser.
— Ne t’en fais pas…
— Tu t’es trouvé un ange gardien Rosaline ! s’exclama Austin, en essayant de couvrir les
bruits de la foule.
Bon sang ! N’existait-il pas un monde dans lequel désinhibition et discrétion pouvaient
s’accorder ? J’aurais pu entrer en terre, tellement j’étais gênée.
Ce fut d’ailleurs le cas, la seconde d’après.
Lorsque mes jambes revinrent à leur place, elles semblèrent subitement me transpercer le
bassin. Inquiète, je regardai mes pieds, qui étaient maintenant à la place de mes genoux. Les volutes
de fumée qui étaient au sol, m’englobaient à moitié. Les spots lumineux m’aveuglaient de plus en
plus et la musique était redevenue un vacarme assourdissant. Tout était démesurément grand
autour de moi : les stands, les tables, les baffles. J’avais dû perdre cinquante centimètres en trois
secondes, ce qui était très angoissant.
J’étais Alice. Celle du pays des merveilles.
Seulement je n’avais pris ni gâteau, ni potion magique pour me rétrécir. Pourquoi donc étais-je
si petite ?

La lumière blanche, autour de moi, devint plus veloutée, elle était toujours très forte, pourtant
mes yeux s’y étaient habitués. À mes côtés, le monde entier avait ralenti. Je ne distinguais plus,
dans cette brume, que des visages au rictus terrifiants.
Mais je n’avais pas peur.
Les couleurs étaient revenues pour me rassurer, elles formaient un délicieux mélange avec la
nuée blanche qui m’entourait.
Quelques secondes plus tard, des mains immenses m’attrapèrent – très facilement – car j’étais à
peine plus grosse qu’un dé à coudre.
— Il faut que tu boives, me supplia une voix.
Et qu’elle était belle cette voix !
— Non.
Alors, la couleur bleue fut, soudainement, plus vive que toutes les autres. Elle se fraya un
chemin dans la brume et je ne pus m’empêcher de la suivre. Ces nuages, si parfaits à l’instant, étaient
maintenant déchirés par ce filament. Autour de moi, plus personne ne bougeait.
J’étais seule.
Ils m’avaient tous laissé un passage sans que je n’aie à le demander. Pour que je poursuive
cette lumière que je devais absolument attraper. Mais, lorsque j’arrivai enfin à sa hauteur, le bleu
se changea en noir et je ne vis plus rien.
Il n’y avait plus que le bruit, maintenant. Ce martèlement incessant, qui devenait de plus en
plus douloureux.
— Je ne bouge pas, me rassura la voix – depuis où ? Je ne le savais pas. Je suis avec toi.
Une douleur intense, m’apprit que mes pieds avaient repris leur place. Leur soudaine apparition
me fit perdre l’équilibre à nouveau. Je me sentais trop grande, pour cet espace.
— Je suis avec toi, répétait inlassablement la voix. Je suis avec toi.
Mais elle mentait, elle n’était pas là. Et moi, je ne trouvais rien à quoi me raccrocher.
85 Et c’était tant mieux. Car ce vide autour, provoquait en moi, un intense sentiment de liberté.
Je pouvais tout faire. M’envoler, disparaître aussi. Si je le souhaitais. Pourquoi reculer ?
Pourquoi refuser ? C’était exactement ce dont j’avais besoin.

Et à bien y réfléchir, je venais sûrement de trouver, ici, ma propre définition du bonheur.
86


8.
Compromis



L’embêtant lorsque l’on sort du pays des merveilles, c’est que la réalité semble soudain,
insurmontable.

Quand je me réveillai le lendemain, il était plus de onze heures. Sous le drap en satin qui me
couvrait, j’avais encore la tenue que je portais la veille. Il ne me manquait que mes chaussures.
Autour de moi, une chambre inconnue, aux murs blancs tapissés de nombreux posters
représentant des groupes de rock. Au plafond était accroché un lustre aux perles rouges, qui s’accordait
parfaitement avec le tapis et les rideaux carmin. En face du lit rond sur lequel j’étais couchée, il y
avait une coiffeuse : un modèle baroque vernis en noir dont le miroir était à peine visible, caché
sous de nombreuses photos.
La pièce était décorée avec goût. Un mélange de gothique et de chic, savamment étudié.
On était loin du semblant de décoration, que j’avais fait, dans ma chambre, quelques années
auparavant. Quand, sortant à peine de l’enfance, j’avais décidé que j’étais assez mûre pour tout
changer. J’avais dévalisé les magasins, à l’époque, raflant sur mon passage tout ce que mon argent
de poche pouvait acheter.
Malheureusement, à douze ans, on a, en général, très peu de goût. Si bien que j’en étais encore
à payer au prix fort, un caprice que j’avais regretté, dès l’année suivante.
— Enfin, tu es réveillée ! s’exclama Olivia en poussant la porte.
J’étais donc chez elle. Voilà qui me rassurait.
— J’ai dormi longtemps ? demandai-je.
— À vrai dire, non. Il était déjà plus de huit heures, quand on est rentrées.
— Huit heures du matin ?
Question stupide. Elle acquiesça.
— Comment vas-tu ? murmura ensuite mon amie.
— Je ne saurais trop te dire, confessai-je.
— Tu as mal à la tête ?
Voyons…
— Non, pas du tout. C’est juste très bizarre.
— Mais tu te sens bien ?
— Si on veut.
Dialogue concis et précis. Il ne m’en fallait pas plus.
— J’ai appelé ta mère, pour lui dire qu’on te gardait pour le déjeuner, me dit-elle. L’excuse
étant que tu n’as pas pu lui parler parce que tu étais encore sous la douche. Elle a accepté et elle ne
s’attend pas à te voir avant quatorze heures.
— Merci. Comment je suis arrivée ici ?
— Tu ne t’en rappelles pas ?
— Je ne me rappelle que de très peu de choses, à vrai dire et je pense que la plupart d’entre
elles n’étaient pas vraies.
Malheureusement.
— Je me suis évanouie ? demandai-je, curieuse d’expliquer le trou noir des dernières heures.
87 — Non. Tu as été consciente jusqu’au bout. Seulement, à la fin de la soirée, Eric a un peu
trompé la vigilance de tout le monde, et t’a donné un autre cachet. Si bien, qu’en arrivant ici, tu
étais dans un tel état, que tu ne tenais plus sur tes pieds. C’est Michael qui t’a allongée sur mon lit.
— Michael…
L’évocation de son nom provoqua en moi un élan de souffrance soudain et mon cœur se serra
violemment. Je tâchai de ne rien laisser paraître.
— Il était vraiment inquiet, me dit Olivia. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Surtout que tu
divaguais. Tu répondais à peine. Mais pour une première fois – malgré la dose peu habituelle – je
trouve que tu as bien tenu le coup. Je crois qu’il est resté, jusqu’à ce que tu t’endormes – la fin de
la soirée est un peu floue, pour moi aussi. Ce dont je suis sûre, c’est qu’Eric en a pris pour son
grade, à la seconde où on a compris ce qui s’était passé.
— Et j’ai manqué ça ? demandai-je.
Olivia acquiesça.
— C’était du beau spectacle, dit-elle. Michael était hors de lui !
C’est qu’il arrivait donc, bien, à Monsieur Calme-et-Assurance de perdre son sang-froid. Voilà
qui était intéressant et flatteur à la fois. Surtout si l’on considérait que cette bagarre n’avait été
déclenchée que pour me défendre… moi.
— Mais passons au plus important, maintenant, continua Olivia. Je dois te poser l’inévitable
question.
— Est-ce que j’ai aimé ? compris-je, de moi-même.
— Exactement.
— Oui, confessai-je. Du moins, j’ai aimé ce que ça m’a fait ressentir. Mais avoir à me dire, ce
matin, que tout était faux, me déprime un peu.
— C’est normal. Tu vas certainement te sentir comme ça jusqu’à demain.
— À toute bonne chose, son mauvais côté, hein ? soupirai-je.
— Oui. Mais n’y pense pas. Sinon tu n’en reprendras plus jamais.
Et à l’entendre, ça serait une mauvaise chose !
— Toi… Comment vas-tu ce matin ? demandai-je, curieuse.
Mais malgré mon détachement, elle ne se laissa pas avoir.
— L’habitude joue pour très peu dans le cas de l’ecstasy, me répondit-elle perspicace. Ce
matin, je suis un peu comme toi. Je regrette déjà de ne pas avoir pu rester bloquée quelques heures
plus tôt.
— C’est très dur, murmurai-je. J’ai l’impression d’être encore plus triste qu’hier. J’aurais tout
donné pour que tout se soit déroulé exactement comme je l’ai imaginé ; pouvoir me réveiller ce
matin et me dire que tout était vrai.
L’image de Michael s’imposa alors à moi sans que je ne le veuille. Aux bribes des détails
indescriptibles de la soirée, tels que son regard ou sa douceur, s’ajoutèrent alors, avec plus de clarté
que n’importe lequel de mes souvenirs d’hier soir, une seule phrase :
« Il ne peut rien y avoir entre nous. »
Et elle s’infiltrait douloureusement dans mes veines, tel un poison, au fur et à mesure que ma
conscience revenait. Je me reprochai intérieurement de ne pas avoir dormi plus longtemps.
L’inconscience aurait peut-être pu apaiser ma douleur, à défaut des rêves, qui eux, me tourneraient
certainement le dos maintenant.
Les larmes m’envahirent quand je repensai à la chaleur de sa peau au bout de mes doigts. Et je
me surpris à prier, toutes les forces en instance, pour qu’au moins ce souvenir demeure. La
souffrance, qui, jusqu’alors n’avait fait que m’approcher, m’envahit soudain, me remplissant les
poumons, si bien que je dus m’y prendre à plusieurs reprises, pour respirer.
Il fallait que je me rendorme.
Il était inconcevable que j’aie aussi mal. Cette douleur, tout comme ce qui venait de naître pour
lui, au fond de moi, était inexplicable.
Illogique.
88 Et j’étais sûre de ne jamais le supporter.
Jamais
— Qu’est-ce qui s’est passé là-bas ? s’inquiéta Olivia.
— Pas grand-chose. Disons, que pendant un instant, j’ai bêtement pensé que les rêves
pouvaient devenir réalité, soufflai-je, en enfouissant ma tête, sur l’oreiller.

Et il ne resta plus rien d’autre, qu’une douleur puissante, jusqu’au lundi matin.



Arrivée au lycée, après un week-end des plus tumultueux, j’avais absolument tout oublié de ce
qui rendait cette nouvelle semaine si particulière. Ce n’est qu’en arrivant sur le pas de la porte de
ma classe d’histoire et en voyant une quarantaine d’élèves devant moi, que la mémoire me revint.
Les pupitres, remplacés par des tables et des chaises indépendantes, se faisaient face
maintenant, par rangées de trois. Leur nombre – multiplié par deux à présent – laissait un espace tout
juste suffisant pour que l’on puisse marcher dans la salle. La seconde porte était condamnée, les
étagères et les fenêtres inaccessibles. J’avais rarement vu un lieu aussi mal exploité.
Cela ne voulait dire qu’une chose.
La fusion des classes était effective, désormais.
À cette pensée, j’eus presque l’impression d’entendre le générique d’un film d’horreur dans
mon dos. Mais cette ambiance légèrement terrifiante et glauque, était sûrement due au manque de
lumière, d’espace vital minimum et d’oxygène, nécessaires à la survie de tout être humain
normalement constitué.
Heureusement, il y avait bien un point positif à tirer de tout cela. J’étais sûre maintenant, que
ma peine de quatre ans au lycée, allait subir une réduction plus que conséquente. Si mes pronostics
étaient bons, je n’aurais plus que quelques heures, à tenir. Étant donné que j’allais certainement
mourir asphyxiée, d’ici la fin de la journée.

Terriblement agacée, je me faufilai entre la foule des élèves pour aller m’asseoir à une table du
fond. J’espérais, ainsi, pouvoir être aussi inattentive que possible, au cours qui aurait lieu.
Ma précaution était assez inutile, cependant, étant donné que les élèves qui se trouvaient entre
ma table et le tableau noir, servaient déjà amplement à distraire mon professeur, sur le peu
d’intérêt que j’allais accorder à son intervention.
Pour faire jouer les faux-semblants, cependant, je sortis, tout de même un cahier, sur lequel je
me mis à griffonner quelques dessins.
— Bonjour à tous ! clama Monsieur Patterson en entrant dans la classe. Je vois que nous
sommes nombreux aujourd’hui ! ajouta-t-il joyeusement.
J’avais toujours eu du mal à comprendre ces gens qui semblaient être toujours de bonne
humeur et ce, quelles que soient les occasions.
Dans un souci de politesse, je levai les yeux vers lui. Continuer à griffonner alors qu’il
s’adressait à nous, serait certainement très mal vu. Je ne compris mon erreur que lorsque son gros
visage écarlate se tourna vers moi. Il m’accorda un immense sourire qui, en plus d’accentuer son
air stupide, m’énerva plus encore.
Je me remis à dessiner, en appuyant plus que nécessaire sur la mine de mon crayon, qui finit
par casser. Avec un soupir très peu discret, j’en changeai et complétai mon œuvre. (Si tant est que
l’on puisse assigner le mot « œuvre » à une rangée d’arabesques inégales.)

Vingt minutes passèrent sans que je ne relève la tête. Les arabesques étaient devenues des
formes pleines, toujours très abstraites mais beaucoup plus travaillées maintenant.
Vers neuf heures et demie, deux petits coups secs frappés à la porte me sortirent enfin de mes
occupations. Pour ouvrir, Monsieur Patterson dut interrompre l’impressionnant discours qu’il nous
89 servait sur la guerre froide, depuis une demi-heure déjà et qui avait valeur de synthèse, pour nous
aider à réviser en vue du contrôle qui allait avoir lieu, en milieu de semaine.
Étant à jour dans toutes mes leçons, je m’accordais le luxe d’être complètement inattentive
quant à ce qui pouvait se dire au tableau. Cependant, même en faisant tous les efforts possibles
pour ne pas écouter mon professeur, le ronronnement persistant de sa voix était tout de même très
difficile à ignorer.
Aussi, lorsqu’il cessa, je ne pus m’empêcher de lever la tête.
Cette intervention – aussi brève soit elle – arrivait à point nommé. Et je bénissais le ciel, qu’il
restât encore dans ce monde, un événement capable de faire taire cet homme.

Dommage que ce soit, celui-là.

— Monsieur Gray, entrez, je vous en prie ! s’exclama monsieur Patterson.
La mine de mon crayon se cassa à nouveau, pour d’autres raisons cette fois.
— Vous récupérerez votre retard sur vos camarades plus tard, il nous reste plein de choses à
voir encore, continua-t-il, avec un sourire rayonnant.
Bon sang ! N’y avait-il vraiment rien sur cette terre qui contrarie, un tant soit peu cet homme ?
Peu importait la réponse, cela dit. J’étais d’assez mauvaise humeur pour deux, maintenant.
À cours de crayons à papier, je décidai de continuer mon ouvrage au feutre noir. Le rendu
n’était pas le même, mais il pouvait suffire, pour ce que j’avais à faire. Après tout, je ne postulais
pas pour entrer au MET et il fallait à tout prix, que je résiste à la tentation de lever les yeux.
À ma droite, le bruit strident, des pieds d’une chaise, se fit entendre sur le sol. Michael venait
de prendre place à côté de moi. Je me concentrai volontairement un peu plus sur mon dessin, dont
les formes créaient un paysage assez angoissant maintenant.
Instantanément, les tableaux de Munch me vinrent à l’esprit. Après mûre réflexion, il fallait
avouer que je n’étais pas peu fière du résultat.
— Bonjour, murmura Michael, à mon intention.
Mon cœur eut un raté. J’inspirai profondément pour le contrôler.
— Bonjour, répondis-je sur le même ton, sans le regarder.
Je trouvais préférable qu’il me croie concentrée, bien que tout exigeât en moi, que je me tourne
vers lui, pour l’admirer.
J’aimais à croire, cependant, qu’il me restait encore un peu de volonté.
— Comment vas-tu ? demanda-t-il.
Je ne répondis pas. Face au tableau, Monsieur Patterson avait repris sa tirade, imperturbable.
— Je me suis inquiété tu sais.
À ces mots, sa voix se brisa. Surprise par son intonation, je me redressai, immédiatement.
L’eau turquoise de son regard, me happa à nouveau et je me débattis tant bien que mal pour en
sortir, consciente qu’il attendait certainement une réponse de ma part.
— Je vais bien, dis-je simplement.
Mon discours peu fourni pouvait sembler froid, mais en vérité, j’étais incapable de dire
quoique ce soit d’autre. Comme les deux jours précédents, je ressentais une vive douleur à la poitrine.
Peut-être même était-elle bien plus forte aujourd’hui, puisque la raison de ma souffrance était à
quelques centimètres, à peine, de moi.
— D’accord.
Je repris mon dessin où je l’avais laissé, sans toutefois parvenir à retrouver ma dextérité des
minutes précédentes.
— C’est très beau, dit Michael, en désignant ma feuille.
Voilà qu’il voulait faire la conversation en plus !
— Pas vraiment, mais merci du compliment.
— Je t’assure, tu es très douée.
90 En guise de réponse, il eut droit à un marmonnement tout juste audible. J’étais bien trop
fatiguée pour lui répondre, maintenant. Le supporter à côté de moi me demandait un effort
considérable, d’autant que j’avais à lutter contre cette souffrance qui me rongeait encore de
l’intérieur et aussi contre le ronronnement agaçant de mon professeur, au tableau.
J’étais sûre à présent que l’un des deux aurait raison de moi d’ici la fin de l’heure.
— Je t’embête ? me demanda Michael, presque confus à présent.
Je levai à nouveau la tête en évitant soigneusement ses yeux qui, eux, me sondaient toujours.
— Bien sûr que non, soupirai-je. Je ne suis pas de bonne humeur aujourd’hui, voilà tout.
— C’est à peu de choses près ce que tu me dis chaque fois qu’on se parle, répondit-il, avec un
sourire dans la voix.
— Certes, mais aujourd’hui c’est pire encore.
Lorsqu’il entendit ma réponse, son visage se ferma complètement. Ce qui n’enleva – hélas –
rien à sa beauté.
— Tu as passé un mauvais week-end, comprit-il.
— Oui.
Quel pouvoir avait-il donc, pour qu’en sa présence je dise toujours tout ce que je pouvais
penser ?
— Tu veux en parler ?
— À quoi bon ?
— Ça t’aiderait peut-être.
— Peut-être oui, mais pas si je t’en parle, à toi.
Je me risquai à un rapide coup d’œil dans sa direction. Son attention était à présent fixée sur
une gomme qu’il faisait tourner au bout de ses doigts.
— Tu es triste à cause de moi, souffla-t-il.
Nouvelle affirmation.
Sa clairvoyance me gênait de plus en plus, il fallait à tout prix que je coupe court à la
conversation.
— Tu n’as pas de notes à prendre ? lançai-je, cinglante.
— Dit celle qui a remplacé le chapitre sur Kennedy par des petits nuages, répondit-il sur un ton
léger – sûrement dans l’espoir de me faire sourire.
Raté.
— Que t’ai-je fait Rosaline ? murmura-t-il, finalement.
Et en plus, il avait l’audace de demander.
— Tais-toi, grognai-je.
— Je continuerai d’insister tu sais, répliqua-t-il un peu amusé par ma soudaine colère, qui, il
fallait le reconnaître, n’avait rien de convaincant. Il faut que tu m’expliques.
— Et si tu me laissais tranquille ? grommelai-je, consciente toutefois qu’il s’agissait là de la
dernière chose que je souhaitais.
— Hors de question.
Heureusement, la sonnerie au-dessus de moi, annonça la fin de mon calvaire. Je rangeai
hâtivement mon feutre et mon dessin dans mon sac et me sauvai aussi vite que possible. Michael me
rattrapa, cependant, sans aucune peine.
— Rose…, commença-t-il doucement.
J’ordonnai rapidement, à mon cœur de cesser de fondre à chacune des intonations de sa voix.
Il ne m’écouta pas.
— Ne viens-je pas de te demander de me laisser ? soufflai-je, énervée de ne pas pouvoir mettre
plus de hargne dans mes propos.
— Oui, concéda-t-il. Et je devrais t’écouter… Mais il me semble t’avoir fait comprendre
vendredi, qu’il m’était assez difficile, de me passer de ta compagnie…
— Pour ensuite ajouter, qu’il valait tout de même mieux, qu’on ne se fréquente pas.
— Parce que je n’ai pas le choix… Même si j’aimerais qu’il en soit autrement.
91 — Il serait peut-être temps pour toi, de mettre de l’ordre dans tes idées, tu ne crois pas ?
— Sûrement. Mais il est vrai que j’ai du mal à choisir, entre la raison et le cœur, quand il s’agit
de toi.
Houlà…
— Excuse-moi ?
Toute la haine, que j’avais tâché – sans grand succès – d’attribuer à mes propos, durant ces
cinq dernières minutes, s’évanouit instantanément. Michael avait proféré ses derniers mots avec
tant de douceur, que je n’avais plus, maintenant, qu’un vague souvenir, de la salve d’atrocités que
j’aurais voulu lui dire.
J’étais stupéfaite, médusée, interdite.
— Si j’avais été raisonnable, reprit-il avec tendresse, j’aurais tout fait, pour mettre un
maximum de distance entre nous. Malheureusement, il semble que j’en sois incapable.
— C’est une mauvaise chose ?
— Oui…
Tant pis…
— Et si tu me laissais le loisir de décider seule de ce que je veux pour moi, proposai-je.
Michael sourit.
— Ça serait une belle erreur, répliqua-t-il amusé. Tu n’es pas une reine en matière de
jugement, tu le sais.
— Je préfère faire semblant de ne rien avoir entendu, répondis-je, piquée au vif.
— C’est vrai, insista-t-il, tu fais rarement les bons choix.
— Dans ce cas, il est hors de question que tu fasses exception à ma règle, affirmai-je, ravie de
cette repartie, contre laquelle, il ne pourrait s’opposer. Qu’est-ce qui justifie que tu veuilles me
garder loin de toi ?
Il soupira.
— Si je dis non à la plupart des filles, ce n’est pas seulement parce qu’elles sont
particulièrement inintéressantes, m’expliqua-t-il. Même si ça pèse beaucoup dans la balance…
Quelle galanterie…
— …J’ai de vraies raisons de les éconduire. Des raisons qui valent cent fois plus pour toi
aujourd’hui, car tu es la dernière personne au monde, à qui j’ai envie de faire du mal.
— Je ne te suis pas.
— C’est limpide pourtant.
J’attendis qu’il m’en dise plus, mais il ne semblait pas décidé.
— Qu’est-ce qui justifie que tu veuilles me garder loin de toi ? répétai-je.
— Hormis le fait que, pour une première soirée, je t’ai fait traverser un état entier, sans
l’autorisation de tes parents, pour finir à une rave party à laquelle tu as consommé ta première dose
de drogue ?
Waouh.
— Hormis ça, oui.
— Je ne suis pas celui qu’il te faut, répondit-il avec une légère grimace.
On aurait juré, là, qu’il faisait référence à une crème hydratante.
— Quel argument ! ironisai-je. Mais si je dois faire un choix en toute bonne conscience, il va
falloir que tu m’en dises plus. Vois ça comme une chance de te racheter pour l’autre soir.
Ébahi, il m’observa un moment. Lorsqu’il me répondit, cependant, il avait retrouvé toute sa
contenance.
— Si tu y tiens, asséna-t-il avec assurance. Mais laissons tomber les mots. Je te montrerai
plutôt.
— Marché conclu, répondis-je sur le même ton.
S’il s’attendait à ce que je me défile, il pouvait toujours rêver.
92


9.
Mauvaises habitudes



Les statistiques – magnifiques, appréciables et définitivement parfaites – firent l’emploi du
temps de Michael, concorder avec le mien pour la plupart de nos matières. Lors de l’appel de
certains cours de la journée, j’appris que j’allais également retrouver Olivia, Alex et Lucas, durant la
semaine. Chose dont j’aurais pu me réjouir avec eux, s’ils n’avaient pas, tous les trois, considéré
les cours du lundi comme optionnels.
Une réflexion qui en amena d’ailleurs une autre, plus troublante encore :
— Ce jour est à marquer d’une pierre blanche, lançai-je, à Michael en riant, à la fin du cours
d’espagnol.
— Pourquoi ça ?
— Je pense – et corrige-moi si je me trompe – que c’est la première fois que tu assistes à une
journée entière de cours.
— Tu as tort, s’esclaffa-t-il. La première fois c’était le jour de la rentrée.
— Et depuis ? Tu as trouvé d’autres centres d’intérêt ?
— Ce n’était pas difficile. Ça te semble vraiment, si extraordinaire que les matières qu’on
étudie ici, ne répondent pas à toutes mes attentes ?
Il sembla soudain sujet à une inexplicable gaîté.
— Je ferais volontiers l’impasse sur tout ça, si on m’en laissait le choix.
— Pourquoi tant d’assiduité depuis ce matin, dans ce cas ?
— Comme tu as pu le remarquer, je ne suis pas très riche en fréquentations, aujourd’hui. Il
fallait bien que je passe le temps. Je n’allais tout de même pas errer seul dans les couloirs toute la
journée.
— Rien ne te forçait à venir.
Nous étions arrivés sur le parking du lycée, où il s’était arrêté net, en entendant ma dernière
phrase. Intriguée, je me retournai vers lui, ne comprenant pas cet arrêt brutal. Dans un mouvement
très lent, il approcha son visage du mien. Ses yeux magnifiques semblaient plus profonds que
d’ordinaire. Malgré l’habitude, j’eus du mal à ne pas m’y perdre encore.
— En es-tu sûre ? chuchota-t-il.
Ses accents de tendresse me désarçonnèrent et je dus faire un effort surhumain pour ne pas
fondre sur place.
— Je ne suis sûre de rien avec toi, soufflai-je.
— Tant mieux, alors, répondit-il, le regard plein de malice. Ça ne laissera pas trop de place à
l’ennui… Je te raccompagne ? ajouta-t-il en me désignant sa voiture.
Malgré sa proposition, c’est avec une timidité, très peu contenue, que je le suivis. Lorsque je
me glissai dans l’habitacle, son parfum m’envahit, réellement, pour la première fois.
J’étais bien trop distraite le vendredi précédent pour le remarquer, mais aujourd’hui que son
indicible beauté m’était devenue un peu plus familière – si tant est que l’on puisse, vraiment,
s’habituer à la perfection – mon esprit acceptait volontiers de prêter attention à d’autres détails.
Aussi sa délicate odeur me transporta-t-elle pendant de longues secondes.
93 Son parfum était doux et fort à la fois. Sans comparaison possible, sinon celle d’un clair de
lune essayant de percer le manteau d’une forêt trop fournie. Il était boisé et glacial. Intriguant et
rassurant. Un mélange de menthe et de cyprès. De caractère et de fraîcheur.

Le ronronnement discret du moteur m’apprit qu’il avait démarré. Il baissa le volume de la radio
au sein de laquelle jouait l’album d’un groupe de rock alternatif, que je ne connaissais pas.
Néanmoins, je notai une fois de plus que Michael avait de très bons goûts en matière de
musique.
Je m’installai confortablement sur le siège en cuir noir et me laissai bercer par les notes, tandis
qu’alentour, le paysage défilait rapidement. Le regard de Michael resta rivé sur le pare-brise durant
les quatre minutes que durèrent la première chanson. Lorsque la mélodie changea, il lâcha un
soupir, tout juste audible.
— Voilà qui n’est pas des plus joyeux, murmurai-je en faisant référence au dernier couplet de
la chanson.
— Peu de choses de la vie, le sont, tu sais, répondit-il sombrement.
— Encore une ou deux phrases du genre et je pense que tu pourras prétendre au titre
d’optimiste de l’année, le taquinai-je.
Il me gratifia d’un léger sourire en coin, mais ses yeux restèrent songeurs. De mon côté, je
n’osai rien ajouter, de peur de l’embêter.

La conduite de Michael était agréable. Et même si je me demandais combien de temps encore,
il m’accorderait ces moments privilégiés, je ne pouvais m’empêcher d’apprécier le confort et la
sécurité que sa présence me procurait.
Son silence perdura, durant de longues minutes. Et j’en profitai, pour l’admirer encore une fois,
tout en me disant qu’il serait vraiment doux, que ces moments durent toujours.
Malheureusement, le spectacle qu’il m’offrait, ne me divertissait pas assez, pour que j’en arrive
à oublier que chaque minute qui passait, était une minute que je perdais, privée de ses paroles.
J’aurais aimé l’entendre encore. Qu’il dise n’importe quoi.
Peu importe.
Pourvu que je puisse profiter du son de sa voix.
— Je demande à me faire rembourser, dis-je finalement, dans l’espoir de le sortir de sa
morosité. J’ai eu affaire à une publicité mensongère, ajoutai-je, en feignant d’être offusquée.
— À quel propos ? demanda Michael, amusé.
Ah ! Voilà qui était bien mieux.
— Toi, répondis-je.
— Moi ?
— Tout à fait. Tu m’as l’air tout ce qu’il y a de plus fréquentable pour l’instant, je suis déçue.
— Ça ne fait que quelques heures que tu as pris la décision stupide de vouloir rester à mes
côtés, tempéra-t-il. C’est bien trop peu pour voir, ce dont je suis vraiment capable.
Il éclata d’un rire franc et ses yeux bleus qui me fixaient, à nouveau, retrouvèrent leur
brillance.
— Je te saurais gré, répliquai-je, d’arrêter de nous juger, mes décisions et moi. Nous savons
très bien ce que nous faisons.
— Tu parles !
Je m’apprêtais à répliquer, lorsque, fixant à nouveau la fenêtre, je fus interpellée par la rue dans
laquelle nous nous trouvions.
— Où m’emmènes-tu ? m’exclamai-je stupéfaite.
— Serais-tu inquiète ? me demanda-t-il, moqueur, sans répondre à ma question.
— Non. Mais j’ai tout de même le droit de savoir, où tu m’emmènes.
94 — Tu n’as posé aucune condition, me rappela-t-il. Je ne suis donc tenu à rien, hormis te garder
avec moi, puisque c’est ce que tu veux.
Il essayait d’attribuer, à sa voix veloutée, des accents menaçants. Malheureusement pour lui, la
promesse de cet après-midi en sa compagnie, me comblait de joie, plus qu’elle ne m’effrayait.
— Alors, insista-t-il. Ai-je droit à mon effet de surprise ?
— Tu me laisses le choix ?
— Non.
La voiture tourna dans un quartier, où je n’étais jamais allée auparavant. J’y repérai plusieurs
petites boutiques artisanales et de nombreux restaurants. Les trottoirs affluaient d’hommes en
costard-cravate et de femmes en tailleurs, qui, à cette heure, rentraient certainement du bureau. Le
nombre impressionnant de piétons, avait au moins, pour avantage, de réduire le trafic des voitures
dans la rue.
Et Michael trouva très vite, une place où se garer.
Nous étions maintenant en face d’une banque – qui était sur le point de fermer.
— Je commence à voir clair dans tes projets, intervins-je, amusée. Mais si tu veux faire de nous
les prochains « Bonnie and Clyde », il va au moins falloir que tu t’achètes un chapeau.
— L’idée n’est pas mauvaise, dit-il en éclatant de rire. Bien que l’acquisition d’un accessoire,
ne soit pas à placer en premier, dans l’ordre des priorités, si on veut organiser un hold-up.
— Peut-être, mais ça te rendrait plus beau encore.
Je me mordis la lèvre.
Trop tard cependant.
Comme toujours, j’en disais trop en sa compagnie. Cela étant, mes remarques étaient loin
d’être aussi embarrassantes, la plupart du temps.
Michael eut un sourire radieux et je m’enfonçai un peu plus dans mon siège.
Que n’aurais-je pas donné, pour qu’il ait été sourd, à cet instant.
— Merci, répondit-il d’une voix calme. Mais n’aie pas peur, je n’ai pas l’intention de dévaliser
de banque aujourd’hui.
— Voilà qui est rassurant, en effet. Pourquoi sommes-nous ici, dans ce cas ?
— J’ai une course à faire. Tu veux bien m’attendre ?
— Tu m’abandonnes déjà ?
— Je ne m’absente pas longtemps, promit-il, en descendant.
Il traversa rapidement la rue, sans vraiment faire attention aux voitures qui circulaient. Arrivé
sur le trottoir d’en face, je le vis rentrer chez un chocolatier à la devanture modeste. Coincé entre
deux autres enseignes, il ne se faisait remarquer que par ses couleurs – rouge et blanche –
détonantes du camaïeu de gris et de marron offert partout ailleurs.
Michael ressorti cinq minutes plus tard avec un paquet à la main. Traversant la rue, tout aussi
imprudemment, il me rejoignit dans la voiture.
— As-tu eu le temps de t’impatienter ? me demanda-t-il en souriant.
— Non, avouai-je, heureuse, de le revoir si vite.
Lorsqu’il n’était pas là, j’avais l’étrange impression d’être diminuée de moitié.
— C’est pour toi, dit-il en me tendant une abordable petite boîte bleu ciel.
— Vraiment ?
— Oui, mais à une condition.
— Laquelle ?
— Permets-moi de ne pas te ramener tout de suite.
Une requête des plus acceptables, d’autant plus que je n’étais pas encore rassasiée de sa
présence aujourd’hui. Je ne voyais donc aucun inconvénient à rentrer un peu plus tard chez moi.
— C’est entendu. Et que va-t-on faire ?
— Mon effet de surprise, me rappela-t-il en souriant.
95 Il descendit à nouveau de la voiture et vint m’ouvrir la porte. Cette attention, quoique très
galante était aussi particulièrement embarrassante. Et je craignais désormais qu’il se sente obligé de
me traiter comme une petite chose fragile. Il fallait à tout prix que je lui enlève cette idée de la tête.
Même si cela me plaisait, qu’il eût envie de prendre soin de moi.

Nous fîmes environ cinq cents mètres, avant de tourner dans une ruelle, quasiment déserte. Sur
l’instant, je trouvai le contraste… impressionnant.
Nous avions laissé derrière nous, une rue pleine de vie ainsi qu’un cinéma et un tatoueur qui
voyaient, encore, défiler beaucoup de clients.
Et maintenant, il n’y avait presque plus de passants, hormis ceux qui regagnaient leur
appartement, situés dans les immeubles, au-dessus de nous.
L’endroit était sinistre. Malgré la présence du soleil. Et rien alentour, ne me rassurait tout à fait,
quant à ce que je pourrais y faire avec Michael.
— Nous y sommes, me dit-il en me désignant l’enseigne devant laquelle il s’était arrêté.
Il continuait de me sourire, mais son regard était hésitant, maintenant. De toute évidence, il
attendait ma réaction.
— Tu m’as emmenée dans un bar ? m’étonnai-je.
— Oui.
Sa voix était toujours mesurée.
— C’est moins original que la banque, repris-je, en feignant la décontraction.
— Tu veux toujours me suivre ? me demanda-t-il en m’ouvrant la porte.
— Bien sûr.
— Après toi, dans ce cas…
— Tu sais, repris-je en passant devant lui. Tu n’es pas très cohérent.
Le pauvre me regarda, sans comprendre. De mon côté, j’observais encore, l’endroit pittoresque
où nous étions.
— Pour quelqu’un qui m’emmène dans des lieux aussi… raffinés, expliquai-je avec une moue
ironique, je te trouve bien trop avenant dans tes attentions à mon égard.
— De quoi parles-tu ? s’étonna-t-il.
Je lui désignai d’un geste vague, sa main, encore sur la poignée de la porte.
— Oh. Ça ? rigola-t-il. C’est une mauvaise habitude, désolé.
— Tu vas me dire, que ça faisait partie de ton éducation ? demandai-je amusée.
— Pour être honnête, oui.
Il se servit de mon étonnement, pour couper court à la conversation et se dirigea vers le
comptoir.
— Bonjour Lauren, dit-il en adoptant un ton irrésistible.
Face aux talents de séducteur de Michael, la barmaid afficha un sourire bête. Je me demandai
intérieurement, si c’était ce dont j’avais l’air, quand il s’adressait à moi.
— Salut Michael, répondit-elle, tandis que nous nous asseyions.
Elle semblait bien le connaître, en plus…
— Comme d’habitude ?
— Pour moi, oui. Rose ? demanda-t-il en se tournant vers moi.
L’expression surprise de Lauren ne m’échappa pas. Bien trop obnubilée par Michael, elle
n’avait pas remarqué ma présence. Ce qui aurait été relativement vexant – étant donné que nous
n’étions que trois dans le bar – si je n’étais pas si bien placée pour comprendre son inexplicable
attirance pour le garçon qui m’accompagnait.
— Choisis pour moi, lui dis-je à l’oreille.
— Je ne connais pas tes goûts. ne les connais pas non plus, murmurai-je avec un sourire timide.
96 — Tu n’as jamais bu ?
Je secouai la tête. Ses mâchoires se crispèrent et il fronça les sourcils.
— Tu veux qu’on rentre ? demanda-t-il.
— Ce n’était pas notre accord, lui rappelai-je. Ce que tu fais aujourd’hui, je le fais aussi. Alors,
si c’est à ça que tu passes tes après-midis, allons-y.
Il n’était pas vraiment convaincu. Mais mon regard – plus ou moins – déterminé, ne laissait pas
trop de place au débat.
— Tu es sûre de toi ? insista-t-il.
— Oui. Ne t’inquiète pas.
— Dans ce cas…, reprit-il à l’attention de Lauren. Douze shots de tequila.
Sitôt dit, sitôt fait. Elle aligna hâtivement, douze petits verres sur son comptoir.
Douze.
Avant aujourd’hui, je n’avais jamais réalisé à quel point ce nombre pouvait être considérable.
Douze.
C’était un quart du comptoir. C’était la longueur de mon avant-bras. C’était une rangée de
verres d’alcool d’une trentaine de centimètres.
Autant dire, l’infini.
Lauren coupa plusieurs tranches de citron vert, qu’elle disposa sur une petite assiette. Elle
ajouta ensuite, un ramequin en verre, qu’elle remplit de sel. Enfin, elle me regarda en haussant un
sourcil.
— Tu as l’âge, j’espère, demanda-t-elle.
— Ne t’inquiète pas, répondit Michael, avant que je n’aie pu ouvrir la bouche. Si elle risquait
de te créer des problèmes, je ne l’aurais pas amenée, ajouta-t-il avec un sourire éclatant.
— OK, dit-elle en souriant à son tour.
Elle semblait rassurée. Et ce, bien qu’elle n’ait eu aucune réponse à sa question. Heureusement,
d’autres clients arrivèrent à ce moment et elle détourna son attention de nous, pour les accueillir.
— Jimmy, Sawyer ! Ça fait un bail, s’enthousiasma-t-elle.
De son côté, Michael me scrutait à nouveau.
— Qu’y a-t-il ? m’étonnai-je.
— Tu rougis vraiment très vite, constata-t-il en effleurant ma joue du bout des doigts.
Je tâchai de ne pas fermer les yeux, à son contact.
— Tout le monde n’a pas autant d’assurance que toi, répondis-je à mi-voix.
— Sauf que la couleur de ton visage à elle seule, aurait pu te faire jeter dehors.
— Peut-être, admis-je. Mais je doute qu’il n’y ait que ton beau discours qui l’ait convaincue.
— Quoi d’autre, sinon ?
— Cette capacité hors pair, que tu as de séduire toutes celles qui t’entourent, assénai-je.
Il fit la moue.
— Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.
— Bien sûr que si.
— C’est donc que ça marche, avec toi…
À nouveau, je m’empourprai. Ce qui le fit sourire. Ce travers devenait de plus en plus gênant
car il m’était maintenant, vraiment, vraiment difficile, de garder mes secrets en sa compagnie.
— Pourquoi viens-tu ici ? demandai-je, soudain curieuse.
Ma question sembla le gêner, car il se referma instantanément.
— C’est évident, non ?
— Oui. Mais mis à part pour les raisons évidentes ? insistai-je. Il y a bien quelque chose qui te
pousse à boire.
— Accepterais-tu ma réponse, si je te disais simplement que j’aime ça ? demanda-t-il en
fronçant les sourcils ?
97 — Si c’est la vérité, oui.
— Ça ne l’est pas. Mais c’est suffisant pour l’instant.
Sans un mot de plus, il posa un peu de sel sur le dos de sa main, qu’il porta ensuite à sa bouche.
Je le regardai, interloquée, boire d’un trait le premier shot de tequila et enchaîner en mordant une
tranche de citron. Il réitéra cette opération une deuxième fois, puis une troisième. Mais au bout du
quatrième verre, il sembla enfin se rappeler ma présence, car il se retourna vers moi.
Je n’avais pas bougé d’un pouce.
— Tu hésites ? me demanda-t-il.
— J’apprends, le corrigeai-je.
— Tu veux que je te montre ?
J’acquiesçai. Il me donna un peu de sel et m’aida à répéter la procédure qu’il avait déjà faite,
trois fois auparavant. Je bus le premier verre, cul sec.
La morsure brûlante de l’alcool envahit ma poitrine et je toussai à plusieurs reprises pour
évacuer cette désagréable sensation. À la suite de quoi, je portai le citron à mes lèvres. Mais il me
coupa la langue, puis la gorge, avant de provoquer en moi, une sensation de nausée, très peu
confortable.
— C’est infect, lâchai-je encore étourdie par l’âcreté de ma mixture.
— Enchaîne avec un autre, me conseilla-t-il, amusé.
— C’est vraiment pas bon, protestai-je, en me faisant l’effet d’une gamine trop capricieuse.
— Réessaye. Fais-moi confiance.
Sel. Tequila. Citron.
— Y a aucun changement ! grimaçai-je.
— Enchaîne.
Sel. Tequila. Citron.
Lorsque je portai le sel à ma bouche, son goût, tout aussi surprenant que lors des deux premiers
essais, me fit un peu trop saliver. À cet instant, un grand verre d’eau n’aurait pas été mal venu.
Mais faute de mieux et faute de choix je me rabattis sur mon troisième shot de tequila, qui était – à
mon grand étonnement – bien moins amer maintenant. Malgré son côté agréable cependant,
l’alcool me brûla la gorge à nouveau. Je me dépêchai, alors, de mordre dans le citron, qui, malgré
son acidité, me rafraîchit tout de même un peu.
De toute évidence, c’était l’habitude qui affirmerait mon goût. Aussi enchaînai-je les trois
derniers verres, sans me faire prier. Certes, j’eus un peu de mal à rattraper la cadence de mon
partenaire, mais le goût prononcé de ma boisson, devint presque agréable en fin de compte.
Michael avait un sourire ravi.
— Ce n’est pas si mal, avouai-je.
— J’ai souvent raison, tu sais.
Il nous commanda trois verres supplémentaires à chacun.
— Pourquoi viens-tu ici ? demandai-je à nouveau, oubliant presque la façon un peu brutale
qu’il avait eue de m’égarer auparavant.
— C’est le seul endroit où je peux être moi-même, répondit-il après avoir marqué une pause.
— Qu’est-ce qui t’empêche de l’être la plupart du temps ?
— Les étiquettes.
J’attendis qu’il continue, mais il n’ajouta plus rien. Il fronça les sourcils un moment et
quelques secondes plus tard, son visage perdit toute expression, comme s’il espérait pouvoir se
détacher de tout, maintenant. De mon côté, j’étais particulièrement frustrée de ne pouvoir lire dans
ses pensées.
— Quelles sont-elles, m’enquis-je. Ces étiquettes…
— J’en ai eu bien trop, pour toutes te les énumérer, répondit-il avec un sourire triste.
Alors, je compris que je n’en saurais pas plus pour l’instant…
98 — As-tu faim ? me demanda-t-il en changeant de sujet, une fois de plus.
— Pas vraiment, avouai-je. Par contre, j’ai la tête qui tourne.
— C’est normal. Je ne m’attendais même pas à ce que tu tiennes autant la distance, dit-il en
désignant les sept verres retournés devant moi.
Il termina en quelques secondes les deux shots qu’il me restait, sans même prendre le soin de
les accommoder, puis se tourna vers moi. Si mes calculs étaient bons, il avait bu onze verres à lui
tout seul et il tenait toujours sur ses pieds.
— C’en est fini pour aujourd’hui, m’annonça-t-il, en posant plusieurs billets sur le comptoir. Je
ne tiens pas à te rendre malade.
— En toute honnêteté, répondis-je dans un murmure, je pense que c’est trop tard.
— Tu as mal au cœur ? demanda-t-il inquiet.
— Pas encore.
— Il faut juste que tu manges quelque chose, alors.
— Je n’ai pas faim, assurai-je.
Mais il s’était déjà levé, ce qui signifiait que je n’avais pas vraiment mon mot à dire.
— Il s’agit là, d’une autre invitation, me dit-il. Tu ne peux pas me la refuser.
Belle manœuvre.
— Tu es en état de conduire ? demandai-je.
— Serait-ce de l’inquiétude, que je perçois ?
Sûrement pas, mais ça ne répondait pas à ma question. Michael lui, s’amusait vraiment de la
situation
— Oui ou non ? insistai-je.
— Non.
Super.
— Alors, contra-t-il amusé, en s’approchant de moi. Commencerais-tu, enfin, à te demander si
je ne suis pas dangereux pour toi ?
Pas pour l’instant…
— Pas le moins du monde.
Il leva les yeux au ciel et ouvrit la porte.
— Peu importe, lâcha-t-il, à mi-chemin entre l’agacement et la gaieté. Le restaurant n’est pas
bien loin. On y va à pied. Tu ne risques rien… Au moins pour ce soir.
— Tu veux donc bien, me laisser le temps de regretter mes choix ? demandai-je avec un
sourire.
— C’est un peu ça, avoua-t-il. Et disons, aussi, que je perds peut-être, l’envie de t’effrayer,
finalement.
Il n’avait toujours pas lâché la porte et semblait désespérer que je me décide enfin.
— S’il te plaît, ajouta-t-il. Accepte.
À nouveau, il plongea son regard dans le mien de façon, certainement, à ce que je lui cède plus
rapidement. Cette manœuvre ne manqua pas de me décontenancer – une fois de plus. Car, face à
son charme, je n’en menais jamais bien large.
— C’est d’accord, soufflai-je. Va pour un dîner.
— Merci.
Satisfait, il salua Lauren et nous sortîmes.
99


10.
En tête à tête



Michael n’avait pas menti. Il ne comptait pas reprendre le volant tout de suite. Le restaurant
qu’il avait choisi était à l’angle de la rue, dans laquelle nous nous trouvions.
Nous n’eûmes que quelques mètres à faire, pour y arriver. Mais alors que je m’apprêtais à
entrer, il se plaça une fois de plus devant moi et me tint à nouveau la porte, juste avant de s’effacer.
Mes commissures frémirent, face à ce geste trop courtois, mais je renonçai à le taquiner.
Après tout, comment pouvais-je décemment lui reprocher sa galanterie ?


Une petite clochette avertit la propriétaire de notre arrivée. Elle nous accueillit, visiblement
ravie d’avoir des clients. En effet, à l’instar du bar où nous étions quelques minutes auparavant, la
salle était loin d’être pleine.
Les habitants de Pittsburgh ne mangeaient-ils donc jamais ?
— Une table pour deux, s’il vous plaît, demanda Michael d’une voix séduisante.
Ce ton affable, était toutefois complètement inutile. La femme en face de nous, qui, sans
exagérer, avait au moins dix ans de plus, fondait déjà littéralement sur place.
— Suivez-moi, roucoula-t-elle.
Michael, retint un sourire, mais ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel.
— Sa réaction t’amuse, n’est-ce pas ? lui lançai-je à voix basse, tandis que nous suivions la
propriétaire.
— À vrai dire non. C’est précisément le genre de comportement, que je trouve assez agaçant,
confessa-t-il, sans même demander de quoi je parlais.
Bien sûr…
— Pourquoi fais-tu ça, dans ce cas ?
— Pourquoi je fais quoi ?
— C’est ça. Fais semblant d’ignorer de ce dont je parle.
— C’est le cas, affirma-t-il.
Balivernes.
Nul ne pouvait ignorer à quel point Michael Gray était séduisant. Pas même Michael Gray,
luimême. Il devait au moins avoir miroir chez lui, qui lui certifiait chaque jour – et certainement
plusieurs fois par jour – les compliments que j’avançais.
— Sérieusement… repris-je.
Devant mon air circonspect, il éclata de rire, puis se pencha vers moi, avant de reprendre d’une
voix tout juste audible :
— Ce n’est tout de même pas de ma faute, si cette femme est bien trop impressionnable.
Je me retins de répondre. Il avait exactement le même effet sur moi.


101 Nous fûmes placés près d’une fenêtre, à une petite table pour deux, sur laquelle trônaient deux
bougeoirs et un bouquet de pivoines blanches. Subitement mal à l’aise, j’observai plus
attentivement, le décor de l’endroit.
Il était très intimiste et d’une classe inégalable. Les murs en pierres, d’un beige soutenu, se
mariaient à la perfection avec les nombreux tableaux qui les décoraient. La salle était immense. Seule
une alcôve en plein milieu en réduisait un peu la taille et les tapisseries qu’elle arborait, rappelaient
à s’y méprendre, les chefs-d’œuvre de Michel-Ange. Les chaises étaient en acajou, ainsi que les
tables. Les nappes qui les couvraient étaient brodées à la main. Enfin, à chaque fenêtre, des
rideaux en velours épais, masquaient de toutes les façons possibles, les éventuels désagréments, qui
pouvaient venir de la rue. Ceci, sûrement pour préserver, toute la magnificence des mélodies de
Chopin, que nous entendions discrètement au-dessus de nous.
Après mûre réflexion, j’en vins à me demander, si c’était bien le manque d’appétit des
habitants de la ville, qui faisait de cet endroit, un lieu si peu fréquenté.
— Quelqu’un viendra prendre votre commande, très vite, assura la propriétaire.
Une promesse parfaitement inutile, étant donné qu’il n’y avait que trois tables à servir. Le
personnel de ce restaurant n’était, de ce fait, pas assez submergé, pour que nous ayons à patienter.
— Merci, répondit Michael en la gratifiant d’un nouveau sourire.
Il me tendit le menu, dont la couverture était en cuir. J’essayai de ne pas soupirer. En règle
générale, ce genre de fioritures me ralliait inévitablement à la cause des végétariens.
— Choisis ce que tu veux, me proposa-t-il, excessivement galant.
La carte, muette, dissipa mes derniers doutes sur le standing de l’endroit. J’écarquillai les yeux.
— Où m’as-tu emmenée ? murmurai-je interdite.
— Dans un restaurant, répondit-il amusé. J’espérais, vraiment, que tu le remarques de
toimême.
Question stupide, réponse équivalente. Je ne l’avais pas volé.
— Tu vois très bien ce que je veux dire, répliquai-je, toujours à voix basse.
— Bien sûr, mais ne t’inquiète pas pour ça.
— Je ne m’inquiète pas du tout, rétorquai-je, ironique. Avec un peu de chance, je verrai
peutêtre des émeraudes arriver dans mon assiette à la place des petits pois !
— Ça, ça ne risque pas de te rassasier ! plaisanta-t-il avec bonne humeur.
— Les émeraudes aideront à compenser.
— Tu aimes les pierres précieuses ? me demanda-t-il en ignorant mon cynisme.
Je n’arrivais pas à croire, qu’il prit la situation avec tant de légèreté.
— Beaucoup, répondis-je. Bien que je n’y connaisse pas grand-chose.
— Quelle est ta préférée ?
— Le rubis. C’est peut-être celle à laquelle je m’identifie le plus.
— Et là, tu fais référence à ta timidité maladive ? Lança-t-il en riant. Tu n’as jamais été aussi
rouge, je te rassure.
Ça, c’était vraiment indélicat.
— C’est surtout parce qu’il n’en existe pas de roses, le corrigeai-je, en faisant la moue.
— Tu te trompes, affirma-t-il avec un sourire. Il y a une variété de topaze, rose clair. On les
trouve au Pakistan. Il y a aussi certains saphirs en Australie. Et bien sûr, les diamants roses, de très
grande valeur. Car il s’agit sans doute, de la teinte la plus rare.
— Comment diable, fais-tu pour savoir ça ?
— Je sais beaucoup de choses.
À ce moment, la serveuse arriva. Plus jeune que la propriétaire, elle ne devait pas avoir plus de
vingt ans. Elle était plutôt jolie, élancée et avec des cheveux magnifiques. Je remarquai par
ailleurs, qu’elle avait l’air bien trop enchantée d’avoir à servir notre table. Et que moi, j’étais
subitement bien trop jalouse, qu’elle se trouve là.
102 — Monsieur Gray ! s’exclama-t-elle. Contente de vous accueillir parmi nous.
C’était un habitué.
— Merci, répondit-il aimable.
— Comment va votre père ?
— Bien, comme toujours.
— Vous lui transmettrez mon bonjour.
— Bien sûr.
Voilà qui était troublant. Mis à part dans quelques films, je n’avais jamais vu une simple
serveuse s’intéresser à autre chose qu’à la commande d’un client. J’étais d’ailleurs persuadée qu’elles
n’étaient programmées, que pour poser une seule et unique question.
— Avez-vous choisi ?
Qu’est-ce que je disais !
— Rose ? m’interrogea Michael.
— Je vais prendre le plat du jour, répondis-je hâtivement, sans même savoir de quoi il
s’agissait.
— La même chose pour moi. Ainsi que deux cocktails maison, s’il vous plaît.
— Entendu. Si vous avez besoin de quoi que ce soit d’autre, je suis à votre disposition,
minauda-t-elle.
Trop aimable…
Alors qu’elle s’éloignait, Michael reporta son attention sur moi. L’intensité de son regard ne
tarda pas à me déstabiliser et je baissai les yeux.
— Passes-tu un bon moment, me demanda-t-il ?
— Pas trop mal.
— Que puis-je faire pour l’améliorer ?
— Tu refuseras, si je te demande.
— Essaye quand même.
Du bout des doigts, il me releva le menton, m’obligeant ainsi à le regarder dans les yeux. Ce
qui était d’une déloyauté innommable ! Je perdais tous mes moyens, face à lui, plus encore quand
il me regardait comme ça. Chose qu’il avait comprise, manifestement.
— S’il te plaît, insista-t-il, avec un sourire irrésistible.
Tricheur, va !
— D’accord, abdiquai-je. Disons que… Bien que j’apprécie énormément ta compagnie…
— Merci.
— …J’ai la désagréable impression que tu restes sur tes gardes, avec moi.
Intrigué, il fronça les sourcils.
— Je ne te suis pas, répondit-il perplexe. Je peux difficilement être plus ouvert à toi. Nous
avons passé la journée ensemble et en un peu plus de deux heures, je t’ai emmenée dans deux des
lieux que j’affectionne le plus…
Peut-être, mais je n’étais pas dupe.
— J’ignore toujours, qui j’ai en face de moi, contrai-je.
Il m’adressa une légère grimace, qui n’était malheureusement pas, le reflet de ses prunelles qui
se ternissaient déjà.
— Désolé, dit-il en me tendant la main. Je manque à tous mes devoirs. Je m’appelle Michael
Gray, enchanté.
— Alors, ça restera comme ça ? soupirai-je.
— Qu’entends-tu par-là ?
— Laisse tomber.
103 La serveuse arriva avec nos deux assiettes. Le plat du jour était un canard aux olives
accompagné d’un gratin de pommes de terre. J’avais très bien fait de ne pas prendre connaissance du menu.
Ce plat m’avait l’air exquis.
— Merci, dis-je aimablement, à la jeune femme, qui prit un soin tout particulier, à m’ignorer.
— Je reviens tout de suite avec vos cocktails, lança-t-elle à l’attention exclusive de Michael.
J’aurais tout aussi bien pu m’en aller.
— Je ne peux plus boire une goutte d’alcool, dis-je en louchant à moitié sur mon verre arrivé –
comme promis – en un temps record.
— Rassure-toi, il n’y en a pas dedans.
J’en bus une gorgée et n’ajoutai plus rien. L’attitude de Michael m’avait, en effet, un peu
refroidie et je craignais de commettre un impair, en prononçant un mot de plus.
Frustrée, je plantai violemment ma fourchette dans ce que je supposais être la cuisse du canard,
puis en découpai un morceau. Je le mâchonnai un – très – long moment avant d’avaler, consciente
qu’il m’aiderait, sûrement à conserver mon silence, tant que cela serait nécessaire.
Un vieil adage avait toujours sous-entendu, qu’il fallait tourner sept fois sa langue dans sa
bouche avant de parler. Nonobstant, je restais persuadée, qu’y conserver une dose nourriture, assez
longtemps, était aussi un très bon moyen, pour éviter de dire n’importe quoi.
— Qu’y a-t-il cette fois ? soupira Michael.
— Rien, répondis-je, froidement.
— Ce n’est pas l’avis du canard.
— Tu es injuste !
Ce plat était cuit, mijoté, avec des olives autour de lui.
— Il allait déjà très mal avant mon intervention.
— Était-ce une raison, pour l’achever ainsi ?
— Sûrement pas, mais le fait que tu m’aies énervée, oui.
— Le canard n’y était pour rien.
— Peut-être, mais il avait la chair moins solide !
Michael esquissa un sourire, mais s’empressa de l’effacer quand il vit mon expression.
— Les gens, se font-ils facilement à ton caractère ? demanda-t-il.
— Non, lâchai-je, glaciale. Et c’est une question de plus à laquelle je réponds, ajoutai-je. Le
dialogue aurait été assez difficile si j’employais ta technique, tu ne crois pas ?
— Certainement. Mais tu es distrayante, quand tu es énervée.
— C’est ça.
Je me servis à nouveau dans mon assiette et m’appliquai à ne plus le regarder. Ce qui ne fut pas
une tâche des plus aisées. Mon stratagème dura un peu plus de cinq minutes avant qu’il ne finisse
par céder.
— Parle s’il te plaît, murmura-t-il.
Je ne répondis pas. Combien de temps encore faudrait-il pour qu’il baisse les armes ?
— Très bien, souffla-t-il, vaincu. Si c’est ce que tu souhaites, je veux bien répondre à tes
questions. Mais avant de me dévoiler, j’aimerais que tu me rendes un dernier petit service.
Donnant, donnant. Je n’y voyais pas d’inconvénients.
— Je t’écoute.
Michael me sourit.
— J’aimerais avoir de plus amples renseignements sur celle qui va mener mon interrogatoire,
dit-il.
— Que veux-tu savoir ?
Il y avait, pour l’instant, bien peu de questions, que je m’imaginais éviter…
— Comment tu t’es perdue ? demanda-t-il.
…Même si celle-ci, était assez perturbante.
104 — Je suis perdue, selon toi ? murmurai-je, étonnée.
— Le fait que tu l’ignores, me prouve que la situation est bien pire encore, avoua-t-il amusé.
— Qu’est ce qui te fait penser, que je ne sais pas exactement où je suis ?
— Tu m’as trouvé, contra-t-il. Ça suffit à tout expliquer. Je ne suis pas vraiment le genre de
personnes que l’on rencontre, si l’on ne fait pas d’écart.
Sur ce point, il n’avait peut-être pas tort. Et les conditions, le contexte et les personnes qui nous
avaient amenées à nous croiser, justifiaient aisément, tous les arguments qu’il pourrait me donner.
Cependant, je refusais de voir les choses de cette façon. Car en lui donnant raison, maintenant,
j’acceptais presque, sans un mot, de le voir s’éloigner de ma route.
— Selon ton point de vue, dis-je en essayant de paraître modérée… On n’aurait donc, jamais
dû se rencontrer, toi et moi.
— Il est clair, que je ne m’attendais pas à voir une fille comme toi, dans mon monde, un jour,
répondit-il.
— C’est délicat.
Et c’était surtout un regret qu’il avait déjà formulé…
— Je n’ai pas dit que ça ne me plaisait pas, reprit-il. Ça justifie simplement mon étonnement
face à cette situation. Quoi qu’il en soit, je suis heureux qu’on se soit connus, toi et moi. Peu
importe le contexte.
— Tu es sincère ?
— Oui.
— Ça mérite un merci.
Je crois.
— Sans doute, dit-il.
Mais il ne se laissa pas démonter pour autant.
— J’aimerais comprendre, ajouta-t-il. Pourquoi avoir fait tous ces choix ? Pourquoi être ici,
avec moi ? Qu’est-ce qui a changé, dans ta vie, pour que tu en arrives là ?
— Ça fait beaucoup de questions, contrai-je amusée. Mais s’il faut te faire un résumé… je
pense que… c’est moi qui ai changé. Tout simplement. Je me suis réveillée un matin et j’ai réalisé
qu’il manquait un peu de sel dans ma vie. Un peu de frisson, sans doute, aussi. Je n’en pouvais
plus, que tout me soit dicté, chaque jour, et que tout soit écrit. J’avais besoin de me reconnaître un
peu plus, dans les gens qui m’entourent. J’avais envie qu’on me donne la chance de faire quelques
erreurs. Mais en cherchant trop loin, je suis arrivée au sein d’un monde que je pensais – au départ
– complètement différent du mien. Pourtant, en y trouvant ma place – si vite – j’en suis venue à me
demander, si ce n’était pas le seul endroit où j’aurais dû être depuis le début. Quand je suis avec
vous – quand je suis avec toi –, je vois une multitude de choix. Bons ou mauvais, je ne saurais le
dire. Tout ce que je sais, c’est que l’occasion vous a été donnée un jour… De vous tromper… De
décider. J’ai envie qu’il en soit de même pour moi. J’ai enfin la mainmise sur mon histoire. Et si je
veux, je peux la réécrire complètement. Je n’ai pas de réponse à te donner, pour l’instant. Mais je
ne suis pas perdue. Crois-moi. Je suis exactement où je veux être.
Joli discours. Quoiqu’un peu trop long. Car cela faisait maintenant, deux bonnes minutes, que
Michael n’avait plus rien dit. Il avait d’ailleurs l’air très grave, à présent. Ce qui me fit même
craindre, un instant, d’avoir bien trop parlé. Je n’en oubliais pas pour autant mes motivations
premières et les raisons qui m’avaient fait me confier. Et puisque j’avais honoré ma part du marché, je
m’attendais bien désormais, à ce qu’il puisse me rendre la pareille.
— Merci de ta franchise, dit-il, finalement. Et même si tes aveux, appellent encore des millions
de questions, je suis déjà très satisfait de tout ce que j’ai appris.
Après cette allégation, Michael retomba presque aussitôt dans un profond silence. J’en vins
même à douter, que le dialogue fût encore possible, compte tenu de l’expression qu’il affichait en
105

Les commentaires (3)
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olgmydille7

nullllllllll des pages sont illisibles !

dimanche 27 décembre 2015 - 12:49
Julieeeee

Moi aussi ça m'a fait ça à un moment mais après j'ai pu les lire

dimanche 27 décembre 2015 - 14:10
courageuse19

Est ce que je pouvais télécharger cet histoire ?

vendredi 25 décembre 2015 - 20:12
Julieeeee

Télécharger je suis pas sûre mais tu peux la lire ;) au passage super roman, même si je ne lis pas souvent je pense que cette histoire est très touchante, parfaitement ficelée, belle écriture, c'est un livre évidemment pour les filles qui aiment croire en l'Amour véritable, l'Amour vrai, qui dépasse toutes les richesses du monde...

samedi 26 décembre 2015 - 00:10
Julieeeee

petit problème j'arrive pas lire les pages 25 à 31 :(

lundi 26 octobre 2015 - 23:42
elbouhsinid

j’arrive pas a lire la suite :(

mercredi 16 mars 2016 - 17:59
Julieeeee

si tu as accès seulement à l'extrait c'est normal tu dois avoir un abonnement

vendredi 18 mars 2016 - 13:06