//img.uscri.be/pth/77665960fc103ca806985a4df768f3ab825db971
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Jovan Sterija Popovic

De
299 pages
Jovan Sterija POPOVIC (1806-1856) est l'un des écrivains serbes majeurs du 19ème siècle, auteur comique surnommé "le père du théâtre serbe" et "le Molière serbe". A côté de romans marqués par le sentimentalisme et le romantisme, sa poésie relève surtout du néoclassicisme. Son théâtre comporte des drames historiques "shakespeariens", mais aussi des comédies. Il eut également une activité de traducteur ; on lui doit ainsi des versions serbes des Fourberies de Scapin et d'Hernani.
Voir plus Voir moins

JOV AN STERIJA POPOVlé
Un classique parle à notre temps

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04997-0 EAN : 9782296049970

Textes réunis par

Sava ANDJELKOVIC

et Paul-Louis THOMAS

JOV AN STERIJA POPOVIé
Un classique parle à notre temps

Centre de recherches sur les cultures et littératures d'Europe centrale, orientale et balkanique Université PARIS IV-SORBONNE

L'Harmattan

QUI EST JOV AN STERIJA POPOVIé

?

Jovan Sterija Popovié (1806-1856) est né à Vrsac, petite ville de VoÏvodine. Son père, aroumain hellénisé était un commerçant aisé; sa mère, fille du peintre serbe Neskovié, communiquera à son fils le goût des livres et de la culture, si bien que, contre la volonté de son père qui voulait faire de lui un négociant, J. S. Popovié continuera ses études: après l'école de Vrsac, le lycée de Sremski Karlovci, puis Timisoara et l'université de' .Budapest. C'est à Budapest qu'il découvre le théâtre allemand et les grands auteurs dramatiques, dont Shakespeare et Molière. Il commence à écrire des poèmes (en slavon hybride) à la gloire des peuples des Balkans (Bulgares, Grecs...) en lutte contre les Turcs, puis des drames historiques à thématique nationale serbe. Il participe en 1826 à la fondation de Matica srpska (la Société littéraire serbe, qui joue encore aujourd'hui un rôle important, notamment pour les dictionnaires), qui publiera ses premiers drames et romans. En 1830 il revient à Vrsac, où il enseigne le latin, puis, après avoir passé à Bratislava des examens pour être avocat, il se consacre à ce nouveau métier tout en écrivant des pièces. En 1840 il est invité en Serbie pour enseigner le droit à Kragujevac, alors capitale du prince Milos. L'année suivante il est nommé directeur au Ministère de l'Education à Belgrade, devenue nouvelle capitale, et s'emploie dès lors à développer l'instruction publique à tous les niveaux. Il participe à la fondation de la Société de littérature (qui deviendra l'Académie serbe des sciences). J. S. Popovié travaille à la création de deux théâtres (de la Douane et du Cerf), pour lesquels il traduit (Les fourberies de Scapin, Hernani, Angelo tyran de Padoue) et écrit des drames historiques sur l'histoire médiévale serbe. L'hostilité de la nouvelle génération des jeunes intellectuels de Serbie à l'égard des Serbes venus d'Autriche-Hongrie (traités de «Souabes ») pousse Sterija à repartir en 1848 pour Vrsac. Il va y être témoin des conflits entre les Hongrois, qui cherchent à arracher leur liberté aux Autrichiens, et les Serbes,

6

J. s. POPOVIé, UN CLASSIQUE PARLE À NOTRE TEMPS

qui veulent s'émanciper des Hongrois. Partisan de l'entente avec les Hongrois, J. S. Popovié, qui ne partage pas le nationalisme effréné de ses compatriotes, est sévèrement jugé par eux, mais n'en doit pas moins prendre avec eux le chemin de l'exil pour Belgrade, lorsque Vrsac est prise par les Hongrois au printemps de 1849. Il revient peu après l'écrasement des Hongrois par les Autrichiens et épouse une riche veuve, dont la fortune va lui permettre de se consacrer désormais à l'écriture. Il restera à Vrsac jusqu'à sa mort, composant des articles satiriques, un livre de poésies Davorje complaintes, chants patriotiques, épiques ou tristes), dont la conception, plutôt proche d'un « lyrisme objectif», choque les romantiques exaltés de l'époque, et une comédie sur les événements de 1848 Les patriotes. L'œuvre de J. S. Popovié reflète la multiplicité des courants littéraires de son temps et résiste à toute classification schématique: sa poésie est souvent liée au néoclassicisme, son œuvre romanesque relève du sentimentalisme (à l'exception d'un roman parodique étonnamment moderne), ses drames historiques appartiennent au préromantisme, ses comédies et sa prose humoristique procèdent du réalisme. Ses textes qui ont le mieux résisté au temps sont ses comédies, ses poèmes de la maturité (Davorje), qui seront réévalués dès la fin du 19ème siècle, et son roman dont le titre insolite, Roman sans roman, avec un jeu de mots (Roman est le nom du héros), est en soi un programme d'antiroman : dans cette œuvre parodique, humoristique et satirique, «à la Cervantes », J. S. Popovié règle ses comptes avec les romans sentimentaux d'amour et d'aventures chevaleresques, y compris avec ceux qu'il avait lui-même écrits plus tôt; point de fable dans ce texte où l'action est tout à fait secondaire, et que ne renieraient pas des auteurs contemporains «postmodernes ». Du vivant de Sterija ses drames historiques, dont il prenait le matériau dans l'histoire nationale (combinant des éléments des chants populaires serbes et de la tragédie shakespearienne) étaient plus populaires que ses comédies, mais seules ces dernières se jouent encore actuellement. On peut les classer en comédies moliéresques (nullement imitées de Molière, mais où l'on peut observer des liens avec des pièces du dramaturge français: A menteur, menteur et demi évoque Les précieuses ridicules, La courge qui se donne de grands airs à la fois Le bourgeois gentilhomme, La comtesse d'Escarbagnas et Les femmes savantes, et L'avare ou Kir Janja L'avare, bien sûr), comédies dont le thème est le mariage et la vie conjugale, fondés sur des intérêts matériels et non sur l'amour (La femme méchante, Le mari acariâtre, Sympathie et antipathie et Mariage et vie maritale), comédies courtes (La conciliation ou l'avocat, Tromperie pour tromperie, L'âne magique), deux pièces sur le milieu belgradois (Le destin d'une raison, Belgrade autrefois et maintenant) et une pièce à part sur 1848 (Les patriotes, qui ne sera publiée qu'en 1909 et où Sterija tourne en dérision les pseudo-patriotes serbes, dont la surenchère verbale pour prouver leur patriotisme cache des intérêts bassement matériels). Dans ses comédies, Sterija se fait le peintre de la «bourgeoisie biedermeier» de la Voïvodine de

QUI EST J. S. POPOVIé ?

7

l'époque. Ses pièces reposent en général sur le conflit entre une société patriarcale encore liée à la terre et les nouvelles valeurs d'une génération appartenant à la couche de la société urbaine la plus européanisée. Elles présentent une synthèse de comédie et de satire. J. S. Popovié s'écarte des conventions de la comédie dans les dénouements, souvent teintés de mélancolie, où, au lieu du rire et de la catharsis comique, place est faite à la réflexion. Bien qu'avec Les patriotes Sterija cherche à éduquer comme dans ses autres pièces (<< mon intention n'est pas de couvrir le peuple de boue, mais de l'instruire et de lui faire prendre conscience »), il ne s'agit pas moins d'un «corps séparé» dans son œuvre. La pièce surprend d'abord par son thème « sacrilège », tout à fait inhabituel pour une comédie, - le patriotisme, ou plutôt la désacralisation du patriotisme -, et par le courage de l'auteur, qui énonce des vérités fort désagréables sur le commerce des idées patriotiques. Sterija pense qu'il faut influer sur l'état de la société de son temps. L'intention didactique passe au second plan, au profit de la volonté de consigner la réalité (<< n'ai pas inventé »), de réaliser une critique à portée sociale, et d'engager je ainsi le lecteur ou le spectateur. Bien que Sterija souligne dans la préface que Les patriotes sont « l'histoire privée du mouvement de résistance serbe », il ne peut, en tant que témoin au regard critique de l'année révolutionnaire 1848, passer à côté d'une évaluation historique de ce mouvement qu'il veut laisser à l'histoire. Le « père du théâtre serbe» reste l'un des auteurs dramatiques les plus joués en Serbie de nos jours encore, et l'un des deux ou trois écrivains de théâtre les plus importants dans l'histoire de la littérature serbe.

PRÉFACE

Le présent volume rassemble les actes du Colloque international Jovan Sterija Popovié, un classique parle à notre temps, qui s'est tenu à la Sorbonnne les 24 et 25 mars 2006 en l'honneur du 200èmeanniversaire de la naissance et du 150èmeanniversaire de la mort du grand écrivain serbe. L'effervescence qui régnait en ces journées à Paris et dans la France entière, avec les mouvements d'étudiants et de lycéens, semblait presque un écho aux mouvements de 1848 évoqués par Sterija dans son œuvre. Plusieurs manifestations culturelles se sont déroulées dans le cadre du colloque: présentation par Petru Cârdu, directeur des éditions KOV de Vrsac, des livres J. S. Popovié publiées par KOV ; lecture de textes de J. S. Popovié sur le Kosovo (des romans de ses débuts à Davorje [Complaintes] et aux Patriotes en passant par les drames historiques) par les étudiants de serbe-croate-bosniaque de la Sorbonne participant à l'Atelier théâtre serbo-croate; exposition des affiches et photographies de 9 comédies de J. S. Popovié jouées depuis 12 ans par les générations succesives d'étudiants de ce même Atelier théâtre. Malgré le grand nombre de monographies et d'articles publiés sur Sterija au cours du 20èmesiècle, et qui témoignent de l'importance de cet auteur, devenu un « classique» de la littérature serbe, tout est loin d'avoir été dit à son sujet. N'est-ce pas d'ailleurs là le propre des écrivains d'envergure que de voir leur œuvre réévaluée au fil du temps et lue de façon différente par les générations qui se succèdent? C'est l'actualité de Sterija, toujours présente en ce début de 21 èmesiècle, qui nous a fait inscrire dans l'intitulé du colloque «un classique parle à notre temps ». Cette orientation explique que les pans de l'œuvre de Sterija qui ont le mieux résisté au temps, qui ont le moins ou le mieux vieilli, aient fait l'objet du plus grand nombre de communications, sans que les autres aspects de son œuvre aient pour autant été ignorés. Joués avec un grand succès du vivant de Sterija, ses tragédies et drames historiques ne le sont plus guère à présent, mais gardent une importance certaine dans l'histoire de la littérature serbe. De plus, ce « théâtre triste» parle peut-être davantage à notre époque qu'une lecture superficielle ne le laisserait supposer, comme le montrent les exposés de Zorica Nestorovié et de Natasa Govedié. Accueillie avec froideur et perplexité lors de sa publication, l'œuvre poétique de la maturité de Sterija, Davorje, a été réévaluée dès la fin du 19ème siècle et garde une fraîcheur durable par sa capacité à remettre en cause les

10

J. S. POPOVIé, UN CLASSIQUE PARLE À NOTRE TEMPS

mythes nationaux serbes fondateurs. MiIjana Stefanovié et Petru Cârdu éclairent la poétique et la place de Davorje dans la littérature serbe. La prose de Sterija est présente avec l'exposé de Dusan Ivanié, qui, analysant de façon transversale la parodie dans l'œuvre de Sterija, est amené à traiter de ses courts textes en prose tels les Calendriers facétieux, de plusieurs de ses comédies et de son important Roman sans roman - à bien des égards précurseur du postmodemisme -, auquel Milivoj Srebro consacre un article entier. Présentes pour certaines depuis leur création et jusqu'à nos jours sur de nombreuses scènes théâtrales en Serbie et dans différentes régions de l'exYougoslavie, les comédies de Sterija se devaient de constituer le « morceau de résistance» du colloque, et c'est en effet à elles qu'est consacrée la majorité des travaux. Nebojsa Romcevié montre que l'amour est le grand absent de ces pièces. MiIjana Miocinovié y retrouve toutes les fonnes d'intertextualité connues par les théories modernes. Sava Andjelkovic remet en question l'intertextualité « moliéresque» trop souvent donnée comme un fait acquis, tant pour les comédies de Sterija souvent comparées à des pièces de Molière que pour d'autres qui sont moins souvent mises en rapport. Gabriella Schubert rappelle quel fut le regard de Sterija sur les événements de 1848 et les Hongrois à travers son chef-d'œuvre Les patriotes. Snezana Samardzija traite des fonnes de littérature orale dans trois comédies courtes de Sterija. Marija Mitrovié met

pour sa part Sterija en rapport avec les deux grands auteurs comiques de la
littérature serbe: Branislav Nusié et Dusan Kovacevié. L'existence de plusieurs pièces contemporaines sur Sterija, de Radoslav Zlatan Dorié et Dobrivoje IJié, montre d'une autre façon que Sterija parle à notre temps; c'est Steriana d'Ilié (qui ne relève justement guère du genre de la comédie) qu'analyse ici Paul-Louis Thomas. Pour l'œuvre théâtrale, si l'analyse des textes est essentielle, celle des possibilités de lecture et des mises en scène ne l'est pas moins. Ce sont là encore les comédies qui sont à l'honneur dans les exposés de Svetozar Rapajié, retraçant l'évolution des lectures des années 1930 à nos jours en fonction de la sensibilité des époques et des metteurs en scène, et de Vesna Jezerkié, traitant des adaptations de Sterija au cinéma et à la télévision. Enfin, si la langue est souvent objet de débat dans l'œuvre comique de Sterija, sa langue même prête à un débat quant à sa nature, qu'expose Ljiljana Subotié dans toute sa complexité. A l'exception des contributions des participants d'universités françaises (Sava Andjelkovic, Milivoj Srebro, Paul-Louis Thomas), tous les articles ont été traduits en français par Sacha Nguyen, étudiant à l'ESIT (École supérieure d'interprètes et de traducteurs) et en seconde année de Master de serbe-croatebosniaque à l'Université Paris IV-Sorbonne. A travers ces études variées qui relètent aussi bien la multiplicité de l'œuvre de Sterija que son actualité pour notre époque, la Sorbonne était la première université au monde à rendre hommage en cette « année-jubilé» à l'un

PRÉFACE

Il

des plus grands écrivains serbes, trop peu connu en Occident et que ce colloque espère précisément contribuer à faire plus largement connaître et traduire, tout en apportant un recueil qui enrichira la recherche d'apports nouveaux et inédits sur Sterija.

Sava Andjelkovic et Paul-Louis Thomas

Ljiljana SUBOTIé (Novi Sad) DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT JOV AN STERIJA POPOVIé ?
RÉSUMÉ Le présent article pose la question de savoir dans quel type d'idiome littéraire Jovan Sterija Popovié écrivait, et se propose de démontrer que cet idiome ne peut être qualifié de slavon serbe, ce qui constitue pourtant un stéréotype encore fréquent dans la plupart des études sur Sterija. La langue de Sterija, comme celle de Jovan Hadzié, de Jovan Stejié et d'un bon nombre d'autres auteurs de la première moitié du XIXèmesiècle, a la structure grammaticale de la langue serbe, à savoir de l'idiome parlé à l'époque dans les milieux urbains - idiome par ailleurs non homogène, car son homogénéisation ne pouvait être pratiquée que dans le cadre de la standardisation ultérieure de la langue. Plus près de nous, la littérature spécialisée, en Serbie, définit l'idiome littéraire dans lequel Sterija et certains de ses contemporains ont écrit, comme la « langue littéraire de type dositéen» (de Dositej Obradovié). Cet idiome diffère de celui de Vuk en ce qu'il conserve des slavonismes dans les couches lexicales supérieures - c'est-à-dire dans la sphère du lexique abstrait et de la terminologie, mais aussi, dans une certaine mesure, au niveau syntaxique, perpétuant ainsi la tradition de la langue littéraire. MOTS-CLÉS Langue littéraire serbe, Jovan Sterija Popovié, slavon serbe, langue littéraire de type dositéen, slavonismes.

La question que nous posons dans cette communication, et à laquelle nous tenterons de répondre est la suivante: dans quel type de langue littéraire, parmi les différentes langues fonctionnelles en usage au cours du XIXèmesiècle en pays serbophones, Jovan Sterija Popovié a-t-il écrit? Depuis les tout débuts de l'écriture chez les Serbes, il existait une diglossie - l'usage de deux systèmes linguistiques selon une différenciation d'ordre fonctionnel, c'est-à-dire de deux idiomes littéraires dans une distribution complémentaire. l
La diglossie est caractéristique également de l'espace slave dans son ensemble depuis le tout début de l'écriture en slavon. Cependant cette diglossie n'était pas de la même nature en ce qui concerne l'espace de la Slavie proprement dite. Elle se distingue qualitativement entre (1) la
l

14

LJILJANA SUBOTIé

Le XIXème siècle a, lui aussi, hérité de cette situation des siècles antérieurs, qui a duré jusqu'à l'avènement final de l'idiome préconisé dans la réforme linguistique et littéraire de Vuk, dans la seconde moitié du XIXème siècle. À certaines périodes, la diglossie tournait à la triglossie, voire même au pluralisme linguistique, comme cela a été le cas dans la majeure partie du XVIIIème et la première partie du XIXème siècle. Cependant, même à ces moments-là, l'usage faisait globalement la part belle aux deux systèmes linguistiques complémentaires, autrement dit à la diglossie (cf. Ivié 1998 : 105255). Il en ressort que les Serbes se sont retrouvés confrontés, en plein XIXème siècle, à la question non résolue de la langue littéraire, dans le cadre de laquelle se perpétuait, bien qu'elle fût passablement marginalisée, une tradition d'écriture en slavon russe, mais aussi et de façon parallèle, une écriture en langue serbe vernaculaire, ainsi que l'écriture en slavon serbe, résultat du mélange fluctuant des deux autres systèmes linguistiques (Ivié 1998 : 159). La situation linguistique Quelle que soit l'œuvre, tous ceux qui ont pu lire Sterija dans le texte original - c'est-à-dire dans l'édition originale telle que publiée de son vivant -, savent que la langue de Sterija n'était pas celle de Vuk. Il ne s'agit pas davantage de ce slavon serbe tel qu'il est invoqué à peu de frais de manière habituelle, générique, et naturellement erronée en dehors de la communauté des linguistes (mais fréquemment aussi parmi les philologues), pour désigner tout idiome du XIXèmesiècle qui, d'un point de vue linguistique et littéraire, ne peut être réduit à la langue de Vuk ou, comme le précisent certains auteurs, à la « langue populaire» de Vuk. Et ce, non seulement de la part de spécialistes en histoire de la littérature des décennies précédentes, mais aussi dans des manuels de littérature relativement récents. Ainsi Aleksandar Milanovié (Milanovié : 9), par exemple, dans son manuel intitulé Abrégé d' histoire de la langue littéraire serbe, destiné « à un large public de lecteurs [...] principalement aux collégiens
Slavie orthodoxe (Slavia orthodoxa) où existait dès le commencement une diglossie dite homogène (dans laquelle fonctionnaient d'une part le vieux slave, c'est-à-dire le slavon liturgique dans et à travers ses différentes rédactions, et d'autre part le serbe, le bulgare, le russe, c'est-à-dire les langues locales à caractère ethnique), et (2) la partie du monde slave appelée Slavia romanaJlatina, où fonctionnaient une langue étrangère (le latin et/ou l'allemand ou l'italien) et des langues vernaculaires, à caractère local et ethnique - le croate, le slovène, le polonais, le tchèque et d'autres encore, ce qui créait les conditions d'une diglossie hétérogène. La diglossie homogène représentait une forme de relation plus étroite entre la langue supranationale (le slavon liturgique) et la langue vernaculaire proto-nationale (serbe, bulgare, russe), ainsi que les débuts d'une tradition littéraire en vieux slave dont la portée dépassait les divisions ethniques, c'est-à-dire d'une culture écrite élaborée sur la base du slavon d'Église dans l'une ou l'autre de ses rédactions. À la fin du XVIIIèmeet au début du XIXèmesiècle, le slavon liturgique lui-même (représenté dans la sphère serbe par le slavon serbe, puis le slavon russe à partir de la troisième décennie du XVIlIèmesiècle), ainsi que la littérature et plus généralement la culture écrite qui l'utilisent, sont certes perçus comme archaïques, mais pas comme étrangers; et parallèlement à ces slavons, la langue serbe était, elle aussi, fonctionnelle dans cette culture écrite (Subotié 2004 : 149, TOJICTOH 1988 : 155-156).

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ?

15

et aux non-spécialistes instruits », classe explicitement Sterija parmi les écrivains dont la langue est le slavon serbe: «Toute une série d'auteurs particulièrement importants dans I'histoire de la littérature serbe ont écrit en slavon serbe, parmi lesquels on trouve aussi Jovan Sterija Popovié, Milovan Vidakovié, Sava Mrkalj, PavIe Solarié, Jovan Hadzié, Atanasije Stojkovié, Sava Tekelija et d'autres auteurs du XVlllème et du début du XIXème siècle» (Milanovié 2004 : 114). Dans une telle présentation, l'importance de ces auteurs est circonscrite au seul domaine de 1'histoire de la littérature, ce qui n'inclut pas I'histoire de la langue littéraire, et ainsi, de nouveau, Jovan Sterija Popovié (mais aussi Jovan Hadzié) est «victime» du stéréotype fondé sur une conception selon laquelle, si la langue d'un auteur du XIXème siècle se différencie de celle de Vuk, alors cette langue fait partie du discours en slavon serbe. C'est ainsi que Sterija (et Hadzié) se sont trouvés affiliés à un groupe d'auteurs hétérogène à bien des égards, tels que Milovan Vidakovié,2 PavIe Solarié, Sava Mrkalj, Sava Tekelija et Atanasije Stojkovié. Et le non-sens philologique existant se perpétue. Certains de ces écrivains peuvent réellement être considérés comme des auteurs en slavon serbe, mais ce n'est pas ici l'objet de notre présentation. On ne peut guère justifier une telle classification en arguant que les langues littéraires de ces auteurs n'ont pas fait l'objet de descriptions scientifiques. Cette raison pourrait être partiellement admise dans le cas de Sterija, et encore, car il existe des descriptions fragmentaires de sa langue, alors que la langue de Hadzié, par exemple, a fait l'objet d'une monographie, dans laquelle il est clairement démontré qu'elle n'appartient pas au modèle linguistique et littéraire du slavon serbe.3 Idiome de Vuk KaradZié et slavon serbe Il nous faut définir à présent les deux idiomes évoqués: (1) l'idiome de Vuk au XIXèmesiècle est une langue littéraire fondée sur les nouveaux parlers stokaviens (avant tout de l'Herzégovine orientale, mais aussi de l'aire s'étendant de la Sumadija à la Voïvodine) et entièrement basée à la fois sur le système grammatical et sur les capacités lexicales de ces parlers populaires propres au village serbe du XIXèmesiècle; (2) le slavon serbe représente quant à lui, ainsi que l'affirme Irena Grickat « un état de langue, un bouillonnement
2 Milovan Vidakovié est l'un des« auteurs dont la prose était le plus lue à cette époque; dans son expression littéraire, la composante de la langue populaire était dominante, mais accompagnée d'une multitude de vestiges du slavon serbe, ainsi que d'une part significative de traits spécifiques aux parlers de la Voïvodine» (Ivié 1998 : 182). Il a toutefois écrit certaines de ses œuvres en slavon serbe (Ivié 1998 : 161). 3 On considère en général que la langue de Hadzié était le slavon serbe. « Ce point de vue est une grave erreur; HadZié n'employait des slavonismes que dans les cas où la langue populaire ne pouvait lui fournir l'expression dont il avait besoin. Il prenait d'ailleurs position sans la moindre ambiguïté en tant que défenseur de la langue populaire dans la littérature» (Ivié 1990 : Il). Pour plus de détails concernant la langue de Hadzié, cf. Subotié (1989).

16

LJILJANA SUBOTIé

linguistique, le début de la langue littéraire »4, un mélange de slavon russe et de serbe, avec aussi, souvent, du russe introduit dans la littérature serbe par les Svetovnjaci [écrivains profanes, NdT] (Ivié 1998: 129, 131). La littérature spécialisée en études slaves fait preuve d'une assez grande confusion conceptuelle et terminologique, ou plutôt d'incohérence dans la conception de ce qu'il faudrait entendre sous le terme de «slavon serbe », à savoir quels contenus sont couverts par ce concepts. Il serait judicieux de désigner par ce terme l'idiome littéraire majoritairement en vigueur parmi les Serbes de Voïvodine entre 1760 et 1780, mais aussi plus tardivement - bien qu'il n'ait pas représenté l'expression dominante, par conséquent un idiome fait d'un « mélange de slavon russe et de serbe, et souvent aussi de russe» (Ivié 1998 : 129). Le slavon serbe était une langue réellement composite, dans laquelle des slavonismes6 apparaissaient à tous les niveaux de la structure linguistique, à savoir aussi bien dans la phonétique que dans la morphologie (Ivié 1990: 7) mais aussi, naturellement, aux plans lexical et syntaxique. A titre d'illustration je me propose de montrer la structure amalgamante du slavon serbe, au moyen
4 « Sous la désignation de slavon serbe il faut entendre tout ce que les gens de plume, du début du XVIIIème et presque jusqu'au milieu du XIXème siècle, pouvaient placer au-dessus du parler quotidien de la population non instruite, de leur(s) dialecte(s) d'origine [...] Cette superposition, surtout dans la première moitié de la période évoquée, consistait premièrement en une russification de la phonétique, de la morphologie et du lexique [...] Non seulement il n'est pas nécessaire, mais il n'est pas non plus possible d'écrire une grammaire ou une syntaxe de quelque chose qui n'est pas une langue, mais un état de langue, un bouillonnement linguistique, le début de la langue littéraire» (Grickat 1966 : 65). S Nikita Tolstoj, par exemple, entend par « slavon serbe» les idiomes en vigueur parmi les Serbes au cours de la période s'étendant approximativement de 1740 à 1780, c'est-à-dire les idiomes que les philologues serbes désignent sous le nom de « slavon russe» (le slavon liturgique dans sa rédaction russe, qui est arrivé de Russie en Serbie dans la troisième décennie du XVIIIèmesiècle en même temps que les manuels d'instruction religieuse, les livres d'école et les professeurs), mais également, sous le nom de « slavon serbe» ou de « style moyen» - un idiome qui s'est développé dans le monde serbe parce que, ainsi que le définit Pavie Ivié, «peu après l'introduction du slavon russe il est apparu que ce dernier imposait à la littérature serbe un cadre trop étroit » [et que cette littérature] « avait besoin d'une expression plus proche de la langue maternelle serbe, plus facile à apprendre, une langue dans laquelle il serait possible d'écrire sans rencontrer de difficultés et que les lecteurs comprendraient sans effort» (Ivié 1998: 129). En fait Tolstoj défmit plus précisément toute cette période comme le règne de la langue « russo-slavonoserbe». Sa première moitié voit fonctionner le « slavon d'église à base russe» (pour lequel on estimait à tort, aux XVIIIèmeet XIXèmesiècles, qu'il aurait constitué la première langue littéraire de tous les Slaves, celle que la science actuelle désigne comme vieux slave, alors qu'à l'époque on l'appelait du nom générique de « slavon»). Les vingt années formant la deuxième moitié de cette période voient dominer, selon Tolstoj, «cpe.n:HMH MJIM CMemaHHbIHPYCCKOl{epKBeHOCJIaBjJHcKo-cepOCKHH» c'est-à-dire le «russo-slavono-serbe moyen ou mélangé» ou « PYCCKO cepOCKHH»à savoir le « russo-serbe », dont il affirme qu'ils sont «globalement connus sous le nom de "slavon serbe"» (TOJICTOH 1998 : 239-344 ; Subotié 2004).
6

Il est d'usage, en philologie et en linguistique serbes, de désigner par le terme de slavonisme des éléments linguistiques provenant principalement du slavon d'église (mais aussi du russe), qui au sein du matériau linguistique serbe ne sont pas adaptés, pas intégrés à la structure phono logique et morphologique de la langue serbe; ceci constituait par ailleurs l'une des caractéristiques fondamentales du slavon serbe.

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ?

17

d'un extrait de Orfelin, pris dans l'Avant-propos [IIpe,lU1CJIOBMe] son Journal de slavon serbe de 1768 (il est par ailleurs bien connu que Orfelin est considéré comme le fondateur du slavon serbe) :
npaB~a o~aKO YQeHMy, '-ITO 11 npe:>K~e Tora MY:>KeH, KOI1X'b YQeHa ~tna ~a 6bIJII1 BblcoKÏe 11 KAl1re yql1JII1IUa, 6bIJIO MY~PbIX'b nOJIb3Y; BI1COKOM 11M y

He ManylO

npl1HOCeTh

OHI1 cny:>KI1JII1 OHbIMa,

KOI1 nO~pa:>KaBaJIl1

~OKa3YIOTh, JII111IeHÏeM'b

11 TO Y JIaTI1HCKOM e3MKY, KaKO TO caMe Hbl10Be KHl1re a 0 OHbIMa KOI1 YQI1JII1IUHOr'b MJIeKa, aKO 11 :>KeJII1JII1, HO 3a HY~Hora cpe~cTBa, BKYCMTI1 He MOrJII1, nOneQeHÜI HI1

MaJIO He 6bIJIO...

[Il est vrai qu'avant cela aussi il y eut de hautes écoles, et des hommes sages dont les œuvres savantes et les livres donnèrent bien des fruits. S'en servaient également ceux qui les imitaient, notamment en langue latine, ce dont nous trouvons la preuve au sein même de leurs ouvrages, quant à ceux qui désiraient boire le lait de l'instruction mais, à défaut des moyens nécessaires, ne le pouvaient pas, pour eux ils n'y avait pas la moindre difficulté...]

Dans cet extrait nous trouvons des slavonismes (Le. des russismes, ou encore des emprunts au slavon d'église) qui apparaissent au niveau lexical: npaB,n:a, qTO, npe:iK,[(e, yqHJIHlI(a, o,n:HaKO ; MY:iKeH, nOJIb3Y, BKYCHTM, BMCOKO yqeHHe, nOneqeHÏ5I,etc., et ce non pas uniquement lorsqu'il n'existe pas de corrélat lexical en langue serbe, mais également lorsque cette dernière possède un lexème adéquat; puis au niveau morphosyntaxique nous avons par exemple le
parfait sans copule verbale: 6bIJIM BbICOKÏeyqHJIHII(a, OHM Cny:iKHJIM, OM K no,n:pa:iKaBaJIM HM; mais aussi, des constructions morphologiques amalgamant des éléments russes et de slavon russe avec des éléments serbes, c'est-à-dire des slavonismes-slavonoserbismes, éléments typiques du slavon serbe, tels que y
BHCOKOMyqeHMY, 3a JIMllIeHÏeM'b HY:iK,[(Hora cpe,[(CTBa, en même temps que des structures provenant du système linguistique serbe: Tora, oHbIMa, y BHCOKOM, HbHoBe KHHre, :iKeJIHJIH,0 oHbIMa KOH, etc. Cet extrait offre un aperçu typique

du modèle linguistique du slavon serbe, dans lequel on rencontre à tous les niveaux de la langue la coexistence et le mélange d'éléments ayant une origine linguistique diverse. Il va de soi que le rapport, au sein de la structure linguistique du slavon serbe, entre les composantes de différents systèmes linguistiques, n'était ni stable, ni normé, car cet idiome appartient à la période de développement de la langue littéraire serbe qui se situe avant la standardisation. Les rapports mutuels de ces éléments différaient, aussi bien d'un auteur à l'autre, que d'un texte à l'autre du même auteur, et dépendaient de nombreux facteurs (la compétence de l'auteur dans chacun des constituants qui forment l'amalgame du slavon serbe, le thème abordé, le public de destination, le genre littéraire, etc.). Malgré tout il se dégageait une tendance manifeste à la stabilisation, avec le temps, des relations entre ces composantes, et à la réduction de la part des éléments

18

LJILJANA SUBOTlé

linguistiques non serbes au seul niveau lexical, et dans une moindre mesure syntaxique. Ces éléments se sont en fait réduits précisément aux deux soussystèmes linguistiques dans lesquels l'idiome vernaculaire était déficitaire, et qui devaient être complétés dans le contexte de l'intellectualisation indispensable et de l' « urbanisation» de la langue littéraire; cette exigence allait dans le même sens que le besoin d'employer le même idiome dans tous les domaines fonctionnels de la langue littéraire - un aspect naturellement exclu par la diglossie. Car aucune langue littéraire n'est, ni ne peut être identique à son idiome vernaculaire ou populaire sous-jacent, peu importe à quel degré ce dernier constitue sa base linguistique.7 Et comme le soulignait déjà Vinogradov - la langue littéraire, même lorsqu'elle est proche au plus haut degré de la langue populaire sur laquelle elle se fonde, est une notion qui ne relève pas tant de la linguistique historique que de l'histoire culturelle, puisqu'elle appartient au système de spécialisation de chaque culture. Telle est la direction lentement prise par la langue littéraire serbe à partir du début des années 1780, et de l'époque où Dositej livre Vie et aventures (1783) et son texte programmatique inspiré des Lumières, Lettre à l'aimable Haralampije. Et c'est justement Dositej qui a tracé cette voie,8 empruntée par la suite par de nombreux autres écrivains plus jeunes, notamment dans la première moitié du XIXèmesiècle. Bien sûr, Sterija se trouvait également parmi e.ux. Langue populaire dositéenne Ce type de langue littéraire a été défini avec précision par PavIe Ivié, qui l'a désigné sous le terme de langue dositéenne.9 Or il est bien connu que
7 « La structure de notre langue littéraire n'est pas simple. Sa phonétique et sa morphologie sont issues de la strate linguistique pour laquelle Vuk s'est battu arm d'obtenir sa prééminence complète. Les tentatives de russification ou de slavonisation de la phonétique comme de la morphologie sont restées lettre morte. La syntaxe aussi est ancienne; elle est même archaïque du point de vue de la linguistique slave, et présente quelques influences non slaves. La question importante du lexique, dans laquelle nous incluons aussi la construction des mots, demande à être abordée de plus près, car elle n'a pas reçu jusqu'à présent l'attention nécessaire. L'héritage lexical slave au sens large, auquel s'ajoutent les emprunts non slaves les plus anciens, ne représente qu'une partie du fonds lexical actuel de la langue littéraire. Lorsque l'on écarte ce fonds, ainsi que celui, bien plus modeste, des mots provenant de la nouvelle culture internationale, il subsiste une question intéressante, et la moins étudiée entre toutes: celle de l'abondant apport lexical de néologismes, intervenu au XVIUèmeet dans la première moitié du XIXèmesiècle, à l'époque du rapprochement le plus intense avec l'Europe et sa pensée scientifique» (Grickat 1966: 63). 8 « Dositej est le premier écrivain serbe important à avoir écrit exclusivement en langue populaire. Son activité marque le début de l'avènement de cette langue, qui s'achèvera par une victoire totale à l'époque de Vuk» (Ivié 1998 : 141). 9 Evidemment ni la langue de Dositej, ni celle des autres écrivains appartenant au courant dositéen de l'écriture en langue serbe, ne se prêtent à une évaluation dont les critères s'appliqueraient du point de vue de la langue standard d'aujourd'hui. Il ne faut pas oublier qu'il s'agissait, pour la langue littéraire, d'une période antérieure à la standardisation, et que notre langue standard actuelle est le produit d'un processus continu d'aiguisage et de polissage de sa structure sur plusieurs générations, qui s'est déroulé durant plus d'un siècle et demi. Ainsi que l'écrivait déjà Stojan Novakovié il y a près d'un siècle (1907) : « Cependant la langue de Dositej,

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ?

19

Vuk, quelques décennies plus tard, a introduit dans la littérature serbe une langue différente de celle dans laquelle écrivait Dositej (Ivié 1990: Il). «Dositej écrit dans une langue qui correspond à la représentation que les intellectuels de l'époque ont de la langue populaire. Les mots provenant de la langue liturgique (ou du russe) interviennent régulièrement lorsqu'il faut combler les vides du fonds lexical de la langue populaire. Cela signifie que Dositej saura aussi se passer de ces mots lorsqu'ils ne lui seront pas nécessaires [...] Il est évident qu'il existe une différence fondamentale entre le slavon serbe et la langue de Dositej. Le premier est réellement une langue composite, dans laquelle ce que l'on appelle les slavonismes apparaissent à tous les niveaux de la structure linguistique, y compris la phonétique et la morphologie, alors que la seconde est constituée par principe de la langue populaire complétée par des slavonismes dans la couche lexicale supérieure, c'est-à-dire là où l'on ne pouvait s'en passer... » (Ivié 1990 : 7). Dans sa Lettre à l'aimable Haralampije, Dositej lance un appel à écrire en langue populaire, qui suscite un large écho. De nombreux jeunes gens éduqués et talentueux de la Voïvodine d'alors s'engagent dans cette direction, des personnes en vue dans leur milieu, dont un grand nombre a mis ses compétences à la disposition du prince Milos et du jeune État serbe, qui venait juste de se constituer et auquel leur aide et leur savoir étaient indispensables. Parmi eux se trouvait aussi Jovan Sterija Popovié.lOLa langue littéraire de type dositéen a joué un rôle de tout premier plan dans I'histoire de la culture serbe, et elle est restée vivante dans la littérature serbe quelque quatre-vingts ans, soit encore de nombreuses décennies après la mort de Dositej, pour finir, au cours des années 1830, par supplanter totalement le slavon russe et le slavon serbe dans l'usage, étant passée d'une phase de coexistence avec ces idiomes, à une phase de concurrence (Ivié 1990 : 8). La langue de type dositéen à la fin du XVIllème et dans la première moitié du XIXèmesiècle doit donc inclure aussi la notion d'une langue que certains philologues appellent « populaire» Il (Ivié 1988: 15) et souvent, de
en tant que première tentative d'écriture littéraire en langue populaire, n'oft]-aÎt que des prémices qui avaient davantage vocation à indiquer la direction à suivre, qu'à servir d'exemple» (Novakovié 1965 : 70). 10De Vrsac, Sterija arrive d'abord à Kragujevac où, en tant que professeur, il enseigne le « droit naturel privé» et la « procédure civile» au Lycée, ce dont témoigne aussi l'ouvrage Le droit naturel de Jovan Sterija Popovié, édité par la société littéraire Matica srpska en 1995. Il arrive ensuite à Belgrade, où il devient en outre chef de cabinet au Ministère de l'éducation. Il y travaille à l'organisation du système scolaire et de l'éducation en Serbie, composant programmes et manuels, et poursuivant ainsi naturellement l'œuvre culturelle de Dositej. À Belgrade, Sterija fonde la Société des Lettres Serbes (l'actuelle Académie des sciences et des arts), dont il crée et anime la revue; il est à l'origine de la fondation de musées et de théâtres. Son influence, et celle de sa langue ne pouvaient donc être que conséquentes (Jevtié 1965 : 143-152). Il Dans la terminologie de Tolstoj (ToncToH 1981: 38), cet idiome littéraire du XVIUèmesiècle est

désigné comme idiome novateur « serbe populaire»

-

formait une triade linguistique, une triglossie avec « le 'slavon serbe' archai"quede type russe» et « le slavon d'église de type russe (plus rarement de type 'serbien') », et qui correspond à la

ou « IIpocroe cepIIcKoeHapeqüe», qui

20

LJILJANA SUBOTIé

façon plus précise - « langue populaire dositéenne »12.Ils désignent par là la langue utilisée par de nombreux écrivains serbes de Voïvodine dans la période d'avant la réforme de Vuk, et ce avec la volonté que cette dénomination permette de faire une distinction par rapport à la notion et au terme de « langue populaire» - à prendre dans le sens de « langue populaire de Vuk ». Structure de la langue littéraire serbe de type dositéen Voyons à présent à quoi ressemble la structure de la langue littéraire serbe de type dositéen. J'illustrerai cela au moyen (1) d'un extrait des cours de Sterija intitulés De la liberté individuelle, publiés dans l'ouvrage Le droit naturel de Jovan Sterija Popovié (1840-41)13 et (2) d'un court extrait de Skanderbeg (1828Y4 ainsi que (3) d'exemples issus d'une strophe du recueil de poèmes Complaintes (1854).
cllo6o~a COCTOjH ce Y He3aBHCHOCTH o~ TYQe npHHY~HTellHe npOH3BOJbHOCTH. ITOqeM ce OB~e npHHY~ Y3HMa, jacHo ce BH~H, ~a je OB~e peq 0 CnOJbHoj cllo6o~H, 3a pa3llHKY o~ nCHXOllorHe cllo6oAe, Koja ce YHYTpaIIIlba, HllH cllo6oAa YMa Ha3HBa. Cllo6o~H cynpoT lle)I(H CTeIIIlbHBalbe H BllaCT. Dy~hH ~a je cYIIITecTBoBalbe npBo6HTHO npaBo qYBcTBeHoYMHoM cTBopelbY, a cYIIITecTBoBalbe 6e3 cllo6o~e onCTaTH He MO)Ke: clle~je, ~a je cllo6o~a npaBo npBo6HTHO, noqeMY HHKO He 3aBHCH o~ BOJbe BllacTH, H npoH3BolleHHja ~Pyror8O. (44). (1) flHqHa

[La liberté individuelle consiste en l'indépendance à l'égard de la volonté contraignante d'autrui. Et partant de la contrainte, il est évident qu'il est ici question de la liberté extérieure, à la différence de la liberté psychologique, que l'on nomme intérieure, ou liberté de l'esprit. À la liberté s'opposent l'oppression et le pouvoir. Étant donné que l'existence est le droit premier de toute créature douée de sensibilité et d'esprit, et que l'existence ne peut se maintenir privée de liberté, il s'ensuit que la liberté est un droit premier, en vertu de quoi personne ne dépend de la volonté des autorités, ni du caprice d'autrui.8O]

distinction opérée par Mladenovié (1973) entre les types linguistiques de cette période, entre langue populaire d'une part, et slavons serbe et russe d'autre part. 12« La langue de Dositej [...] correspond en principe à ce que Teodor Jankovié désigne comme la "langue populaire vulgaire" » (Ivié 1990: 7). 13Le droit naturel de Jovan Sterija Popovié, Novi Sad: Matica srpska - SAND komora Vojvodine (1995) - Rédaction: Ljiljana Subotié.
14 )J(U6omô U 6Ume:JICKa 60e6a1lfl CJla61l0Zô K1le3a enipCKoza noplja Kacmpima

Advokatska
CKell()ep6eza,

onUcalla !oall1l0Mô C. llOn06Ulle.Mô My()pOJl106ifl CJl)'UlameJl bMô mpOUlKOMô !ocuifJa MWl06YKa Y Ey()U.MY 1828 - [La vie et les guerres chevaleresques de l'illustre Prince de l'Epire Georges

Kastrim Skanderbeg, décrites par Jovan S. Popovié, inspiré par la sagesse, pour le compte de Josuf Milovuk à Budim, 1828]

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ?

21

Du point de vue de la compétence linguistique du locuteur actuel de la langue standard (serbe), les slavonismes typiques dans ce texte sont les lexèmes
suivants: (1) COCTOjM,npMHY)];MTenHM, YBcTBeHoYMHo, cYllITecTBoBalbe, q npoM3BoneHIIje, car ils contiennent des éléments morphologiques (affixes et radicaux) qui ne sont pas propres à la langue serbe. Cependant, dans le dictionnaire de Vuk de 1818 ne se trouvent pas non plus des mots tels que (2)
nMqHM, He3aBMCHOCT, npOM3BOJbHOCT, CnOJbHM, YHYTpallIlbM, CTellIlbMBalbe, onCTaTM, Cne)];OBaTM, npBo6MTaH, npMHY)];, npaBo, car ces mots n'appartenaient

pas à l'idiome du parler populaire « vulgaire », alors que de nos jours, nous ne les percevons pas comme non serbes. Sterija a appliqué deux stratégies en incorporant dans son texte des mots qui n'avaient pas d'équivalent lexical et sémantique dans l'idiome serbe d'alors. Il a repris les mots de la première série (qui lui étaient par ailleurs indispensables dans le discours juridique) directement du slavon russe, sans les adapter du point de vue de leur composition formative. Quant aux mots de la seconde liste, ils ont été complètement adaptés dans leur formation, et ne se différencient en rien des mots serbes, selon un procédé fécond de renouvellement néologique du lexique que Vuk emploiera également, mais en s'en tenant avec cohérence à ce seul principe (Ivié 1966). « Après ses premiers pas sur un chemin déjà balisé, Vuk s'est audacieusement engagé sur un terrain nouveau. Non sans avoir été influencé par Kopitar, il a développé la conception selon laquelle les mots slavons dans la langue littéraire serbe devaient être serbes dans leur aspect sonore et leur composition formative. Si le parler des Serbes sans instruction n'offrait pas de mot pour un concept donné, il était possible de prendre un mot du slavon russe, mais sous une forme serbisée. Vuk remplacera ainsi bogomerzec par bogomrzac, otkrovenije par otkrovenje, celovjekoljubije par covjekoljublje. Le fait que l'origine de ces mots ne soit pas serbe ne pouvait s'en trouver écarté, mais il était contourné, dissimulé. Dans leur nouvelle tournure ces mots apparaissaient comme si les Serbes les avaient créés [.u], plus limpides, plus faciles à comprendre et à apprendre [u.] Vuk ne trouvait pas gênant qu'un mot provienne du slavon d'église si cette origine n'était pas marquée de signes extérieurs sur la base desquels un linguiste aurait pu désigner ce mot comme un intrus» (Ivié 1990 : Il). Concernant cette « serbisation» à la manière de Vuk du lexique manquant dans la couche lexicale supérieure, il est manifeste que les auteurs du courant littéraire dositéen n'avaient pas atteint la maturité du savoir-faire et de la compréhension qu'il fallait procéder ainsi, ou du moins qu'il fallait le faire de manière cohérente. Ce principe d'analyse peut s'appliquer au reste des textes de Sterija, mais aussi aux textes d'autres auteurs du courant dositéen. Nous pouvons en tirer la conclusion que la langue de Sterija, tout comme celle des autres auteurs dositéens, était équipée pour satisfaire les besoins de la communication sans rencontrer de trop grandes difficultés, alors que le seul recours au fonds lexical de la langue vernaculaire aurait posé à l'auteur des problèmes insurmontables

22

LJILJANA SUBOTlé

dans l'expression et la dénomination des concepts abstraits et des autres acquis de civilisation, pour lesquels l'expression populaire serbe n'avait pas de lexique constitué. On peut aussi appliquer à Sterija le point de vue exprimé par PavIe Ivié concernant la langue de Dositej : « Il serait injuste de lui reprocher qu'il y avait dans sa langue un nombre conséquent de mots étrangers au parler populaire de base. Pour qu'une langue soit littéraire, elle doit aussi contenir cette sorte de mots» (Ivié 1990 : 10).
(2) Court extrait de Skanderbeg
nopge

(1828 : 3)
rOJJ;HH)' crynio 6bIO, Koera JIbnory

€ TaJJ;a €JJ;Ba Ha ocM)'

BHJJ;enH MypaTb BeCMa ra B03mo6H, TaKH ra no 3aKOH)' MyaMeJJ;OBOM1> norypQHTH .n.a.n.e Ha.n.eH)'BIllH M)' HMe CKeH.n.ep6erD, Koe 3HaQH AJIeKcaHJJ;ep1> H BHJJ;enH y HbMY npeH3p5lJJ;Ha CBOHCTBa KaKO TbJIa, TaKO H JJ.Yxa, CaM1>ra Ha BocnbITaHie OnpeJJ;bJIH.

[Georges venait alors juste d'atteindre l'âge de huit ans, et Murat ayant vu sa beauté se prit de grande affection pour lui, si bien que selon la loi de Mahomet il le fit convertir après lui avoir donné le nom de Skenderbeg, qui signifie Alexandre, et voyant en lui les admirables capacités tant de son corps que de son esprit, il le destina lui-même à l'instruction militaire.]

Dans ce cours extrait les slavonismes évidents comprennent les lexèmes BeCMa, B03JII06M, peM3p.SI,n;Ha BocnblTaHie,mais si l'on prend en compte aussi le n et sens et l'emploi du mot, il faut ajouter dans cette catégorie les exemples CBoMcTBa, TbJIa, ,n;yxa,onpe,n;bJIM, bien que par leur forme ils s'intègrent à la structure de la langue serbe, exemples dont les locuteurs actuels de la langue standard considèrent, à bon droit, qu'ils font partie de son inventaire lexical. Ces mots ne sont pas répertoriés dans le dictionnaire de Vuk et n'appartiennent pas au discours du parler populaire « de base », ou comme aurait dit Vuk, ce sont des mots « qui ne se disent pas dans notre langue populaire, mais peuvent être aisément compris et mêlés aux mots populaires» (Vuk 1847: V), aussi remplissent-ils nécessairement, en tant que mots savants, un vide lexical dans le texte, ce qui est aussi le cas des slavonismes typiques. En ce qui concerne les gérondifs BM,n;enM Ha,n;eHY M, eux non plus, ne sont pas typiques de la et BIlI syntaxe des parlers populaires, et ils appartiennent également aux formes savantes. Le lexème 3aKOHest employé dans ce contexte avec le sens de « religion ». Au niveau syntaxique on observe des inversions du prédicat (cTynio 61>10, nOTypqMTM ,n;a,n;e) son placement en position finale de la phrase, et ce qui était par ailleurs une caractéristique typique de la langue littéraire du XIXèmesiècle. Les autres formes appartiennent au système linguistique serbe, et parmi elles, les formes TaKMet MyaMe,n;oBOM'b aujourd'hui considérées sont comme dialectales.

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ? (3) Strophe extraite des Complaintes
MMMO qaMI(a EperoBM IIponarnny JIeTe CMelOna 3JIo6HO rpo3e, rp,[{HM JIeTe, qaMI(y

23

(1854 : 14)15
6p,[{a, OKY. rope, cBaKÏR (14).

ce BeCeJIa

,[{MBHO n030pt

AJIM KaKBa CTpaOTa!

c'MCnpeqMJIe

MCXO,[{l>npenpeqeHl>

[Â côté de la barque défilent des monts riants et joyeux Des parois énormes défilent, merveilleux spectacle pour l' œil. Mais quel effroi! des sommets terribles s'interposent, Mettent la barque en péril, rendant impossible toute issue.]

Dans ces vers aussi, Sterija usait donc inévitablement de slavonismes et de mots savants. C'est le cas, ici, de l'adjectif rp):(HH,qui du reste est bien répertorié dans le dictionnaire de Vuk, mais seulement avec le sens de «dangereux, grave» lorsqu'il qualifie des «blessures », et avec le sens de « défiguré, estropié » (du verbe grditi « rendre horrible, laid, défigurer»), car on le trouve dans ce contexte au sein de la poésie populaire. Par contre le sens « qui est de dimensions exceptionnellement grandes, énorme» qui, à notre avis, est celui utilisé dans ces vers, n'est pas attesté dans les parlers populaires. Le mot n030pt est aussi un slavonisme, avec ici le sens de prizor soit « spectacle, scène, tableau ». C'est également le cas du verbe rp03HTH et du dérivé déverbatif HCXO):('b. niveau syntaxique, la construction participiale cMeIOna Au ce BeCeJIa6p):(a est aussi un slavonisme. Le participe offre un moyen de condenser le sens d'une proposition sous la forme d'une construction non propositionnelle. En cela les participes sont des formes que les langues slaves ont héritées du vieux slave, en tant que formes savantes, tandis que les parlers populaires emploient à leur place des constructions syntaxiques développées, le plus souvent des propositions relatives. C'est ainsi que la phrase suivante correspondrait, en langue serbe, à l'équivalent syntactico-sémantique de la construction participiale ci-dessus« vesela brda koja se smeju », dont on conviendra aisément qu'il disperse l'expression et la rend pesante et maladroite. A l'instar de la majorité des écrivains de l'école dositéenne, Sterija a conservé les participes dans son idiome (Subotié 1998). Le manque d'un tel moyen, permettant de condenser le sens d'une phrase, se ressent très nettement en langue serbe standard, aussi observe-t-on aujourd'hui un renouveau des formes participiales dans de nombreux styles fonctionnels (Subotié 1995). Notre façon de procéder, nous l'espérons, aura fait ressortir assez clairement que la langue littéraire de type dositéen, bien que fondée sur le parler populaire, comprenait un nombre significatif de mots inconnus à toute la partie de la population qui n'était pas instruite, et qui constituait à cette époque la grande majorité des Serbes. Cependant la langue littéraire ne peut prendre comme référence ceux qui n'ont pas été scolarisés. Elle doit receler des mots pour tous les concepts connus du monde civilisé de son époque. Sans un tel fonds lexical, cet idiome ne peut remplir sa fonction, et encore moins
15 I.C.llonOBHha )J:aBopt, 1854.

24

LJILJANA SUBOTlé

démocratiser des acquis civilisationnels auprès de son peuple. La langue littéraire doit donc continuellement s'enrichir de mots nouveaux pour des concepts nouveaux (Ivié 1990 : 9). La langue de Sterija L'œuvre de Sterija présente une grande complexité générique,16 offrant une palette élaborée comprenant des styles fonctionnels clairement différenciés, dont une extrémité est occupée par la poésie, alors qu'à l'autre se trouve le discours scientifique. Sterija appartient à la première génération d'écrivainsl7 à s'être engagée unanimement en faveur d'une langue littéraire fondée sur la langue serbe populaire. Malgré cela, la majorité de ces auteurs a poursuivi dans cette voie où « chaque fois que cela semblait nécessaire, [ils] introduisaient dans leurs œuvres des mots de slavon russe ou de russe, tels que iJo6poiJjemeJb,
npemnpujamuje, MHOJ/Cecm60, omel.f,eCm6eHU,COjY3, noiJo3pUmeJlHO, He6peiJUM

ou nOJlUmUl.f,eCKU» 1998 : 194), des slavonismes pour lesquels la langue (Ivié serbe d'alors ne possédait pas d'expression équivalente, et dont la fonction était précisément de combler les lacunes du fonds lexical de la langue populaire, de par la nécessité qu'il y avait à intellectualiser la langue littéraire. Ceci était particulièrement caractéristique du plan terminologique de la langue littéraire, car parmi les nombreux problèmes qu'il fallait résoudre au début du XIXèmesiècle dans le cadre de la création et de la standardisation de la langue littéraire, la question de la terminologie occupait une place très significative. Il s'agissait de créer des termes pour tous les aspects de la vie sociale, avant tout pour l'administration, l'éducation et les sciences. Parmi les Serbes œuvrant dans la culture au XIXèmesiècle, il existait deux conceptions de la façon dont devait être formé le système terminologique indispensable au bon fonctionnement de la langue littéraire. L'une d'elles est associée au nom de Vuk Karadzié, tandis que l'autre est associée précisément à Jovan Sterija Popovié. En tant que professeur au Lycée et chef de cabinet au Ministère de l'éducation, Sterija avait un intérêt tout particulier à ce que ce domaine de la langue soit aménagé et développé, car il était confronté à de grandes difficultés lorsqu'il s'agissait de savoir comment exprimer nombre de concepts abstraits ou nommer différents secteurs de l'activité humaine, pour lesquels le parler populaire serbe n'avait pas d'appareil conceptuel constitué. Vuk estimait qu'il fallait laisser
16 Les contemporains de Sterija étaient conscients de la complexité de son œuvre, ce dont témoigne entre autres l'article nécrologique paru en 1856 dans les Annales de Matica Srpska, sous la plume de son rédacteur de l'époque Jakov Ignjatovié : « L'on trouvera difficilement un écrivain serbe qui ait œuvré dans autant de domaines différents de la littérature que le défunt, et ce avec force succès. Il a fait preuve d'un grand génie poétique, tant dans sa prose que dans ses vers, dans la tragédie comme dans la comédie. En outre il a montré une voie utile aux écrivains serbes [...] C'est cette sorte d'homme que nous venons donc de perdre, et ce, à un âge où sa science mûrement accumulée et la gloire de son talent multiple lui auraient permis d'œuvrer de plus
belle}) (JIeTOnHC 1856: 63).

17 Cette génération d'écrivains, outre Sterija, comptait Jovan Hadzié, Georgije MagaraSevié, Jovan Stejié, Sima Milutinovié Sarajlija et Jovan Pacié (Ivié 1998 : 194).

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ?

25

l'individu résoudre concrètement et au cas par cas la question de la formation de ces termes, tandis que Sterija était d'avis que les tâches ayant trait à l'élaboration de la terminologie (Le. des unités dénominatives) devaient être confiées à la Société des Lettres Serbes, qui d'ailleurs avait été fondée entre autres dans ce but (Subotié 1982). Sterija s'est efforcé de produire des termes adéquats dans ses cours de droit naturel et sa Rhétorique mais, malheureusement, l'un comme l'autre de ces deux textes sont restés à l'état de manuscrit, aussi leur influence et leur réception dans la langue s'en sont-elles trouvées réduites.18 En guise de termes spécialisés, Sterija employait souvent des slavonismes tirés du slavon russe. Parmi ces slavonismes, dans sa Rhétorique nous trouvons aussi des participes et des constructions participiales, ainsi que le montrent les exemples suivants: ):(tücTBYlOneJIMIJ;e, pMqMHa n
,n:tücTBYlOna, ca,n:p)l(ene, ca,n:p)l(MMO("MeToHMMiH 6bIBa: Ka,n:'b ce Mene ca,n:p)l(ene MtCTO ca,n:p)l(MMoro"), 6ece,n:YlOnM,cMcalOne )l(HBOTHlbe,ye,n:alOne

pyraHt, yqena ce MJIa,n:e)l(, qHTalOnao6IIITHHaet d'autres formes semblables (Subotié 1982 : 65-66). Dans l'œuvre de Sterija, la part de ces slavonismes lexicaux est conditionnée par le genre et le thème, et obéit à des déterminations fonctionnelles. Il est évident qu'ils seront le moins nombreux dans les Calendriers facétieux de Vinko Lozié, les railleries, les aphorismes, les écrits courts et les comédies, c'est-à-dire « dans les textes qui traitent de questions issues de la vie de tous les jours» (Ivié 1998 : 164), alors qu'il s'en trouvera le plus grand nombre au sein de ses romans, de ses tragédies, de ses écrits juridiques et de sa Rhétorique. Autrement dit, dans les textes dont la thématique exigeait, ou bien l'emploi de termes spécifiques, ou bien que soient disponibles des expressions pour les nombreuses notions abstraites qui n'étaient pas lexicalisées dans le parler populaire serbe de référence, pour lesquelles l'idiome populaire n'avait pas d'expression constituée. Conformément à la poétique du sentimentalisme, la langue de ces textes-là, et particulièrement celle de ses tragédies et poésies, devait se distinguer du langage et des thèmes de la vie quotidienne, et devait présenter une certaine patine et une dose de solennité, or c'est cela précisément que l'arsenal discursif du slavon lui offrait. Le « slavon» passe, aux XVIllème et XIXèmesiècles, pour n'être autre en fait que le vieux slave originel - une conception partagée par Sterija qui écrit: « Ô sainte relique, vénérable et magnifique et digne d'hommage, que pourrait-il y avoir de plus auguste que toi [...] Comme tes fils te sont fidèles, qui te rendent hommage en leurs églises et par toi se rapprochent de Dieu, portant leurs oblations et leurs prières, cependant que nombre de tes fils ne te connaissent même pas, mais ont

Les cours de droit naturel ont été édités par Matica srpska, en 1995 ainsi que cela a déjà été mentionné, tandis que la Rhétorique est parue en 1974 dans Jovan Sterija Popovié, Zbornik istorije knjiievnosti, Odeljenje jezika i knjiZevnosti, knjiga 9, Beograd: SAND. Au sein de ce recueil, l'édition de la Rhétorique de Sterija a été préparée par Ivanka V. Veselinov (539-631).

18

26

LJILJANA SUBOTIé

seulement entendu que tu étais leur père... »19.Par conséquent les auteurs du groupe dositéen considéraient le « slavon» (c'est-à-dire le slavon russe) comme une source intarissable d'enrichissement de la langue littéraire serbe, auquel il ne fallait pas renoncer comme le faisaient, selon eux, les adeptes de Vuk. Sterija écrit à ce sujet: « Chacune des branches le [Le. le slavon, NdA] considère à juste titre comme une pyramide léguée par un façonnage de la langue de ses ancêtres, par lequel elles peuvent s'enrichir» pour déplorer plus loin: « Ô notre ancêtre slavon, qui donnas à tes descendants et la vie, et la gloire que volontiers nous t'attribuons, viendra-t-il le temps où tous nous te chérirons également, ferons nôtre ta lettre et nous parerons de ton esprit? Qui pourrait te surpasser en richesse, en enseignements, en élévation, en agilité, en étendue?» (Sterija M9.438). Dositej appliquait aussi ce même procédé, manifestait ce même rapport envers le « slavon », ainsi qu'il l'énonce explicitement dans sa Lettre au noble Haralampije (ce que Ljubomir Popovié définit comme le point de vue de Dositej « concernant le perfectionnement de la nouvelle langue, qui consistait à la cultiver et à l'élaborer» [Popovié 1988 : 269]): « Notre ancienne [langue] non plus ne dépérira pas, en ce que de toutes parts des gens instruits parmi le peuple la sauront, et avec l'aide de l'ancienne langue, de jour en jour la nouvelle sera menée vers une meilleure composition ». Des générations d'écrivains plus jeunes ont souscrit à ce point de vue2o,parmi lesquels se trouve aussi Hadzié, dont le témoignage au sujet de Dositej et de sa langue est le suivant: « Dositej Obradovié (décédé en 1811), moine ayant quitté son monastère afin d'aller s'instruire dans les pays germaniques et en Grèce, a établi un nouveau commencement pour la littérature serbe, en remplaçant le slavon d'église en usage jusqu'alors dans les livres, par le langage du peuple. Cependant il ne voulait pas rompre les liens entre la nouvelle langue serbe et la parole ancienne, qui constitue le caractère commun appartenant en propre à tous les Slaves orthodoxes. Ayant pris pour exemple le poète russe Pomonosov, il emprunta à la langue d'église toutes les richesses dont il lui apparaissait qu'elles s'accordaient à l'esprit de son peuple. Sa réussite fut plus que significative. De nombreux jeunes écrivains et hommes de plume le suivirent dans cette voie. À Pest, où en grand nombre ils s'instruisaient à l'Université, ils fondèrent (en 1826) une société littéraire (Matica srpska), qui servit de modèle à la Matica

19 Ce court manuscrit de Sterija, intitulé CJla6e1-lCKiil C3blK'b, st conservé dans la section des e manuscrits de Marica srpska, sous la référence M9.438. 20« Chaque fois que cela lui était nécessaire, il [Dositej] incorporait dans son texte, sans façons et sans 'serbisation' phonétique ni morphologique, les mots de slavon d'église qui faisaient défaut dans le fonds lexical du parler populaire [...] Etant donné que la thématique de ses œuvres était souvent philosophique, au sens large, la proportion d'expressions abstraites était significative. Une variation est aussi perceptible en fonction de la thématique, par exemple sous forme de contraste entre la langue des fables et celle des 'naravoucenije' [morales, NdT] qui les accompagnent» (Ivié 1998 : 140).

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ?

27

praguoise, et dont la première année d'existence se distingua par un travail très utile» (34).21 Dans sa Rhétorique (569-571), au sein du chapitre De la pureté de la langue, Sterija expose à son tour sa propre poétique du langage, qui concorde entièrement avec le point de vue de Dositej et celui des autres écrivains procédant à la manière de Dositej :
« 9 47. La pureté, dans la langue, consiste à éviter tout ce qui est contraire à l'essence de notre langue, et à n'employer la langue serbe que dans ce qu'elle a de plus pur et de plus naturel. La pureté de la langue serbe est détériorée par: 1. l'emploi de mots étrangers sans que cela soit nécessaire, par quoi non seulement des irrégularités sont introduites dans la langue, qui la rendent âpre et incohérente, mais aussi cette dernière en apparaît inintelligible [...] Remarque, l' érad ication de tous les mots étrangers de la langue serbe est aussi impossible qu'elle serait inutile; car premièrement, les Serbes ont appris maintes choses des autres, ainsi de <pec'b,ljepIjeB'b,WeUH1p'b, PeTOpI1Ka, xeMi5l,etc. et deuxièmement, il n'y a pas une seule langue au monde qui soit tout à fait pure. Par conséquent des mots tels que ceux-ci, qui ont pour ainsi dire acquis droit de cité, peuvent être, et même devront être conservés [...] 2. la pureté est mise à mal par les mots anciens, qui ne sont plus usités (les archaïsmes), qui ne conviennent pas à l'usage
d' aujourd 'hui, tels que rpe,1J,e (l1,1J,e), O,1J,ceJIe (o,1J,ca,1J,'b) '-IY)Ke, CJIbIIlIaTeJIb, 3HaHÎ5I, npel1MymecTBo (npeI1MyncTBo), y60 [...] »

Et il souligne: « Le slavon restera toujours comme la racine de la langue serbe, aussi pourrons-nous et devrons-nous emprunter les mots dont nous ne disposons pas en propre,. mais nous les retaillerons selon l'esprit de la langue [...] Il convient de procéder de la même façon avec les mots en ce qui concerne leur formation. La vérité doit, ici aussi, abonder dans le sens de l'unité, et si l'on dit npoJIene (de npoJItTie) l'écrivain lui aussi, pour cToJItTie, doit écrire CTOJIene Mais former Hy~a à la [...] place du mot HY;)ICiJa habituel et bien connu de tous, au motif que J/CiJa une terminaison du slavon, est visiblement inapproprié. Il en est va du même procédé avec la terminaison ie. Il est vrai que cela n'est pas serbe, mais changer chaque ie en au, ye,1J,I1Hati, OKOH'-Iati, pa3noJIo)Kati,etc. cela n'est pas approprié à notre langue. Le Serbe, de 6JIaroBtwTeHi51a fait 6JIaroBtcTI1, et non pas 6JIaroBtIlITati, et à l'inverse il dit cpeTeHi€, 6or05lBJIeHi€, Ha cnaceHi€, donc cette terminaison a été adoptée (usus tyrannus). » Et de conclure: « Mais ce n'est que dans l'avenir qu'une investigation de la langue permettra de

21

L'extrait du texte de Hadzié provient de sa revue: OrJIe)]:aJIo Cp6CKO 0)]:1>LJ:pa IOBaHa XaLud'ia Y KHbYDKeCTBY Ha3BaHOra MHJIOrna CBeTHna. KHbHra I. 1864. Y HOBOM CaLJ:Y. EnHcKoncKa KHbHrOneqaTH}I. (transcrit dans l'esprit de l'orthographe serbe de l'époque)

28

LJILJANA SUBOTlé juger de cela [...] », ce qui a bien eu lieu au moment de la standardisation de la langue serbe.

Sterija a surtout suscité l'intérêt soutenu des historiens et des théoriciens de la littérature et du théâtre, tandis que sa langue, par comparaison, s'est trouvée bien moins au centre de l'attention des chercheurs. Peut-être du fait de la complexité de son discours, la langue de Sterija n'a pas encore donné lieu à une monographie même si, comme nous l'avons déjà mentionné, elle a été décrite de façon fragmentaire.22 Compte tenu de l'exceptionnelle complexité de l'œuvre de Sterija, la langue de ce discours complexe doit nécessairement être polyvalente; et le besoin de recourir à des slavonismes, dans un discours aussi polyvalent, est tout aussi nécessairement conditionné par le type et la destination du texte. Toutes les œuvres de Sterija sont écrites dans le même type de langue littéraire, à savoir la langue de type dositéen,23 et l'emploi de slavonismes dans ces œuvres est déterminé d'un point de vue fonctionnel et stylistique. Or cela signifie que la part des slavonismes, au niveau lexical avant tout, est fonction du type de texte, de sa thématique et de sa destination. Il est naturel qu'ils soient le plus nombreux dans les textes juridiques et la rhétorique, essentiellement au niveau terminologique, et qu'ils soient le moins nombreux voire pratiquement absents dans les comédies, les railleries, les calendriers et les aphorismes. En tant qu'homme très instruit et attaché aux idées du classicisme et du sentimentalisme, Sterija envisageait le problème de la langue, de sa graphie et de ses règles d'écriture à la lumière d'une conception humaniste de la dignité et de la norme linguistiques, qui prenait en considération les questions suivantes: (1) quel outil de communication linguistique doit être la langue officielle et littéraire d'une communauté donnée, les responsables officiels et les écrivains sont-ils tenus d'employer la langue que les membres de cette communauté utilisent au quotidien, (2) ou bien doivent-ils employer une autre langue, qui remplit la fonction de vecteur traditionnel des référents religieux, philosophiques et poétiques, et si I'héritage linguistique local est devenu la base de la langue officielle ou littéraire, quelles parties de cet héritage faut-il entièrement adopter, lesquelles faut-il rejeter comme inappropriées ? Il s'agit d'un dilemme qui remonte au Moyen Âge. Or il faut garder à l'esprit que l'écriture, chez les Slaves orthodoxes (et donc aussi chez les Serbes), a été pendant des siècles le privilège d'une élite éduquée dans la tradition religieuse. Dans le cadre traditionnel de la Slavie orthodoxe, la notion de ce qu'était la
L'étude de sa langue la plus vaste qui ait été écrite à ce jour est celle de B. Klaié (cf. Zbornik priloga istoriji jugoslovenskih pozorista 1861-1961, Novi Sad: Srpsko narodno pozoriSte, 1961 : 73-130), mais elle aussi se limite à la langue des comédies de Sterija. D'autres auteurs ont livré des descriptions fragmentaires de la langue de Sterija, sur lesquelles des informations peuvent être trouvées dans les recueils consacrés à Sterija (cf. bibliographie). 23 Dans sa Rhétorique, Sterija énonce un fait couramment négligé dans les débats et jugements concernant la langue des écrivains des XVlIIèmeet XIXèmesiècles en Voïvodine, à savoir: « Chez nous, la langue dans laquelle nous écrirons n'a pas encore été déterminée» (570). 22

DANS QUELLE LANGUE ÉCRIVAIT J. S. POPOVIé ?

29

bonne manière d'écrire (l'orthographe), allant jusqu'à l'idée même de la langue et de ce qu'était savoir lire et écrire, était indissolublement liée à l'idée de la doctrine vraie (1'orthodoxie), et son influence sur l' acti vité littéraire s'étendait bien au-delà de ce que recouvrent la correction orthographique ou grammaticale (TIHKKHO 2003 : 202-205). Sterija s'est engagé en faveur de la langue utilisée quotidiennement par ceux qui portaient la culture des milieux urbains de la Voïvodine, mais aussi en faveur du non-rej et de I'héritage linguistique, qu'il intégrait dans son idiolecte sous la forme de slavonismes. De là vient peut-être que Sterija, dans ses dernières années de vie, est revenu au cyrillique d'église, qu'il estimait digne de la composition de sa poésie si solennelle.

BIBLIOGRAPHIE DOKOVIé, Milan (1947), "Narodni jezik u dramskom radu Sterije", Knjiievnost, 9-10, p. 253-258. GRICKA T, Irena (1964), "Pokusaji stvaranja srpske naucne terminologije sredinom proslog veka", Nasjezik, n.s. XIV. sv. 2-3, p. 130-140. GRICKA T, Irena (1966), "U cemu je znacaj i kakve su specificnosti slavenosrpskog perioda u razvoju srpskohrvatskog jezika", Zbornik za filologiju i lingvistiku Matice srpske, IX, p. 61-66. HERITI, Piter (1999), Jezik u delima Jovana Sterije Popoviéa, Jezicka razmatranja, Zavod za udfbenike i nastavna sredstva - Vukova zadufbina Matica srpska. IVIé, Milka (2000), "Godina 1847. Prva sveska 'Glasnika' Drustva srpske slovesnosti", in Lingvisticki ogledi, tri, Beograd, Bibiloteka XX vek, p. 163-174. IVlé, Pavie (1964), "0 Vukovom Rjecniku iz 1818. godine", Pogovor, Vuk Stef. Karadfié, Srpski rjecnik 1818, Beograd, Prosveta. IVIé, PavIe (1990), "Dositejevski knjifevni jezik izmedu sIavenosrpskog i vukovskog", Naucni sastanak slavista u Vukove dane, 19/2, p. 5-14. IVlé, Pavie (1998), Pregled istorije srpskog jezika. Sremski Karlovci - Novi Sad, Izdavacka knjizarnica Zorana Stojanoviéa. Jovan Sterija Popovié. Zbornik 0 Steriji (1965) [Uredio Vaso Milincevié], Beograd, Zavod za izdavanje udfbenika Socijalisticke Republike Srbije. Jovan Sterija Popovié. Zbornik istorije knjiievnosti (1972), Beograd, SANU. Jovan Sterija Popovié. Naucni sastanak slavista u Vukove dane (1982), Beograd, MSC, 11/1. JEVTIé, Borivoje (1965), "0 stopedesetogodisnjici rodenja i stogodisnjici smrti", Jovan Sterija Popovié, Beograd, Zavod za izdavanje udfbenika Socijalistice Republike Srbije, p. 143-152. KARADZlé, Vuk Stef. (1964), Srpski rjecnik 1818, Beograd, Prosveta. KLAIé, Bratoljub (1961), "Jezicka problematika u nekim komedijama Jovana Sterije Popoviéa", Zbornik priloga istorijijugoslovenskih pozorista 1861-1961, Novi Sad, Srpsko narodno pozoriste, p. 73-130.