Just Juliette

De
Publié par

L’amour, c’est comme une boîte de chocolats, on ne sait jamais sur quel Roméo on va tomber !


La vie de Juliette Arabella est construite autour de deux commandements : le chocolat tu vénéreras, la famille des Mezzanote tu mépriseras !
Pour le premier, aucun souci : le chocolat, pour elle, c’est une passion. Et elle n’est jamais plus heureuse que lorsqu’elle travaille ses merveilleuses truffes dans l’atelier familial. Car, dans sa famille, on est maître chocolatier de père en fille.
Pour le deuxième commandement, ça se complique. Car si son père radote sans cesse à propos du statut de parvenus des Mezzanote, elle-même n’a rien à leur reprocher. D’ailleurs, toutes ces histoires commencent sérieusement à lui courir sur le cacao. Et si, pour une fois, elle cessait d’être Juliette Arabella l’héritière-d’un-empire pour être juste Juliette ? 
Alors, ce bal masqué organisé par de riches notables de la ville tombe à pic : enfin une occasion de faire la fête en tout anonymat, comme une fille normale !
Oui, mais voilà, quand on va à un bal masqué, on ne sait jamais sur qui on va tomber. Et avant de se laisser séduire par Leonardo-tout-court, Juste-Juliette ferait peut-être bien de soulever le masque…
Publié le : mercredi 21 octobre 2015
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280349796
Nombre de pages : 272
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
pagetitre

Je dédie ce roman aux amoureux de la poésie…

Cette poésie de la vie qui m’inspire infiniment !

« En hiver, la neige fondra grâce à mes larmes brûlantes…

Et sur ton visage éclatera un printemps éternel. »

William SHAKESPEARE, Titus Andronicus,acte III, scène 1

 

« L’amour est une fumée composée de soupirs exhalés. »

William SHAKESPEARE, Roméo et Juliette,acte I, scène I

Chapitre 1

Et ce baiser la ramena à la vie…

Juliette Arabella n’avait qu’un seul désir, s’enfuir le plus loin possible de cette soirée qui, décidément, s’annonçait désastreuse. Elle n’aurait jamais dû accepter la proposition de George. Mieux valait également qu’elle oublie ce qui s’était passé durant le trajet en limousine. Comment avait-il osé ? Dire qu’il avait réussi à la convaincre de se rendre au traditionnel bal masqué de la Maison Mezzanotte… Quelle absurdité ! Jouer avec le feu amusait sans doute George. Pas elle.

Quoi qu’il en soit, c’était trop tard. Elle se trouvait là, exposée, condamnée à la plus grande discrétion. Même si personne ne risquait de la reconnaître, heureusement. Si jamais quelqu’un découvrait sa présence…

Juliette balaya du regard la foule de convives aux tenues aussi chatoyantes qu’élégantes, masqués tout comme elle. Non, personne ne pourrait deviner son identité… N’est-ce pas ? Pourtant elle avait la conscience aiguë de marcher en terrain miné. Au moindre faux pas, on saurait. Et le scandale éclaterait.

Elle avait espéré que la présence de George l’aiderait à tenir le coup. Encore une erreur ! De toute façon, elle ne le supportait plus. Elle ne vivrait jamais de réelle complicité avec lui…

Jamais elle ne porterait ce superbe diamant qu’il lui avait offert, et qu’elle avait glissé au fond de son sac. Elle le lui rendrait. George en serait extrêmement surpris, une fois de plus. Lui qui avait imaginé la conquérir en l’éblouissant avec un bijou !

Raté…

Aussi magnifique que soit cette bague, Juliette aspirait à autre chose. Aucun objet, aucun cadeau tangible ne remplacerait ce dont elle rêvait confusément. A vingt-huit ans, elle savait ce qu’elle ne voulait plus. Même si elle adorait la chocolaterie Arabella… et, comme ses parents et grands-parents, aimait créer des bouchées, rochers et autres ganaches sublimes, les présenter, conseiller les clients, participer à des salons, concours et autres festivals afin de promouvoir leur image de marque… Jusqu’à présent, n’avait-elle pas tout donné afin de satisfaire sa famille ? Son temps, son énergie… Ses sentiments.

Enfin, ce qui ressemblait à des sentiments. Elle avait essayé, de tout son cœur. Mais les faux-semblants, honnêtement…

Il fallait que ça cesse.

Juliette regarda George à la dérobée. Pas très grand, mince, droit comme un i, il s’efforçait de dissimuler son début de calvitie en coiffant ses cheveux blonds sur le côté. Il n’avait que cinq ans de plus qu’elle mais paraissait vraiment plus âgé. Etait-ce à cause de ses responsabilités d’homme d’affaires ? De son côté si sérieux, presque solennel ? Elle n’aurait su le dire. Plongé dans une conversation avec quelqu’un qu’elle ne put évidemment pas reconnaître, George ne s’occupait pas d’elle. Il l’avait oubliée, happé par son besoin permanent de nouer de nouveaux contacts professionnels.

Il n’y avait que ça qui comptait pour lui.

Masquée au milieu de la foule, Juliette se sentit terriblement seule…

Seule et différente. Ses rêves lui échappaient… Pourtant ils existaient.

Et si elle refusait tout en bloc, dès maintenant ? L’idée s’immisça en elle tel un sirop apaisant. Après tout, ce serait aussi simple que de pivoter sur ses hauts talons et de s’éclipser discrètement…

Tout de suite.

George ne s’apercevrait même pas de son absence.

Juliette se hâta, retenant on souffle jusqu’au lourd battant de chêne qu’elle poussa pour se retrouver sur la terrasse.

Un long soupir lui échappa. Enfin tranquille… Libre !

Sa liberté ne serait que provisoire, mais c’était mieux que rien.

Elle frissonna dans la fraîcheur de la nuit. Une brise légère picota agréablement ses épaules nues. On racontait que le climat nocturne de la vallée de Napa était idéal pour les vignes, qui s’y épanouissaient à merveille. En effet… Le foisonnement des vignobles plantés de manière parfaitement symétrique jusqu’à l’horizon le prouvait. Juliette imagina l’abondance de grappes pourpres auréolées de feuilles, le goût délicieusement sucré de leurs fruits…

Il régnait un calme extraordinaire. Quel contraste avec l’agitation qu’elle venait de quitter ! Les battements de son cœur s’apaisèrent peu à peu. Elle inspira profondément l’air de septembre, chargé du parfum de raisin mûr, prêt à être cueilli.

O ! bonheur…

Dans son dos, la porte de la grande salle s’entrouvrit soudain, laissant s’échapper un impressionnant brouhaha de musique et de voix. Juliette recula aussitôt dans l’ombre. Surtout ne pas être vue… Prolonger ce moment de tranquillité, loin des regards et des jugements.

Sur la pointe des pieds, elle traversa l’espace dallé et emprunta un large escalier de pierre, dont les marches en spirale s’élargissaient au gré de la descente et conduisaient à un patio…

Un havre de paix ?

Piquée par la curiosité, Juliette y fit quelques pas. Elle n’avait pas le droit d’être là, dans ce lieu privé : il n’y avait que deux chaises et une petite table ronde sur laquelle trônaient deux verres de vin partiellement vidés. Les personnes qui s’étaient réfugiées ici ne tarderaient peut-être pas à revenir.

Juliette imagina ce qui adviendrait si on la découvrait, si on la reconnaissait… On l’accuserait d’espionnage. Ou pire encore !

Elle ne pouvait pas s’attarder, hélas.

Elle décida de retourner se fondre parmi les invités masqués de la salle de bal. Elle y évoluerait de nouveau, illégitime, impatiente de s’en aller. Elle retrouverait George qui lui jetterait un bref coup d’œil, à mille lieux de se douter de ce qu’elle ressentait réellement… Il était si fier de lui, si imbu de lui-même !

Juliette tournait les talons quand son regard fut happé par un florilège de pétales orangés derrière une balustrade. Les soleils géants qu’elle avait admirés lors de son arrivée en limousine ! Qu’ils étaient beaux ! A la fois solides et fragiles… Magnifiques !

Elle en oublia sa résolution et s’approcha pour effleurer l’une des tiges ; épaisse, couverte d’un léger duvet blanc, la texture lui rappela la douceur veloutée des oreilles de sa chienne Cocoa. L’image la fit sourire…

De près, les fleurs étaient encore plus spectaculaires. Les énormes pétales dorés s’inclinaient au-dessus de sa tête et, l’espace d’une seconde, Juliette eut la folle envie de se débarrasser de ses escarpins et de plonger au milieu des fleurs…

Et pourquoi pas ? Là, au moins, personne ne la verrait ! Elle avait tant besoin de se retrouver, d’être elle-même, sans artifice.

Le cœur battant, Juliette enleva ses chaussures et, sans plus réfléchir, s’immergea dans la plantation.

Au contact de la terre humide, un long frisson la saisit. Enveloppant sa poitrine de ses bras, elle avança encore. C’était merveilleusement surréaliste de marcher ainsi, pieds nus, en robe de bal ! Quelle douce impression de revivre !

Impression…

Si seulement elle n’avait pas éprouvé cette tristesse sourde qui s’accrochait à elle comme un fardeau… Le terme surgit à son esprit, aussi pesant que ce qu’il suggérait. Un fardeau. Le devoir. Les responsabilités. L’obéissance à des règles familiales transmises depuis trois générations. La conscience professionnelle qu’elle avait acquise et enrichie en fréquentant George, ce qui, paradoxalement, expliquait qu’elle soit là, à cet instant précis, essayant d’oublier la réalité…

Repoussant une feuille aussi large que sa paume, Juliette progressa à travers cette étonnante forêt de fleurs qui déboucha sur un champ de vignes. Elle s’immobilisa, étonnée et ravie, ses orteils s’enfonçant dans le frais terreau. Les grappes de raisin mûr, d’un violet sombre, presque noir, exhalaient un parfum enivrant.

Elle ferma les yeux et inspira à pleins poumons ce bouquet de senteurs. Paradisiaque !

— C’est un rêve…, murmura-t-elle en regardant autour d’elle.

C’est alors qu’une voix masculine, un rien taquine, s’éleva dans le silence.

— Non, non, vous êtes au milieu des vignes.

Juliette ne put retenir une exclamation apeurée. Un jeune homme de grande taille, au visage masqué d’un simple loup noir, venait de surgir devant elle…

— Désolé, je vous ai effrayée, ajouta-t-il. Vous vous êtes échappée ?

Juliette se ressaisit tout en se félicitant d’avoir gardé son masque. Il devait être l’un des invités puisqu’il portait un smoking. Elle nota que le col de sa chemise blanche était déboutonné, sa cravate dénouée.

— Si je me suis échappée ? répéta-t-elle pour gagner du temps.

— Que faites-vous ici ?

— Et vous ?

— Je me suis échappé. Enfin, j’ai essayé.

Juliette croisa un regard étrangement brillant. Un effet de la lune, sans aucun doute. L’astre brillait, rond et plein, au-dessus des vignes.

— Moi aussi, avoua-t-elle avec un petit rire.

— Ah, ça nous fait un point commun. J’en déduis que vous n’appréciez pas trop cette fiesta.

L’expression, emplie de dédain, surprit Juliette.

— Non. Et vous ?

— Pas du tout.

Juliette l’observa. Pour oser parler ainsi, son interlocuteur ne pouvait en aucun cas être un ami de la famille Mezzanotte. Le gala annuel de cette vénérable entreprise n’aurait jamais été critiqué par les personnes les plus concernées.

— Je dois vous paraître plutôt bizarre, reprit-elle en se détendant. Mais j’avais besoin de respirer…

— Je vous comprends. Moi aussi.

Son sourire était charmant. Dans la semi-obscurité, Juliette remarqua la sensualité de ses lèvres et le tracé viril de sa mâchoire. A un autre moment, elle n’y aurait peut-être pas prêté attention. Mais le loup que portait le jeune homme soulignait, par contraste, cette partie de son visage.

Un certain trouble s’empara de Juliette. Cette rencontre au milieu des vignes, sous le ciel étoilé, lui paraissait si invraisemblable… Et leurs masques accentuaient le côté irréel de la situation.

Eprouvait-il la même chose qu’elle ?

— Je ne trouve pas que vous soyez bizarre…

Au son de sa voix, elle comprit que c’était le cas. Lui aussi était décontenancé. Et amusé !

Elle jeta un coup d’œil à l’ourlet de sa robe. Cousu au tulle bleu nuit, le strass étincelait. En dessous, ses pieds nus… Les avait-il remarqués ?

— Je vous trouve… éblouissante.

Le pouls de Juliette s’accéléra.

— Merci.

— Je suis sincère.

Il cueillit quelques grains de raisin et en lança un dans sa bouche.

Juliette ne put s’empêcher de rire. Bien qu’il fût élégamment vêtu, il avait l’allure sportive, décontractée… Sympa.

— Vous en piquez comme ça ?

— Oui, « comme ça ». Il y en a tellement !

Il en croqua encore avec gourmandise.

— Goûtez-le ! Il est succulent… Vous ne savez pas ce que vous manquez !

Sa voix était basse, chaude. Juliette crut y déceler une intonation provocatrice…

Comme s’il avait sous-entendu quelque chose sur sa vie, à elle. N’était-elle pas en train de rater l’essentiel ?

Avec un sourire de défi, il lui tendit un grain parfaitement rond et mûr.

— Tenez !

Impossible de résister. Tant pis si sa conduite était indigne d’une Arabella !

Juliette entrouvrit la bouche et laissa le jeune homme y glisser le fruit en effleurant sa lèvre d’une caresse légère.

Une explosion de saveurs envahit son palais. Sucrées, piquantes, interdites… Elle n’avait jamais rien mangé de meilleur. Pas même du chocolat !

En un éclair, elle oublia tout… Tout y compris la tristesse qui l’engourdissait encore quelques instants auparavant. Ce fruit avait le goût du soleil, de la terre, du vent, de la liberté… Son jus exquis imprégnait sa chair tandis qu’autour d’elle le parfum des tournesols se mélangeait à celui de la nuit fraîche… Le sol humide paraissait l’inviter à danser…

Enivrement ? Coup de lune ?

— Alors ?

La voix de l’homme lui parvint tel un chuchotement. Ne s’était-il pas rapproché ? Il lui semblait percevoir la chaleur de son corps… Juliette ferma brièvement les yeux. Elle avait la sensation d’être comme une fleur s’imbibant de lumière après un long hiver…

Il se tenait si près d’elle lorsqu’elle rouvrit les paupières qu’elle en eut le souffle coupé. Là, malgré la pénombre, Juliette lut ce qui brillait dans le regard de l’inconnu.

C’était du désir. Un désir franc, brut.

Un long frisson la parcourut. George l’avait-il jamais contemplée ainsi ? Non. Aucun homme, d’ailleurs. Et elle serait passée à côté de ça durant sa vie entière ?

— Mais encore ? insista-t-il doucement.

— Encore… quoi ? murmura Juliette, incapable de s’écarter.

Sa respiration se bloqua. Comment était-il possible que cet étranger, qui la frôlait presque, lui donne à ce point l’impression de la deviner sur le bout des doigts ? C’était…

Envoûtant.

Cette envie magnétique, irrésistible, lui manquait depuis si longtemps… Peut-être même l’avait-elle crainte, se donnant corps et âme à son travail au risque de se perdre !

L’homme ne la touchait pas, mais Juliette imaginait déjà ce qu’elle ressentirait dans ses bras. Un plaisir intense et chavirant…

Ressaisis-toi !

La voix de la sagesse résonna à son esprit, impérieuse et familière. Très bien. Soit elle regagnait le bal et se comportait de nouveau comme on l’attendait d’elle, soit elle restait… et s’autorisait à vivre, ne serait-ce que quelques minutes encore, l’ivresse d’être en compagnie d’un homme qui ignorait son nom, se moquait de savoir qui elle était, et la désirait, elle.

Sous le corsage moiré de sa robe de bal, son cœur lui dicta sa réponse.

Maintenant… Profite du moment présent !

Tant pis… ou tant mieux, Juliette baissa la garde.

D’un geste qui ne lui ressemblait pas, elle saisit la cravate de l’inconnu, l’attira vers elle et l’embrassa passionnément. Avec la confiance d’une femme ayant toujours agi en écoutant ses désirs.

Intense, délicieux, ce baiser au goût de raisin fut aussi extraordinaire que s’il avait été le tout premier de sa vie…

L’homme la regarda, sans voix. Il lui encadra le visage des mains et à son tour s’empara de ses lèvres, mélangea son souffle au sien comme s’il mourait de soif et qu’elle était une source d’eau pure. Il l’enlaça, lui caressa les épaules, le dos, embrassa son cou, sa nuque, encore et encore… Sa bouche était brûlante, douce, irrésistible.

Dévorée de désir, Juliette s’abandonna. A cet instant, seules comptaient les sensations qui, peu à peu, l’enveloppaient tout entière, enivrantes…

Et elle avait imaginé que cette soirée serait désastreuse ?

Chapitre 2

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.