Juste un jour ou deux

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« L'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. » STENDHAL

Profondément marqué par un échec amoureux, trahi par l'homme avec lequel il partageait sa vie, Laurent a voulu tout oublier de celui qu'il était. Sauvé au bord du gouffre par Paule, femme de caractère solide et rassurante, il a remis son sort entre ses mains.
Comment réagira l'homme rangé qu'il est devenu à quarante ans, l'époux soumis et sans histoire, quand, lors d'un séjour sur la Côte, l'amour se présentera sous les traits d'un jeune homme séduisant et charmeur qui insiste pour qu'il le rejoigne à Paris ?


Publié le : vendredi 6 mai 2016
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EAN13 : 9782334105118
Nombre de pages : 170
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ISBN numérique : 978-2-334-10509-5
© Edilivre, 2016
Citation
L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. STENDHAl
Première partie
Chapitre premier
Les lumières de la ville scintillaient au loin au-dessus de la baie, et la nuit, semée d’étoiles, semblait rivaliser d’artifice dans ce décor de rêve. L’écho d’une musique lente et syncopée flottait dans l’air un peu frais. Installé dans un fauteuil de jardin, Laurent jetait un regard traqué sur le profil immobile et parfait du jeune homme à deux pas de lui. Accoudé à la balustrade de granit, sa chemise de soie immaculée entrouverte sur sa poitrine nue, il avait l’air de rêver. – Tu n’as pas froid ? demanda brusquement Laurent avec une sorte d’agacement. Le jeune homme tourna vers lui son profil distrait, souriant du même air doux et contemplatif. – Non, pourquoi ? Tu as froid, toi ? Cette apparence quiète et rêveuse rendit plus vive l’agitation de Laurent. – Moi ? dit-il d’un ton désabusé, il me semble que j’aurai froid jusqu’à la fin de mes jours. Il hésita une seconde avant d’ajouter : – Dans une heure tu dois prendre ce train, et je sens déjà combien tu vas me manquer. Tu ne peux imaginer à quel point je déteste cette nuit qui va nous séparer ! À présent qu’il avait laissé deviner plus qu’à demi ses sentiments, il se sentait sans ressource pour résister au besoin de s’abandonner entièrement. Il conclut : – Tu sais, je crois bien que je t’aime pour de bon. Le visage du jeune homme s’illumina, ses dents superbes étincelèrent dans la demi-pénombre. – Tu l’as dit ! tu l’as dit ! jubila-t-il, un peu à la manière d’un potache qui sort vainqueur d’une gageure. Sur le moment, Laurent se sentit confondu. Son aveu, dont triomphait Gilles comme d’un jeu, qui cristallisait de façon manifeste cette vague de sentiments tendres et passionnés qui le submergeait depuis des jours, s’inscrivant en faux contre l’idée de tocade qu’il avait été tenté un instant de lui opposer ; ces quelques mots venus irrésistiblement sur ses lèvres, le mettaient soudain en grand désarroi. Conscient de ne plus pouvoir se dérober à cette évidence, qui surgie si naïvement de lui le livrait nu et vulnérable aux yeux de Gilles, il tenta une volte-face plutôt maladroite. – Quoi ? bredouilla-t-il. Qu’est-ce j’ai dit ?… Je ne sais plus ce que je dis. – Tu l’as dit, Laurent, tu l’as dit que tu m’aimais ! insista Gilles sur un registre tout aussi réjoui mais nettement plus intime. Laurent laissa errer sur lui un regard voilé, lutta un instant encore avec des mots qui davantage au nom de la pudeur que de la raison tendaient à la dérobade, puis finit par s’offrir sans joie à la sincérité, un peu comme on avoue une faiblesse. – C’est vrai que je t’aime, dit-il. Mais à quoi bon cet aveu puisque tu t’en vas et que de toute façon… – Tu l’as dit, Laurent, répéta Gilles l’air réfléchi. Tu l’as dit. C’est merveilleux. – Oui, c’est merveilleux et c’est terrible. – Non, ce n’est pas terrible, puisque tu vas venir avec moi. – Tu es un enfant, Gilles, tu n’es pas sérieux. – Laurent, tu m’aimes, c’est merveilleux ! – Parle plus bas, ils vont entendre. Laurent avait fait cette observation avec un coup d’œil instinctif en direction de la table voisine, autour de laquelle cinq ou six personnes papotaient sans leur témoigner le moindre intérêt. Seul Adrien surprit un instant son regard. Et Laurent mit une application un peu niaise à lui adresser un demi-sourire, qu’il garda sur les lèvres comme un pli maniaque et idiot. Paule, qui lui montrait le dos, ne le voyait pas. À quelques mètres l’un de l’autre, deux univers se côtoyaient sans plus de rapport entre
eux. Depuis quelques jours, un élément nouveau les avait inopinément, sans bruit et sans éclat mais de façon fulgurante, singulièrement dissociés. En s’invitant dans la vie de Laurent par le jeu du hasard, en faisant resurgir en lui une attirance et des sentiments auxquels, au mépris de ses engagements – et plus particulièrement de ceux pris avec lui-même –, il n’avait pu résister, Gilles y provoquait le désordre. – Laurent ! il faut venir à Paris, poursuivait ce dernier avec plus d’exaltation. Tu connais Paris ? Pris d’une sorte d’étourdissement, transporté brusquement d’un monde à un autre, Laurent balbutia : – Non… pas vraiment… je n’ai toujours pas eu l’occasion d’y retourner. – Peut-on imaginer une chose pareille ? C’est aussi incroyable que toi, Laurent ! – Pourtant je t’assure que c’est vrai. Paule, elle, connaît parfaitement Paris. En citant son épouse, en la glissant abruptement là où Gilles ne l’attendait pas, Laurent tentait confusément d’interposer entre ce garçon et lui une pierre d’achoppement propre à décourager leurs élans. – Je crois même me souvenir qu’elle y a séjourné quelque temps, s’empressa-t-il d’ajouter. Mais nous n’avons pas eu l’occasion d’y aller ensemble. Peut-être bien qu’un jour…, conclut-il, l’air rêveur, sans le penser vraiment. – Tu es inouï ! s’exclama Gilles hilare, peu ému à l’évidence par la vague tentative d’intimidation de Laurent. L’occasion !… Mais Paris ne supporte pas d’être réduit à une banale opportunité, à de simples contingences ! Tu ne peux ignorer d’ailleurs que c’est un suprême objet de désir et de tentation, le point de mire de millions de regards. Paris, c’est la magie même, dotée de son formidable pouvoir d’illusion. Paris, c’est plus qu’une ville, plus qu’une capitale, c’est une contrée fabuleuse pourvue de temples dédiés à la poésie, à la peinture, à la musique, à la danse, à la beauté et à l’amour ; à la vie, en un mot ! Paris, c’est une longue histoire et tout un spectacle à découvrir et à redécouvrir… Tant mieux ! tant mieux que tu sois si mal renseigné à son sujet et que tu n’y sois plus retourné ! C’est un signe. Ce spectacle, je te le ferai partager. Nous voyagerons ensemble à travers ses âges, à travers les faubourgs et les villages qui font de Paris l’exception. Je te ferai connaître l’histoire de ses rues et de ses pierres. Nous flânerons le long de la Seine, sur les quais où se tiennent les bouquinistes. Je te ferai respirer l’atmosphère si particulière qui se dégage de ses grandes artères quand le jour baisse et que la ville, enfin délivrée de sa frénésie et qui peu à peu se dépeuple, s’habille de lumières. Ah ! l’air de Paris, la nuit… Tu connaîtras tout cela grâce à moi, avec moi. Après, tu ne pourras plus m’oublier. Un feu brûlait à l’intérieur de Laurent, lui dévorait le cœur, l’étourdissait, tandis que le jeune homme redoublait d’un lyrisme qu’il ne devait sans doute qu’à une imagination échauffée de l’ordre de l’engouement, à une atmosphère de vacances heureuses, à ces premières aventures de jeunesse vécues un peu comme des rêves fous, à ces bonheurs fugitifs et capricieux, fugaces et totalement illusoires, ou mieux encore, à des manières de séduction auxquelles il lui arrivait de se laisser prendre, victime de son propre jeu. Laurent ne quittait pas des yeux les lèvres disertes gonflées de sang. Il aurait voulu pouvoir les réduire au silence. Comment avoir raison de cette brûlure qui le faisait souffrir en dedans ? Comment supporter la conscience de ce bonheur menacé d’une fin imminente ? Pourquoi avait-il fallu que le hasard le mît en présence de ce garçon ? Poussé par quelle force, par quelle folie, avait-il permis à des penchants qu’il pensait bannis à jamais de s’exprimer soudainement ? Et comment croire qu’il pût dédier des sentiments aussi forts, aussi passionnés, à celui qui quelques jours plus tôt n’était encore qu’un étranger ? – et même s’il lui était arrivé d’en rêver à certaines heures, un peu comme la poursuite vaine et tenace d’une chimère. Laurent se sentait particulièrement désemparé. Bien que cette passion violente dont il s’était pris pour ce garçon lui apparût comme quelque chose d’inconcevable, sinon de fou, et
en dépit de tout ce qu’elle comportait de déloyal et de scabreux, il ne se sentait plus à même de s’en défendre, et encore moins de la nier. Il était au supplice de ne pouvoir garder près de lui ce à quoi il savait tenir plus que tout autre chose au monde. Il frémissait à l’idée de cette séparation qui allait le livrer à une amère et profonde solitude. – Tu es un enfant, Gilles, soupira-t-il de nouveau, tu ne réalises pas. Du reste, d’ici peu, tu auras tout oublié de ce que tu as dit. Tu m’auras oublié. Gilles darda sur lui un regard brûlant. – Moi, t’oublier ! dit-il en réprimant à demi un haut-le-corps. Laurent quitta soudainement son fauteuil, se dirigea avec une sorte de détermination farouche vers le petit comité attablé, s’adressa à Adrien qui lui faisait face sans laisser errer son regard du côté de Paule : – Nous allons un instant au bar, Gilles et moi. – Ne vous attardez pas trop, dit gentiment Adrien. N’oublie pas que nous devons accompagner ce charmant jeune homme à la gare. Et ne bois pas plus d’un verre, il semblerait que tu n’aies fait que ça de la soirée. La recommandation que lui adressait Adrien aurait pu lui paraître saugrenue, s’il n’avait eu conscience à cet instant qu’elle ne tendait qu’à donner du crédit à ce que ce dernier devinait être un alibi. En effet, comme à son ordinaire, Laurent ne s’était livré à aucun excès de boisson. Le rapprochement qu’Adrien avait établi entre eux ces derniers jours, cette complicité quasi tacite, Laurent s’y prêtait sans trop de réserve dans la mesure où elle l’aidait à se libérer du vague sentiment de culpabilité dans lequel sa soudaine fantaisie extraconjugale le tenait isolé. Quant à douter de la sincérité d’Adrien, s’il lui arrivait d’y songer, l’idée ne l’inquiétait pas plus que sa possible duplicité. Il envisageait l’éventualité de sa trahison sans trembler, avec un fatalisme un peu lâche, s’en remettant à lui pour décider en quelque sorte de son sort. Ce qui reviendrait à recouvrer sa liberté sans avoir eu à disposer entièrement de ce choix. Paule, à cet instant, lui jeta un regard à peine curieux. Appuyé à la balustrade, Gilles l’attendait sans le quitter des yeux. Et cette image, comme celle d’un bonheur promis et pourtant sans espoir, saisit Laurent à la gorge. Dans un frôlement d’épaules qui trahissait une même fièvre mal contenue, ils remontèrent de concert une allée qui bifurquait pour disparaître un peu plus loin à travers des bosquets entièrement baignés d’ombre et de silence. Quand ils revinrent, des minutes plus tard, les bavards papotaient toujours avec le même intérêt. – Maintenant, il faut y aller ! déclara Laurent d’une voix tranquille qui n’exprimait pas de sentiment.
La voiture d’Adrien glissait sans se presser sur la route qui menait à la gare. Laurent ne distinguait rien de ce qui se levait de droite et de gauche. Il avait tellement redouté ce moment, et voilà qu’il arrivait sans qu’il en soit particulièrement ému. C’était quand même bizarre cette impression de détachement ; un peu comme si tout se déroulait en dehors de lui. Ou bien encore, comme si rien n’était réel. Tout lui était devenu indifférent et étranger, jusqu’à ce garçon assis à son côté, avec lequel il avait échangé pourtant quelques minutes plus tôt une étreinte fiévreuse et passionnée – cette étreinte dans laquelle son cœur, sans qu’il en eût conscience, s’était délesté de ses angoisses et de ses frustrations. Ce garçon, se demandait vaguement Laurent, ce Gilles dont la présence lui semblait presque immatérielle, existait-il vraiment ? avait-il seulement existé ? Il pouvait lui effleurer la main, le chercher dans l’ombre de la voiture, sentir sa chaleur, percevoir son souffle léger, et jusqu’à ses battements de cœur, sans y être sensible, sans rien éprouver. « Et puis, pensa-t-il, cela n’a rien que de très banal. C’est avant ou après, jamais pendant une terrible épreuve que les sensations sont perçues avec intensité. Un poignard, cette arme meurtrière, n’est effrayant et redoutable que tiré de sa gaine, avant qu’il ne soit plongé en plein cœur. À cet instant, le temps disparaît, comme effacé, comme si rien ne se passait. Ce n’est qu’après. Après, on a
tout le temps de penser, tout le temps de trembler, tout le temps d’avoir mal. Après, on a tout le temps de gémir… » Ils montèrent, Gilles et lui, dans le wagon. Laurent aida Gilles à ranger ses bagages avec des gestes d’automate. – Laurent ! il faut me promettre de venir à Paris, dit Gilles dans une sorte d’élan irrépressible. – Je ne sais pas, bégaya Laurent. Je ne peux rien te promettre. Je ne crois pas que je viendrai. – Moi oui, j’en suis persuadé. Dès mon retour, sitôt arrivé, je te ferai signe. – Une fois arrivé, tu m’auras oublié. Du reste, combien de fois as-tu dis cela à quelqu’un que tu croyais aimer ? – Qu’est-ce qui te le fait penser ? – Tout : ta jeunesse, notre histoire impossible. – Je ne ferai pas semblant de le nier. Et pourtant notre histoire n’a rien d’impossible… – Tu as une touche ! le coupa Laurent. Vois, là-bas, ce jeune homme brun, la façon dont il te regarde. Il te dévore des yeux ! N’est-ce pas la plus flagrante démonstration que les contraires s’attirent ? Gilles tourna machinalement la tête, donna un coup d’œil à l’inconnu, ramena un regard blasé sur Laurent. – Qui peut dire si ce n’est pas toi qui l’intéresse ? – J’ai peine à croire qu’il trouverait plus d’attrait à ma quarantaine grisonnante qu’à l’éclatante blondeur de ta jeunesse. – Ce qui revient à dire que tu doutes de l’intérêt que je te porte. – Il a un air latin, poursuivit Laurent du même ton obstiné. Son visage insolent est tout à fait celui de l’amour. Espagnol ou Portugais… ? Les Espagnols, tu connais ? Gilles fit un oui discret de la tête, souriant de ce petit jeu avec une condescendance navrée. – C’est si exaltant, n’est-ce pas, les jeux de l’amour et de la séduction ? Tu as dû t’y livrer maintes fois, j’imagine : des gentilles petites dragues improvisées, aux aventures mondaines avec de vilains messieurs pas très sages. Quelles ont été tes plus réjouissantes conquêtes, dis-moi ?… Tu n’oses pas. Il est vrai que je dois faire une piètre figure dans ton tableau de chasse. Gilles secoua la tête d’un air attristé : – Comme tu dois souffrir pour avoir recours à ce genre de raillerie ! La brûlure se réveillait dans le cœur de Laurent, le désespérait de nouveau. – Tu as raison, dit-il. Assez joué ! Va t’en ! Il détourna les yeux un instant, sans plus rien distinguer autour de lui, mais ramena presque aussitôt un regard traqué sur Gilles. – Parle-moi encore, dit-il. Raconte-moi. – De quoi veux-tu que je te parle ? – De toi. De toi seulement. – Tu sais tout de lui. Sans que j’aie eu besoin de le raconter, tu sais tout de celui que j’étais et que je ne reconnais plus. – Si j’avais pu te garder, il me semble que je t’aurais entouré de tant d’amour que j’aurais fini par t’étouffer. – Je serais mort dans tes bras. Quelle plus belle fin puis-je espérer ? – Je ne veux pas te perdre ! Tu t’en vas et je ne te reverrai plus… Quand je serai descendu du train, le beau brun va venir vers toi. Il trouvera bien un prétexte quelconque pour t’aborder. Tu vois comme le hasard a le talent de brûler les étapes ; sans besoin d’attendre demain, tu m’auras oublié. Gilles continuait de lui sourire avec indulgence, trop tendrement. – C’est faux ! dit Laurent. Je ne veux pas le croire. Je ne pense pas vraiment que tu auras
si vite fait de m’oublier. Gilles l’attrapa par l’épaule, le secoua avec douceur. – Laurent ! promets-moi de venir à Paris. Laurent le regarda fixement, comme s’il découvrait soudain son visage. – Comment fais-tu pour être si beau ? dit-il. Gilles continua avec plus d’insistance : – Il faut que tu me promettes… – Tu vois, poursuivit Laurent sans lui laisser le temps d’achever, j’ai pu un instant oublier ton visage. Je dois réussir à l’effacer tout à fait de ma mémoire. Dans.la voiture, tout à l’heure, j’étais presque soulagé de te voir partir. J’ai pensé : « Il s’en va, il part et je sais que je ne le reverrai plus. Pourtant, je n’éprouve rien à cette idée. Il me semble que je n’aurai aucun mal à l’oublier… » Maintenant, je n’ai plus le courage de te quitter. – Pars avec moi… – Tu es fou ! – Et toi sans volonté. Laurent baissa les yeux, et Gilles eut tout à coup l’air navré. – Pardon, dit-il, je n’avais pas l’intention de te blesser. – C’est moi qui n’ai pas d’excuse. Moi qui cherche à t’éprouver pour me sentir moins déchiré. Et pourtant, si tu savais comme je t’aime ! – Alors promets-moi de venir à Paris. Laurent bredouilla quelque chose d’une voix tendre et émue, à l’instant où le train annonçait son départ. Et dans son obstination à la lui arracher, Gilles aurait juré avoir obtenu de lui sa promesse. Laurent sauta sur le quai dans un mouvement à la fois gauche et décidé. À travers la vitre, Gilles lui souriait timidement, sans le quitter des yeux. Et puis, plus rien. Même les tout derniers moments n’appartenaient plus qu’au passé. Le sourire de Gilles, le train, toutes ces images se dévidaient à l’envers, rejoignaient le parc du grand hôtel et leurs étreintes à la dérobée. Tout se fragmentait, se diluait dans une sorte d’irréalité, comme si rien n’était vrai, comme si rien n’avait jamais existé. – C’est bien ainsi, dit Adrien d’une voix basse. On va maintenant tranquillement rentrer.
* * *
La lumière tamisée de la lampe de chevet traçait au plafond une ombre rectiligne qui le départageait en deux. Étendu sur le dos, Laurent arrêtait son regard sur ces figures géométriques parfaitement détachées l’une de l’autre. « À l’image de ma vie, songeait-il, intimement ravagé. Plus rien ne sera comme avant. Plus jamais. » Pas encore couchée, Paule tardait à le rejoindre, s’apprêtant sans un mot avec des gestes lents, comme étudiés. – Ce séjour sur la Côte ne t’aura guère réussi, dit-elle enfin d’un ton calme. Je ne t’ai jamais vu d’une humeur aussi peu sociable. Je ne songe pas à te couvrir de reproches, mais il me semble pourtant qu’il y a certaines formes à respecter en société. Est-ce un effort si contraignant que de faire preuve de convivialité ? Nous avons connu de meilleurs moments, je te l’accorde. Est-ce une raison pour bouder nos amis ? – Nos amis ! dit Laurent avec un petit rire amer. Ce ne sont là que des relations de vacances, qui n’ont il faut bien dire rien de très passionnant. Il s’avisa à l’instant même de la faiblesse de ses arguments qui semblaient en totale contradiction avec son comportement vis-à-vis de Gilles, en faveur duquel il avait fait preuve tous ces jours d’un intérêt manifeste et pour le moins soutenu. Qu’attendait-elle pour le lui faire remarquer ? Peut-être trouverait-il alors le courage de lui rendre compte de sa conduite et de ses sentiments ? Mais elle se contenta d’un vague haussement d’épaules, et lui d’une formule
hypocrite et lâche. – Je suis désolé si j’ai pu te fâcher, laissa-t-il échapper d’une voix enfantine et fade. Un tourment tout mêlé l’étranglait. Il n’était pas suffisamment éprouvé qu’il en ajoutait...
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