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L'agence de Mme Evensong (Tome 4) - Sous le charme de Harriet

De
386 pages
Résignée à rester vieille fille, Harriet Benson travaille pour la célèbre agence Evensong où ses talents d’organisatrice font merveille. Sa patronne la recommande à sir Thomas Featherstone, qui cherche une assistante pour monter une association d’artistes, projet ambitieux que ce mécène visionnaire est bien incapable de gérer seul. Et c’est là que les ennuis commencent... Car sir Thomas tombe fou amoureux de la jeune fille au premier regard et lui propose de devenir sa maîtresse. Harriet y voit l’occasion inespérée d’échapper quelque temps à son quotidien morose. Sauf que les apparences sont parfois trompeuses.
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couverture
MAGGIE
ROBINSON

L’AGENCE DE MME EVENSONG – 4

Sous le charme
de Harriet

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Anne Busnel

image
Présentation de l’éditeur :
Résignée à rester vieille fille, Harriet Benson travaille pour la célèbre agence Evensong où ses talents d’organisatrice font merveille. Sa patronne la recommande à sir Thomas Featherstone, qui cherche une assistante pour monter une association d’artistes, projet ambitieux que ce mécène visionnaire est bien incapable de gérer seul. Et c’est là que les ennuis commencent... Car sir Thomas tombe fou amoureux de la jeune fille au premier regard et lui propose de devenir sa maîtresse. Harriet y voit l’occasion inespérée d’échapper quelque temps à son quotidien morose. Sauf que les apparences sont parfois trompeuses.
Biographie de l’auteur :
MAGGIE ROBINSON est l’auteure de romances historiques légères et sexy. Elle écrit également sous le pseudonyme de Margaret Rowe. Finaliste du prix Romantic Times, elle vit dans le Maine.


Couverture : Piaude d’après © Lee Avison / Trevillion Images


© Maggie Robinson, 2014

Pour la traduction française
© Éditions J’ai lu 2016

Maggie Robinson

Auteure de romances historiques, elle écrit également sous le pseudonyme de Margaret Rowe. Elle a été finaliste pour le prix Romantic Times. Elle vit dans le Maine.

Du même auteur
aux Éditions J’ai lu

L’AGENCE DE MME EVENSONG

1 – Dans les bras d’une héritière

N° 10992

2 – Accordez-moi une nuit

N° 11170

3 – Les couleurs d’Eliza

N° 11311

1

Londres, mardi 20 décembre 1904

Sir Thomas Benedict Featherstone – dit Calamité ou Cala, pour ses nombreux amis et connaissances, et les lecteurs de la rubrique mondaine – ne distinguait pas bien les yeux de la vieille dame à travers les verres gris fumés de ses lunettes.

Pourtant, il sentait son regard le transpercer et voir bien au-delà de son beau costume coupé sur mesure et de ses cheveux bruns bien peignés.

Ce regard-là aurait pu lui transpercer le lobe des oreilles !

Thomas avait l’impression d’être observé au microscope par quelqu’un qui, somme toute, le trouvait dénué d’intérêt et parfaitement insignifiant.

Ce qui était quand même vexant.

Car, en dépit de sa modestie désarmante, Thomas était richissime et se savait beau garçon. Il avait aussi un don pour débusquer les talents artistiques. Qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature, aucun membre de la haute société n’était plus à l’aise que lui dans le monde de l’art.

À vingt-sept ans, il avait déjà assemblé une collection remarquable, qui suscitait l’envie de tous les directeurs de musée. On lui avait dédié plusieurs ouvrages, et même un long panégyrique, qui n’était peut-être pas très bon mais rendait hommage à son goût exceptionnel.

Tout le monde le trouvait charmant. Thomas savait ce qu’il voulait, mais il procédait de manière si gracieuse que les gens n’en étaient jamais importunés. Hommes et femmes chantaient ses louanges, sans doute parce qu’il était foncièrement gentil.

Aussi trouvait-il un peu injuste que la terrible Mme Evensong le toise de cette façon, qui n’allait pas tarder à lui donner des aigreurs d’estomac.

Sur le conseil de l’épouse de son meilleur ami, il s’était rendu à l’agence de placement afin d’engager une secrétaire compétente, et il était prêt à débourser une coquette somme. Car Thurston, son assistant personnel, ne lui serait d’aucune utilité pour son nouveau projet : la création d’une coopérative artistique, sorte de communauté qu’il voulait installer dans un environnement calme et propice à la création, c’est-à-dire où ses protégés pourraient travailler en toute liberté, sans se soucier des détails du quotidien.

Thomas se considérait un peu comme leur bonne fée. L’art pour tous et tout pour l’art ! Il aimait à penser qu’il consacrait sa vie à embellir la société et à enrichir les esprits.

Et pourtant, bon sang de bois, cette minuscule bonne femme le snobait comme s’il était un moins-que-rien !

Thomas avait du bagou et un fort pouvoir de persuasion. Mais aujourd’hui, son charisme légendaire demeurait sans effet. Mme Evensong le mitraillait de questions et, plus les minutes passaient, plus il avait l’impression de redevenir ce collégien penaud qui avait été renvoyé de l’école douze ans plus tôt.

Comme l’interrogatoire se prolongeait, il saisit une carte de visite sur le bureau et, de ses doigts nerveux, entreprit de la transformer en une jonque chinoise miniature. L’origami était l’une de ses passions.

Enfin, un brin excédé, il jeta la carte de visite torturée dans la corbeille à papier et s’exclama :

— Écoutez, madame Evensong, je cherche une simple secrétaire, pas une épouse !

D’ordinaire, il ne s’énervait jamais. Jamais. Mais, en l’occurrence, il était bien près de s’emporter.

— Comment cela, une simple secrétaire ? Cela n’existe pas, rétorqua Mme Evensong d’un air hautain.

Comment l’agence pouvait-elle avoir autant de succès si cette vieille bique traitait ses clients de la sorte ?

— Que voulez-vous dire ? soupira-t-il.

La réponse ne l’intéressait pas vraiment. Il était en train de perdre son temps, et si la célèbre agence Evensong était dans l’incapacité de lui fournir le personnel dont il avait besoin, il avait assez d’argent pour trouver une solution ailleurs.

— Une bonne secrétaire devine les pensées de son patron avant qu’il ne les ait verbalisées. Elle devance ses désirs. J’ai cru comprendre que vous aviez de grandes ambitions. Vous voulez laisser votre marque en tant que mécène. Vous n’y parviendrez pas si vous n’avez pas la personne idoine à vos côtés pour vous seconder.

— Je le sais. C’est bien pour ça que je suis venu vous voir !

— Pensez-vous que cela se résume à lui donner un papier et un crayon afin qu’elle puisse prendre des notes ?

Thomas se sentit pris de court et biaisa :

— Par ailleurs, vu les tâches que je souhaite confier à cette personne, je crois qu’il serait préférable que j’engage un homme.

— Ne m’avez-vous pas assuré que votre coopérative artistique sera un établissement respectable ?

— Bien sûr, mais les artistes sont parfois… difficiles à gérer. Il faudra une personne au fort caractère, et d’une rigueur morale à toute épreuve.

— Il va sans dire que tous nos candidats répondent à ces critères. Nous n’aurions pas cette réputation si j’envoyais n’importe qui dans les meilleures maisons de Londres.

Mme Evensong réunit ses doigts gantés en pyramide sous son menton et ajouta :

— Je pense avoir la personne idéale. Une jeune femme adorable, que je considère un peu comme ma nièce. Elle est très intelligente et très organisée. Il y a encore peu de temps, c’est elle qui administrait l’agence avec beaucoup de méthode et un jugement infaillible.

Thomas sentit sa méfiance s’éveiller.

— Et pourquoi avez-vous laissé partir cette perle ?

— À dire vrai, elle travaille toujours ici, quoique en horaires réduits. Elle est de santé fragile.

L’image d’une créature évanescente et blême se forma dans l’esprit de Thomas. Il secoua la tête.

— Sans vous manquer de respect, madame, il me faut quelqu’un de fiable et de robuste constitution.

Pour la simple et bonne raison que cette personne, en premier lieu, devrait être capable de lui tenir tête. Car il avait parfois tendance à se laisser déborder par son enthousiasme et avait besoin d’être recadré de temps en temps. Pas de la manière dont s’y prenait ce rabat-joie de Thurston, qui poussait les hauts cris à chaque nouvelle idée. Non. Ce qu’il lui fallait, c’était une personne réfléchie, qui mettrait un frein à ses impulsions les plus extravagantes et saurait le confronter à la réalité chaque fois qu’il s’emballerait à mauvais escient.

En règle générale, Thomas ne se souciait pas des réalités pragmatiques. Il préférait voir un rideau se lever sur scène, ou étudier une peinture impressionniste. De plus, il avait des idées foisonnantes. La plupart étaient excellentes, mais il arrivait qu’il se fourvoie et s’entête dans certaines lubies. Ainsi, il ne cherchait pas quelqu’un qui bride ses élans sans discernement, mais qui sache tempérer ses ardeurs pour lui éviter les ornières et le remettre dans le droit chemin.

Thurston le trouvait trop dépensier. C’était absurde. Thomas jouissait d’une immense fortune et pouvait se permettre de jouer les mécènes sans courir à la ruine. Hélas, aux yeux de Thurston, toute dépense au profit de l’art semblait constituer un gaspillage.

Ce type n’avait pas d’âme.

Thurston affichait également une vive désapprobation vis-à-vis du petit sérail d’actrices, modèles et chanteuses qui entouraient Thomas. Pourtant, ces braves filles étaient fort divertissantes et méritaient bien les quelques fanfreluches dont il les gratifiait régulièrement.

— Mlle Benson est tout à fait fiable, ne vous inquiétez pas, reprit Mme Evensong. Et vous n’aurez pas besoin de ses services plus de… disons, quatre heures par jour. Cela vous conviendrait-il ?

Thomas n’avait pas vraiment réfléchi à ces détails. Il était parti du principe que sa secrétaire ferait bientôt partie des meubles de la bibliothèque, prête à satisfaire ses désirs à toute heure de la journée.

Enfin, pas tous ses désirs. Cela n’irait pas jusque-là.

— Et pas plus de quatre jours par semaine, enchaîna Mme Evensong. Mlle Benson n’a pas plus de disponibilité, elle doit tenir la maison de son père et s’occuper de ses jeunes frères qui sont adolescents.

Ces contraintes ne convenaient pas du tout à Thomas. Allait-on lui coller dans les pattes une créature faiblarde qui arriverait tout le temps en retard au travail et ne cesserait de consulter sa montre pour repartir au plus vite ?

Il était sur le point de protester quand Mme Evensong pressa un bouton sur un boîtier et se pencha pour parler dans un cornet :

— Oliver, envoyez-moi Harriet, s’il vous plaît. Je pense lui avoir trouvé un emploi.

— Eh, une minute ! Vous allez un peu vite en besogne et je…

À cet instant, la porte en verre cathédrale s’ouvrit, et Thomas oublia sur-le-champ ce qu’il s’apprêtait à dire.

Harriet ? Cette déesse s’appelait Harriet ?

On aurait dit que la foudre venait de lui ouvrir le cerveau en deux.

Mme Evensong procéda aux présentations. La déesse se nommait Harriet Benson. Sa robe informe en tweed marron ne parvenait pas à masquer ses courbes fabuleuses. Et ses lunettes affreuses agrandissaient encore ses immenses yeux chocolat frangés de longs cils épais.

Pour Thomas, elle était Junon réincarnée : très grande, altière, en dépit de ses épaules un peu voûtées. Sa luxuriante chevelure bouclée, d’un brun somptueux, était relevée en un chignon hasardeux qui ne demandait qu’à crouler sur ses épaules. On y trouvait des reflets chatoyants : cannelle, caramel et noisette.

Elle n’avait pas du tout l’air malade et, contrairement aux amies de Thomas, elle n’était même pas fardée. Son teint était lumineux et son petit nez éclaboussé de taches de son.

Étant lui-même grand et d’un gabarit intimidant, Thomas était parfois mal à l’aise en compagnie des dames délicates de la haute société. Mais, à dire vrai, en cet instant il se sentait carrément benêt. Son esprit s’était vidé d’un coup de toute pensée cohérente. Lui d’habitude si disert n’avait pas deux mots intelligibles à articuler.

Il réalisa soudain qu’il se comportait comme un rustre. La correction exigeait qu’un homme se lève quand une dame entrait dans une pièce. Enfin, Mlle Benson n’était pas une vraie dame. Elle n’était que simple secrétaire, même si Mme Evensong jugeait l’expression idiote. Et à présent Thomas était enclin à lui donner raison. Mlle Benson était… bien au-delà de tout qualificatif.

Une pensée le frappa alors. Il ne pouvait pas engager cette femme-là ! Un patron ne soupirait pas après sa secrétaire. Et il avait une réputation à tenir, aussi usurpée soit-elle.

Selon toute probabilité, Mlle Benson était une demoiselle respectable. Or Thomas ne frayait pas avec ce type de femmes, encore moins celles qui devaient travailler pour gagner leur vie. Il tenait trop à son célibat.

Il n’était pas non plus du genre à lutiner le petit personnel. Mais comment imaginer qu’il puisse rester assis seize heures par semaine devant cette divine créature sans trahir son trouble ?

Il allait se couvrir de ridicule, c’était certain.

Voilà, il s’était levé et tenait sur ses deux pieds. Et s’il avait eu le cerveau en état de fonctionnement, il se serait enfui sans demander son reste.

— Eurh…

Eurh ? C’est tout ce qu’il avait trouvé à dire ?

Sa gorge était aussi sèche que le Sahara.

Mlle Benson lui tendit la main.

— Enchantée de faire votre connaissance, sir Thomas.

Sa poignée de main était ferme, sa voix mélodieuse. Elle s’exprimait d’un ton sobre, sans doute pour paraître plus professionnelle. Et Thomas ne songeait qu’à lui arracher son horrible robe. Lui demander de redresser les épaules. Non, mieux : de s’allonger. Elle aurait mérité qu’on la peigne nue, que sa beauté soit immortalisée pour les générations à venir.

Harriet Benson était tout simplement sublime.

C’était un désastre. Jamais il n’avait été plongé dans un tel état de sidération. Saperlipopette, qu’est-ce qui n’allait pas chez lui ?

Tout un tas de choses, apparemment.

Mme Evensong parla. Mlle Benson acquiesça d’un hochement de tête, puis s’assit sur la chaise voisine, et Thomas put admirer une boucle rebelle qu’elle avait glissée derrière son oreille délicate en forme de coquillage.

Réalisant que les deux femmes le fixaient, il s’empressa de réintégrer son siège.

Il s’ensuivit une discussion d’ordre pratique à laquelle il ne participa pas. Il était à des années-lumière de ces détails et dans des dispositions… plutôt inconfortables. Heureusement, son chapeau posé sur ses cuisses dissimulait son érection naissante.

Il aurait dû avoir honte. D’ailleurs, il avait honte. C’était très gênant. Cette vieille chouette de Mme Evensong, avec son regard perçant, avait-elle remarqué son émoi physique ? S’était-elle rendu compte qu’il avait perdu toute faculté d’élocution ?

Cela n’allait pas améliorer la piètre opinion qu’elle semblait avoir des aristocrates oisifs…

Même si Thomas avait été renvoyé d’Eton, et même si en société il jouait les braves types sympathiques, il était doué d’une vive intelligence. Et il savait déjà – en dépit de ce curieux dysfonctionnement cérébral qu’on pouvait espérer momentané – que, si Harriet Benson devenait sa secrétaire attitrée, il allait au-devant de gros, très gros ennuis.

2

Mercredi 28 décembre 1904

Harriet trébucha sur une poutrelle.

Elle n’avait certes pas imaginé que la matinée se déroulerait ainsi.

Jusqu’à aujourd’hui, elle était restée bien au chaud dans la magnifique bibliothèque de Featherstone House, confortablement installée à son bureau d’acajou devant sa machine à écrire toute neuve.

Elle avait assisté aux entretiens que sir Thomas avait fait passer aux artistes qui aspiraient à devenir résidents de la coopérative, et elle avait classé tout un tas de dossiers, récépissés et documents divers, en faisant de son mieux pour déchiffrer l’écriture atroce de son nouveau patron.

Il restait encore quelques papiers griffonnés de pattes de mouche incompréhensibles sur le bureau, mais sir Thomas l’avait littéralement chassée de la bibliothèque pour la faire monter dans son automobile. Elle avait eu mal au cœur au bout de cinq minutes et avait été obligée de fermer les yeux durant le reste du trajet.

Quand elle trébucha, la main de sir Thomas se referma sur son bras pour l’empêcher de tomber. Une sensation de chaleur animale atteignit sa peau, à travers deux couches de lainage et une couche de coton.

Il était très différent de ce qu’elle avait imaginé.

Les premiers jours, il s’était montré peu loquace – pour ne pas dire mutique. Puis sa langue s’était peu à peu déliée, à mesure qu’il évoquait son ambitieux projet de coopérative, et Harriet avait commencé à mesurer sa puissance intellectuelle. D’aucuns prétendaient que sir Thomas Featherstone avait plus d’argent que de bon sens, mais c’était entièrement faux. Il avait juste une imagination plus active que la plupart de ses pairs.

Ces derniers se contentaient de traverser l’existence sans but précis. Sir Thomas, lui, était très motivé.

Et ce matin, il l’avait emmenée dans cette usine désaffectée, où il espérait implanter sa communauté artistique.

Lorsqu’on voyait ces ruines sordides, l’idée pouvait paraître… imprudente. Voire excentrique. Pourtant, sir Thomas avait réussi à trouver des investisseurs. Était-ce cette désinvolture désarmante qui lui ouvrait toutes les portes ? Elle l’avait entendu parler à ses amis au téléphone, était présente quand il avait reçu des visiteurs dans la bibliothèque. Il était spirituel. Plein de charme. Elle avait feint de ne pas écouter la conversation, mais avait dû réprimer un sourire plus d’une fois.